CHAPITRE QUARANTE-DEUXIÈME
Les vins d'Oporto, de Madère, le Sherry furent bus copieusement pendant le dîner. Le vin de Cliajnpatîne aussi n'avait pas été épargne. Après le dessert, on apporta les iruils et les cii^ares ; et les officiers se mirent à chanter.
Dans la cuisine, aussi, l'on faisait bonne chère. Une dizaine de soldats vivaient aux dépens de M. de Houville. Des éclats de rire plus bruyants que de coutume partant de la cuisine, attirèrent l'attention de ceux qui étaient dans la salle à dîner. On sonna pour savoir la cause de tant d'hilarité. Quand on eut appris que c'était un colporteur qui les amusait par ses histoires et qui, en même temps, faisait danser un chien, le colonel demanda à M. de Rouville de vouloir bien le faire entrer.
Un petit vieux, bossu, voûté presque en deux, entra, portant sous un bras une petite cassette et tenant en laisse un petit chien barbet. Le colporteur avait de petits yeux gris, vifs et intelligents ; son nez, un peu aplati sur le dessus, était pointu au bout ; sa mâchoire paraissait comme disloquée par une bouche démesurément fendue. Un gilet trop long, un capot râpé trop large, et dont les basques pendaient jusqu'à ses talons, lui donnaient une apparence grotesque.
Il fit, en entrant, un salut si comique, que tous les officiers partirent d'un éclat de rire.
» — D'où venez-vous, bonhomme, lui demanda le colonel Wetherall.
— Moi, pas capable pour parler anglish, répondit le colporteur.
— Il demande d'où vous venez, interpréta M. de Rouville.
— De Belœil.
— Vous êtes colporteur ? Qu'avez-vous à vendre ?
— Toutes sortes de choses ; du galon, du fil, des dragées, du tabac, des pipes, etc.
— Est-ce que votre chien danse ?
— Oui. Des gigues et des menuets. Voulez-vous le voir danser ? Ça ne vous coûtera que deux sols pièce.
Le colporteur détacha son chien, lui fit signe de se mettre sur les pattes de derrière ; puis, prenant dans sa cassette une petite trompe, ou guimbarde, qu'il mit entre ses dents, la tenant de la main gauche, il commença à en jouer en air lent, en touchant avec l'index de sa main droite la petite languette recourbée. Le chien se balança, à droite, à gauche, faisant des sauts mesurés, cadencés ; puis le musicien, accélérant la mesure, fit faire au chien les pas et des gambades, qui amusèrent beaucoup le colonel et ses compagnons.
Après avoir fait danser et sauter son chien quelque temps, le colporteur remit sa guimbarde dans la cassette, caressa le chien, dans la gueule duquel il mit un cigare allumé. Le chien tira plusieurs bouffées de fumée, assis gravement sur la cassette.
» — Bibi est délicat, messieurs, il ne fume que des meilleurs cigares de la Havane, dit le colporteur, en prenant le cigare et le montrant à un des officiers. Messieurs, il m'en reste encore une boîte, voulez-vous la tirer à la rafle ? vous êtes dix ; seulement trente sols chaque.
— Pas besoin de tirer à la rafle, répondit M. de Rouville, je vais te la payer.
— Non pas, non pas, dit le colporteur en tirant un papier et un crayon de sa poche ; j'ai fait vœu de ne disposer de mes boîtes qu'à la rafle ;
ça me porte chance. Tenez, M. de Rouville, mettez votre nom sur le dernier numéro.
Le colporteur passa la liste ; chacun mit son nom et prit un numéro. Il restait encore un numéro.
j) — Ce numéro est pour Bibi, messieurs, vous n'avez pas d'objection, dit le colporteur ?
— Non, non, pas du tout, répondit le colonel.
— Viens ici, Bibi, touche la plume.
Bibi vint gravement mettre sa patte sur le bout du crayon pendant que son maître traçait une croix sur la liste de la rafle vis-à-vis le numéro un, qui n'avait pas été retenu.
Le colporteur prit un morceau de papier qu'il coupa en onze petits morceaux, exactement semblables, sur l'un desquels il fit une croix.
» — Celui qui tirera ce morceau de papier-là aura gagné, dit-il, en montrant celui sur lequel il avait fait la croix.
Après avoir plié les petits morceaux de papier, les avoir mis au fond de son chapeau, il les étendit dans un cabaret qu'un domestique tenait à la main.
— Mêlez-les comme il faut, dit-il à celui qui tenait le cabaret.
— Le premier à tirer, dit le colporteur, c'est Bibi. Avez-vous objection à ce qu'il tire le premier, ou voulez-vous qu'il ne tire que le dernier ?
— Suivons l'ordre de la liste, dit M. de Rouville.
— Viens-ici, Bibi ; prends un morceau de papier.
Le chien flaira quelque temps et prit dans sa gueule un des morceaux de papier. Chacun tira à son tour. Les papiers furent ouverts. Bibi avait gagné. Un des officiers qui se doutait de quelque tour, prit les papiers, les examina, les compara, les mit devant la lumière ; mais rien n'indiquait une supercherie.
» — Eh bien ! Bibi a gagné, dit M. de Rouville. Voulez-vous me vendre la boîte de cigares, maintenant ?
— Bibi ne demandera pas mieux je pense ; les deux piastres et demie lui vaudront mieux en viande qu'en tabac.
Les cigares furent trouvés excellents.
» — En voudriez-vous une boîte ? demanda le colporteur en s'adressant au colonel ; je pourrais aller vous en chercher une chez un habitant, où je vais aller coucher ce soir, et je l'apporterai ici demain à midi.
— Qu'est-ce qu'il dit ? demanda le colonel.
M. de Rouville lui ayant répété en anglais ce que venait de dire le colporteur :
» — Dites-lui, répondit le colonel, que demain à midi nous serons loin d'ici, mais que s'il veut l'apporter à St-Charles, nous la prendrons ; et plus, s'il en a.
— Pourvu que Bibi ne tire pas à la rafle, reprit l'officier soupçonneux, qui avait si scrupuleusement examiné les morceaux de papier ».
Le colporteur ramassa sa cassette, prit son chien en laisse et sortit, en faisant un salut, encore plus comique que celui qu'il avait fait en entrant.
Une heure après environ, ce colporteur, qu'aucun des lecteurs n'a probablement pas plus reconnu qu'il ne fut reconnu de M. de Rouville et des gens de la maison, arrivait à la maison où Siméon avait quitté M. de St-Luc. Il n'était plus ni bossu ni courbé.