CHAPITRE QUARANTE-QUATRIÈME
— Je les plains parce qu'ils ont été trompés ; je crois qu'ils ont raison de demander le redressement de leurs i^riefs ; qu'ils n'auraient pas dû prendre les anues, quoiqu'ils l'aient lait plutôt dans un jjut de défense que d'ai^ression.
— Vous savez qu'on a oflert des récompenses pour l'appréhension des chefs ?
— Je le sais.
— Aideriez-vous à leur arrestation ?
— Non.
— Savez-vous que trois de ceux pour l'arrestation desquels on offre des sommes d'argent, sont actuellement cachés dans la ville ? Si vous connaissiez le lieu de leur retraite les découvririez-vous ?
— On dit que deux des chefs qui étaient à St-Charles, et un autre de St-Eustache, sont cachés dans la ville. Je ne connais point l'endroit où ils se cachent ; mais si je le connaissais, je n'en parlerais pas.
— S'ils avaient besoin de votre aide pour sortir de la ville, le leur donneriez-vous ?
— Non ; car quoique je les plaigne, je ne voudrais pas me compromettre personnellement sans motif suffisant.
— Vous m'avez répondu franchement, je n'ai aucune raison d'en douter ; et votre généreuse conduite vis-à-vis de moi jeudi dernier, m'autorise à vous confier un secret que je ne pouvais pas vous dire l'autre soir, mais que les circonstances me permettent, me forcent même de vous révéler en ce moment. Je dois aussi vous ôter de l'idée ce mauvais soupçon que vous avez manifesté il n'y a qu'un instant. L'un de ces chefs, qui sont ici cachés, est mon frère. C'est lui que je vais voir, pour lui porter des provisions et l'avertir de ce qui se passe dans la ville. Voilà mes rendezvous ! En êtes-vous jaloux !
— Noble et généreuse sœur, je vous admire autant que je vous aime ; pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt ? j'aurais peut-être pu vous être utile ?
— Ce secret n'était pas le mien seul, hier.
— Et aujourd'hui.
— Aujourd'hui je puis vous le dire, parce que l'on m'y a autorisé ; je sais qui vous êtes, vous êtes M. de St-Luc, ne soyez pas surpris, si je vous nomme ; je vous connais mieux que vous ne pensez, mais ce n'est point ici le lieu d'en parler. Il suffit de vous dire que jeudi soir, après que vous m'eûtes sauvée des mains des bandits, je racontai à mon frère et à son compagnon ce qui m'était arrivé, le danger que j'avais couru, votre généreux secours ; je lui fis la description de votre personne, ainsi que de ce gros nègre qui accourut au premier coup de sifflet. « Je le connais, me dit » mon frère, c'est M. de St-Luc ; tu peux avoir toute confiance en lui » et tout lui dire ». « Non, reprit son compagnon, il vaut mieux ne pas » le faire pour le moment ; si quelque circonstance rend plus tard cette » confidence nécessaire, elle pourra la faire». Voilà comment j'appris votre nom. Depuis, j'ai aussi entendu parler de vous par une autre personne que je ne vous nommerai pas, car c'est une belle jeune fille qui vous porte beaucoup d'intérêt. Eh bien ! M. de St-Luc, la circonstance qui m'autorise à vous confier mon secret et la retraite de mon frère est arrivée.
— Quelle circonstance ? Qu'est-il donc arrivé ?
— On a découvert le lieu où il est caché. Je viens de l'apprendre et je cours l'en avertir. Dans quelques instants il sera peut-être trop tard !
— Vous m'avez donné une marque de confiance ; je ne connais pas le nom de votre frère ; sans doute vous me le cachez pour que je ne sache pas le vôtre ; n'importe. Vous ne croyez pas à mon amour ? Eh bien ! ordonnez ce que vous voudrez, je vous jure que je ferai ce qui sera humainement possible.
— Mais vous allez vous compromettre ; et vous venez de me dire que vous ne voudriez pas vous compromettre pour des rebelles ?
— Ce ne sera pas pour eux, mais pour vous ; ce ne sera pas pour un rebelle, mais pour un frère. Je n'hésite pas.
— Je vais vous mettre à l'épreuve. Nous voici rendus au clos de bois ; je vais aller seule trouver mon frère. Restez ici, je crains que l'on ne vienne à chaque instant nous surprendre ; si je vous appelle, venez à moi,
— Mais où pourrai-je vous trouver dans ce labyrinthe de piles de planches ? Ne vaudrait-il pas mieux que j'allasse avec vous ?
— Vous avez raison, venez ».
Pendant qu'elle le conduit, regardant à droite et à gauche, écoutant le moindre bruit, montons un instant dans l'espèce de grenier, qui se trouve dans la brasserie de M. Daubreville.
Il fait noir ; il n'y a pas de lumière. Une paillasse est dans un des coins du grenier ; deux robes de buffles, jetées sur la paillasse, servent de couverture à deux hommes qui sont couchés et dorment. Deux paires de pistolets chargés sont sur un baril, à portée de leurs mains ; deux poignards, espèce de bowie-kniues affilés et tranchants, sont sous l'oreiller de plume, sur laquelle reposent leurs têtes. Ils se sont couchés tout habillés, comme ils l'ont fait depuis huit jours qu'ils sont dans ce méchant réduit. Ils ont leurs casques sur la tête ; il fait froid, plus froid que dehors ; car l'atmosphère renfermée n'a point été réchauffée par les rayons du soleil. Ils dorment tous deux le jour, parce que la nuit ils sont obligés de veiller pour attendre les nouvelles qu'on peut leur communiquer et se tenir prêts à toute éventualité, ainsi que pour recevoir les provisions qu'on doit leur apporter.
Bientôt l'un d'eux se réveille. Il écoute un instant puis il pousse son compagnon.
« — Entends-tu ?
— Quoi ?
— Écoute.
— Ce n'est rien ; ce sont les rats qui rongent le papier dans lequel j'ai laissé le fromage.
— Levons-nous.
— Pourquoi ? je n'attends pas Henriette avant neuf heures ; tu sais qu'elle doit s'informer, avant de venir, si Chénier a tout arrangé pour demain.
— Dis donc cette nuit ; car si les hommes sont prêts, il faut partir cette nuit pour être rendus avant le jour à la Côte des Neiges.
— Tu as raison, c'est demain lundi, c'est le jour où l'artillerie va exercer les chevaux en faisant le tour de la montagne. Te rappelles-tu combien il y a de canons ?