CHAPITRE QUARANTE-SEPTIÈME
— C'était pourtant bien lui, continua Barsalou avec aplomb ; la dame je ne la coinçais pas.
— C'est curieux que je ne l'aie pas reconnu ! Êtes-vous bien certain ?
— Sans doute, puis([u'il m'a parlé, et m'a demandé si je ramènerais son cheval, qu'il vient de me renvoyer. Mais dites-moi donc, d'où venezvous, vous ? je croyais que vous demeuriez à la rivière du Chesne.
— Je demeure à Montréal maintenant, et suis engagé dans les volontaires. Mais dites-moi à votre tour, on dit qu'il y a du soulèvement à la rivière du Chesne et au grand Brûlé ?
— On l'a dit, mais je crois que c'est fini.
— Vous croyez ? mais on dit que le Dr Chénier est à la tête d'un certain nombre de rebelles, et qu'ils ont formé un camp à la rivière du Chesne ?
— On avait parlé d'un camp, mais il n'y a personne dedans, du moins je n'en ai pas vu ; quant au Dr Chénier, j'ai entendu dire qu'il était malade au lit.
— Malade au lit ! mais il a été vu à Montréal il y a cinq à six jours.
— Ça se peut, je vous dis ce que j'ai entendu dire, voilà tout.
— Vous êtes bien sûr que ce cheval est à M. Dumont ?
— Comme je suis sûr que vous êtes là ; est-ce que vous voudriez l'acheter ? je crois qu'il le vendrait. Vous n'auriez qu'à vous en informer demain, vous trouverez M. Dumont, soit à l'hôtel Rasco, soit chez Séraphino, en face du marché neuf ; comme je ne retournerai qu'après avoir vendu mon foin, vous pourrez me le laisser savoir, demain en passant.
Le ton d'assurance avec lequel il parlait parut convaincre M. P.,. que cet homme disait la vérité ; aussi ne crut-il pas nécessaire de pousser plus loin ses recherches, et retourna au corps de garde ; après avoir demandé tout bas : IMais quels sont ces hommes qui dorment sur les robes de buffles 1
» — Ce sont des hommes qui vont vendre du bois à la ville ; je ne les connais pas, avait répondu Barsalou sur le même ton, comme s'il eut craint de les réveiller.
Après s'être bien assuré que M. P... avait repris la route du corps de garde, il alla avertir le docteur Chénier et ses compagnons.
» — Nous ferons bien de partir de suite, dit Chénier ; la lune ne tardera pas à se lever, et quoiqu'elle ne donne pas une grande clarté, il ne serait pas prudent d'attendre plus longtemps.
— Je suis de votre opinion, répondit Barsalou ; d'autant plus qu'il serait bon d'avoir une dernière consultation avec Luc M.,., qui vous attend.
— Il faudrait aussi avoir Major.
— Il est à St-Laurent chez MacDonald ; il serait dangereux d'y aller cette nuit, mais à la pointe du jour je l'enverrai chercher s'il le faut absolument ».
Pendant que le docteur Chénier et ses deux compagnons suivent Barsalou, qui les guide à travers la montagne, nous les précéderons de quelques instants pour voir ce qui se passe dans la cabane à sucre où ils devaient se rendre.
La montagne de Montréal subit à l'ouest, vers le tiers de sa longueur, un affaissement au milieu duquel passe le chemin qui conduit à la Côte des Neiges, et, plus loin, à la paroisse St-Laurent. De chaque côté de ce chemin, la montagne se relève en une pente douce d'un côté, mais abrupte et
escarpée de l'autre. Sur le versant nord de la partie de la montagne qui domine la ville, une petite cabane, assez bien construite, servait dans le temps du sucre, à y faire bouillir le sirop que le propriétaire faisait couler des érables de la sucrerie. Dans une large cheminée, un grand chaudron était suspendu à une crémaillère. Une grande table faite de planches brutes, servait, au besoin, de lit. Des petites branches de sapin, jetées sur la table, servaient de matelas. Un grand feu dans la cheminée illuminait vivement l'intérieur de la cabane, sans qu'on put s'en apercevoir du dehors, la porte et les contrevents étant fermés. Les hautes érables qui entouraient la maison cachaient également la fumée, qui s'échappait de la cheminée et se confondait avec les branches à cette heure de la nuit.
Le froid s' étant un peu amolli, les arbres étaient couverts de givre ; la neige criait sous les pieds. Une espèce de vapeur blanche s'élevait sur la plus haute partie de la montagne, en arrière de la cabane, et semblait la couronner comme d'un diadème ; c'était la vapeur d'une source voisine. Au sommet, il y avait une espèce de plateau d'une vingtaine de pas de long sur cinq à six de large. Un homme, que l'on prendrait pour un fantôme, se tient immobile sur cette plateforme, le dos appuyé à un arbre ; on dirait que cette vapeur l'enveloppe comme dans un linceul. De temps en temps, il s'avance au bord du plateau du côté du chemin de la Côte des Neiges ; il regarde et écoute ; puis, après en avoir fait autant du côté opposé de la montagne, il retourne à son arbre, où il s'appuie et reprend son immobihté.
De la position où il est, il aperçoit la ville et le corps de garde ; à sa droite la Côte des Neiges. En arrière il voit la cabane à sucre, qui paraît à ses pieds ; un peu plus loin la route Ste-Catherine ; plus loin l'église St-Laurent ; plus loin encore le pont Lachapelle, qu'il ne peut distinguer, mais vers lequel, de temps en temps, il jette un coup d'œil, comme s'il s'attendait à y voir quelque chose.
En effet, au bout de quelques minutes, quelque chose fixa son attention de ce côté ; il crût voir un point lumineux, qui peu à peu s'agrandit, brilla d'un vif éclat, puis s'éteignit. Il fit entendre un siffiement aigu et prolongé. Puis un instant après il monta dans l'arbre sur lequel il était appuyé, attacha au faîte un paquet d'écorces de cèdre et y mit le feu. Le cèdre en s'allumant jeta une brillante fiamme pendant quelques instants ; puis tomba sur la neige au pied de l'arbre, aussitôt que les liens qui l'attachaient furent brûlés.
L'homme descendit alors au pied de l'arbre. Il écoute ; il vient d'entendre du bruit à côté de la cabane à sucre. Il prend son fusil à deux coups, qu'il avait appuyé sur le tronc de l'arbre, et en fait jouer le chien, pour voir si les capsules ne sont pas tombées. Sa main droite fouille dans son capot, pour voir si son couteau de chasse est dans sa gaîne. Puis, quand il est assuré que les capsules sont sur les cheminées de son fusil, que son couteau est dans sa gaîne, il fait entendre, mais bas, mais faible, le glapissement d'un renard, comme s'il eut été éloigné et dans une autre direction.
Il écoute. Le bruit d'une perdrix qui s'envole frappe son oreille, puis bientôt après il entend le picotement d'un pique-bois sur un arbre. Ces bruits semblent le satisfaire, car il rejette sur son épaule le fusil qu'il tenait prêt à faire feu, et attend.
Bientôt le bruit d'une branche cassée se fait entendre au pied de la plate-