CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
de pain pour manger, tant que vous vous comporterez comme il faut. M. Meunier, votre maître, a voulu que vous tussiez libres après sa mort, et il serait bien fâché dans le ciel, s'il apprenait que je n'ai pas exécuté, et que vous, vous avez refusé ce qu'il avait désiré. Vous lui feriez de la peine. Vous ne voulez pas lui faire de peine, n'est-ce pas ?
— Oh non ! non, crièrent-ils tous ensemble.
— Eh bien ! dans ce cas-là, que voulez-vous donc ?
— Nous voulons tous rester avec vous.
— Mais, mes enfants, considérez que je ne puis pas toujours rester ici. Je vais être obligé d'aller bientôt au Canada, pour des affaires importantes ; c'est un pays bien éloigné, il y fait bien froid, et je ne pourrais pas vous y amener, vous y gèleriez.
— C'est égal ; gardez-nous avec li tant que pas parti.
— Vous ne seriez pas plus avancés quand je partirais ; tandis qu'en vous plaçant maintenant, je pourrais vous être utile dans les commencements, jusqu'à ce que vous puissiez faire vos affaires seuls.
— Mais que nous va faire ? nous se pas rien ; nous conné pas métier.
— Voulez-vous, mes enfants, que je vous fasse une proposition ?
— Oh ! oui, oui.
— Je réfléchis, en effet, que vous n'avez pas de métier et que vous pourriez bien vous trouver em^barrassés de votre liberté, si vous ne trouviez pas les moj^ens de vivre. Voici ce que j'ai à vous proposer.
» Vous êtes six ; en réunissant ensemble les legs que vous a faits votre bienfaiteur, vous formerez la somme de dix-huit cents dollars. Vous, Pierrot et Jacques vous connaissez la culture de la terre ; Henri et Paul sont forts et robustes. Clara et Céleste feront d'excellentes fermières. Vous êtes bons amis et avez toujours vécu ensemble ; voulez-vous vous mettre sur une petite terre, que vous cultiverez de vos mains ? Vous aurez des vaches, vous les soignerez, vous ferez du beurre, du fromage ; vous aurez des moutons, une basse cour, vous pourrez vivre tranquilles et à l'aise.
— Oh ! oui, oui, mon bon piti maître.
— Vous, Henri et Céleste, je sais que vous vous aimez, vous vous marierez et je vous fais un présent de noces ; comme je crois que Clara ne déteste pas Paul, je leur ferai aussi un présent pareil, s'ils se marient. Qu'en dites-vous, Henri et Céleste ?
— Et toi Clara ?
— Moue se pas.
— Toi, Paul ?
— Moue voulé bin !
— Qu'en dis-tu Clara ?
— Moue voulé bin itou !
— A la bonne heure ; je suis content que vous consentiez à vivre tous ensemble. Comme Pierrot et Jacques ont chacun cinq cents dollars et que Henri et Céleste n'auront à eux deux que quatre cents dollars, je leur donne cent dollars pour présent de noces ; et autant à Paul et Clara. Ainsi vous diviserez les profits et dépenses en quatre. Mais ce n'est pas tout. Vous n'auriez pas assez de deux mille piastres, pour acheter une terre et tout ce qui sera nécessaire à sa culture.
» Je me propose d'acheter la terre de M. Coq-Quintal, un excellent homm e
qui l'offre en vente. Elle contient deux cents arpents de bonne terre, dont la moitié est en pleine culture. D'un côté elle touche à ma plantation de la paroisse St-Charles, de l'autre elle est séparée du voisin par une petite rivière, qui l'en isole complètement. Il y a une jolie maison de campagne sur le bord du fleuve, entourée de magnifiques chênes verts, qui étendent leur ombrage devant la porte. Les écuries et remises sont en bon ordre, ainsi que les clôtures.
» Je vous donne la jouissance de cette terre en commun, pour aussi longtemps que vous vous comporterez comme il faut.
Ces pauvres nègres ne savaient pas comment exprimer toute leur joie. Ils souriaient, tandis que des larmes de bonheur coulaient de leurs yeux.
» — Avec votre argent, continua le capitaine, vous achèterez des chevaux, des bœufs, des mules et tous les instruments aratoires nécessaires.
— Ah ! s'écria Pierrot, qui avait été le cocher de M. Meunier, c'est moue qui l'auré soin des curies !
— Et moue, ajouta Jacques, veillé à culture avec Henri et Paul.
— Laissez-moi continuer, mes enfants. La récolte que vous ferez, je l'achèterai au plus haut prix du marché. Je prendrai votre coton, et ce que vous aurez de maïs à vendre, après avoir mis de côté votre provision. Si vous préférez cultiver la canne à sucre, je vous l'achèterai pour ma roulaison, excepté que vous préférassiez venir faire votre sucre à ma sucrerie ; je donnerai des ordres à cet effet à l'économe de la plantation. Quand vous aurez besoin de quelque chose, vous vous adresserez à lui, si je n'y suis pas.
— Moue conné bien le conome, mossié Todore, il l'été ti toujou conome ?
— Oui, Pierrot, il est toujours l'économe. Maintenant, mes enfants, continua le capitaine, allez préparer le souper, et laissez-moi avec ces messieurs.
Ces pauvres esclaves se jetèrent aux genoux de Pierre une seconde fois pour lui demander sa bénédiction.
)) — Je vous la donne, mes enfants ; que Dieu vous la donne aussi et puissiez-vous toujours la mériter !
— Il me reste encore à satisfaire quelques legs, reprit le capitaine ému jusqu'aux larmes de cette scène ; voici, M. Magne, 5,000 dollars que vous me ferez le plaisir de porter, lundi matin, à l'Asyle des Orphehns. Vous dresserez l'acte nécessaire, que vous m'apporterez avec la quittance du docteur Rivard auquel vous remettrez aussi ces trois mille dollars.
— Il est indigne de toucher à ce legs ! s'écria M. Préau avec indignation, à l'idée que ce monstre toucherait de ses mains impures l'offrande dernière d'un homme de bien.
— Non ! répondit tranquillement le capitaine, cet argent lui appartient ; c'était la volonté de mon père qu'il l'eut et il l'aura ! Mais je vous assure qu'il n'en pourra pas faire un mauvais usage... Vous lui porterez son argent lundi, M. Magne ! — Je ferai aussi porter à la Bibhothèque de l'Etat, les livres qui lui sont légués ; veuillez aussi en préparer l'acte ".
Lorsque mes.sieurs Magne et Préau furent partis, après le souper, le capitaine Pierre de St-Luc monta à son ancienne chambre à coucher, dans laquelle il s'enferma. Sur une table, recouverte d'un tapis vert, il y avait la petite cassette de maroquin rouge, à clous jaunes. Cette cassette renfermait des papiers de famille. Pierre allait enfin connaître