‹ Une dernière passionChapitre 3 sur 8 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

« Le bonheur n'a pas d'histoire, » a dit tan moraliste. Ne serait-ce point parce que -nul ne saurait le raconter et que peu de gens sauraient le comprendre? Le bonheur est une forme du beau : seu'es les âmes émues d'amour en possèdent le sens, et le troupeau vulgaire des humains vit, s'agite et meurt sans avoir jamais vraiment aimé.

Il est deux années de ma vie dont le souvenir radieux m'éblouit et m'attire.

Je revois l'Ombrée, ses pelouses et ses grands massifs sombres tout pleins de chants d'oisea«x, ses longues allées sous les charmilles où tremblent quelques rayons d'or, et le beau lac aux ondes bleues qui caressent la rive. Thébaïde fleurie, solitude amoureuse, où, tour à tour épris d'idéal ou folâtres comme des enfants, nous aimons, nous aimons! JacqueUne, épanouie comme un

sourire, jette au milieu de nous les éclats de sa gaieté; Frantz, tout émerveillé, a l'air de se croire en un rêve. A chaque instant il regarde sa femme en silence, et Jacqueline prétend qu'il analyse sa félicité : ce ■qui est un peu vrai. Nous rions de la solennité ingénue avec laquelle il discute déjà le plan d'éducation qu'il veut adopter pour ses enfants — et le reflet de leur bonheur s'étend sur nous:

Tamara, plus sériieuse que ma sœur, a dahS ses abandons je ne sais quelle douce .gravité. Les flammes de l'amour ont vivifié

son âme, et comme l'épouse des saints cantiques, K elle aime, elle vit, reposant son cœur en mon cœur, sa pensée dans ma pensée. » Elle ne se ressent plus d'une déception romanesque, et rit maintenant d'avoir pu croire à la désespérance, pour une de ces erreurs d'imagination dont presque toute jeune fille est le jouet, à son premier pas dans la vie.

Quelle est l'enfant naïve qui n'a pas pris le premier trouble de ses sens pour une

passion fatale ? Illusion d'une âme qui

s'éveille, désirs indécis que seules les révélations de l'hymen doivent fixer à jamais.

Dans la plénitude de nos joies, le passé ne nous apparaît plus que comme un rêve.

Michel nous écrit quelquefois, et nous sommes rassurés sur lui. Nature énergique et bien trempée, il a su réagir contre une infortune sans retour; après avoir cruellemet souQ"ert, il a reconquis le calme, il ne craint pas de nous dire qu'il s'est consolé... Nous parlons de lui comme d'un ami cher et loyal, et la bonne princesse, qui est retournée à Pétersbourg, nous appr3nd qu'il est rentré en grâce à la cour, « où, dit-elle, il fait chaque jour quelqu'une de ces folies de mauvais sujet qu'on ne peut pardonner qû'âluil » '

L'hiver venu, nous (quittâmes notre solitude pour aller à Paris, où Vera, mon amie inconnue, venait d'arriver, mariée depuis un mois. Tamara se faisait une fête de re-

SEMAINE LITTÉRAIRE

voir cette complice de ses premiers rêves, et d'apparaître à ses yeux en comtesse de Chandor. Frantz n'avait jamais vu Paris, et Jacqueline ne se sentait pas d'aise en songeant qu'elle allait courir la ville au bras de son mari.

— Je vais être guide à mon tour, dit-elle en riant Ce que c'est que la destinée!

La vieille Marguerite MuUer, qui se croyait perdue dès qu'elle ne voyait plus de montagnes, résista à nos instances et ne voulut point quitter l'Ombrée.

— Bon, bon, mes enfants, répondit-elle à son fils et à Jacqueline, je ne suis pas assez bête pour me laisser mourir sans vous attendre.

Quelques jours plus tard, nous descendions à mon hôtel des Cliamps-Elysées, depuis longtemps préparé. Tamara jeta un cri de joie en apercevant sur le seuil Vera qui nous attendait. Elle courut l'embrasser; puis, me tirant par la main:

— Tiens, voilà mon sauvage 1 dit-elle

en riant, faisant allusion à ce nom qu'elles m'avaient donné avant de me connaître.

Vera était un type gracieux de la race slave dans toute son originalité; charmante plutôt que belle, de grands yeux bleus, des dents comme des perles, une taille dégagée et souple, et par-dessus tout cela un air de fierté juvénile qui lui seyait à ravir. Elle me tendit sa joue avec abandon:

— Il y a si longtemps que nous sommes amis! dit-elle.

Emportés bientôt dans le courant des plaisirs mondains et de cette existence mouvementée qui semble une fièvre après les calmes loisirs de la solitude, il y eut alors pour nos cœurs de nouvelles joies. L'apparition de Tamara dans les salons aristocratiques auxquels j'étais allié causa un émoi indicible, il ne fut bientôt plus question que de la merveilleuse comtesse de Chandor, et lorsque, penchée à mon bras, elle passait avec ses airs de jeune reine au milieu des admirations muettes:

— Guillaume, me disait-elle rieuse, voilà

ma beauté d'odalisque qui produit ses effets foudroyants.

Ravie de mes triomphes d'orgueil, elle portait au front le rayon du bonheur. Noos donnâmes quelques fêtes, et cette vie si pleine d'agitations, ce monde qui nous prenait dans ses mille chaînes, nous rendaient plus douces encore les heures où nous nous retrouvions seuls tous deux.

Le jour, c'étaient des courses au bois avec Vera et Jacqueline. Frantz ne quittait point les musées ni les bibliothèques et ne pouvait rassasier sa curiosité avide. Déjà célèbre dans le monde savant, il se créa bientôt des amitiés précieuses pourlui.

Après deux mois de cette existence emportée:

— Dis donc, cher, me dit un jour Tamara, si nous vivions un peu pour nous

maintenant...,, isolés de la foule ?

Il y a si longtemps que nous n'avons rêvé.

— Rêvons, répondis-je.

Et nous reprîmes nos habitudes de travail et de paix, ne gardant plus que ce que nous appelions notre jour intime. Je m'étais fait une fête de rassembler autour de Tamara ces illustrations de l'intelligence et des arts que le monde ne voit jamais que de loin, milieu de science et de poésie qu'elle aimait de toute l'ardeur de son imagination enthousiaste.

— J'étais née pour être la femme d'un poète, disait-elle en souriant.

Je venais d'achever alors un livre qu'on allait publier, et pour cette œuvre inspirée par elle, écrite sous ses yeux, Tamara ressentait ces chères et troublantes émotions qui saisissent l'auteur le plus froid au moment où il va livrer une partie de son âme. Associée à ma gloire, elle palpitait avec moi.

— Mais c'est vivre d'une double vie, ditelle un jour, que de ressentir cet enivrement de tes luttes I Se jeter fièrement

dans l'arène, seul contre tous... dominer la multitude attentive et lui dire : Voilà mon cœur, voilà ma pensée I

Mon œuvre eut heureusement un très réel succès. Le bonheur appelle le bonheur, quoi qu'on en dise, et tout nous souriait.

Yers le milieu de mai, Yera, qui ne nous ( avait presque point quittés, partit pour l'Italie, et nous revînmes à l'Ombrée.

Il y a dans tout retour vers un lieu plein de doux souvenirs un ciiarme pénétrant.

C'est comme un renouveau des joies passées qui se réveillent en foule et sç mêlent encore aux félicités du présent.

En revoyant notre Eden, Jacqueline et Frantz, ravis d'allégresse comme des eniants, nous prirent par la main, et nous nous mîmes à courir à travers le parc à perdre haleine. Les jardins étaient fleuris, et l'on eût dit que ce printemps voulait nous fêter. Les oiseaux familiers, revenus comme nous à leurs nids, chantaient dans les buissons . . w

Pour compléter notre existence d'affections, la princesse vint paâser la saison avec nous. Près de cette tendresse maternelle, Tamara sentait mieux son bonheur.

— Mais, mes enfants, disait la bonne tante en nous voyant si unis, vous avez donc découvert du premier coup le paradis de

l'amour! Dire que je n'ai jamais pu le

trouver Je l'ai pourtant bien cherché.

Elle nous apprit que Michel était toujours le plus charmant viveur et le plus lou des mauvais sujets de Petersbourg.

— II faut qu'il soit de fer, disait-elle, pour résister au train qu'il mène! ... Aussi, je songe aie marier il en rit, mais

il y viendra!

Deux années s'étaient écoulées, deux années où nos cœurs émus se comprenaient si bien qu'il nous eût semblé sacrilège de croire que le malheur pût jamais nous atteindre. Jacqueline portait dans ses bras son fils Guillaume, délicieux baby de dix mois qui avait les grands yeux bleus de Frantz.

Un soir, c'était en juin, nous étions tous rassemblés dans le hall; Tamara au piano murmurait la Berceuse de Weber pour endormir l'enfant que Jacqueline, auprès d'elle, dodelinait doucement sur ses genoux. Mais le baby, fort éveillé ce soir-là, au lieu de s'endormir, se mit tout à coup à gazouiller lui-même comme pour imiter le chant.

— Mon fils se trompe, dit naïvement Pranlz, il croit qu'on veut lui donner une leçon de musique.

Un éclat de rire couronna cette belle remarque. Frantz en appela à sa mère, juge ordinaire des contestations relatives au baby. La vieille Marguerite trancha la question en emportant le jeune Guillaume.

Au courant de notre causerie, je ne sais à quel propos, nous eu vînmes à parler de ce que nous faisions l'année précédente à pareil jour, puis, remontant encore:

— Tiens, s'écria Frantz, il y a deux ans à cette heure nous prenions d'assaut la villa du Lord, pour nous abriter de l'orage.

— Ah! . . . . c'est vrai, reprîmes-nous, souriant à ce charmant rappel.

Evoquant alors tous nos émois de cette journée:

— Moi, dis-je, juste à ce moment, je lisais certaine lettre trouvée sur ma route... .

— Moi, reprit Tamara, je méditais pour le lendemain une escapade, afin de forcer certain prince Souci dans sa tour. . . .

— Et moi j'avais bien peur, dit Jacqueline

— Toi, répliqua Frantz en riant, ta dormais en lisant mou histoire des végétaux fossiles

— Je proteste ! s'écria-t-elle ingénument A cette heure j'étais réveillée !

— Quel bonheur qu'elle n'ait pas dormi cent ans! dit-il avec conviction.

Sur ce mot, notre gaieté éclata de plus belle. Puis nous reprîmes notre thème, suivant pi'esque minute par minute le féerique souvenir, retrouvant pas à pas nos sensations.... C'était de cette soirée que datait ma vie A un moment Tamara se pencha à l'oreille de Jacqueline, murmura quelques mots, Jacqueline fit un saut de joie, et tout à coup, sans rien dire, elles sortirent en courant.

— Boa, dit Frantz, elles vont nous manigancer quelque diablerie .... Méfious-nous!

— Au bout d'un instant, MoUaré entra et nous pria de la suivre. Elle nous conduisit au petit salon.

Comme nous parûmes sur le seuil, noua entendîmes une voix qui nous disait aflectant l'accent russe:

— Entrez donc déjà, messieurs mais,

de grâce, ne pleuvez pas sur ma petite chienne qui a des rhumatismes!. . . .

SEMAINE LITTÉRAIRE

C'était Jacqueline vêtne d'une robe de chambre oubliée par la princesse, une grande coiffe sur ses cheveux blonds, son visage espiègle et rose grimé en vieille. Puis presque aussitôt une porte s'ouvrit, et Tamara parut dans ce joli costume à corsage de pourpre qu'elle portait le jour où je l'avais vue pour la première fois. Elle vint à moi la main tendue.

— Mon cher seigneur veut-il souper?

me dit-elle en souriant.

Attendri jusqu'au fond de l'âme, je saisis sa main et la portai à mes lèvres, en ployant le genou comme à notre première entrevue.

— Ange, lui dis-je, je l'adore !

— Et moi donc?. . . . répondit-elle en me baisant au front.

— Holà! holà! s'écria Jacqueline

tout à son rôle, mademoiselle ma nièce, ce

premier accueil me semble un peu vif !

Mais bah! ajouta-t-elle d'un ton délibéi'é, j'ai été prisonnière de Sîharayl !

Et tous de rire. Elles prirent nos bras pour passer à la salle à manger où le thé était préparé en guise de souper.

— Si nous allions, demain, faire une course à la villa du Lord ? dit Frantz.

Nous avions acheté, ou plutôt Tamara avait acheté cette délicieuse habitation, si pleine pour nous de chers souvenirs. C'était là que la princesse s'installait quand elle venait nous visiter.

— Oui, ce sera un pèlerinage, répondit Tamara.

A ce moment, Mollaré,qui nous servait, jeta un cri de stupeur.

— Qu'est-ce donc ? lui demandai-je surpris, en me tournant vers elle.

Pâle, sans me répondre, elle leva lentement le bras vers un des candélabres allumés sur la table, où trois bougies venaient de s'éteindre.

— Eh bien, dit Frantz en riant, la fenêtre est ouverte, cela preuve qu'il fait assez de vent pour souffler des lumières. . . . voilà tout

— Cessez votre rire, répondit Mollaré tremblante d'eff'roi. Ce n'est pas le vent du

ciel C'est la Mort qui vient de passer

au-dessus de nous et qui les a touchées de son aile.

Nous nous étions depuis trop longtemps accoutumés aux superstitions de la Niania, qui en toute chose trouvait des présages, pour nous émouvoir d'un tel incident.

Tamara, d'ailleurs, dans notre milieu inaccessible à ces croyances vulgaires, s'était tout à fait aguerrie contre les superstitions russes ou géorgiennes. Nous raillâmes Mollaré.

Le lendemain, par une matinée splendide, nous partîmes, comme nous l'avions projeté, pour la villa du Lord, où nous n'étions pas venus depuis plus d'un mois. Nous y avions logé, pour surveiller le jardinier, une sorte d'intendant nommé Ledru, récemment à mon service, qui nous reçut à notre arrivée. Nous n'eûmes pas plutôt mis pied à terre que nous nous dirigeâmes vers notre pavillon de la terrasse.

— Apportez la clef, Ledru ! dis-je à l'intendant.

— Je vous accompagne, monsieur le comte, répondit-il.

Et il nous suivit. Mais à peine avionsnous fait quelques pas que je remarquai dans l'attitude de cet homme je ne sais quel embarras, il semblait troublé comme s'il eût eu quelque faute à me cacher.

— Qu'est-il donc arrivé? lui dis-je.

— Mon Dieu, monsieur, balbutia- t-il, je ne vous attendais pas ce matin ni madame la comtesse Bien que d'après votre consigne je ne permette à personne

de visiter la villa. ... il est venu, il y a deux heures, un jeune homme qui a presque l'air

d'un moribond il m'a demandé à le

laisser visiter le parc avec tant d'insistance que je n'ai pas osé lui refuser l'entrée ... il se traînait à peine .... enfln .... il s'est presque évanoui là-bas.... nous l'avons transporté dans le kiosque ....

— Vous avez bien fait ! répondis-je vivement. Il faut lui porter secours. . . .

Nous hâtâmes le pas. Frantz courut en avant: la porte était ouverte, il entra. Mais presque aussitôt il ressortit, pâle, ému comme si quelque désolant si^ectacle l'eût glacé.

— N'entrez pas ! . . . , N'entrez pas I . . . . nous cria-t-il.

Mais sa terreur même nous ôta la réflexion; et, coiimc ûuppés par ce vertige

que donne le pressentiment d'un malheur, je me précipitai vers le pavillon ; Tamara me suivit.

Cet étranger, ce moribond, livide, les

joues creusées, l'œil brûlant de fièvre

c'était Michel!

Tamara jeta un cri.

— Michel Michel! dis-je reculant

presque à son aspect.

Défaillant, épuisé, il nous regardait, béant.

— Ce n'est rien! ce n'est rien ! murmura-

t-il avec effort j'ai voulu revoir cette

maison Je me cachais.... Vous m'avez surpris

Nous pleurions.

— Guillaume — nous ne serons plus jaloux, mon ami, ajouta- t-il d'une voix qui n'était plus qu'un souffle. Tous êtes heureux, n'est-ce pas ?.... Moi, je suis fini !....

Et comme si ses forces n'eussent plus suffi à sa triste joie, les yeux tournés vers Tamara, un sourire navrant sur les lèvres, il s'évanouit dans mes bras, sa tête renversée sur mon épaule.

Nous crûmes qu'il venait de rendre le dernier soupir. Je pris sa main : elle était inerte et froide, mais l'artère battait faiblement. Nous retendîmes sur des coussins.

Frantz se pencha sur sa poitrine et écouta les pulsations du cœur:

— C'est là qu'est le mal, dit-il ; il est au dernier degré de l'anémie.

— Crois-tu qu'on puisse encore le sauver? demandaije.

Frantz secoua la tête d'un air acca- Wé.

— Vous venez de l'entendre, dit- il....

c'est l'âme qu'il faudrait guérir!

A ce mot qui était déjà au fond de nos pensées, Tamara et moi nous nous regardâmes éperdus C'était l'âme qu'il fallait guérir!. ... Et nos yeux s'interrogèrent avec je ne sais quelle secrète épouvante. . . Il y eut entre nous un moment d'horrible angoisse pour la première fois un doute se glissait dans nos cœurs Mais elle

portait sur son front un si noble orgueil que je rougis d'une hésitation qui eût été une offense à sa pureté.

— Sauvons-le 1 lui dis-je.

— Ah! s'écria-t-elle en se jetant dans mes bras, je t'aime .... et je suis fière de toi.

Le soir de ce jour, Michel était à l'Ombrée, et je veillais à son chevet, pensif, atterré. A l'élan irréfléchi avait succédé une consternation profonde, et je me demandais si nous n'étions pas tous insensés... Eh quoi ! après avoir conquis la paix et le bonheur, nous exposions ainsi notre repos, notre avenir, notre vie!. . . . Michel revenait mourant de son amour, et nous osions le recueillir! C'était fou ... . C'était fou!....

En vain je me disais que douter de Tamara serait folie plus grande encore, une profanation, un sacrilège. Certes il ne fallait point d'autre preuve de la sécurité de son âme, de sa tendresse pour moi, de son oubli, que cette audacieuse pitié pour l'objet de ses premières flammes Je sentais

même que si devant ce spectre du passé je l'avais vue un moment hésitante et combattue par la crainte, mon bonheur et ma confiance eussent à jamais été détruits .... Et pourtant une voix me criait malheur, médisait que nous nous laissions égarer par une générosité absurde, que nous courions follement au-devant d'un péril qui pouvait nous briser tous sans merci....

Et face à face avec cet infortuné que la mort courbait déjà sous sa main effrayante, j'endurcissais mon cœur contre la pitié, et je songeais à le chasser de mon toit

Mais il est certaines fatalités inexorables contre lesquelles se heurtent vainement les résolutions humaines. Je n'eus pas plutôt formulé ma pensée que je m'arrêtai terrifié par l'implacable logique des faits. Quoi! me disais-jc, le hasard jette sur notre route ce malheureux qui ne nous cherchait pas. Il

a été notre ami, il est mourant nous

seuls pouvons le sauver. Oserons-nous lui

crier: Va-t-en mourir plus loin ! Nous

tremblons pour notre bonheur .... que nous importe ta vie!

Mais si, abandonné par nous, il succombe à ce désespoir que nous n'aurons même point essayé de consoler, quel sera notre avenir.

Même en supposant que notre conscience

SEMAINE LITTÉRAIRE

restcât sourde au remords, notre bonheur résisteruit-il au souvenir d'une cruauté qui était le plus terrible aveu de notre peu de

foi en notre amour? Eepousser Michel

mourant, c'était nous confesser à nous-mêmes que Tamara tiemblait de l'aimer encore, que moi je tremblais de l'exposer à cette épreuve, que notre félicité n'était qu'une ombre! ... Que resterait-il alors de notre tendresse avilie par le doute?

Nous étions dans un abîme.

EQrayé du tumulte de mes pensées, j'essayai de me dégager, de m'isoler daus ma raison pour juger froidement notre situation étrange en moraliste, et comme je l'eusse fait s'il ne se se fût point agi de moi..., li'idée de rejeter ce malheureux sur la route et de l'abandonner à son désespoir me fit horreur. . . . Alors je me rappelai notre amitié d'autrefois, son abnégation dans le sacriflce, son dévouement au bonheur de Tamara, et je rougis de mon ingratitude.

AflFaissé sous le poids de ses émotions, il Borameillait depuis une heure ; à ce moment, il ouvrit les yeux. Son regard fiévreux erra autour de la chambre, il vit que Tamara n'était plus là.

— Ah! nous sommes seuls, murmurat-il.

— Oui, répondis-je.

Il garda un moment de silence.

— Pauvre Guillaume, reprit-il, comme s'il eût deviné mes combats. J'ai mal fait ■de revenir, et je vous cause là un bien

grand trouble Heureusement je

n'en aurai pas pour longtemps!. . . .

— Oh! taisez-vous, Michel! m'écriai-je, ne désespérez pas ainsi.

— Bah! mon cher, je me suis brûlé. . .. Je suis bien fini, allez — Mais avouez, ajouta-t-il avec un navrant sourire, avouez que j'ai bien joué mon petit rôlet

— Que signifie ? lui dis-je.

— Parbleu ! ne trouvant pas une balle au 'Caucase, il fallait bien vous faire croire à tous que j'étais consolé .... J'ai fait des folies stupides Mais chut ! voici Tamara.

Je demeurai terrifié Je ne l'entendais

pas venir, moi. Et portant la porte s'ouvrit, elle entra.

Elle amenait le docteur Schubert, un vieil ami de mon père, praticien d'une

science éprouvée. Frantz, qui l'était allé quérir lui-même à Genève, l'avait instruit du douloureux mystère auquel il fallait attribuer cette consomption si rapide chez un être plein de force et de sève.

— Ah ! c'est vous, docteur, dit Michel, qui l'avait vu autrefois chez la princesse.

Bien qu'il possédât cette impassibilité que donne l'habituelle contemplation de la souffrance, je surpris dans les yeux du médecin l'indice d'une stupéfaction profonde, mais ce ne fut qu'un fugitif éclair.

— Eh quoi ! monsieur le comte, dit-il d'un ton indifl"érent, vous venez voir nos montagnes et notre lac et c'est moi qui cours

les chemins pour vous visiter !

— Penh ! répondit Micliel, un peu de fatigue du voyage !.... Huit jours de voa soins et je compte partir pour Paris, car je ne voulais que passer par Genève.

— Ingrat ! A moins pourtant que je

ne vous retienne

— Oh ! je vous en défie bien ! répliqua Michel avec un indéfinissable sourire.

Tout en causant, le docteur examinait les ravages que deux années avaient produits sur ce visage naguère si florissant de jeunesse.

Tamara nous laissa, Michel la suivit des yeux; dès qu'elle eut franchi le seuil;

— Maintenant, parlons franc, docteur, nous dit-il, je suis perdu, je le sais, et vous êtes trop savant pour n'en être point déjà

convaincu Entre nous, j'ai trop usé de

la vie pour désirer même garder le moindre espoir. Je suis las .... je suis épuisé .... et, en vérité, je me suis si bien accoutumé à l'idée de ma fin que je n'ai pas l'envie de recommencer à vivre Cela dit, ne perdons point noire temps en phrases Je

me suis sottement laissé surprendre par un

accès de fièvre Ne songez donc qu'à

me remettre sur pied, pour que je puisse repartir dans deux ou trois jours.

— Repartir! en cet état!.... dit le

docteur, je vous en défierais bien.

— Bah ! je suis un homme, mon cher,

je suis habitué à mener bon train ma maladie Je veux mourir debout gaiement, s'il se peut, ajouta-t-il avec ce sourire qui rae serrait le cœur.

Tandis qu'il parlait, le docteur Schubert

tenait sa main, observait les symptômes et méditait.

— Monsieur le comte, dit-il enfin, j'ai remarqué que les gens qui se considèrent si allègrement comme morts ont presque toujours le déplaisir de vivre fort vieux. Cela dit, à mon tour, pour vous préparer à toutes vos mauvaises chances .... je ne vois point de mal à vous avertir qu'il ne faut point songer à vous mettre en route avant an moins quinze jours.

Il ordonna quelques prescriptions, et je Je conduisis.

Tamara nous attendait.

— Est-il vraiment aussi mal qu'il le croit ? demandai-je à Schubert.

— Il est épuisé par tous les excès, et je

ne sais comment il a pu arriver Jusqu'ici

Il faut qu'il ait l'âme chevillée au corps. . . La fièvre va l'envahir

— Et croyez-vous qu'il soit encore temps de le sauver ? dit Tamara.

— Je n'en oserais répondre.... Il faudrait là une mère, une sœur Mais avec

les idées que je lui vois .... et ce que m'a dit Frantz delà maladie morale qui le ronge s'il repart, il est perdu !

Et sur ces mots il nous laissa.

ly.

Je demeurai avec Tamara; c'était le premier instant où nous nous trouvions seuls depuis le matin. Soucieux, je gardais le si- Jeuce. EU j était accablée de. l'arrêt que venait de rendre le médecin.

— Une sœur I murraura-t-elle. Une

sœur pourrait le sauver 1. . . . Guillaume, tu l'as entendu ?

— Oui, répnndis-je, n'osant lever les yeux. Je sentais son regard sur moi.

— Ami, reprit-elle doucement, tu sais que je vois toutes tes pensées Tu souffres.

— Oui, dis-je avec tristesse, mais tu comprends bien, n'est-ce pas, que c'est plus pour toi que pour moi ?

— Ecoute, répondit-elle en me prenant la main: dei)uis que nous avons lié nos deux existences, c'est la première fois qu'une dou'e'ir nons rttr înt. C'est la première de ces épreuves où nous ne devons avoir qu'u-

ne âme, qu'une pensée Guillaume, ta

foi en mon amour s'est-elle ébranlée ?

— Oh ! m'écriai-je, je te ferais injure l. . , Je crois en toi comme je crois en Dieu.

— Je voulais te le faire dire, reprit-elle avec un sourire d'orgueilleuse confiance, comme je veux te dire à mon tour que tues ma seule et chère pensée, que mon bonheur est tout en toi

— Oui, je le sais ! je te crois, répon-

dis-je avec un élan de tendresse.

— Eh bien, maintenant, osons regarder en face le chagrin que Dieu nous envoie. Guillaume, la présence de Michel t'alarme je ne te le reproche pas, au contraire: je me sens aujourd'hui mieux aimée en

te voyant trembler pour notre amour

Mais cette peine te vient de moi, c'est pourquoi je dois te parler ainsi. Ami, tu as plus que moi l'expérience de la vie, et du monde, et des passions humaines. Tu me l'as dit souvent, nous nous aimons tous deux d'une affection plus grande que les vulgaires amours Michel m'aime encore

s'il part, il est perdu Nous seuls peutêtre pouvons le rattacher à la vie. . . . II a été pour moi presque un frère Guillaume, mon âme t'appartient, tu es mon guide, il ne faut pas que l'ombre d'un doute se

glisse entre nous Décide eu ta raison ce

que ta femme doit faire pour être digne de toi.

Emu, je restai un moment sans répondre, mais je rougis bientôt de ma perplexité.

— Tamara, lui dis-je, ton cœur ne peut

t'égarer Si je doutais de toi, je serais

un ingrat !. . . .

Pourtant, à mon accent, elle devina mon trouble. Je vis des larmes dans ses yeux.

— Pauvre Guillaume ! dit-elle d'une voix brisée.

— Pardonne-moi, exclaraai-je éperdu.

— Eh bien, écoute, ajouta-t-elle d'un ton résolu; ton bonheur m'est plus précieux que

tout au monde Si j'abandonne Michel,

tu ne m'accuseras pas de lâcheté ?

A ce mot, j'eus honte de moi. Tamara dans sa noble fierté, n'avait même point compris que je pusse l'offenser par l'injurieuse crainte de l'avenir; et, dans ma tristesse, elle ne voyait que l'émoi d'une jalousie puérile qui se reprenait au passé

SEMAINE LITTÉRAIEE.

— Ah ! m'écriai-je en pressant son front sur nies lèvres, c'est moi qui serais un lâclie

si j'hésitais Tu es la plus pure des

femmes ! Sauve-le !

Eécon forte par l'assurance même de Tamara, je ne songeai plus qu'à me montrer à mon tour digne d'elle dans la sublime tâche que nous osions nous imposer. .. . Eh quoi! dans la plénitude de notre bonheur, quand depuis deux années l'âme de Tamara s'était aHermie et que le souvenir n'était plus qu'un rêve, j'avais pu un instant douter de sa foi, de sa raison ? Epuisé par

les excès, Michel revenait mourant, marqué du sceau de la débauche, et j'avais tremblé à l'idée de le voir quelques jours auprès

d'elle! Mais qu'était donc ce bonheur

si fragile qui ne pouvait résister à l'épreuve d'une rencontre si souvent prévue autrefois?

Pendant deux semaines, Michel fut en proie aune fièvre que le docteur avait peine à combattre, et qui plusieurs fois alla jusqu'au délire. Puis à ces accès succédait une prostration si grande qu'où eût dit un long évanouissement. En vain, pondant ces crises, pour rassurer Tamara, l'infortuné essayait encore de réagir avec cette volonté indomptable qui l'avait jusqu'alors soutenu, les forces étaient brisées, la mort étendait sur lui son ombre.

Nous ne quittions point son chevet, nous partageant les heures de veillées.

— Heureusement, disait Schubert, que la nature nous aide pendarit ces inerties de l'âme.

Enfin, après quinze longs jours de transes, pendant lesquels Tamara ne prit presque aucun repos, la fièvre céda, et Michel f t hors de danger.

Mais il lui était resté une si grande faiblesse, qu'il dut s'avouer à lui-même qu'il était hors d'état de partir, eût-il persisté dans sa résolution.

Appuyé sur le bras de Frantz et sur le mien, il put bientôt marcher à grand'peine jusqu'à l'atelier de Jacqueline, et là, étendu dans un fauteuil, entouré de coussins, il passait tout le jour au milieu de nous. Au

moindre regard, Jacqueline on Tamara accourait et lui rendait ces tendres soins dont le cœur d'une femme possède l'intuition.

Enfin il put se mêler un peu plus à notre vie, le docteur lui permettant de parler et de lire.. Nous n'eûmes plus besoin de nous contraindre, mais nous fûmes étrangement surpris de ne plus retrouver eu lui qu'un sceptique railleur, comme si ces deux années, passées dans l'abandon de lui-même, eussent suffi à étouffer les fiers instincts de l'âmo. Sa parole même avait perdu ces élégances natives qui le rendaient si charmant. Paradoxal et caustique, il froissait avec amertume des sentiments qu'il ne savait plus comprendre.

— Bah! disait-il un jour, idéal, amour, poésie... rêveries creuses ! .. mirages qui me font l'effet de ces belles nuées que l'aurore teint de pourpre et de rose, et qui vous crèvent en grêlons sur la tête à midi I . . . . Plus haut vous juchez vos enthousiasmes, ' de plus haut ils dégringolent quand on en vient au positif de la vie ... .

Tout en lui dénonçait l'aigreur d'un cœur ulcéré; la vue de notre calme semblait l'irriter, et l'on devinait qu'il avait besoin d'un effort pour se dominer. L'attendrissement des premiers jours s'était éteint dans une sorte de stoïcisme moqueur, comme s'il eût trouvé une amère volupté à sa souffrance. Nous raillâmes d'abord ces attitudes de foudroyé, mais nous dûmes nous convaincre bientôt que ce dégoût de la vie, et peutêtre de lui-même, était si profond qu'il n'essayait même plus de se relever de sa chate.

Michel semblait hors de péril, mais Schubert ne nous cachait point qu'en de telles affections la convalescence est souvent pire que la maladie. La moindre imprudence pouvait ramener la fièvre, et cette fois ne nous laisser aucun espoir.

— Ma tâche est finie, nous dit-il; la vôtre commence et c'est la plus difficile. Dans l'état de langueur où l'a laissé cette crise, un nouvel accès lui serait fatal; ce n'est que par une extrême prudence que vous pouvez en prévenir le retour. Sa vie est dans ses mains, ou plutôt dans les vôtres Gar-

clez-le d'une folie surtout, en l'empêchant

de vous quitter frop tôt Habitué comme

il l'est au\' ex es, il se tuerait cette fois en huit JOUIS. Vous l'avez sauvé par miracle,

ne l'oubliez pas mais rien n'est fait si,

maintenant, vous ne raffermissez l'âme.

Nous étions, iiélas ! trop convaincus fie ce danger, que seuls nous [)Ouvions conjurer. L'eût-il voulu tenter, d'ailleurs, Michel n'eût pu supporter la moindre route.

Les jours s'écoulaient, et, rassuré par la tendresse de Tamara, je ne songeais plus à mes alarmes. Dévouée comme une sœur à cet infortuné que notre bonheur avait tué, elle avait dans sa sollicitude une telle sérénité d'âme que je perdais jusqu'au souvenir de mes appréhensions.

Cependant entre Mie hel et moi régnait je ne sais quel embarras qui nous glaçait tous deux, comme si notre rivalité passée eût encore été palpitante.

Un jour nous étions seuls. Je lisais près d'une table, tandis que, silencieux, accouilé à la fenêtre, il suivait mélancoliquement du regard Frantz et Jacqueline, qui, en compagnie de Tamara, jouaient avec leur baby sur la pelouse. Tout à coup je l'entendis rire avec amertume.

— Qu'est-ce donc ? lui dis-je.

— Rien, répliqua-t-il: une idée qui me passait par l'esprit.

— Si elle est gaie, mon cher, partagez avec moi.

— Oh ! elle nevous égayera pas, reprit-il. Je songeais au grand dériseur qu'on appelle le hasard, en regardant Frantz qui joue

là-bas comme un enfant^ Je comparais

nos deux étoiles, et je me demandais, en me voyant ce que je suis, ce que j'aurais bien pu devenir avec mes instincts, si j'étais né obscur et pauvre comme lui.

— Et où vous menait votre conclusion ?

— Qui sait ? peut-être à quelque potence, répliqua-t-il en riant d'un mauvais

rire.

— Hé ! dis-je en plaisantant, n'est pas pendu qui veut ! . . . . D'ailleurs il y a dans la pauvreté et dans l'obligation du travail pour gagner le pain de chaque jour, de saines énergies que nous ne connaissons pas, nous autres heureux du monde qui n'avons qu'à nous 1 lisser vivre.

— Parbleu ! c'est déjà bien assez fatigant, reprit-il.

— Allons, ne parlez pas ainsi, Michel, vous calomniez la vie.

— Oh ! j'en ai assez usé pour n'en point médire! Seulement, entre nous, Guillaume, ajouta-il, croyez-vous que ce qui m'en reste vaille grand'chose à cette

heure ? Mon corps est désormais trop

délabré pour suivre mon âme, voulût-elle me conduire dans le sentier de la vertu, séjour des santés florissantes. Je suis ici un

ennui mortel pour tous un cauchemar

pour vous

— Michel, taisez-vous ! dis-je, effrayé de le voir aborder un tel sujet.

— Au contraire, mon cher Guillaume, parlons à cœur ouvert. J'ai pour principe qu'en toute conjecture délicate rien ne peut être pis que le silence. Si grande que soit pour moi votre courtoisie, je n'ai pas moins compris que mon séjour à l'Ombrée s'est déjà trop prolongé.

— Je veux espérer, Michel, que rien dans notre hospitalité

— Oh ! vous êtes tous plus que dévoués I reprit-il vivement, et c'est, au contraire, parce que, je le sens, je réponds mal à vos soins, que je crois devoir venir au-devant d'une explication. Nous ne pouvons point annuler le passé, Guillaume, et, quoi que nous fassions, il restera toujours entre nous des souvenirs importuns pour vous autant que pour moi. Cela posé, mon cher, nous voici dispensés de farder notre pensée. Tout ici m'est cruel; je sais que je ne dois mon salut qu'à une surprise do votre pitié J'ajouterai même qu'à votre place

j'eusse été probablement moins généreux... C'est vous dire assez que j'apprécie votre

dévouement Mais vous savez aussi ce

que je dois souffrir. . . . Il faut que je parte, et je vous prie de m'y aider.

— Quand vous me donnez l'exemple de la franchise, Michel, répondis-je, j'avouerai comme vous que notre situation est eu effet étrange, puisque nous pouvons aborder un tel sujet. Oui, depuis que vous êtes ici, j'ai compris ce qu'il y avait d'amertume au fond de vos pensées, et je vous ai plaint.... Après notre amitié d'autrefois, il m'était impossible de ne point vous recueillir. Ce que

SEMAINE LITTÉRAIRE

vous appelez ma générosité n'était qu'un strict devoir d'iiumanité; je dus l'accomplir, même en prévoyant le trouble qu'il en pouvait résulter pour nous tous. Vous ne me

devez aucune gratitude Vous voyez

que je vous réponds comme si nous n'avions jamais été amis. Si nous avons souffert l'un par l'autre, nous n'avons pas du moins à nous reprocher le moindre tort.

— Je sais, dit-il, que vous avez été franchement loyal, et je n'accuse que moi.

— Eh bien donc maintenant, je vous tiendrai le langage de la raison. Dans l'état où vous êtes, votre départ est un suicide.

— Bah ! il y a deux ans que je l'ai commencé, ce suicide ! Ce n'est certes pas

ici que je reprendrai goût à la vie.

— Mais vous ne pourriez supporter la moindre route.

— Bon ! c'est Schubert qui prétend cela. * — Ce matin vous vous êtes évanoui pour

avoir voulu descendre au jardin ....

— Eh bien, s'écria-t-il avec une impatience fébrile qui ressemblait presque à de la colère, qu'on m'emporte évanoui. Ne voyez-vous pas que votre pitié m'irrite ?

Et de son poing crispé il frappa sur le fauteuil.

— Michel, dis-je ému, calmez- vous par grâce.

Ce mouvement de violence avait provoqué un accès de faiblesse. Il était tout pâle.

— Ah ! pardon, Guillaume, dit-il affaissé:

je suis injuste et ingrat, je le vois bien

Mais je souffre tant du cœur et de l'âme, qu'en vérité j'ai peur de devenir fou si je reste ici plus longtemps Vous comprenez bien, n'est-ce pas, que je dois me contraindre devant Tamara, que je ne puis lui

dire que son bonheur me torture Ah !

vous avez été bien cruels tous deux en me rappelant à la vie !

Et je vis des larmes mouiller sa paupière aride. Cette scène était si bizarre que je ne trouvais point un mot pour consoler ce malheureux, qui nous reprochait de l'avoir sauvé.

Nous gardâmes un instant le silence.

— - Michel, repris-je enfin, vous m'avez dit tout à l'heure que je pouvais aider à votre départ Je ne comprends pas bien ce

mot, car il semblerait indiquer que vous subissez de notre part une contrainte....

— Vous l'avez mal interprété, Guillaume, et je vous prie de n'accuser que l'état maladif où je suis de l'irritation de certaines paroles qui m'échappent malgré moi. Ea effet, je subis une contrainte .... celle de la reconnaissance. Dire à Tamara ce que je

souffre, c'est lui dévoiler ce que je dois

lui taire; c'est lui rappeler que ma vie est brisée .... Elle croirait comme vous que je cherche un suicide. Vous connaissez son cœur, elle s'opposerait à ce départ, et je ne saurais résister à sa prière C'est pourquoi j'ai compté sur vous, à qui seul je puis m'ouvrir. Entendez-vous avec Schubert, qu'il m'emmène où il voudra jusqu'au retour de mes forces.... Je partirai ensuite pour

Paris Et vous ne me reverrez pas cette

fois, je vous le jure I ajouta-t-il avec amertume.

Je demeurai un instant soucieux, n'osant me résoudre.

— Vous hésitez ? dit-il.

— Non, répondis-je gravement. Quel que soit le service que vous exigiez de moi, Michel, je dois vous le rendre; dussiez vous m'accuser de manquer à l'hospitalité, je reporterai votre désir à Schubert. Seulement, vous comprenez à votre tour que je me soumettrai avant toute chose à son autorité de médecin.

Certes la résolution de Michel venait audevant de mes vœux; si rassuré que je fusse sur mes craintes pour le repos de Tamara, son séjour à l'Ombrée avait assombri notre existence, naguère si pleine d'abandon; pourtant, je l'avoue, il y avait entre nous un si singulier conflit de passions, que j'éprouvais je ne sais quel remords de n'avoir point combattu son dessein. L'aider à quitter mon toit, à l'iiisu de Tamara, et lorsque pour lui ce pouvait être un péril, c'ét lit à coup sûr faillir à la tâche que nous nous étions imposée..,. Mais je songeai bientôt aux déchirements cruels de jalousie que devait ressentir cette âme combattue. Je me rappelai le supplice que j'avais un jour souflert eu le croyant aimé ....

Le lendemain je parlai à Schubert, comme je l'avais prorais.

— Ma foi, répourllL-il, je crois eu principe qu'il a raison de vouloir partir, si, au lieu de lui être un apaisement, vos affections l'irritent Par malheur, il est encore bien

f.tible pour entreprendre un voyage

Allons le voir.

Michel n'était point encore lové. En vo^'ant entrer Schubert avec moi, il m'interrogea du regard.

— J'ai dit vos intentions au docteur, répondis-je tout haut.

— Eh b'en, quand pourrai-je partir ? demanda Michel.

— Oh ! i)as aujourd'hui, mon cher comte, répliqua Schubert en secouant la tôte. Pourtant, si vous persistez dans votre volonté, je pense que dans huit jours vous pourrez commettre cette imprudence: seulement retenez bien ce mot: ce sera une imprudence ! et vous n'irez pas loin !

Michel allait répondre; à ce moment, j'entendis un léger bruit derrière la portière qui sépa.iait la cliambre à coucher d'un petit salon voisin. Il me vint à la pensée que Tamara était peut être là et qu'elle avait pu nous entendre. J'y courus, et je trouvai MoUaré.

— Que faites-vous ici ? lui dis-je

— Rien, monsieur, répondit-elle; j'allais entrer, et, vous voyant avec le médecin, je me retirais.

A son calme affecté, je compris que la Géorgienne nous avait écoutés, et j'en ressentis je ne sais quelle irritation.

— C'est bien, lui dis-je,' allez; le comte soimera s'il a besoin de vous,

Elle obéit.

Je revins vers Schubert, qui, sur les instances de Michel, promit qu'avant la fin de la semaine il tenterait une promenade en voiture avec lui pour essayer ses forces. Après quelques courtes excursions, il serait alors facile d'aller jusqu'à Genève, d"où l'on nous enverrait dire que, pris d'une de ces défaillances qui se renouvelaient chaque jour, Michel était forcé de rester chez le docteur jusqu'au lendemain.

— Ufte fois là, reprit Schubert, si vous m'en croyez, mon cher comte, vous demeurerez avec moi quelque temps.

— J"ai des affaires sérieuses à Paris.

— Ah ! c'est à Paris qvCelle est, dit eu souriant le docteur.

— Oui, répliqua Michel.

Schubert était certes trop de nos amis pour n'avoir point deviné tout entier le mystère que Frant'j ne lui avait révélé qu'à demi. Médecin de la princesse, il avait su les fiançailles de Michel et de Tamara; mais nous étions dans une si étrange situation que, par délicatesse, il feignait, même avec moi, d'attribuer le départ du comte à quelque lointaine passion.

Comme je quittais Schubert, que j'avais conduit eu devisant jusqu'à la grille du parc, je vis accourir Frantz.

— Qu'est-il donc arrrivé à Michel ? me dit-il.

— Rien, répondis-je; pourquoi cette question.

— C'est que tout à l'heure MoUaré est venue appeler Tamara.

— MoUaré! Qu'a-t-elle dit ?

— Je l'ignore, reprit Frantz, car elle a

parlé géorgien Mais, à sou air agité,

j'ai cru, je ne sais pourquoi, qu'elle venait annoncer un malheur.

— Et Tamara?

— Tamara l'a suivie tout inquiète . . . .

— Maudite soit ce.tte vieille folle! m'écriai-je. L'arrivée de Michel Fa replongée dans ses extravagances.

— Que craignez-vous donc ! demanda Frantz.

Je lui confiai tout : mon entretien de la veille avec le comte et ce qui venait d'être décidé avec Schubert.

— Il est probable, ajoutai-je, qu'elle nous a entendus tout à l'heure ; et que c'est là ce qu'eUe se hâtait de rapporter à sa maîtresse.

Je ne m'étais en effet point trompé :je trouvai Tamara dans sa chambre, les yeux rougis. Dès qu'eUe m'aperçut elle congédia MoUaré.

— Qu'as-tu? dis-je, et que t'a conté cette lunatique?

— Comment sais-tu qu'elle m'a conté quelque chose? répondit-elle. Ce qu'eUe m'a dit est donc vrai?

— Que t'a-t-elle dit?

— Que Michel veut mourir — Que de-

SEMAINE LITTÉRAIRE

main peut- être il nous quittera Elle a

ajouté que c'est Schubert et toi qui lui cou- Beillez ce départ.

— Qui lui conseillons ce départ? m'é-

criai-je.

— Oh ! je n'ai pas cru cela, reprit vivement Tamara, tu le penses bien ! Mais

dis-moi la vérité. Depuis quelques jours Michel n'est plus le même; il devient farouche, irritable au moindre mot je dirais presque brutal. Nos soins lui deviennent importuns Plusieurs fois il m'aurait presque

froissée, si sa maladie n'était son excuse...

Je vis qu'il fallait lui confier une partie de la vérité.

— Ecoute, chère, répondis-je, mais ne

t'exagère pas tes craintes Eh bien!

oui, il souffre Il souffre d'être au milieu

de nous.

Elle comprit.

— Ah! dit-elle émue, pauvre, pauvre Michel î

— Tu conçois maintenant, ajoutai-je, que sur sa prière, Schubert ait promis de le laisser partir, mais seulement quand il le pourra sans danger.

— Maison ira-t-il?.... qui veillera sur lui ? Ainsi, il vent s'éloigner pour mourir seul, loin de nous ! Car il mourra, voistu, s'il nous quitte, ajoata-t-elle avec une sorte de terreur; Mollaré le voit !

— Allons, dis-je en lui prenant la main avec tendresse, ne vas-tu pas revenir à tes superstitions d'autrefois, et te laisser troubler par des contes de nourrice ? D'ailleurs, il ne sera question de départ qu'au cas où Schubert reconnaîtra que Michel a assez de forces pour supporter le voyage.

— Hélas! dit-elle absorbée, j'avais pourtant espéré lui rendre la paix !

Réprimander Mollaré, c'eût été donner une importance cà son bavardage; d'ailleurs tout annonçait la fin de nos inquiétudes. Michel, rasséréné peut-être par une résolution suprême, paraissait retrouver son énergie depuis si longtemps abattue. Deux jours plus tard il put descendre dans le

parc et faire quelques pas au bras de Schubert.

— Il est sauvé, dit Frantz tout joyeux. Tamara tourna vers moi ses yeux pleins

de larmes.

— Oui, sauvé jusqu'à son départ, me

dit-elle tristement à mi-voix.

— Pourquoi perdre l'espoir ? lui disje enfin.

Elle secoua la tête avec mélancolie et ne répondit pas. Depuis qu'il était question du départ de Michel, je la voyais anxieuse, agitée comme par le pressentiment d'un malheur. On eût dit que devant ce désespoir qu'elle ne pouvait consoler, un remords caché la rendait craintive. Elle n'osait plus s'abandonner avec lui à ces tendres attentions qu'elle lui avait d'abord prodiguées comme une sœur.... Parfois elle semblait le fuir.

Mais d'étranges événements allaient bientôt nous frapper.

Michel eut encore deux ou trois jours de faiblesse; puis tout-à-coup sa convalescence fit des progrès si sensibles qu'ils étonnèrent même le docteur par leur rapidité.

— Bravo! dit-il, c'est affaire à vous, mon cher comte ! Je vais presque ra'effrayer maintenant de vous voir réagir avec tant de volonté contre cet accablement qui vous annihilait.

— Ma foi, docteur, répondit Michel, je ne puis faire honneur à vos bons soins qu'en me rattachant à l'existence.

Bien qu'il y eût encore dans ces mots un accent d'ironie, nous comprîmes pourtant que l'amer découragement ne [)liait plus son âme. Ou eût dit qu'avec la vie allait renaître l'espoir. Fatigué d'une longue inertie et comme s'il eût voulu peu à peu se préparer à un nouvel isolement, il passait une partie du jour dans le parc, avec Mollaré pour seule compagnie.

Un matin, Jacqueline et Tamara étaient allées porter quelques secours aux indigents de notre village. Nous étions seuls à l'Ombrée, quand arriva Schubert.

— Je vais à Morey pour une consultation y dit le docteur à Michel; si vous voulez faire aujourd'hui un premier essai de vos forces, j'ai pris uie calèche à cette intention.

UNE DERNISRE PASSION.

Michel accepta avec empressement.

— J'irai vous attendre à la villa du Lord pendant que vous visiterez votre malade, dit,-il presque allègre.

Je m'étonnai de l'assurance avec laquelle il parlait de revoir ce lieu pour lui si plein d'émouvants souvenirs. En un instant Michel fut prêt.

Ils partirent.

Nous étions restés, Franlz et moi, sur la terrasse, suivant des yeux la calèche qui côtoyait déjà le lac, quand au fond de l'allée nous aperçûmes Jacqueline et Tamara qui, de retour de leur excursion, venaient à nous.

— Depuis quelques jours Tamara m'inquiète, me dit Frantz; elle est triste, accablée, comme si quelque douleur secrète la tourmentait.

Je tressaillis. Déjcà je m'étais ému d'un changement dont j'avais plutôt la conscience que la preuve. Tamara avait raillé ma sollicitude en m'assurant qu'elle ne souffrait point. L'observation de Frantz réveillait mes craintes.

— L'as-tu aussi remarqué ? dis-je. Je

ne m'étais donc point trompé!

Elles arrivaient près de nous.

— Que faites-vous là tous deux, en si grand mystère ? dit Jacqueline.

— Nous avons accompagné Schubert jusqu'ici, répljquai-je.

— Ah ! c'est sa voiture que nous avons aperçue de loin sur la route ? dit Tamara.

— Oui, répondis-jo.

— Mais qui donc est avec lui ? demanda Jacqueline.

— C'est Michel, dit Frantz.

A ce mot, Tamara jeta un cri étouffé.

— Michel!. . . . dit-elle, Michel!. . . . il est parti?

— Pour une heure, reprit Frantz ; Schubert l'emmène jusqu'à Morey.

Tamara, saisie d'un tremblement convulsif, était devenue si pâle que je crus qu'elle allait défaillir.

— Mon Dieu, qu'as-tu ? ra'écriai-je.

— Rien, rien ! dit-elle.

Mais sa main était glacée.

— Une terrible pensée traversa mon esprit Ce cri de douleur à l'idée du départ de Michel ! Frantz et Jacqueline

n'osiient parler Mais déjà Tamara

avait maîtrisé son émotion. , . .

— Eli bien, dit-elle, surprise de notre silence, n'allez-vous pas vous inquiéter pour une sotte faiblesse?.. . . C'est passé, vous le voyez bien, ajouta-t-elle en essayant un sourire.

Je voulus répondre, je ne pus articuler un mot.

— Mais de quoi t'effrayes-tu donc ? reprit-elle, alarmée enfin de notre trouble.

A quoi pensez-vaus tous ? Guillaume,

qu'as-tu?

— Rien, rien! dis-je à mon tour en

détournant les yeux. .

Etonnée de notre émoi, elle nous interrogea un moment du regard ; puis tout à coup, comme si un trait de lumière eût pénétré sa raison :

— Ah! dit-elle éperdue, je comprends votre pensée! C'est affreux! . . . .

Et, éclatant en sanglots, elle cacha son visage dans mon sein.

Epouvanté de sa douleur , honteux qu'elle eût deviné mes craintes:

— Tamara, m'écriai-je vivement, tu t'abuses Je veux croire en toi!

— Ah! murmura-t-elle, j'ai peur ! j'ai

peur !

Une pâleur livide couvrit sou front, je la sentis frémir, et elle se roidit dans mes bras, en proie à une horrible crise nerveuse.

Atterrés, nous avions transporté Tamara sur un divan du petit salon. Quand elle reprit ses sens, j'étais agenouillé près d'elle. Aveuglé par mes pleurs, je tenais sa main inerte dans la mienne, épiant le retour de la vie. Un déchirement aSreux s'était fait dans mon cœur.. .. J'étais anéanti, brisé... je ne pensais plus.

Son premier regard tomba sur moi, vague, indécis, comme au sortir d'un incompréhensible rêve. Puis tout à coup je vis dans ses yeux la lueur du souvenir:

— Guillaume ! Guillaume ! s'éeria-t-elle. Et elle se jeta dans mes bras comme pour

y chercher protection.

— Calme-toi, dis-je ému.

SEMAINE LITTÉRAIRE

J'essuj'ai ses larmes .... Je ne savais comment consoler sa peine. Nous étions sur le bord d'un abîme, tremblants tous deux de pénétrer notre pensée.

Jacqueline comprit heureusement le danger Un mot imprudent, et notre avenir

était à jamais détruit. Il fallait avant tout apaiser l'émoi de nos cœurs.

— Allons, c'est fini, me dit-elle en s'eflforçant de sourire, ce n'était qu'une faiblesse . . .,. Va- t'en maintenant que je répare ce désordre ....

Et elle appela la femme de chambre et Mollaré.

Je sortis.

Frantz m'attendait, il vint à moi.

— Eh bien ? me dit-il.

— Elle est calmée, répondis-je.

— Ah !

Il marcha près de moi en silence. Quand nous eûmes gagné les ombrages:

— Guillaume, me dit-il enfin, j'ai peur de vos réflexions.

— Ah! je suis accablé, répondis-je en me laissant tomber sur un banc.

Il prit ma main.

— N'avez-vous pas besoin de mon amitié?....

— Si, répliquai-je, il faut que tu me dises toute ta pensée. . . . que tu me parles comme

un frère, dusses-tu me tuer Je puis me

tromper, moi; l'amour ou la jalousie aveuglent, mais ton affection est clairvoyante... Crois-tu qu'elle l'aime?

— Sur mon honneur, dit-il avec chaleur, je jure qu'elle est la plus pure des femmes.

— Tune me réponds pas, repris-je, je sais qu'elle est loyale. . . . Parle doue sans détour. . . . Crois-tu qu'elle l'aime ?

— Eh bien, non ! exclama-t-il; non, je ne le crois pas!

— Pourtant, tout à l'heure, le soupçon t'en est venu comme à moi. ... je l'ai vu a ton émotion.

— Tout k l'heure, reprit-il, c'est vrai, j'ai été ému ou plutôt. .. . surpris. En voyant l'effet produit sur vous par ce cri involontaire échappé à Tamara.... j'ai tremblé parce que je comprenais qu'il y

avait là une douleur pour vous deux.

— Mais cette tristesse que tu as remarquée en elle depuis quelques jours.

— Eh bien, cette tristesse est causée par Michel. Elle sait qu'il l'aime encore, qu'il part désespéré, à peine convalescent.il y a certes là de quoi éveiller sa pitié.

— Ecoute, Frantz ; tu comprends bien, n'est-ce pas, qu'il ne peut venir à mon esprit l'idée d'une trahison .... Je serais insensé si je doutais un moment de la noblesse de son âme Non, je no souffre point

d'une jalousie vulgaire, mais je m'épouvante pour elle à l'idée qu'elle peut être victime d'une surprise de son cœur.

— Eh bien, non encore! Non, dit

Frantz. Tout atteste son amour pour vous! Je le confesse, au retour de Michel j'ai été effrayé du danger qui pouvait nous menacer tous .... S'il eût été possible de l'abandonner mourant, je l'eusse conseillé, dussiezvous garder tous deux le remords de cette

cruauté Mais depuis un mois j'ai vu

une à une se dissiper mes craintes Si

elle avait senti fléchir sa raison ou son cœur, elle l'aurait fui

— Oui, elle l'aurait fui, je n'en doute pas! m'écriai-je. Mais confiante en .sa vertu, en sa raison, comme tu dis, si elle avait justement ainsi accompli sa perte?. . . . S'illnsionnant sur cette afl'ection qui depuis deux années est redevenue fraternelle, si elle s'és'était méprise elIe-mCMue sur ce sentiment de pitié?

— Mais songez donc, Guillaume, qu'elle le revoit plus indigne que jamais de cet amour qu'il a perdu autrefois . . . qu'il revient épuisé par les excès et la débauche.

— Ah ! nature simple que tu es, tu ne sais pas à quels leurres se prennent les â-

mes! Oui, il revient plus dégradé que

jamais, mais cette déchéance, ce cynisme qui la froisse, c'est le désespoir, c'est l'amour avec toutes ses flammes!.... C'est pour elle qu'il meurt.. . . Il n'est point un cri de souffrance de cet infortuné qui ne

soit un aveu ... Elle le sait, elle le voit

elle en gémit. . . . mais elle y pense malgré elle jusque dans ses rêves.... et le jour est peut-être arrivé où, sous le calme trompeur de sa conscience, elle vient de

découvrir le gouffre d'uue passion ardente— Frantz m'écoutait atterré.

— Guillaume, Guillaume, s'écria-t-il, ce que vous dites là est insensé La douleur vous égare.

— Oui, c'est insensé, .... et pourtant tout cela est possible.... Ne l'as-tu pas vue, tout à l'heure éperdue, à la pensée qu'il était parti. . . . Ne se peut-il pas que, sûre d'elle-même jusqu'à ce jour, elle ait vécu près de lui inconsciente du réveil d'un amour impossible, d'un amour autrefois méprisé? Tu dis qu'il est revenu plus déchu, mais c'est là le terrible danger ! . . . . Une âme à sauver. ... un damné à racheter de l'enfer, du vice .... quel piège pour un cœur ému de pitié!

— Ah! vous me faites frémir, dit Frantz, car je me demande ce que va devenir votre bonheur.

— Mon bonheur hélas! dis-je avec

amertume.

— Prenez garde, Guillaume, reprit-il gravement, prenez garde que ce doute ne soit une impiété.

— Une impiété! Ah ! crois-tu donc

que je l'accuse? Elle, mon Dieu!....

Mais ne comprends-tu pas tout ce qu'il y a d'effraj^ant daus cette pensée que peut-être elle l'aimait encore ....

— Non, non! dit-il avec énergie. Guillaume, vous avez fait de moi votre frère, je vous dois tout, mon âme, ma vie; si je voyais un malheur vous menacer, j'irais au-devant Je vous ai écouté et vous ne m'avez point convaincu. Je n'ai point comme vous fouillé les passions humaines. Dieu m'a préservé de ces orages du cœur où la raison s'obscurcit. Je ne juge qu'avec mon sens droit. Je crois en Tamara comme je crois en Jacqueline .... Après ce que nous venons de voir, j'en conviens, ce que vous me

dites là est accablant de logique Cette

subite angoisse qui l'a saisie, cette défaillance attestent un profond sentiment d'intérêt pour Michel Mais ne se peut-il pas

aussi que cet intérêt ne soit une exagération de sollicitude fraternelle ? Guillaume, Guillaume, vous êtes à un de ces instants où toate une vie se décide Tremblez qu'un manque de foi ne vous brise tous

deux. . . Tamara a déjà pénétré votre soupçon; elle peut vous pardonner un moment d'erreur, mais il ne faut pas qu'elle vous voie souffrir d'une jalousie qui lui serait une oûense.

Ebranlé par cette conviction sincère, je ne demandais qu'à me laisser gagner à sa confiance Je souffrais tant !

— Ainsi tu espères encore ? lui disje.

— Sur mon honneur, répliqua-t-il, plongeant dans mes yeux son franc regard, je crois qu'elle vous aime.

— Que Dieu t'entende! soupirai-je.

Et je demeurai pensif, essaj^ant de ranimer ma croyance.

— Mais elles doivent s'étonner de notre absence, reprit-il, venez.

Je le suivis, un peu allégé de ma peine. .. et pourtant un pressentiment fatal me restait au cœur.

Comme nous arrivions au salon, Jacque- Hne et Tamara y rentraient. Encore pâlie par l'émotion, elle me tendit la main et m'accueillit avec un sourire, mais un sourire si triste que des larmes me vinrent aux yeux.

— Tu vois, je suis tout à fait bien, dit-elle. Pauvre ami, je t'ai bien inquiété !

Mais il y avait dans son accent je ne sais quelle pitié mêlée à la tendresse. Je sentis que comme moi elle faisait elïort pour dissimuler son trouble.

— Tiens, Frantz, aide-moi à rouler ce grand fauteuil près de la croisée, dit Jacqueline pour faire diversion à l'émoi qui régnait sur nous tous.

— A quoi bon ? dit Tamara; ne vas-tu pas me traiter en malade ?

— Laisse-toi faire, reprit ma sœur; et obéis.

Mais, en dépit de cet enjouement auquel d'ordinaire nous ne savions résister, une préoccupation crnelle attestait que l'heure qui venait de s'écouler nous avait tous plies sous une commune douleur. Tamara semblait penchée sur quelque contemplation intérieure à la fois terrible et fascinante, et je n'osais parler. Plusieurs fois je voulus essayer de secouer cette contrainte, mais je

SEMAINE LITTÉRAIRE

ne trouvais pas une idée, pas un mot qui ne m'effrayât à dire.

Mollaré était entrée avec l'enfant qui jouait autour de nous, je le pris dans mes bras.

— Embrasse ta tante, lui dis-je en approchant son visage rose de la joue de Tamara.

Le baby noua ses petits bras autour de son cou. Elle le saisit avec effusion et le pressa sur son sein, comme si elle eût compris que ce baiser innocent que je lui apportais venait de mon cœur.

— Tu ne sonfTres plus, n'est-ce pas ? disje avec tendres-e.

— NoH, répondit-elle.

Et souriant de ce même sourire navré qui semblait s'être figé sur les lèvres pour voiler son souci, elle retomba dans sa tristesse.

Jacqueline, près du piano, laissait errer sa main distraite sur les touches. Frantz avait pris un livre et montrait les images à l'enfant.

Je me disais que mes craintes étaient folles, que cette mélancolie de Tamara était causée par sa sollicitude pour moi, qu'elle avait vu naître le soupçon et que son amour

s'alarmait de ce renoncement à ma foi

J'aurais voulu être seul pour tomber à ses pieds, pour lui demander grâce.

Je la. regardais, anxieux, combattu. Sa belle tête renversée sur les coussins, par la fenêtre ouverte, elle contemplait le ciel, perdue dans ses pensées Quelques fauvettes privées venaient jusque sur le balcon.

Tout à coup je vis sou regard s'abaisser, devenir fixe, comme devant un objet d'épouvante; sa main tressaillit dans la mienne. . . Je suivis ses veux.

J'aperçus ]Michel à vingt pas.

Je reçus une telle commotion au cœur que je ne pus retenir un cri. Elle se tourna vers moi, effarée, surprit mon regard.

■ — Mon Dieu, dit-elle, mon Dieu ! . — Tamara, dis-je palpitant comme elle, est-ce donc vrai ?. . . .

— Ah ! s'écria-t-elle, sauve-moi, sauvenous !

Et presque délirante, elle se jeta dans mes bras.

— Guillaume, qu'il parte ! ajouta-t-elle f>vec un accent de terreur qu'il parte !

Jacqueline accourut eflTrayée.

A ce moment la porte s'ouvrit. . . Michel parut.

Nous demeurâmes tous frappés de stupeur. . . . Puis, je ne sais quelle pensée de

rage me traversa l'esprit Je fis un pas

vers lui ... . Un geste de Frantz m'arrêta.

Tout cela fut si rapide que IVlichel était entré jusqu'au milieu du salon avant d'avoir rien vu. Mais, étonné de notre silence, il s'arrêta soudain; d'un coup d'œil il vit notre désordre, Tamara tremblante auprès de Jacqueline. . . .

— Qu'avez-vous donc ? dit-il inquiet de notre trouble.

Frantz eut heureusement de la présence d'esprit pour tous.

— Rien dit-il, l'enfant jouait monté

près de la fenêtre Jacqueline et Tamara ont cru qu'il tombait ....

Michel nous regardait immobile.

— Venez, venez, ajouta Frantz, laissonsles seules !

Et avant que Michel fût revenu de sa surprise, il l'entraîna.

A peine eurent-ils franchi le seuil, Tamara fondit en larmes.

Et, m'étreignant comme si elle eût senti les attirances d'un gouffre:

— Guillaume, Guillaume ! s'écria-t-elle dans une explosion de désespoir, je veux t'aimer ! je veux t'aimer !

Il est des coups de foudres! violents qu'ils nous enlèvent jusqu'à la notion du réel. Tout n'était plus autour de nous que désolation et ruine; notre bonheur, notre repos étaient à jamais détruits; j'assistais béant au désastre de ma vie, et je me croyais le jouet d'un rêve.

Ainsi donc c'en était fait de notre avenir ! La fatalité avait achevé son œuvre. Insensé,

j'avais pu croire à l'oubli ! Moi, qui déjà

voyais blanchir mon front, moi, qui ne devais Tamara qu'à l'entraînement d'une imagination ardente, à la désillusion d'une ârae éprise d'un idéal trop pur, j'avais osé bi'aver le prestige du souvenir, et cette attraction vers la jeunesse .... et cette poésie d'un désespoir d'amour qui n'avait que la mort pour refuge .... Insensé insensé ! . . . .

sa

Elle touchait encore à ses vingt ans, et je n'avais pas prévu que les flammes de la passion allaient dévorer ce cœur engourdi depuis deux années dans un calme trompeur !

Alors je me rappelais un à un ces symptômes fatals que je n'avais pas su voir depuis un mois; ces joies, ces tristesses et ces émois qu'elle avait pris elle-même pour la tendresse d'une sœur. Imprudente et flère, elle s'était crue préservée par le sentiment du devoir si profondément gravé dans son cœur. Confiante en sa vertu, en sa noblesse , elle s'était abandonnée à cette dangereuse pitié, qui l'avait illusionnée peut-être jusqu'au jour où elle avait appris que Michel voulait nous quitter pour aller mourir loin d'elle. Alors, au déchirement de son âme, elle avait tout compris. ... Je l'avais vue souffrir et trembler. ... Je n'avais pas deviné qu'elle luttait contre le délire de ses

sens et je n'avais ouvert les yt-nx qu'cà

l'heure où vaincue, épouvantée de sa faiblesse, elle s'était jetée dans mes bras en

me criant: Sauve-moi ? sauve-nous !....

Qu'il parte ! . . . .

Qu'allions-nous devenir maintenant ?

Par instants je me sentais agité par des transports de rage, je voulais provoquer

Michel Et puis, je songeais que c'était

fohe; je songeais à Tamara, dont je briserais peut-être la vie du même coup.

La consternation régnait sur nous tous; Jacqueline n'osait quitter le chevet de Tamara.

— Laisse- moi seule près d'elle, me dit ma sœur à mi-voix... Avec moi, elle pourra donner cours à ses larmes.

— Jacqueline a raison, reprit Fraotz, vous êles trop émus tous deux en ce moment

Je n'avais plus de volonté, je me laissais guider comme un enfant... Tamara nous vit prêts à sortir.

— Guillaume, s'écria-t-elle, où vas-tu ? Je compris son eflroi.

— Ne t'inquiète pas, répondis-je, nous allons là, dans ma chambre, pour te laisser reposer un peu.

— Guillaume, reprit-elle anxieuse, songe que je mourrais de ta mort !. . . .

Des pleurs voilèrent mes yeux.

— Rassure-toij dis-je, navré de sa peine... Je t'aime toujours, m i !

Attendrie, elle saisit ma main et la porta à ses lèvres Des sanglots nous étouffaient.

Le soir venu, j'étais seul avec Frantz. La maison semblait en deuil. Michel avait fait dire que, fatigué de sa course, il ne quitterait point sa chambre; nous ne l'avions point revu. Mollaré restait auprès de lui.

— Guillaume, me dit Frantz, il faut quil parte.

— Oui, répondis-je absorbé, demain matin je le verrai.

— Non, reprit-il vivement, laissez-moi ce soin.

— Eh ! que crains-tu ? dis-je amèrement.

— Je crains votre douleur. ... et surtout les effets d'une irritation que vous regretteriez toujours. Il est impossible que vous le voyiez en ce moment.

— Oui, tu as raison, dis-je avec un rire de pitié; il doit m'être doublement sacré: il est mon ami et mon hôte , J . . Et d'ailleurs, que

puis-je lui reprocher ? C'est moi qui l'ai

amené à mon foyer.

— Ne raillez pas, Guillaume, vous souffrez trop!.... L'humanité vous coramin dait de le sauver; vous ne pouviez agir autrement sans perdre de votre propre estime.

— Et crois-tu maintenant qu'il ne devinera pas qu'elle l'aime. .. s'il ne le sait déjà?... Il va partir; mais, égaré par la passion, s'il tentait un jour de la revoir

— Alors, Guillaume, répondit Frantz, ce serait moi qui défendrais votre repos.

— Toi ?

— Moi ! Ne suis-je point votre frère ?. . .'. Un duel est impossible entre Michel et vous. Pour qu'il vous reste encore ua espoir d'avenir, il ne faut pas que Tamara voie du sang à votre main ....

— Tues fou! m'écriai-je; crois-tu donc que je te laisserais prendre ma place ?

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Nous n'en sommes pas là, interrompit Frantz avec calme. En attendant, fiez-vous en à ma prudence et à mon amité pour aviser au plus important. Demain matin, je m'entendrai avec Schubert, et, suivant les

circonstances, je parlerai à Michel Il

avait hâte de partir; je puis avoir besoin de passer deux jours à Genève .... Je lui offrirai de saisir ce prétexte pour quitter l'Ombrée comme s'il désirait m' accompagner. . , Approuvez-vous ce projet ?

— Soit ! répondis-je.

Frantz ne voulut point me quitter, et nous passâmes une partie de la nuit debout. J'avais peur de la solitude. Jacqueline s'était fait dresser un lit dans la chambre de Tamara. A chaque instant, j'allais écouter à la porte. Elle reposait.

Au matin, François, mon valet de chambi'e, entra sans que je l'eusse sonné.

— Qu'est-ce ? lui dis-je.

— Monsieur, c'est une lettre que M. le comte a laissée pour vous.

Je regardai Frantz étonné.

— Qu'il a laissée, dites-vous ? demanda-til; où donc est M. le comte ?

— Monsieur, répondit François, ce matin, au point du jour, M. le comte a fait atteler le tilbury, et il est sorti avec Jim.

Il me remit la lettre.

Yoici ce qu'elle contenait.

«Guillaume, vous m'avez sauvé.... Je sais innt et je pars. Nous sommes quittes. Adieu. »

Ce fut le dernier coup. Nous ne doutâmes point que Mollaré avait parlé; mais il eût été dangereux d'user envers elle d'une sévérité contre laquelle elle en eût sans doute appelé à Tamara. Nous n'avions aucune preuve, elle pouvait nier, et d'ailleurs comment oser formuler à cette intelligence bornée la faute dont on l'accusait? Il fallait, avant tout, éviter de donner l'éveil à l'attention de nos gens. Le comte parti, il nous était aisé de surveiller la Géorgienne, qui certes ne se hasarderaitjaraais à prononcer le nom de Michel devant Tamara.

— Enfin, dit Frantz, il s'est éloigné; songeons maintenant à réparer, s'il se peut, le mal qu'il nous a tait.

— Oui, mais en s'éloignant, répondis-je en relisant la lettre, il semble me laisser uie

menace: « Nous sommes quittes, » dit-il. Eh bien, soit ! j'aime mieux cette situation franche entre nous.

A ce moment Schubert se fit anoncer.

Il entra, et au premier mot, il nous apprit qu'il était mandé vers nous par Michel.

— Il est chez vous ? dis-je étonné.

— Il est arrivé il y a deux heures, répliqua-t-il.

Je fis un effort pour dissimuler mon trouble.

— Et sans doute il y séjournera pendant quelque temps ? repris-je.

— Non, reprit le docteur, il est déjà parti pour Paris. Je l'ai quitté au chemin de fer.

— Seul ? demanda Frantz.

— Oh ! reprit Schubert, il n'a plus besoin de mes soins. . . . Il s'est produit je ne sais quel miracle Il est sauvé de corps aussi bien qu'il semble guéri de l'âme.

— Et c'est lui qui vous envoie ? ajoutai-je.

— Oui, dit le docteur; il s'est échappé ce matin de l'Ombrée, m'a-t-il dit, afin de vous épargner à tous l'ennui des adieux. Il m'a prié de veuir au plus tôt pour vous tranquilliser.

Je compris que Michel avait voulu à la fois rassurer Tamara et justifier ce brusque départ aux yeux de Schubert.

— Mais, reprit notre vieil ami, la comtesse a été souffrante hier, m'a-til dit.

— Oh ! rien, je l'espère, répondis-je; un peu de fatigue, je crois.

— Est-elle levée ?

Je songeai avec amertume qu'il était nécessaire que le docteur la vît pour lui ôter du moins la peur d'un danger.

— Non, elle n'est point encore levée, disje aussitôt; mais vous pouvez la voir, mou ami, ne fût-ce que pour lui annoncer vousmême que vous ne tremblez plus pour Michel.

Je sortis et je fis appeler Jacqueline, qui accourut aussitôt.

— J'allais venir te chercher, me dit-elle, Tamara est inquète de ne point te voir.

— Dans un instant, répondis-je; mais il faut auparavant que tu la prépares à recevoir Schubert.

Je lui expliquai alors la mission dont s'était chargé notre vieil ami.

UNE DERNÈmE PASSION.

— Tu comprends, ajoutai-je, qu'il faut tju'elle apprenne, de la bouche raèrae du ■médecin, que Michel peut sans péril supporter ce voyage Je ne veux pas être

présent, pour lai épargner l'émoi où pourrait la jeter ma vue

— Pauvre frère ! nie dit-elle, comme tu l'aimes ... et comme tu dois souffrir !

— Ne son j,eons qu'à elle, va, répondis-je ému. Elle souffre plus que moi.

— Ah ! oui, je te l'assure. Pauvre Tamara ! Ton chagrin la torture, elle ne songe qu'à te rendre le iionheur perdu .... Espère, elle a pour toi un sentiment d'affection sans bornes

— Hélas ! dis-je, elle ne m'aime pas d'amour.... Qui sait même si elle m'a jamais aimé ?

Il est des désenchantements si cruels et si subits que l'on croit par instants s'éveiller d'un mauvais rêve; l'esprit veut douter, l'âme veut se rattacher à l'espoir.

Michel parti, par un accord tacite nous essaj^âmes de re[)rendre notre vie. Mais quelques jours s'étaient à peine écoulés, que, malgré notre volonté de dissimuler notre peine, malgré nos efforts d'abandon, l'implacable réalité i^ous apparut. En vain nous voulions teindre l'oubli; eu vain Tamara, comme par remords et comme si elle eût résolu de violenter so:i cœur, exagérait sa tendresse; nous avions perdu la foi. Tourmentés d'une douleur que nous n'osions même pas consoler, comment nous dire no3 pensées, cominent évoquer le terrible souvenir qu'à toute heure, à tout instant, nous sentions entre nous ? Nous le devinions dans un geste, dans un mot, jusque dans le silence

Après le premier déchirement, je m'étais recueilli. Tout me disait que notre malheur était irréparable. Parfois jesentais des flots d'amertume en mon cœur jaloux, j'cssa\'ais d'accuser Tamara, de la maudire. Egaré parle désordre de mes sens, j'en venais à lui reprocher en moi-même de ne m'avoir point menti ... . de m'avoir révélé le péril.... de s'être l'éfugiée eu moi comme Vol. 160. — No. 4.

dans le seul protecteur qui pût encore la sauver

Puis la raison revenait. Je la voyais brisée par cette passion contre laquelle elle luttait avec le désespoir d'une âme loyale... Hélas ! son orgueil élait vaincu, l'illusion dissipée. Elle aimait, aile avait toujours aimé Michel. Ma félicité n'avait jamais été qu'une ombre, son affection pour moi le pâle reflet d'un amour déçu. Grand Dieu ! quel

avenir était le sien? Enchaînée pour

jamais !

Puis encore, parfois, je voulais me reprendre à Tempérance Je ne vivais plus.

Un soir, nous étions seuls tous deux, huit jours s'étaient passés depuis le départ de Michel. Accoudée près de la lampe, un livre sous ses yeux, elle semblait profondément absorbée dans sa lecture; je la regardais pensif Au bout d'un instant, je remarquai qu'elle ne tournait point les feuilles.

Je ne sais quel étrange oubli, ou quelle aberration entraîna mon esprit.

— A quoi penses-tu ? lui dis-je.

Elle tressaillit douloureusement.

— Guillaume ! murmura-t-elle rougissante.

Je compris seulement alors la portée des paroles que je venais de prononcer.

— Pardon ! pardon !. . . . m'écriai-je, aussi ému qu'elle en saisissant sa main.

Nous demeurâmes tout décontenancés, e t dans un silence si pénible qu'il nous effraya.

— Pauvre Guillaume ! reprit-elle. Et tu t'excuses encore !

— Tais-toi ! répondis-je.

— Non, permets-moi de parler, dit-elle vivement, puisque tu as touché à cette plaie de nos cœurs. C'est moi qui devrais toml)er à tes genoux, et si je ne l'ai pas fait,

c'est que j'ai craint de raviver ta peine

j'ai craint ton mépris.

— Mon mépris ! Tamara, que dis-tu,

mon Dieu ?

— Ah ! laisse-moi t'ouvrir mon âme tandis

que j'en ai le courage Je ne l'oserai

peut-être plus. J'ai été imprudente, faible, lâche ... mais je ne veux pas que tu me croies déloyale.

— Déloyale "?.... toi !

— Ah ! mon aveuglement a été profond ! reprit-elle. Ecoute, Guillaume, je te vois

SEMAINE LITTÉPAIEE.

trop souffrir Je m'imagine alors que tu

m'accuses de t'avoir menti le jour où, n'écoutant que ta pitié, confiant en ma raison, en ma tendresse. . . . tu cédais à ma prière.

— Non, non, interrompis-je, je ne t'accuse pas.

— Merci, Guillaume, ajouta-t-elle; j'avais besoin de ce mot de toi. A!i ! si tu savais combien je me maudis du mal que je te fais!....

Je ne sais quelle envie d'irriter ma peine me poussa.

— Ainsi, lui dis-je, tu n'espères plus? tout est fini ?. . . . notre bonlieur. . . .

— Ah ! ne sonde pas ma pensée ! s'é-

cria-t-elle, tais-toi !

— Non, repris-je éperdu; je veux connaître l'étendue de mon désastre. Ecoute, Tamara, tu vois bien que je t'adore toujours tu sais que je te plains; dis-moi

tout. Ce silence morne où je te vois plongée me tortui^e Ainsi, tu l'aimes ?

— Tais-toi ! tais- toi ! répéta-t-elle

en désordre et mettant sa main sur ma bouche.

— Non, dis-je en me dégageant, je veux tout savoir. Car, vois-tu, il y a encore des instants où je doute, où j'espère Ces incertitudes me tuent. . , . Il faut que de tes lèvres j'entende l'arrêt de notre destinée...

— Guillaume, que me demandes-tu là?

— Parle, repris-je avec véhémence! tu l'aimes n'est-ce pas !

— Guillaume, pourquoi te faire souffrir ainsi ?

— Mais ne comprends-tu pas que je meurs ?

— Epargne-moi !. . . . murmura-t-elle suppliante.

Je n'écoutais plus que mon délire. Acharné à notre perte, sans pitié pour ses angoisses, je voulais lui arracher l'aveu cruel, comme si cette confirmation eût dû m'ètre un soulagement.

— Guillaume, dit-elle m'implorant, tu sais bien que je ne pourrais te mentir

— Oui, je le sais, répondis-je, mais je veux connaître l'étendue de mon malheur

— Hélas ! s'écria-t-elle brisée, luisse-moi donc l'oublier !

Et se voilant le visage de ses mains, elle éclata en sanglots.

A ce cri, à la vue de cette douleur, je m'arrêtai honteux de ma cruauté.

II y eut un silence; je voyais des pleurs glisser entre ses doigts.

— Tamara ! balbutiai-je confus, pardonnemoi.

Je la tenais dans mes bras, et elle s'abandonnait sur mon sein comme une enfant que l'on console.

— Tu nous fais bien du mal à tous deux^ murmura-t-elle.

Et sa voix gonflée de larmes était si tendre que mon cœur en tressaillit.

— Ah ! n'ajoute pas un mot, répliquai-je.

— Ecoute, dit-elle en prenant ma main, il faut que cet instant soit pour nous l'heure de la sincérité. Guillaume, je suis bien malheureuse, bien tourmentée.... mais, réponds-moi; est-ce que tu tremblerais pour.., ma raison ? Est-ce que tu soupçonnerais ma faiblesse dans l'avenir ?

Elle dit ces mots avec un tel accent de fierté que je rougis.

— Non, non, je te le jure, répUquai-je, je crois en ta loyauté.

— Eh bien, à mon tour, dit-elle, je te jure que je donnerais ma vie pour te rendre le bonheur. Fais de moi ce qu'il te plaira, je t'appartiens

— Tamara, que dis-tu ?

— Mais si tu ne veux pas que je succombe à mon désespoir, ne m'interroge jamais,

ne parle jamais de cet égarement fa;.al

Aie pitié de ma peine, teudc-raoi la ma'n, protège-moi .... Je veux vivre, ajouta-t-elle éplorée .... Ne me ferme pas ton cœur !

Deux mois s'étaient écoulés depuis notre désastre.

Hélas ! chaque jour devait accroître nos douleurs, chaque jour creusait entre nous l'abîme plus profond. Nous ignorions le sort de Michel, nul de nous n'osait prononcer son nom, et je devinais sous le calme affecté de Tamara les agitations et les anxiétés de son âme. Absorbé dans ma tristesse, j'épiais ses pensées sur son front. Je voyais les luttes intérieures de cette nature si noble, pour-

tant tout me devenait suspect, et je tremblais qu'elle ne s'en aperçût. J'en venais aux plus folles idées; quand elle parlait géorgien avec MoUaré, j'avais peine à me défendre d'une peur vile, comme si j'eusse pu croire qu'elle parlât de lui.

— Guillaume, me dit une fois Jacqueline, prends garde, tu deviens injuste et tu la fais souffrir.

— Et moi, répondis-je presque brutal, me crois-tu donc heureux ?

Frantz gardait le silence, n'osait me parler d'espoir, et l'ombre de mon malheur s'étendait sur ces deux êtres qui m'étaient si chers.

Mais un événement inattendu vint bieatôt me frapper.

La fille d'un de nos fermier était malade, Tamara chaque jour allait la visiter avec Jacqueline. C'étaient de vieux serviteurs de mon père. Un matin, elles allaient partir lorsque MoUaré, apportant une mante, dit quelques mots géorgiens. Tamara les eut à peine entendus, que je la vis tout à coup saisie d'un grand trouble; instinctivement elle tourna les yeux vers moi, et elle rougit en rencontrant mon regard.

— Va seul, dit-elle à Jacqueline d'une voix émue.

— Pourquoi! répondit ma sœur; es-tu souffrante ?

— Oui, reprit-elle, je ne sortirai pas ce matin.

Elle rendit sa mante à MoUaré. Puis, d'un geste brusque, elle la renvoya. Jacqueline n'osa insister, craignant sans doute d'attacher trop d'importance à une résolution qui n'était peut-être, après tout, qu'un caprice.

— Veux-tu que je t'accompagne ? dis-je à ma sœur.

— Quelle idée ! répondit-elle, pour aller au village

Elle partit; je restai près de la fenêtre, la suivant des yeux. Tout nous était devenu si cruel, que j'avais peur que Tamara ne surprît l'émoi où m'avait jeté son trouble. Soudain, comme j'étais là pensif, j'aperçus Mollaré dans le parc, marchant en hâte vers un sentier qui conduisait à une porte s'ouvrant sur la montagne. Il était si rare que la Géorgienne quittât le château, même pour accompagner sa maîtresse, que je m'éton-

nai de lavoir sortir seule ainsi. Je ne sais quel pressentiment me vint à l'esprit. Où pouvait-elle aller ? Je ne doutais point que ce ne fussent les paroles qu'elle avait prononcées qui avaient si brusquement décidé Tamara à ne point sortir.

J'appelai un jardinier qui passait; et feignant d'avoir quelques ordres à lui donner, je quittai le salon.

Une minute après, j'étais sur les pas de MoUaré.

Honteux de cet espionnage de jaloux, mais entraîné par une curiosité fatale, je me glissai sous les charmilles. Arrivée à la porte du parc, la Géorgienne se retourna comme si elle eût craint d'être aperçue. Ce mj'stère accrut ma méfiance. Le chemin qu'elle prenait ne conduisait à aucune habitation, si ce n'est à quelques cabanes de bûcherons, disséminées çà et là, et désertes en ce moment de l'année. Elle marchait très vite à travers les bruyères, j'avais peine à la suivre.

Enfin, après un quart dhem'e, elle arriva à la lisière du bois, et je la vis bientôt entrer dans une des cabanes, ainsi que je l'avais prévu.

Enfiévré par le soupçon, je m'approchai; mes pas bruissaient sur les feuilles sèches.

Arrivé à dix pas de la hutte, je vis un homme paraître sur le seuil.

Je reconnus Michel.

Nos regards se croisèrent. Il rougit légèrement; mais, se remettant aussitôt:

— Ah ! c'est vous, dit-il froidement comme s'il se fût préparé à cette rencontre.

— Oui, c'est moi, répondis-je du même ton.

— Jésus, s'écria MoUaré tremblante, protégez -les.

Il y eut entre nous un moment de silence.

— Laissons là cette femme, dis-je à Michel.

Et lui faisant un signe, je me dirigeai vers un- amas de roches isolées d'où nous pouvions voir autour de nous et nous assurer le secret.

Il me suivit sans répondre, marchant d'un pas ferme. Il ne restait plus trace de souffrance sur son visage. Ou eût dit que le bonheur l'avait ressuscité.

SEMAINE LITTÉEAIEF.

Quand nous fûmes assez loin, je rue retournai vers lui.

— Je vous croyais à Paris, lui clis-je tout à coup.

— J'en suis revenu, répondit-il avec calme.

— Que venez-vous faire ici ? repris-je essayant de me maîtriser.

— Ne le devinez- vous pas ?

— Je tiens à ce que vous me le disiez, répliquai-je sèchement en le regardant dans les yeux. Je veux voir si vous aurez l'audace de m'avouer vos projets.

II soutint un moment mon regard, comme s'il £ût été prêt à répondre à mon agression.

Mais soudain il changea de pensée.

—Guillaume, me dit-il, prenons garde à nos paroles. Noas sommes dans une situation où la colère nous mènerait trop loin.

— Avez-vous peur? dis-je avec ironie, ÛTité de son sang-froid.

Aucun tressaillement ne se trahit sur son visage.

— Oui j'ai peur, répliqua-t-il d'une

voix assurée.

Tout mou sang bouillonna.... Mais je fis un effort pour contenir le ressentiment trop longtemps amassé.

— Ecoutez-moi, Michel, repris-je résolu à me dominer. Oui, vous l'avez dit, c'est ici un débat étrange. Depuis le premier jour où nous nous sommes vus, tout ce que la passion peut éprouver de douleur, nous l'avons souffei't l'un par l'autre

— Nos parts n'ont point été égales, vous en conviendrez, dit-il amèrement.

— Est-ce moi qu'il en faut accuser ? m'écrlai-je; ai-je agi déloyalement ?

— J'en puis du moins dire autant que vous, répondit-il fièrement.

— Non, répliquai-je, à cette heure vous ne le pouvoz plus.

— Guillaume! Guillaume ! dit-il, encore une fois, prenez garde !

— Hé! qu'ai-je à perdre? repris-je

avec véhémence. Ne comprenez-vous pas qu'il Aiut que nous sortions de cette situation, où nous ne serions pas seuls à souQrir ? Ne comprenez vous pas que je défendrai jusqu'à mon dernier souffle le repos de ma

femme et le mien ? Je ne veux accuser

que la destinée ou notre aveuglement à tous

de ce qui est arrivé J'admets que, jusqu'à ce jour, vous n'ayez point manqué à l'amitié: le hasard a tout fuit. Mais votre présence en ce lieu, votre intelligence avec Mollaré démentent votre loyauté.

Il fit un geste de colère et de découragement à la fois.

— Ecoutez-moi à votre tour, Guillaume, dit-il enfin d'une voix sombre; il nous est impossible à tous deux de garder notre sang-froid dans une telle explication.... Nous ne pouvons que nous haïr.... Vous souffrez par moi, mais par vous j'ai perdu ma vie Vous m'avez tout pris; ma fiancée, mon avenir, mon orgueil J'aurais

su me rendre digne d'elle et me faire pardonner Pourtant, je me suis résigné à

voir Tamara votre femme. J'espérais, hélas! que je serais seul à gémir, à désespérer. Pendant deux années j'ai subi des tortures

inouïes, le rire aux lèvres m'avilissant

pour accroître son dégoût et lui épargner

des regrets Je voulais me tuer sans lui

laisser de remords Et quand, épuisé,

cherchant au moins une consolation suprême, je suis revenu pour la voir une dernière fois, je me cachais comme un voleur. Lorsque vous m'avez surpris à la villa du Lord, depuis quinze jours j'errais autour de votre château, où je pénétrais la nuit pour vivre un instant près d'elle. Nous avons souffert l'un par l'autre, dites-vous Oh! oui, pendant ces quelques nuits désolées je l'ai ressenti

— Tout ce que vous pouviez attendre de mon amitié, je l'ai fait, dis-je vivement. Je vous ai sauvé.... A cette heure, je ne vois plus en vous qu'un ennemi. Nous nous heurtons contre une destinée implacable.... Tamara est ma femme

— Eh! l'ai-je donc oublié? Tenez,

Guillaume, nous savons tous deux à quels délires la passion peut nous entraîner... Il fut un jour où nous jurions de nous im. molerà son bonheur. J'y suis encore résolu, je vous le jure ; mais ménagez ma raison... car par instants la force m'abandonne. . , .

— Et que feriez-vous donc alors ? dis-je avec une agressive ironie.

— Ce que je ferais ? s'écria-t-il avec un

mouvement emporté Mais, insensé,

vous savez bien qu'elle m'aime!. . . .

— Malheureux! m'écriai-je à ce mot.

Et je m'élançai vers lui, menaçant.

— Elle m'aime, répéta-t-il le front empourpré d'orgueil.

Aveuglé par la rage, je perdis le sens.

— Lcâcbe ! dis-je presque hors de

moi.

Il fit un geste terrible. Nous étions face à face, la haine dans les yeux.

Mais tout à coup Michel se contint, et d'une voix saccadée :

— Allons, dit-il, nous sommes fous tous

deux Nous oublions qu'elle est entre

nous.

A ce mot, je me sentis pcâlir — Dans ce violent conflit de nos passions jalouses, c'était Tamara que nous allions briser.

Je demeurai un instant ébloui; mille pensées cruelles se pressaient dans mon cetveau. Il était si étrange qu'une pareille explication pût avoir lieu!

— Finissons, dis-je enfin. Quel que soit le passé entre nous, j'ai à cette heure des droits que vous ne pouvez du moins discuter, un devoir à remplir que nul ne peut me contester: celui de protéger ma femme, de sauvegarder sa dignité. Votre présence peut troubler son repos. . . . Vos intelligences secrètes avec cette Mollaré sont une insulte envers elle.

— Une insulte ?

— Quel peut être votre but ? repris-

je, sinon de l'informer que vous êtes ici, sinon de la revoir ? O»*, comme il ne me

convient pas qu'elle vous trouve sur ses pas, je viens à vous, et je vous avertis

— Ah ! n'ajoutez pas un mot, dit-il avec amertume. Eh bien, oui, je voulais la revoir

— Vous osez l'avouer ?

— Je l'avoue, reprit-il fièrement, parce que jamais, en ma pensée, je ne l'ai offensée d'un espoir; parce que je sais la noblesse de son âme, et que je sais condamné

J'ai voulu la revoir, parce que j'ai perdu la raison en songeant à sa peine. Dévoré d'inquiétudes, je suis accouru Pourquoi?...

je l'ignore. Je savais que je venais chercher une douleur; mais je tremblais qu'elle ne soufi'rît pour moi et par moi. Je voulais qu'elle sût que je lui dévouais mon âme,

' ma vie, que j'étais prêt à lui obéir, dût-elle m'ordonuer un éternel exil

— Et vous avez cru, m'écriai-je, que je ne me mettrais pas entre elle et vous ?

— Oh ! j'avais prévu vos outrages....

dit-il avec un inexprimable sourire. Mais je porte en moi une pensée qui me garde... Guillaume, nous nous sommes bien fait du mal tous deux; mais l'heure n'est pas encore venue où l'un de nous peut prendre la

vie de l'autre Comme vous arriviez ici

j'allais partir, Mollaré m'en apportait l'ordre.

— Tamara sait que vous êtes ici ?

— Depuis hier. Je pars sans qu'elle m'ait revu.

Chacune de ses paroles m'entrait au cœur et me déchirait; mais une telle résignation rendait toute menace vaine.

— Et vous m'engagez votre honneur de ne point chercher à la revoir.

— Je puis vous l'engager, dit-il froide» ment, puisqu'elle me le défend.

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