CHAPITRE QUARANTE-QUATRIÈME
— Qu'allons-nous faire maintenant ? »...
En ce moment la jeune femme, qui était toujours restée dans le cabinet, se leva tout agitée, souhaita le bonsoir à la modiste, descendit précipitamment l'escalier, et se dirigea rapidement du côté de la rue St-Joseph.
Revenons à St-Luc. Cette journée-là, il dût édifier ceux qui le remarquèrent. Il avait assisté à la messe ; il retourna aux vêpres, et venait de sortir de l'arcliiconfrérie, suivant la foule qui s'écoulait dans la direction de l'église des Récollets, où il serait peut-être entré, s'il y eut eu quelque ofTice. Il paraissait chercher quelqu'un, car il s'arrêtait et marchait quelques instants derrière quelques personnes dont la taille ou la démarche avaient attiré son attention ; puis il passait rapidement pour s'arrêter un peu plus loin. Rendu au coin de la rue McGill, il se tint sous la lanterne, regardant, un peu efl'rontément peut-être, tous les jolis minois qui passaient. Son examen ne sembla pas avoir été satisfaisant, car après que les femmes furent toutes passées, il laissa échapper un profond soupir, et reprit, à pas lents et la tête baissée, le chemin qu'il venait de parcourir. La rue était devenue à peu près déserte après l'écoulement de la foule, qui était sortie de l'église paroissiale à l'issue de l'arcliiconfrérie.
Arrivé en face de l'église des Récoliets, il entendit le frôlement d'une robe de soie, sans presque voir la personne qui, venant à sa rencontre, passait à côté de lui. Il releva la tête et se retourna pour regarder. La taille de cette femme ainsi que sa démarche le frappèrent ; malgré toutes ses déceptions de la journée, il la suivit. Elle avait une pelisse dje soie noire, un chapeau de velours de même couleur ; son voile était rabattu. Elle tenait de la main droite un petit manchon de vison ; elle marchait vite, et paraissait très pressée.
Le cœur de St-Luc l3attit. Était-ce elle ? Elle n'avait pas le même habillement ; mais elle marchait si bien comme celle qu'il cherchait ! Il eut envie de lui adresser la parole ; mais que lui dire ? Comment l'aborder ? Si ce n'était pas elle ? Enfin une idée le frappe ; il tire le mouchoir qu'il a trouvé dans le clos de bois, et qu'il portait dans sa poche. « Si elle ne me répond pas et qu'elle regarde le mouchoir, c'est elle, pensa-t-il, si elle répond, je connaîtrai sa voix ».
« — Madame, lui dit-il, voici, je crois, votre mouchoir que vous venez de laisser tomber.
La dame prit le mouchoir, regarda au chiffre, le mit dans sa poche, salua, et continua sa route, sans avoir relevé son voile, ni dit une parole.
» — Henriette, dit St-Luc d'une voix presque timide.
La jeune femme sembla hésiter un instant, puis elle se mit à hâter le pas.
» — Henriette, si c'est vous, pourquoi ne pas me répondre ? Si je me trompe, pourquoi, madame, ne me le dites-vous pas ?
— C'est moi, monsieur, dit-elle d'une voix émue et presque suppliante, je vous en prie, ne me retardez pas.
— Ah ! vous êtes toujours bien pressée de vous éloigner quand c'est moi qui vous parle ; si vous saviez combien je vous ai cherchée !
— Pourquoi me cherchiez-vous, monsieur ? fit-elle avec un visible effort.
St-Luc était timide devant cette femme. Il se sentit confus, et ne sut que répondre.
» — Me repoussez-vous ? dit-il enfin, d'un ton où sa voix tremblait un peu.
Henriette hésita un instant, puis répondit :
» — Eh bien ! non, venez ; je n'ai pas un instant à perdre.
— Où allez-vous donc ?
— A la même place.
Un éclair de jalousie traversa la pensée de St-Luc ; il crut à un rendezvous d'amour. 11 aimait lui-même, sans connaître celle pour qui il se sentait un sentiment que les obstacles n'avaient fait qu'accroître. Il se redressa dans son orgueil, et lui dit sans rélléchir à l'inconséquence de ses paroles :
— Un rendez-vous ?
— Presque, répondit-elle ; pourquoi me faites-vous cette question ?
— Je suis fou. J'ai eu l'idée que ce pouvait être un rendez-vous d'amour.
— Et, quand cela serait ; quel intérêt cela a-t-il pour vous ?
— Henriette ! pardonnez-moi... je vous aime !
La jeune femme, qui n'était occupée que d'une seule idée, ne s'ofïensa pas de ce que venait de lui dire St-Luc.
)) — Vous dites que vous m'aimez ? pardonnez-moi à votre tour, si je vous dis que je n'en crois rien. Vous avez été intrigué un peu ; vous vous êtes mis en tête de découvrir qui j'étais, vous n'avez pu réussir, le peu de réussite vous a irrité ; c'est cette irritation que vous prenez pour de l'amour.
— Si vous saviez comme je vous ai cherchée ! tous les soirs je me suis rendu à l'endroit où je vous ai vue pour la première fois, espérant vous y trouver.
— Je le sais.
— Vous le savez ?
— Oui, j'ai passé à vos côtés en allant et en revenant hier et avant-hier ; j'avais pris des habillements d'homme. Je vous ai presque touché en passant, vous ne m'avez pas reconnue, mais je vous ai bien vu, moi. J'ai bien pensé que c'était le désir de me revoir, qui vous avait conduit à cet endroit.
— Vous m'avez reconnu, vous saviez que c'était vous que je cherchais, et vous avez passé sans daigner me donner un signe de reconnaissance ! Vous êtes bien cruelle !
— Non, non ; je n'étais pas cruelle : si vous saviez ce que je souffrais d'être obhgée de vous traiter ainsi. Mais le devoir m'y forçait.
— Le devoir ?
— Oui ! et la prudence.
— Devoir, prudence ! Avez-vous peur de moi ?
— Je vous ai donné la plus grande preuve possible que je n'avais pas peur de vous personnellement, et que j'avais confiance en votre honneur. Ce n'était pas cette crainte que j'avais.
— Mais quelle crainte donc ?
— Écoutez-moi. Je vais vous faire quelques questions ; répondez si vous le jugez convenable. Vous êtes étranger à Montréal ?
— Oui.
— Avez-vous formé quelque opinion politique, sur les événements qui se passent en Canada ? Comment considérez-vous les rebelles ?