CHAPITRE SEPTIÈME
— Oh ! si mon Zéphyr avait toutes ses voiles, mais n'en parlons pas ; s'il les a perdues, c'est galamment au moins ! Non, Sir Gosford, je ne crois pas qu'on puisse l'éviter. Et ce qui me fait le plus de peine, croyezmoi, c'est d'avoir à bord vos deux intéressantes jeunes filles. Si elles n'étaient pas à bord, ah ! morbleu, je ne les aurais pas laissés courir si longtemps, ces pirates, et je leur aurais au moins sauvé la moitié du chemin. Ce n'est pas la première fois que mon bon Zéphyr s'est trouvé bord à bord d'un forban. J'ai un équipage, Sir Gosford, comme vous n'en trouverez peut-être pas un autre semblable. Mais, vous savez, il ne faut qu'un accident, une chose qu'on ne peut prévoir, un rien, pour tourner les chances, et je crains pour vos enfants, seulement pour elles.
— Et si mes enfants n'étaient pas à bord !
— Oh ! alors ce serait bien autre chose. Vous rappelez-vous, il y a dix-huit mois, avoir vu sur tous les journaux des États-Unis la destruction d'un nid de pirates et la prise de trente-cinq forbans qui furent jugés et exécutés à la Nouvelle-Orléans ?
— Oui, je m'en rappelle.
— Eh bien ! ces trente-cinq forbans faisaient partie d'un équipage de soixante-dix, qui montaient un navire de plus grande force que cette corvette qui nous suit à l'arrière ; et c'est mon Zéphyr avec mon équipage qui ont attaqué et pris ces pirates, après avoir tué la plus grande partie de leur monde et avoir vu périr le reste avec leur vaisseau dans les flammes.
— Et n'aviez-vous pas un plus nombreux équipage ?
— Non, le même nombre, et tous les mêmes hommes, à l'exception de sept qui furent tués dans le combat, et que j'ai remplacés depuis.
— Eh bien, capitaine, voici ce que j'ai à vous dire : je suis le père de l'une de ces jeunes filles et l'autre est sous ma protection, vous sentez que leur vie et leur honneur me sont aussi précieuses que ma propre vie.
— Sir Gosford, vous êtes un noble père, lui dit le capitaine ; vous veillerez sur vos filles dans la cabine.
— Non, capitaine. Je me battrai sur le pont avec vous.
— Et pourquoi faire ? Ne serez-vous pas bien mieux auprès de vos enfants pour les rassurer et veiller sur elles ? Retournez maintenant les trouver et le plus tôt vous pourrez descendre sera le mieux. Surtout donnez-leur à entendre que la corvette est un vaisseau de guerre et non un pirate.
— Croyez-vous qu'il y ait actuellement quelque danger ?
— Non, pas encore, leurs boulets ne pourront pas nous atteindre de quelque temps. Allez et je vous dirai encore un mot avant le combat ».
Pendant que le maître d'équipage faisait exécuter les ordres du capitaine, celui-ci, un bras passé par dessus l'étai de misaine, réfléchissait à la terrible responsabihté qui en ce moment pesait sur lui. Il se figurait les atrocités que commettraient les pirates s'ils s'emparaient de son navire, son cœur se serrait dans sa poitrine et il tressaillait involontairement. « Oh ! non, se dit-il à lui-même, oh ! non, avant que cela arrive, ils me marcheront sur le corps ou je ferai sauter mon vaisseau. On peut mourir avec honneur, cela n'arrive qu'une fois ; mais vivre pour voir un tel spectacle, oh ! jamais »! Sa figure s'était animée, son œil brillait, ses narines se dilataient comme s'il eut respiré le carnage.
« — Holà ! mes enfants, nettoyez-moi ce pont bien net, leur dit-il en se
retournant vers son équipage ; si ces messieurs veulent nous faire une petite visite, qu'on les reçoive au moins proprement !
— Et moi, mon maître, interposa Trim en riant de son gros rire de nègre, j'ai envie de leur préparer une ratatouille de ma façon accompagnée d'un gombo filé, ce qu'on appelle filé, mais tel qu'ils n'en mangent pas souvent.
— Bravo ! cria l'équipage ».
Le capitaine sourit et s'assit sur l'alïût d'un des canons du gaillard d'avant. Il ne put s'empêcher d'éprouver un sentiment d'orgueilleuse satisfaction de se voir à la tête d'aussi braves marins. En effet, il aurait été difficile de trouver soixante hommes, y compris Trim, aussi braves, aussi robustes, aussi actifs, aussi expérimentés, aussi obéissants. Il sentait qu'il fallait qu'ils mourussent tous, jusqu'au dernier, avant que les pirates pussent se dire maîtres du vaisseau, et que tant qu'il y en aurait un, un seul, celui-là ferait plutôt sauter le navire que de se rendre. Cette idée était bien une consolation sans doute, mais elle n'en était pas moins une preuve que, dans l'opinion du capitaine au moins, l'engagement qui se préparait allait être acharné, et que les chances étaient douteuses.
Quand le pont eut été nettoyé, le capitaine fit distribuer à chacun les armes suivant son occupation ; il fit ouvrir les soutes aux poudres et apporter aux pieds des mâts tout ce qui pouvait servir à l'abordage. Les gabiers avec leurs carabines montèrent dans les hunes, les canonniers se rangèrent près de leurs pièces, la mousqueterie se distribua le long des passe-avants ; les grappins, les piques, les grenades, tout fut disposé en son lieu et place.
Les passagers, sans en excepter l'intrépide comte d'Alcantara, étaient dans une inquiétude facile à imaginer ; Sir Gosford seul conservait son calme et son sang-froid habituel. Quant au capitaine, sa résolution était prise, se battre jusqu'à la mort, et à la dernière extrémité faire sauter le navire. Sa résolution était extrême, mais enfin mieux valait la mort que le déshonneur.
Clarisse Gosford était restée sur le pont, examinant tous ces préparatifs de défense et de destruction. En vain son père lui avait conseillé de descendre et de suivre sa jeune amie dans la cabine. Clarisse avait suivi avec une anxieuse curiosité toutes ces dispositions ordonnées avec calme par le capitaine, et exécutées tranquillement, sans confusion, sans bruit, mais promptement, par les gens de l'équipage, dont la figure impassible et sévère ne trahissait pas le moindre signe de crainte, quoiqu'elle exprimât en même temps la gravité avec laquelle ils considéraient la présente conjoncture.
Le capitaine, qui avait évité de se trouver près de Clarisse, ayant été obligé ci^ se rendre, pour surveiller une manœuvre, sur le gaillard d'arrière, où elle était avec son père, elle alla droit à lui et lui demanda d'un ton ferme :
« — Monsieur le capitaine, je sais que nous allons avoir une bataille, vous n'avez pas besoin de me le cacher, je le vois bien ; je n'ai pas peur, ainsi ne craignez pas de me dire la vérité. Croyez-vous que vous ne pourrez éviter l'abordage ?
La question était directe. Il n'y avait pas moyen d'éluder la réponse. Dire ce qu'il ne pensait pas, pouvait avoir de funestes résultats, au cas où ses plus sérieuses craintes se réaliseraient ; dire ce qu'il pensait, pouvait lui