‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 60 sur 207 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

anienaient les restes inanimés du noyé. Quand l'embarcation toucha au rivage, Tiim, en voyant le cadavre, lâcha un cri déchirant et se précipita dessus, en l'étreignant dans ses bras comme s'il eut été en vie, et couvrant de baisers, toutes les parties du corps qui n'avaient point été dévorées par les carancros. Les deux nègres, qui étaient chargés de conduire le cadavre, prirent Trim pour un fou et voulurent l'arrêter ; mais celui-ci sans les écouter, continua à couvrir le corps de baisers et à remplir l'air de cris déchirants. Les deux nègres ne comprenant rien à la chose, et d'ailleurs se souciant fort peu d'engendrer querelle avec Trim, dont l'herculéenne stature leur servit de calmant, s'assirent stoïquement sur le bord de la levée.

Trim, se relevant au bout de quelques instants, se croisa les bras sur la poitrine ; la tête penchée en avant, les yeux fixes et immobiles, il se mit à contempler les restes défigurés de son maître. Ses yeux ne pleuraient plus, sa bouche ne faisait plus entendre de sanglots, sa poitrine ne se soulevait plus aux battements de son cœur ; on aurait dit la personnification de la douleur et du désespoir ! Tout à coup la figure de Trim s'anime, ses yeux brillent, ses narines se dilatent : il a cru remarquer que le corps est moins long que celui de son maître ! les jambes et les pieds affreusement enflés ne sont pas trop à la gêne dans les pantalons et les bottes ! Ceci peut-être ne prouve rien ; mais Trim sait que le petit doigt du pied gauche de son maître avait été coupé dès son enfance. — Il ôte la botte, arrache le chausson ; tous les doigts du pied sont entiers ! Trim laisse échapper un cri de joie, mais il craint de laisser apercevoir les soupçons qui entraient dans son esprit, et il dissimula du mieux qu'il put les sentiments qu'il éprouvait. Il quitta alors le cadavre, et reprit d'un pas pressé le chemin de la ville.

Trim était convaincu que le cadavre du noyé n'était pas celui de son maître ; mais comment se trouvait-il revêtu de toutes ses hardes ? Par qui cet acte avait-il été commis ? Dans quel but. Qu'était devenu son maître, qui n'était pas revenu depuis son débarquement ? Il y avait là quelque chose de mystérieux et de bien inquiétant. Peut-être que son maître était en ce moment victime de quelque horrible complot ! Peut-être avait-il été assassiné, ou expirait-il sous le couteau de quelque bandit ou dans d'affreuses tortures ? Il y avait de quoi faire tourner la tête à Trim. Mille idées confuses, discordantes, noires, épouvantables se présentaient à l'esprit du pauvre esclave, ce fidèle serviteur de Pierre.

« — Oh ! mon tête, mon tête, criait Trim, et il se pressait le front de ses deux mains ; moue venir fou, fou, fou « ! et il se mettait à courir afin de se rendre plus vite à bord du Zéphyr.

Quand il arriva à bord il n'avait aucun plan de formé, aucune hgne de conduite de tracée. Il aurait voulu avertir tout le monde, afin que tout le monde l'aidât à chercher son maître ; d'un autre côté il craignait de donner l'alarme, de peur que la nouvelle n'en parvînt aux oreilles de ceux qui avaient tendu le piège et qu'ils ne le fissent mourir de suite, s'ils ne l'avaient pas déjà fait ! Il aurait voulu faire ses recherches partout à la fois, et il ne savait pas où commencer. C'est ainsi qu'il arriva à bord du Zéphyr. L'équipage était dans la plus grande tristesse.

De toutes les personnes à bord, celui en qui Trim avait le plus de confiance était le gros Tom, dont il connaissait la discrétion, l'activité, la prudence

et l'attachement pour le capitaine Pierre. Trim et Tom avaient toujours été de bons amis ; et plus d'une fois, l'un avait trouvé dans l'autre un puissant auxiliaire dans les rixes qui suivaient presque toujours leurs courses au milieu des cabarets, quand le Zéphyr touchait à quelque port étranger. Trim, s'étant enfin décidé à faire part à Tom de tout ce qu'il avait découvert, alla le trouver et l'ayant tiré à l'écart, lui raconta ce qui s'était passé dans l'embarcation, quand le noyé avait été amené à terre par les deux nègres.

« — Et moi aussi, dit Tom, qui avait de la peine à en croire ses oreilles, et moi aussi je sais que le capitaine avait perdu le petit orteil du pied gauche ! Mais qu'est-ce que tout cela veut dire ? Qu'allons-nous faire ?

— Se pas ; c'est pour ça que moue voulé savoir ce que dis.

— Je pense qu'il serait à propos d'avertir M. Léonard, c'est lui qui commande à bord, en l'absence du capitaine. Il pourrait peut-être nous donner de bons conseils, et d'ailleurs il faut bien obtenir sa permission pour un congé de deux ou trois jours.

— Eh bien ! voui, allons é li.

Trim et Tom descendirent dans la cabine où ils trouvèrent M. Léonard seul. Trim lui fit part de sa découverte et de ses soupçons. Il fut convenu qu'on n'en parlerait à personne et qu'on n'avertirait pas la police. M. Léonard donna à Trim et à Tom un congé pour faire les recherches nécessaires, et de plus une somme de vingt piastres en cas de besoin ; et il promit de faire de son côté les plus vigilantes recherches.

» — Qu'allons-nous faire maintenant, dit Tom, quand ils furent remontés sur le pont.

— Se pas trop ; moue pense que l'y sera pas mauvais que l'un descende le long de la levée, et examine tous les canots, pou voir si pas reconné cti-là qui a venu cri le capitaine à bord.

— Ce n'est pas une mauvaise idée. Je me rappelle bien du canot et je reconnaîtrai bien ceux qui le conduisaient ; je vais suivre la levée jusqu'au couvent des Ursulines. Et où te rencontrerai-je ?

— N'importe, je va cherché dans toutes les p'tites l'auberges, et si n'apprend rien, moue revenir à bord c'tte nuit ».

Trim et Tom se séparèrent, celui-ci suivant la levée et examinant tous les canots qui se trouvaient attachés le long des quais, et Trim se dirigeant du côté de la rue Royale.

Tout en marchant Trim pensait ; or tout en pensant voici les réflexions qu'il fit : « Mon maître a été attiré dans un piège ; ce piège a été préparé » avant qu'il fut arrivé à la Nouvelle-Orléans, puisqu'on a envoyé un canot » au-devant de lui à bord ; c'était quelqu'un qui savait l'arrivée du Zéphyr » aussi. Mais pourquoi lui tendre un piège ? Qui lui a tendu ce piège ? » Ce n'est pas par vengeance, je ne lui connais pas d'ennemis ; pas pour » prendre son argent sur lui, on ne pouvait savoir s'il en avait ; ça doit » donc être quelqu'un qui devait avoir un intérêt bien grand à sa disparition, » mais quel intérêt » ? Il en était là de ses réflexions quand il arriva en face du N» 141, la demeure de feu Alphonse Meunier. Trim tressaillit et, continuant tout haut le cours de ses réflexions, s'écria : « Ne serait-ce » pas quelqu'un qui aurait un intérêt opposé à celui de mon maître dans » la succession de M. Meunier » ? cette idée s'empara avec force de son esprit et il entra dans l'ancienne demeure du père Meunier.

Toutes les portes des chambres étaient sous scellé, à l'exception de celle

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de la cuisine et d'un petit cabinet, au premier, que l'on avait préparé pour le gardien nommé par la Cour des Preuves. Trim était entré par la porte de cour ; la première personne qu'il rencontra fut le mulâtre Pierrot, un des plus fidèles esclaves du père Meunier et au(iuel, par son testament, il avait donné la liberté et une somme de cinq cents dollars. Pierrot était assis sur un banc de bois à la porte de la cuisine, occupé à nettoyer quelques couteaux et fourchettes. Il avait l'air triste et abattu. En reconnaissant Trim, son ami d'enfance, qu'il n'avait pas encore vu depuis son retour, il se leva, étendit les bras et l'embrassa en versant des larmes. Trim eut bien de la peine à retenir les siennes, mais il fit violence à sa douleur, car il accomplissait une mission de vie ou de mort pour son maître, et avait besoin de toute sa fermeté et de son jugement.

« — Ne pleure pas, Pierrot, lui dit-il en se dégageant doucement, il faut montrer plus de courage.

— Ah ! mon ami Trim, quand tu l'arrivé donc ? Tu l'as appris que mon maître l'y mort la semaine passée.

— Oui, oui, moue l'a appris en arrivant au port hier matin.

— Et ton maître, le capitaine, y n'été pas vini à la maison ; pi-t-être y l'été trop affligé !

— Mon maître. Pierrot, y l'été itou, y l'été noyé ; Trim ne put retenir un tressaillement nerveux, une larme coula de ses yeux, mais il l'essuya bien vite, de crainte de voir son ami éclater en sanglots et de lui faire perdre ainsi un temps précieux.

— Dis-moi, Pierrot, continua-t-il, ce qui est arrivé à la mort de Moissié Meunier, de quoi l'a ti mouri ? que l'étaient les personnes qui voyaient li le plus à son les derniers moments ?

— Personne, ne vini voir li, répondit Pierrot en baissant la vue sous l'ardeur du regard de Trim ; personne excepté le docteur Rivard, qui a veillé h avant li mouri ; l'y était son seul ami !

Trim avait remarqué un certain mouvement d'amère ironie sur les lèvres de Pierrot, quand il prononça ces dernières paroles.

» — Que fait dire à toué, — « docteur Rivard l'était son seul ami » ?

Et Trim regarda Pierrot avec une telle expression d'intense anxiété, que celui-ci tressaillit, et faisant un signe à Trim passa avec lui dans le jardin. Pierrot prit un air solennel et dit à Trim d'un ton profondément affecté :

» — Conné ti le docteur Rivard ?

— Pas beaucoup, un peu I

— Eh bien, moue l'a peur du docteur Rivard ; docteur Rivard bien riche, bien fort, bien méchant, moue pensé ! le docteur Rivard peut faire pendre toué, moue et tous les pauvres nègres, si voulé...

— Que ce qui fait toué dire ça ?

— Écoute... et Pierrot regarda tout autour de lui dans le jardin, puis prenant la main de Trim dans la sienne, il lui dit : viens.

Ils allèrent tous les deux au fond du jardin, et Pierrot prit une petite fiole, qu'il avait cachée sous un tas de ballayures.

» — Regarde c'te p'tite fiole ; c'est poison pareil à celui que fesé Ned le sorcier ; tu conné li Ned, le nègre Congo : et bien moue trouvé c'te p'tite fiole sur la table de mon maître une nuit, après le docteur l'été parti.

Moué connu la fiole pour cti là que donné Ned. Le lendemain mon maître l'était mort !...

Trim était profondément absorbé dans ce que venait de lui dire Pierrot, il ne répondit pas un mot.

» — Prends garde, Trim, ne va pas dire rien!... Docteur fera pendre loué et moué !

— Donne-moué la fiole, répondit enfin Trim ; ne l'avé pas peur du tout ! Faut moué allé voir Ned ; où l'y demeuré à c't'heure ?

— Rue Perdido, au bout, près de la Cyprière » ! et Pierrot lui donna la fiole, que Trim serra dans sa poche, après l'avoir enveloppée dans une feuille de chou.

Trim se rendit à la rue Perdido et de là à la case du nègre Congo. La porte et les contrevents étaient fermés. Trim secoua la porte avec violence et appela ; ce fut en vain, car il n'y avait personne. Cruellement désappointé, il prit tristement le chemin de la cité, se promettant de retourner le soir à la cabane de Ned. Il passa le reste de la journée en inutiles recherches, et quand la nuit fut venue il retourna à la case du nègre Congo, où il était, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, quand le docteur Rivard, accompagné de Pluchon, alla y chercher un serpent à sonnettes.

Trim, après avoir vainement essayé de rejoindre la voiture du docteur Rivard, s'était rendu à la demeure de ce dernier, pour avoir de la vieille Marie de plus amples informations sur certaines choses qu'elle lui avait dites le jour précédent. Il trouva la vieille seule, assise au coin du feu, et faisant cuire des marrons.

« — Bonjour, ma tante, lui dit Trim en entrant et prenant un siège vis-à-vis d'elle.

— Bonjour Trim ; tu l'es ben mouillé, séché ton l'habit, mon enfant.

— Ne vous l'occupez pas. Et comme ça, lui dit-il sans autre préambule, vous saviez depuis cinq ou six jours que moué devais arriver ?

— Oui, mon enfant.

— Et comment vous l'aviez appris ça ?

— Voici comment ; la semaine passée, Mossié Plicho y l'est vini ici un soir, y faisait un temps affreux, la pli y tombé comme tout, comme ce soir, mossié Plicho l'y entré et l'y enfermé avec mon maître dans son l'étude. Mossié Phcho était tout l'essoufïlé, mon maître tout bourru. Moué dit à moué-même : « y a que chose, ça c'est sûr », et moué allé sur le bout du pied écouter.

— Que avez-li entendu ?

— Moué l'entendi bien docteur Rivard dire à mossié Plicho : « faut » vous allé trouver Edouard Phaneuf, le pilote, et que, coûte qui coûte » y est nécessaire que capitaine Pierre n'arrive pas à la ville avant qu'il » ait été l'averti ».

— Il a dit ça ?

— Oui.

— Et l'après,

— Et l'après moué entendi parler de la mère Coco-Letard, pis de son l'habitation des champs, pis de ses grands garçons, puis du capitaine Pierre 1

— Pis après ?

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