CHAPITRE SIXIÈME
qui se trouvait couvert de ^acs, de boîtes et d'autres choses ; et au même instant on vit le couvercle se soulever, puis une tête et une figure, toutes blanches, sortir de dedans un baril à demi plein de farine, souillant et éternuant comme un marsouin.
Une explosion d'éclats de rire vint saluer cette grotesque apparition. Étrange combinaison des facultés humaines. Tout à l'heure des pleurs, maintenant des rires ! Tant il est vrai que souvent les extrêmes se touchent. Le subhme et la mort à un bout, le ridicule et la fohe à l'autre ; la bravoure sur le pont et la peur dans un baril de farine ! quels contrastes, et quels rapprochements !
» — Ne riez pas de mon malheur, je vous en prie, cria le comte, en essuyant sa figure du revers de sa main. Je vais vous raconter comment cet accident m'est arrivé ; attendez.
Et en ce disant, il passa dans la cabine du maître d'hôtel, où il se lava et fit sa toilette.
» — Allons sur le pont, mes enfants, dit Sir Gosford à Clarisse et à Sara, pour prendre l'air un peu, et examiner ce qui se passe au dehors.
Sur le pont, tout se ressentait des effets de la dernière escarmouche.
Des bouts de cordage coupés, des tronçons de mâts, des épars, des vergues brisées qu'on était activement occupés à réparer. A l'arrière du Zéphyr, la corvette qui avançait toujours, et qui avait regagné le chemin que la manœuvre si heureuse et si hardie du Zéphyr lui avait fait perdre. Plus loin dans la distance, la polacre qui avait abandonné la chasse pour le moment, et réparait ses avaries.
Ce spectacle avait quelque chose d'effrayant, aussi Sir Gosford eut-il regret d'être venu sur le pont avec ses deux jeunes filles. Il fut bien aise de redescendre dans la cabine quelque temps après, quand la cloche du maître d'hôtel vint annoncer que le déjeuner était servi.
» — Allez déjeûner. Sir Gosford, lui dit le capitaine, ne m'attendez pas ; j'irai vous rejoindre dans un instant.
Le capitaine donna les ordres nécessaires pour se préparer à Tabordage, car il vit bien qu'il n'y aurait pas moyen de l'éviter. Après avoir jeté encore un coup d'œil sur la corvette qui s'avançait toujours, il recommanda qu'on vint l'avertir aussitôt qu'elle commencerait à arriver à la portée de ses deux pièces de retraite, qui étaient dans sa cabine ; et il descendit prendre sa place à la table du déjeûner.
Le silence le plus profond régnait dans la cabine. Les figures étaient sérieuses ; celle du comte d'Alcantara trahissait une certaine confusion qu'il s'efforçait de surmonter. Le capitaine, qui voulait prolonger le repas, et faire diversion aux sombres pensées qui occupaient l'esprit de ses convives, s'adressa au comte d'Alcantara et le pria, en s'efYorçant de supprimer un sourire, de leur raconter la cause de l'accident qui lui était arrivé.
» — C'est une vraie fatalité, répondit le comte, imaginez que voulant monter à la hâte sur le pont, pour aller me mêler aux combattants, je pris le chemin de cette chambre croyant y arriver plus tôt. Je cherchais à mettre le pied sur un baril pour sortir par l'écoutille, quand, fatalité ! le couvercle s'enfonça sous mes pieds et voulant me soutenir sur une espèce de tablette, la planche manqua et je fus précipité dans le baril, entraînant avec moi sacs, boîtes et tout ce qui se trouvait sur la tablette.
— Mais, c'est un terrible accident, vous pouviez étouffer. '
— Dans toute autre circonstance, continua le comte en reprenant tout son aplomb, ce n'eût été rien ; mais vous pouvez juger des tortures que j'endurai, quand je vis qu'il m'était impossible de soulever l'énorme poids qui était tombé sur le baril, surtout quand je réfléchis que peut-être ma présence sur le pont pouvait être de quelque secours !
— L'effronté et impudent bavard ! pensèrent tous les passagers. Le capitaine se moucha. Sir Gosford toussa, Clarisse avala une énorme gorgée de thé au risque de se brûler, et Sara sourit tristement. Cependant à mesure qu'il parlait, l'idée de la scène du comte sortant de la farine, vint peu à peu prendre la place des idées plus sombres, que la vue du spectacle sur le pont avait réveillées dans leur esprit ».
Déjà le déjeûner avait duré quelque temps, quand un coup de canon se fit entendre. Tous se levèrent à la fois. Le capitaine s'élança sur le pont.