CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈME
est bien brutale et bien bête ; c'est tout ce que je puis en dire ; et ce n'est pas trop.
M. Edouard, en sortant de la station, prit une voiture et se fit conduire à son loqis où, en arrivant il ne fut pas peu surpris de voir une chandelle alluinéo sur la table et le volontaire, son ami, étendu sur le sofa et rontlant comme un bienheureux.
» — Tiens, se dit M. Edouard, il ne manquait plus que ça ; par exemple ! comment diable se trouve-t-il ici ? je croyais que c'était lui qui avait averti la police » !
M. Edouard secoua le volontaire, pour le réveiller. Après quelque temps d'efïorts inutiles, il se décida à se coucher, ne voyant rien de mieux à faire dans les circonstances.
Il ferma sa porte à clef ; mit deux gros morceaux de bois dans le poêle et se déshabilla. Il eut de la difficulté à ôter son habit, les reins lui faisaient mal ; il portait aux bras et aux épaules les marques des coups de canne qu'il avait reçus. Il se frotta, se brossa et se prépara un généreux punch à l'eau-de-vie, qu'il plaça sur une petite table qui était près de son lit, afin de le prendre au dernier moment quand il serait couché.
Avant d'éteindre la chandelle, il essaya encore de réveiller le volontaire, mais avec aussi peu de succès que la première fois. Il se mit donc au lit, avala son verre de punch et soufïla sa chandelle.
Une heure à peine s'était écoulée depuis qu'il goiitait les douceurs de ce sommeil restaurateur, quand le volontaire se réveilla. D'abord il ne put exactcBient définir l'état où il se trouvait, ni reconnaître l'endroit où il était. Il vit bien ou plutôt il sentit, car l'appartement était plongé dans la plus profonde obscurité, qu'il était sur un sofa. Mais quel sofa ? il n'avait pas de sofa dans sa chambre ! Il n'était donc pas chez lui : où pouvait-il être ? Ceci l'intriguait fort. Il se leva et fit un pas à tâtons, les bras étendus ; mais comme ses mains étaient plus élevées que la table, elles ne purent la lui faire reconnaître assez à temps pour l'empêcher de la culbuter avec le bol, la caraf e,la bouteille et les verres qui se trouvaient dessus.
M. Edouard, réveillé en sursaut, crût que c'était un voleur ; il avait oublié le volontaire. Comme il n'avait pas d'arme près de lui, et qu'il pouvait bien être exposé à être assassiné, s'il restait dans son lit, il se glissa tout doucement et alla se mettre, droit et immobile, dans un angle du mur, près de la fenêtre dont les volets étaient fermés.
Le volontaire, paralysé par le vacarme qu'il avait fait, demeurait immobile, cherchant à se reconnaître et n'osant faire un pas. M. Edouard, de son côté, n'osait pas remuer, retenait son haleine, écoutant de toutes ses oreilles, maudissant l'obscurité qui l'empêchait de voir et le froid qui commençait à le gagner.
Le volontaire fut le premier à faire un pas, puis il se baissa ; tâta avec ses mains et trouva une chandelle. Il prit une allumette dans une petite boîte de cuivre, qu'il portait dans sa poche, et alluma la chandelle.
M. Edouard, qui n'était pas absolument peureux, s'élança sur le volontaire, qu'il saisit au collet, et se mit à crier : au voleur !
Le volontaire à demi dégrisé, reconnut, à cette exclamation, M. Edouard, que la lumière, maintenant suffisante, lui montra au milieu des débris de bouteilles et de verres cassés. Il ne put s'empêcher de jeter un éclat de rire en même temps qu'il lui disait :
« — Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ? M. Edouard.
M. Edouard reconnut le volontaire ; il était irrascible et eut bien voulu se venger un peu ; mais il sentait que sa conduite n'avait pas été loyale envers lui ; il eut honte et ne dit mot.
— Parlez donc ; c'est moi ; vous êtes-vous fait mal ?
— Je me suis blessé sur cette carafe, vous m'avez fait une diable de peur ; pourquoi n'avez-vous donc pas parlé ?
— Parlé ? mais je ne savais plus où j'étais. Je m'étais jeté sur ce sofa où je me suis endormi en vous attendant. Par où êtes-vous donc entré que je ne vous ai pas entendu ? Y a-t-il longtemps que vous étiez couché ?
— Mais, par la porte, pardié ! en voilà une cjucstion ! Et comme vous dormiez comme une bûche, je me suis couché.
— Qu'allons-nous faire maintenant ?
— Moi, je me recouche ; et vous, vous ferez bien d'allet chez vous en faire autant ».
Quand le volontaire fut parti, M. Edouard ferma la porte à double tour, et se remit au lit avec un frisson qui menaçait de couronner, par une grave indisposition, toutes ses mésaventures de la soirée. Il avait néanmoins une petite consolation, c'est que le volontaire ne savait rien de sa fourberie.