‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 182 sur 207 · CHAPITRE QUARANTE-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTE-QUATRIÈME

— Onze, et autant de caissons. Quatre chevaux à chaque voiture. Quatre lionimes par voilure ; deux à cheval, deux assis sur la voiture, poini armés, en tout quatre-vingt-huit hommes pour les voitures ; et quatre cavahers à cheval. Voilà ce que nous écrit Chénier.

— Où as-tu mis la m te ?

— Je l'ai décli léo.

— J'entends du bruit.

— Moi aussi ; ça m'a l'air du signal d'Henriette ?

— Levons-nous ? Je vais aller regarder par la lucarne. Oui ; c'est la sœur. Va ouvrir. Non, arrête, il y a un homme, il s'éloigne. Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Peux-tu le distinguer ?

— Non.

— C'est peut-être Chénier ?

— Ou St-Luc ?... J'entends encore le signal. Elle paraît pressée, vas ouvrir.

Quand le verrou fut tiré, Henriette se jeta dans les bras de son frère, et lui dit :

)i — Sauvez- vous, votre retraite est découverte.

— Quel est l'homme qui est dehors ?

— M. de St-Luc.

— Ce n'est pas de lui que tu as peur ?

— Non ; les volontaires, M. Edouard et un autre. Ils vont venir !

— Penses-tu qu'ils seront plusieurs ?

— Je crois qu'ils ne seront que deux ; je lui ai entendu dire qu'il fallait s'assurer d'abord que vous fussiez ici, enfin de ne pas s'exposer à une bévue, et ensuite pour partager à eux deux seuls la récompense.

— As-tu entendu parler de Chénier ?

— Non ; je dois voir sa cousine ce soir à huit heures.

— Je vois M. de St-Luc qui avance, dit tout bas celui qui était posté à la lucarne ; il a l'air inquiet.

— Va voir ce qu'il y a, Henriette, ma chère et sainte sœur. Pendant son absence, ils tinrent conseil et décidèrent de ne pas quitter

leur retraite avant d'avoir su, au juste, où était Chénier, et l'endroit ainsi que l'heure où ils devaient le rencontrer. Ils résolurent aussi, s'il ne venait que deux hommes, de tâcher de s'en emparer et de les enfermer dans le grenier.

» — J'ai vu un homme, dit St-Luc à Henriette, il est seul et semble ne pas bien connaître les lieux.

— Ne vous laissez pas apercevoir et veillez-là. Je vais aller avertir mon frère. Je vous en prie, ne vous montrez pas, à moins que je ne vous appelle en frappant dans mes mains ; vous ne devez pas vous compromettre.

Elle courut avertir son frère qu'un homme, probablement M. Edouard ou le volontaire, avançait.

« — Cache-toi, lui répondit son frère, nous allons tâcher de l'empoigner. Si nous pouvons réussir, tant mieux ; nous attendrons l'autre ici, et nous lui en ferons autant. Pendant ce temps-là, tu iras chercher des nouvelles de Chénier ; tu nous retrouveras ici. Vois-tu cette planche, dit-il, en approchant de la clôture qui divisait le terrain vacant du clos de bois, si elle est à terre c'est que nous serons dans le grenier ; et si elle est matée

de ce côté-ci de la clôture, c'est que nous serons cachés derrière quelqu'une des piles de planches du clos ; si au contraire elle est matée de ce côté-là de la clôture, c'est qu'il y a du danger et que nous nous sommes sauvés.

— Et si vous vous êtes sauvés, où vous trouverai- je ?

— Dans la petite rue derrière l'église des Récollets ! pourrais-tu nous procurer un sleigh avec un bon cheval ; pauvre Henriette, il faudra que tu le mènes toi-même, car nous ne pouvons nous fier à personne.

— Je le mènerai — silence ! j'entends marcher. Je me sauve.

En effet un homme, en redingote grise, une canne à la main, s'avançait lentement, jetant de temps en temps un coup d'œil en arrière et sondant avec sa canne dans les interstices des piles de planches. Il était seul. Tout à coup, en arrivant au bout d'une des allées, formées par ces piles de planches dont le clos était couvert, il fut saisi et jeté à terre avant qu'il eut le temps de lâcher un cri ou de faire la moindre résistance. Son casque lui fut rabattu sur les yeux, et ses mains attachées derrière le dos avec sa cravate. L'attaque avait été si soudaine, qu'il ne put savoir s'il avait eu affaire à deux ou à un plus grand nombre de personnes.

» — Si tu ne fais pas de résistance et si tu ne cherches pas à t'échapper, lui dit-on, il ne te sera pas fait de mal ; sinon, prends garde.

— Je ne suis pas venu pouv vous pvendre, dit-il d'un ton piteux.

— Oh ! faut prendre l'ours avant de vendre la peau, lui répondit-on.

— Pas vendve ; pvende.

— Nous fendre ? ça ne se fait pas si aisément.

— Non pas fendve ; pvendve.

— Nous allons te pvendve sous une tonne, marche !

Il fut conduit dans le grenier où on le mit sous une tonne vide, que l'on assujettit fermement par le moyen d'une barre de bois, que l'on plaça en travers sur le dessus.

» — Je ne crois pas qu'il puisse bouger, dit l'un des deux jeunes gens.

— Il est bien là. Qu'allons-nous faire maintenant ? Il y en a encore un autre qui doit venir. Nous allons guetter à la même place, où nous avons empoigné celui-ci.

— Je crois que je ferai mieux de veiller celui-ci ; veille l'autre. Tu m'avertiras, si tu le vois venir.

— Regarde de temps en temps à la lucarne de devant, car on pourrait venir par la rue du Collège.

St-Luc, entendant le signal que donnait Henriette, se rendit près d'elle. » — Nous allons maintenant partir, M. de St-Luc, lui dit-elle, en lui prenant le bras. Vous avez subi noblement votre première épreuve.

— Je suis prêt à en subir une seconde, pour vous plaire.

— Bien vrai ?

— Oui, bien vrai ; essayez ! Il lui serra affectueusement la main.

— Si je vous priais de ne pas me serrer la main si fort ?

— J'obéirais, dit-il, en riant.

— Et si je vous priais de me procurer une bonne voiture avec de bonnes robes, bien chaudes, et, surtout, avec un bon cheval ; pourriez-vous le faire ? vous voyez, continua-t-elle, en riant à son tour, que je mets considérablement votre amour à contribution.

— J'ai justement ce qu'il vous faut, je serai moi-même le conducteur. A quelle heure la voulez-vous ? A quel endroit vous trouverai-je ?

Page 1