‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 98 sur 207 · CHAPITRE VINGT-SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SIXIÈME

— Quoi, ce vieux portefeuille tout décousu ? je ne voudrais pas y toucher.

— C'est un des portefeuilles de M. Meunier, je le connais.

— Qu'il a jeté ! je n'en veux pas, et d'ailleurs quand il serait plein d'or je n'y toucherais pas, car tout ce qui est dans cette maison vous appartient.

— Mais il y a de l'argent dans le portefeuille.

— Tant mieux !

Madaïue Regnaud ouvrit le portefeuille et compta dix mille dollars !

» — Dix mille dollars ! s'écria le capitaine, en feignant la plus grande surprise ; mais pas si habilement que Mathilde n'aperçut un clin d'œil qu'il fit à M. Préau.

— Dix mille dollars ! s'écria le notaire.

— Ils t'appartiennent, Pierre, dit Mme Regnaud.

— S'ils m'appai'tiennent, dit Pierre, en prenant un air grave, je les réclame ; si au contraire ils vous appartiennent, Mme Regnaud, vous devez les garder. Voici un notaire et un avocat, qu'ils décident ; voulez-vous vous en rapporter à leur décision ?

— Je le veux bien, si tu le veux ; je sais bien qu'ils te l'adjugeront, ils le doivent.

— Décidez, messieurs.

— Voyons l'acte, dit M. Préau, qui appréciait la délicate générosité de Pierre de St-Luc ; l'acte fera foi de tout.

— Oui, voyons l'acte, dit le notaire.

Ils lurent : « Madame Regnaud aura l'usufruit sa vie durant et made- » moiselle Mathilde Regnaud la propriété de la maison N^ 7, rue Bienville » et de tout ce qu'elle contient ».

— Il n'y a pas le moindre doute, dirent à la fois le notaire et l'avocat, que le portefeuille et son contenu n'appartiennent à madame Regnaud pour jouir de l'intérêt durant sa vie, et laisser le capital à Mlle Regnaud.

— C'est ce que je pense, dit le capitaine en souriant.

— 'Maman, dit Mathilde, je crois que c'est M. Pierre qui a mis cet argent dans le portefeuille, et nous l'a envoyé porter par le gardien.

— Il en est bien capable, s'écria Mme Regnaud, il n'en fait jamais d'autres !

— Rendez-lui le portefeuille, maman.

— Allons donc, petite pie, faut-il vous mettre un baiser sur la bouche pour la fermer ? dit le capitaine.

Mathilde courut, en riant, prendre le bras de sa mère.

» — Nous avons adjugé ; notre jugement est sans appel, et la première qui réphquera sera condamnée à subir de la part de M. de St-Luc la peine dont il vient de menacer mademoiselle Mathilde.

— Eh bien ! j'accepte le jugement pour le présent, reprit Mme Regnaud ; mais nous en reparlerons plus tard, Pierre.

— Comme vous voudrez. En attendant, excusez-nous si nous ne vous reconduisons pas chez vous ; il faut que j'aille prendre mon logement chez moi. J'ai bien des choses à faire encore ce soir. Auriez-vous la bonté de m'envoyer mes effets par Toinon ?

— Oui, mon Pierre ».

De la rue Bienville, le capitaine se rendit, avec messieurs Magne et

Préau, à la demeure de feu M. Meunier où Pierre avait décidé de faire son séjour, pendant le temps qu'il serait à la Nouvelle-Orléans. Tous les esclaves de la maison, qui avaient appris que le capitaine n'était pas mort, accoururent au-devant de lui aussitôt qu'il fut entré.

« — Comment va ? comment va ? mon piti maître ! criaient-ils les larmes aux yeux, en lui embrassant les mains et ses vêtements.

— Très bien, très bien, mes enfants, leur répondait-il, en leur donnant à chacun une poignée de mains.

Le gardien vint remettre les clefs au capitaine ; après quoi, Pierre de St-Luc fit le tour des chambres, examina les scellés, visita les écuries, remises, voûtes, caves et les dépendances. Tout était en ordre. Il congédia le gardien en lui disant de faire son compte et de revenir le lundi suivant.

» — Maintenant, mes enfants, dit le capitaine, quand il se fut assis devant une grande table, avec le notaire et M. Préau, j'ai un devoir à remplir envers plusieurs d'entre vous de la part de votre bon maître qui fut un père pour vous durant sa vie, et qui veut que vous soyez récompensés après sa mort. Avancez, Pierrot, Jacques, Henri, Paul, Clara et Céleste. Vous vous êtes toujours conduits comme de bons et fidèles serviteurs, et M. Meunier m'a chargé de veiller à ce que vous soyez tous mis en liberté, suivant les formalités de la loi. Lundi prochain à midi, vous ne serez plus esclaves ; vous n'appartiendrez plus à personne ; vous serez maîtres de vos volontés et de vos personnes ; vous pourrez aller où bon vous semblera, faire ce que bon vous semblera ; personne ne pourra plus vous inquiéter, si vous vous conduisez suivant la loi, paisiblement. Vous Pierrot, vous recevrez, lundi à midi, en même temps que votre acte de liberté, ces cinq cents dollars, que je remets à monsieur le notaire. Vous, Jacques, vous en recevrez autant. Vous, Henri, Paul, Clara et Céleste, vous êtes plus jeunes et plus vigoureux, vous en recevrez deux cents.

» Voyez comme votre maître a été bon pour vous ! Il vous donne non seulement la liberté, mais il vous fournit encore les moyens de vous établir honnêtement et de gagner votre vie. Vous avez mérité ce qu'il vous donne, et je suis heureux d'être l'exécuteur de ses désirs à votre égard. Quant à moi, je vous considère comme hbres dès ce moment ; vous pouvez aller où vous voudrez. Venez me donner la main.

Tous ces fidèles esclaves, au. lieu de montrer l'extravagante joie à laquelle le capitaine s'attendait, se jetèrent à genoux et éclatèrent en sanglots.

» — Qu'avez-vous, mes enfants ? relevez-vous, leur dit le capitaine qui se sentait ému ; n'êtes-vous pas contents ?

— Si, si, mon piti maître, répondit Pierrot ; nous l'été contents, mais nous l'été pas contents de quitter h, pour couri la ville sans savoir you l'allé. Les blancs pas voulé employé nous, parce que nous l'été plus esclaves ; et l'esclaves pas voulé paie à nous, parce que nous l'été plus esclaves itou. Tout l'monde abandonné si piti maître l'abandonné nous.

— C'est ça nous pensé, comme a dit Pierrot, ajoutèrent les autres.

— Vous avez raison, leur répondit le capitaine, d'un ton affectueux ; je ne vous abandonne pas, je ne vous chasse pas. Quand vous aurez besoin, je serai toujours prêt à vous aider de ma bourse et de mes conseils ; vous pouvez venir ici quand vous voudrez, ma maison vous sera toujours ouverte ; vous y trouverez toujours un lit pour vous coucher, un morceau

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