‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 189 sur 207 · SUR LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

SUR LA MONTAGNE

En quittant St-Luc, le Dr G-.., guidé par la jeune femme, se rendit à l'endroit où il devait rencontrer son compagnon ainsi que le Dr Chénier. Après s'être assuré qu'ils étaient dans la maison, il entra, laissant Henriette dans la voiture pour avoir soin du cheval.

Au bout d'une dizaine de minutes, ils sortirent tous les trois et montèrent en voiture, dans laquelle ils s'arrangèrent de manière à ce que deux qui s'assirent dans le fond ne pouvaient être vus en se couvrant par-dessus la tête, ce qui, toutefois, n'était pas nécessaire tant qu'ils ne rencontreraient personne.

La lune, qui était dans son dernier quartier, n'était pas encore levée, et malgré que le temps fut très clair, on ne pouvait guère les distinguer qu'en approchant assez près du sleigh.

Il avait d'abord été question de renvoyer mener Henriette chez elle ; mais comme il pouvait se faire qu'il leur fallût sortir de voiture et prendre le bois pour passer la garde qui était au haut de la côte, un peu au-delà du mur de la ferme des prêtres, il fut résolu que dans ce cas, Henriette conduirait seule la voiture jusqu'à la Côte des Neiges, à l'endroit où elle avait rencontré celui qui avait répondu au nom de Barsalou.

Ce parti avait été le plus prudent, car, à peine arrivés au milieu de la montée, ils entendirent parler à la barrière. Ils sortirent de voiture, prirent le bois, à la droite du chemin, et arrivèrent, sans avoir été découverts, peu de temps après Henriette, à la maison où les attendait Barsalou.

a — Maintenant, ma chère Henriette, lui dit son frère en l'embrassant, je n'ai plus besoin de toi ; je vais te faire reconduire. Ne sois plus inquiète, nous sommes sauvés. Adieu, ma bonne sœur, adieu !

— Nous vous remercions de tout notre cœur, lui dirent les docteurs

CHAPiTRn: quarante-si:ptième 333

Chénier et G... en lui serrant alTcclueusemcnt la main, au moment, où l'un des i^arçons de la maison montait à côté d'elle, dans la voiture, i)our la reconduire.

— Peut-on entrer sans crainte, Joe, dit Chénier à l'iiomme qui avait répondu au nom de Barsalou.

— Oui, docteur.

— Et si la garde venait ?

— Il n'y a aucun danger ; d'abord, Paul veille auprès de la barrière, et nous avertira ; ensuite nous avons ici dix hommes et la garde n'est composée que de douze. Nous pouvons leur tenir tête, jusqu'à ce que nous a3'^ons du renfort, s'il était nécessaire.

— C'est bon, entrons, car il fait froid ici, et je veux voir les hommes ». La maison, comme nous le savons, était un peu en dehors du chemin

au fond d'une cour. D'un côté de la cour, il y avait une longue remise et, au bout, une écurie. Dans la cour, on voyait quatre voyages de foin, et dix traînes chargées de bois de chaulTage ; les chevaux étaient à l'écurie. La maison était basse, assez grande, et bâtie en pièces équarries, le tout blanchi à la chaux. On entrait dans une salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand poêle double en fonte. Auprès du poêle, deux hommes, en capots d'étolTe du pays, fumaient leurs pipes ; six à sept autres dormaient sur des robes de buffle. La salle n'était éclairée que par la lueur de la petite porte du poêle, dans lequel un bon feu était constamment entretenu par de gros quartiers d'érable, qu'y fourrait de temps en temps l'un des deux fumeurs.

Le docteur Chénier et ses compagnons s'assirent derrière le poêle de manière à se trouver placés dans l'obscurité, d'où ils pouvaient voir ceux cjui se trouvaient devant la porte du poêle ou entreraient dans la maison sans être vus. Ils restèrent quelques instants jusqu'à ce que leurs yeux fussent accoutumés à l'obscurité et sans rien dire, examinant ceux qui se trouvaient dans la salle, c'est-à-dire les deux fumeurs et ceux qui étaient étendus, tout habillés, sur des robes de buffles.

Après s'être convaincus que tout était bien, et qu'il n'y avait pas de personnes indiscrètes dans la salle, le docteur Chénier se tourna vers Barsalou et lui dit :

<( — Sais-tu où est Major ?

— Oui ; il est à l'auberge chez MacDonald, à St-Laurent.

— Combien d'hommes avec lui ?

— Dix. Quatre mènent des voyages de foin, et six des voyages de bois de corde.

— Tu en as dix ici ?

— Oui ; ces deux-ci, sept qui dorment, et Paul qui est allé surveiller la garde à la barrière.

— Avec nous trois ça fait vingt-cinq ; est-ce tout ?

— Non, Luc M... est à la cabane à sucre, sur la montagne, avec dix autres.

— Sais-tu où est la cabane à sucre ?

— Oui, j'en revenais quand vous êtes arrivés.

— C'est bon, tu nous conduiras. La cabane est-elle éloignée du chemin derrière la montagne ?

— Cinq à six arpents dans le bois.

— Avez-vous des armes pour tous les hommes ? Nous aurons besoin de nous en servir, je crains. Nous ne serons que trente-six hommes contre, au moins, quatre-vingt-huit ou dix.

— Malheureusement, nous n'avons pu nous procurer que douze bons pistolets, cinq fusils à deux coups chaque, et des fourches de fer pour le reste des hommes. Nous avons bien encore quelques autres pistolets, mais ils sont trop rouilles.

— C'est égal ; ils serviront «.

En ce moment, ils entendirent, en arrière de la maison, le glapissement d'un renard.

« — Écoutez, dit Barsalou ; c'est Paul qui nous donne un signal.

Le glapissement fut répété par deux fois, sans paraître s'approcher davantage.

» — C'est votre voiture qui revient, mais il y a deux personnes dans la voiture, voilà ce qu'il dit. Attendez, je vais sortir, reprit Barsalou, et voir ce que c'est. En attendant vous feriez mieux de passer tous les trois dans l'autre chambre.

Comme Barsalou sortait, la voiture arrivait dans la cour et un des volontaires qui étaient de garde à la barrière, en descendit et se dirigea droit à la maison, tandis que le jeune homme dit à l'oreille de Barsalou qui jetait une couverte sur le dos du cheval : « Il se doute de quelque chose et veut voir le maître de ce cheval ».

» — Que lui as-tu dit ?

— Que je ne le connaissais pas.

— C'est bon ; vas mettre le cheval à l'écurie, frotte-le bien, donne-lui du foin, mais aies soin de ne pas le faire boire ; il a chaud.

— Ne craignez pas ; ça c'est la fière bête ! M. Joe.

— Dépêche-toi ; tu rentreras les robes par la porte de derrière, et tu les mettras dans la chambre du fond.

En disant ces mots, il court à la maison, où il entre presqu'en même temps que le volontaire qu'il reconnaît à sa voix pour être un des commis marchands de la rivière du Chesne.

» — Il fait bien noir ici, dit le volontaire, en s'approchant du poêle et jetant un coup d'œil méfiant dans la salle dont il cherchait à pénétrer l'obscurité.

— Vous êtes M. P..., je crois ? lui dit Barsalou.

— Oui, et vous ?

— On m'appelle Joe !

— Joe qui ?

— Joe Ladéroute.

— Connais pas ; demeurez-vous ici ?

— Non, je suis de la rivière du Chesne ; je vais vendre du foin à Montréal.

— Savez-vous à qui appartient ce cheval qui vient d'arriver ?

— Oui, c'est à M. Dumont qui est à Montréal et qui m'a prié de le ramener demain à la rivière du Chesne.

— A M. Dumont ?

— Oui.

— Mais, ce n'était pas M. Dumont qui était dans la voiture ! quelle était cette dame ?

Page 1