CHAPITRE SIXIÈME
l'éloquence de son prince des orateurs à la parole de fer, il cria à l'équipage d'une voix sonore et retentissante :
)) — Décliarge derrière !
Et au moment où la proue du Zéphyr, obéissant à cette manœuvre, commençait à dépasser le lit du vent, encore une fois la voix du capitaine retentit et lit entendre l'ordre de :
» — Décharge devant !
A ce commandement, les vergues des voiles de misaine furent vivement brasseyées et orientées sur le côté opposé ; et le Zéphyr, ayant viré de bord vent de vent, s'élança en bondissant à travers les flots comme un coursier qui, un instant retenu par le mors, se sent enfin libre sous les rênes qu'on lui abandonne, tressaille, secoue sa crinière et dévore l'espace. Le Zéphyr frissonnait dans sa membrure sous l'eflet du vent qui sifïlait dans ses voiles, en ce moment toutes dehors ; sa proue, en fendant l'onde, faisait jailUr à l'avant des tourbillons d'écume, qui s'enlevaient et se dispersaient en vapeur emportée par la brise.
» — Hourra ! hourra ! crièrent spontanément tous les matelots du Zéphyr, en le voyant si gracieusement franchir les lames écumantes.
Mais la manœuvre si hardie de virer de bord vent de vent sur un vaisseau ennemi, n'avait pu s'exécuter sans approcher le Zéphyr à la portée des canons de la poîacre, qui envoya sa bordée en plein dans ses voiles, emportant le grand perroquet et la perruche, causant plusieurs avaries assez importantes dans ses cordages, et blessant légèrement deux gabiers dans les huniers.
Quant à la polacre, elle avait bien plus considérablement souffert dans sa mâture, ayant eu son mât de misaine brisé, un peu au-dessous de son hunier, entraînant dans sa chute une partie des cordages du grand mât, déchirant du haut en bas le grand hunier et la grand'voile.
Trim, qui durant tout ce temps s'était tenu campé au-dessus de la cambuse, avait suivi de l'œil l'effet de la décharge de Cicéron. Au moment où le coup partit, il se dressa sur ses genoux, et quand il vit le mât de misaine de la polacre tomber, il jeta un cri de triomphe, lança sa casquette pleine de graisse dans les airs et sautant sur le pont, il se mit à crier à tue-tête, en gesticulant et cabriolant comme un fou :
» — Hi ! hi I hi ! Bon j ou la polacre, en voulez-vous encore ? hi ! hi ! hi I Bien visé ça, mon petit maître ! hourra pour mossié Céron ! Cré mâtin ça que mossié Céron I il est temps moue couri faire le déjeuner ! Cré mâtin ça que mossié Céron ! hourra ! hourra » !
Et le pauvre Trim, ivre de joie, entra dans la cambuse où il tisonna vigoureuseï it le feu et brassa ses chaudrons. Puis un instant après, ressortant sur le pont quand la bordée de la polacre vint causer les avaries dont nous avons parlé, dans la voilure du Zéphyr, il agita son poing vers la polacre, en lâchant un énorme juron, et s'étonnant que le capitaine ne lui courut pas sus, pour la punir de sa témérité. Mais le capitaine ne pensait pas ainsi, et d'ailleurs il avait bien d'autres choses à faire.
Le Zéphyr qui, sous sa nouvelle bordée, courait grand largue, fut bientôt hors de la portée des caronades de la polacre ; mais comme il avait perdu deux de ses mâts et soufïert de graves avaries dans son gréement, il était évident que la corvette gagnait considérablement sur lui.
Le capitaine Pierre appela le maître de l'équipage, et lui recommanda
de faire servir à ses gens une double ration de rum et un bon déjeuner.
Après avoir fait l'inspection de la mâture, examiné les avaries, s'être assuré que les blessures de ses matelots étaient légères et avoir assisté à leur pansement, il donna quelques ordres au contre-maître et descendit dans la cabine, où il crut qu'il était temps de se rendre.
Sir Arthur Gosford était assis sur un sofa tenant une des mains de Sara, qui sanglotait et pleurait à chaudes larmes, et qu'il s'efforçait de rassurer ; Clarisse, calme et tranquille, était assise près de son père, sa tête appuyée sur son épaule,
A l'arrivée du capitaine, tous trois se levèrent à la fois, et d'une seule voix lui demandèrent où en étaient les choses sur le pont.
« — Tout est clair maintenant. Pas d'accident sérieux, quelques voiles et quelques gréements endommagés. Voilà tout.
— Pas de blessés ? demanda Sara d'un air timide.
— Pas pour en parler, deux hommes égratignés.
— Et la polacre ? demanda Sir Gosford.
— La polacre ! oh ! nous lui en avons donné assez pour aujourd'hui. Je ne crois pas qu'elle y revienne une seconde fois... Mais à propos, où est donc M. le comte d'Alcantara ?
— Le comte d'Alcantara ? répétèrent Clarisse et Sara d'une voix.
— Oui, je ne le vois nulle part ; il ne s'est pas montré sur le pont, il doit être resté dans la cabine, continua le capitaine.
— Il était ici quand la canonnade a commencé, lisant dans ce livre à l'autre bout de la table. Je suis sorti un instant pour aller chercher mes deux enfants, et quand je suis rentré il n'y était plus.
— Vous êtes bien certain ?
— Bien certain.
Le capitaine s'avança pour voir par curiosité quel était ce livre qui pouvait avoir assez intéressé le comte, au milieu de la confusion de la canonnade.
C'était un hvre d'heures, ouvert à la prière des agonisants.
» — Comte d'Alcantara, cria le capitaine à haute voix, où êtes-vous ?
Personne ne répondit.
Le capitaine appela le maître d'hôtel, et lui ordonna d'aller sur le pont voir si le comte d'Alcantara y était, et s'il ne l'y trouvait pas, de s'informer et de le chercher partout.
On appela, on chercha, mais en vain,
» — Ecoutez, s'écria Clarisse, il me semble avoir entendu quelque chose au fond de la salle, écoutez !
Le capitaine. Sir Gosford, Clarisse et Sara coururent à l'endroit d'où semblait venir un son faible et étouffé. On écouta encore, puis on entendit une voix qui criait : « au secours ». La voix venait de la soute aux vivres. Le capitaine voulut ouvrir la porte, mais elle était fermée en dedans ; sans perdre de temps il l'enfonça d'un coup de pied et entra. Personne !
» — C'est pourtant bien d'ici que venait cette voix, dit Clarisse.
— Oui, oui, répondit une voix, qui semblait venir de l'autre monde.
— Où?
— Où, ici ?
— Ici, ici, j'étouffe dans le baril à fleur ; vite, vite, j'étouffe !
Le capitaine en un instant comprit tout, il débarrassa un baril à fleur