XIV
Je revins à l'Ombrée en proie à une SuTeXcitation effrayante. Je me sentais perdu, jï; venais d'éprouver mon impuissance devant ce banni de l'amour que j'enviais. Aux éloquences de cette passion à la fois si humbre et si hautaine, je n'avais pu opposer qu'une rage insensée. « Elle m'aime, avait-il dit, 5> et je n'avais pu répondre qu'un mot: « Elle m'appartient. » Eh quoi ! était-ce donc lia
que j'en étais venu? Elle l'aimait!...-.
de notre hymen il ne me restait plus qiïè le droit brutal de la garder comme une esclave Et lui, l'orgueil au front, subissait
mes outrages, il possédait son âme, il possédait son cœur.. .. Et je ne pouvais pas même me venger ! Au premier mot d'elle il s'exilait, plus fier dans son abnégation que moi dans ma violence.
Aigri par mou âpre douleur, j'essayais d'accuser Tamara Mais, hélas! le reproche m'était-il permis, à moi qui, sachant ses combats, ses alarmes, avais égaré son imagination, ses sens, sa raison ; à moi qui profitant d'une déception cruelle, l'avais presque prise au piège de la pitié? Insensé! j'avais dérobé cette âme enivrée de jeu-
SEMAINE LITTÉRAIRE
nesse, d'amour, de rêves, et j'avais pu croire que je leurrerais toujours ce cœur pleiu d'un autre souvenir ; que j'éteindrais ces flammes, ces aspirations divines et ces ardeurs de vingt ans! Rivée à sa chaîne,
elle expiait ma folie .... Grand Dieu ! toute
une vie de désespoirs et de regrets et
elle ne me maudissait pas!
Comme j'arrivais au chemin qui longe le parc, je vis tout à coup Frantz accourir vers moi d'un air agité.
— Ah ! cest vous, Guillaume ! Dieu soit loué ! me dit-il d'une voix haletante.
— Qu'as-tu donc? répondis-je, étonné de l'émotion qui se trahissait sur son visage.
— Enfin, vous êtes sauf, ajouta-t-il. Pourquoi ne m'avez-vons point emmené ?
Mais venez, Tamara est dans une horriljle inquiétude.
— Mais je ne te comprends pas. Explique-toi.
— N'avez-vous pas eu une recontre avec Michel?
— Tamara sait que je l'ai vu? ra'écriai-je.
— Oui, reprit-il, MoUaré est rentrée tout en pleurs, disant que vous alliez vous battre avec lui
Eu quelques minutes nous atteignîmes le château, furieux contre la Géorgienne que j'avais oubliée.
Je trouvai Tamara dans un inexprimable désordre. En me voj-ant, elle me saisit dans ses bras avec un transport presque frénétique.
— Guillaume! s'écria-t-ellc, te voilà ! Ah! Dieu a entendu ma prière
Et, pâle, convulsive, elle s'attachait à moi comme si eUe eût désespéré de ma vie.
A cet élan de tendresse où je devinais les tortures du remords, mon cœur tressaillit d'une triste joie.
— Rassure-toi, lui dis-je, on t'a trompée Je n'ai couru aucun péril.
Elle ne put me répondre, mais ses yeux, fixés sur les miens, m'interrogeaient avec une expression navrante; j'y lisais les mortelles angoisses de sa pauvre âme combattue J'eus pitié de cette immense douleur et, faisant un effort de courage :
— Il vit, je te le jure, murmurai-je à son oreille.
A ce mol, des larmes jaillirent de ses yeux, elle cacha son visage dans mou sein.
— Ah! tu m'accables, dit-elle au milieu de ses sanglots.
— Calme-toi, répondis-je en l'implorant, tes pleurs me font mal.
Je la sentis frémir; elle leva vers moi sou beau front languissant:
— Et c'est toi qui me consoles! dit-elle... Ah! je voudrais mourir.
— Tamara, que dis-tu ? . . . . Ne sais-tu pas que je t'aime toujours?
Quand nous eûmes recouvré un peu de calme, je songeai qu'il fallait à tout prix prévenir le retour de telles émotions.
— Tamara, lui dis-je, j'ai peur que Mollaré ne soit souvent pour toi une cause de chagrin.
— Oh ! rassure-toi, répondit-elle, car elle sait que je ne lui pardonnerais pas de prononcer un nom que je ne dois pas entendre. Cette fois pourtant elle n'est coupable que d'une obéissance aveugle, et c'est pour moi que je te demanderai grâce.
— Toi ! . . . . me demander grâce ? ... ; Crois-tu que je t'aie soupçonnée?
— No]i, répliqua-t-elle dignement, je le sais. Mais je t'ai exposé à un tourment eu me cachant de toi, et je te dois compte de ma faute. Je n'ai agi ainsi que par crainte de t'afiiiger. Tiens, fjouta-t-clle, lis. Et d'une main tremblante elle me présenta un papier.
Je lus ces quelques lignes :
« Tamara, je sais que vous souffrez par moi ; ma vie vous appartient, voulezvous que je vive ou que je meure ?
J'attends un mot de votre bouche, et quoi que vous ordonniez, j'obéirai en vous bénissant.
» Michel. »
Je restai accablé, n'osant regarder Tamara.
Elle continua d'une voix altérée:
— Hier, Mollaré m'apporta ce mot
Je m'étais attendue à cette épreuve, . . , Il me fahait le courage de la f^.u'jir une fois
pour pouvoir aseurer mon repos et lui
ôter tout espoir à jamais. Le sachant près
UNE DEENIÈEE PASSION.
de nous, je treint lais qu'il ne se trouvât sur tes pas. Je lus fa lettre.
— Et tu lui répondis ? demandai-je anxieux.
— Non, reprit-elle avec calme, je ne le devais pas. Je chargeai MoUaré d'aller lui dire que la comtesse de Chandor exigeait
qu'il partît sans cherchera la revoir Je
savais qu'il obéirait
Elle s'arrêta comme pour reprendre la force d'achever, puis continua d'une voix altérée :
— Ce matin, au moment de sortir avec Jacqueline, je croyais que MoUaré avait accompli mon ordre, lorsqu'elle m'apprit qu'elle ne m'avait point encore obéi. Je la réprimandai sévèrement et je restai .... Je t'ai tout dit.
Je l'écoutais silencieux, atterré de cet étrange entretien.
— Guillaume, ajouta-t-elle rougissante, me pardonnes-tu?
Je ne pus répondre; des larmes m'étouffaient.
Les jours s'écoulèrent, le calme revint ; mais ce fut le calme morne et glacé des muets désespoirs.
Après de tels déchirements il n'est plus de retour. C'en était fait de notre bonheur, de notice avenir, et pourtant il nous fallait supporter ce fardeau d'infortunes ou mourir. En vain nous voulions adoucir notre peine, nous consoler. . . . Nous portions au cœur une blessure à laquelle nous n'osions toucher. Nous nous regardions soutfrir et nous ressentions deux fois nos douleurs.
Un jour je m'aperçus avec effroi que, peu à peu, nous en étions venus à nous isoler l'un de l'autre pendant une partie de la journée, comme si nous eussions compris que la vue de notre commune misère avivait notre chagrin. Mais, dans notre double solitude, le terrible souvenir planait encore sur nous.
Ma vie était un supplice, et je torturais Tamara. Près d'elle, malgré moi, à tout instant je scrutais ses pensées, ses tristesses; j'avais peur de son silence. Un jour je vis des larmes dans ses yeuS.. .. Je m'enfuis
pour ne point laisser éclater ma jalousie. . . Hélas! jaloux de ses larmes!.... Parfois, éperdu de douleur, je voulais oublier; alors je l'accablais de caresses délirantes, je lui demandais pardon de mes doutes, à ses genoux, comme si j'eusse été coupable de l'accuser. Tremblante et résignée, elle répondait à mes transports puis, dans mes
bras, sous mes étreintes, je la sentais glacée .... J'éta is saisi d'horreur
J'en vins à rougir de ne pas la prendre en pitié.
L'été s'écoula, puis l'automne, et de notre union il ne restait plus rien. Notre destinée était accomplie. Languissante et pâle, Tamara subissait son martyre. Froide, austère, soumise à son joug comme si son âme fiôre eût voulu triompher du souvenir, on eût dit la statue du désespoir, et je vivais près d'elle le cœur plein d'orages.
Vers la fin de l'automne, la princesse arriva de Pétersbourg pour passer l'hiver avec nous. Depuis près de six mois que le malheur s'était abattu sur nos têtes, nul de nous n'avait osé lui révéler le douloureux secret. Ellle avait su que nous avions recueilli Michel, que nous l'avions sauvé, puis qu'il était reparti, et rien de plus.
Son arrivée, autrefois attendue comme une fête, nous plongea tous dans une inexprimable gêne. Par un accord tacite, nous réussîmes presque à la tromper pour un jour ; mais il était impossible de cacher longtemps notre détresse à cette affection quasi-maternelle.
Le lendemain, elle avait deviné le changement de nos âmes. Le soir, comme Frantz et ma sœur se retiraient, la princesse ne se leva point, et nous pi-ia, Tamara et moi, de demeurer près d'elle. Dès que nous fûmes seuls, la princesse nous observa un moment ea silence.
— Mais que vois-]e donc, enfants? dit-elle enfin, depuis mon arrivée, je ne vous reconnais plus. . . . Bien sûr il s'est passé quelque chose entre vous.
Tamara me jeta un regard éperdu.
— J'ai été un peu malade depuis deux ou trois mois répondis-je vivement, essayant un sourire. Tamara s'est inquiétée.... peut-être y a-t-elle perdu un peu de .soi enjouement.. ..
SEMAINE LITTÉRAIRE
— Comment, reprit la princesse étonnée, vous auriez été si mal sans m'en écrire un mot ?
— A quoi bon alarmer votre sollicitude?
— Bail ! à d'autres, dit-elle ; je ne suis pas née d'hier, et vous ne m'en conterez pas
Tamara était au supplice ; je la vis rougir.
— Mais je vous assure, chère tante
murmura-t-elle.
— Chère nièce, interrompit la princesse, je vous connais trop tous deux et je suis trop experte en brouilles conjugales pour ne point deviner qu'il y a entre vous quelque querelle d'amoureux C'est clair
comme le jour.
— Non, non, Guillaume m'est toujours cher, je vous le jure ! s'écria Tamara.
A ce mot, la princesse tourna les yeux vers moi, comme si cette protestation de Tamara eût suffi à lui révéler notre malheur. Je lui fis un geste furtif; elle me comprit.
— Eh bien, chers amis, je suis très heureuse de m'être trompée, voilà tout, repritelle avec cette aisance qui ne l'abandonnait jamais.
Et, baisant au front Tamara, elle se leva et prit mon bras pour gagner son appartement.
— Mon Dieu, qu'est-il arrivé ? rae ditelle à mi-voix. Dès que Tamara sera rentrée, venez vite, je vous attends.
Un quart d'heure plus tard j'entrais chez la princesse, qui m'attendait impatiente.
— Parlez vite, mon cher Guillaume, me
dit-elle; que se passe-t-il donc ici ? J'ai
compris tout à l'heure qu'il y a un mystère que vous craignez de me dévoiler devant Tamara — Je suis la confidente forcée de vos ennuis h tous deux.
— Oui, vous êtes presque sa mère; il faut que vous sachiez tout, car, depuis hier, je tremble à chaque instant de vous entendre
prononcer un nom qu'on ne prononce
plus ici.
— Que dites-vous là ? s'écria la princesse. Vite, vite, contez-moi celte aQaire.
— Navez-vous rien appris de Michel ? lui demandai-je en m'asseyant près d'elle.
— Il m'écrit souvent. Une lettre de lui m'est aiTivée il y a huit jours. Mais à quel propos cette question? Est-ce que Michel serait la cause de cette froideur qui m'a si fort surprise entre Tamara et vous?
— Oui, répondis-je.
— Et c'est son nom qu'il ne faut plus prononcer?
— C'est sou nom.
La princesse demeura un instant pensive.
— Oh 1 c'est plus grave que je ne croyais d'abord, reprit-elle. Mais, mon cher ami, vous vous abusez peut-être, ajouta-t-elle après un instant. Vous autres hommes, vous écoutez si aisément vos susceptibilités jalouses !
Je lui confiai alors les douloureux incidents des six mois si tristement écoulés, mon explication avec Michel, les tourments de Tamara.
Quand j'eus achevé:
— La pauvre enfant ! dit la princesse. Il n'en faut plus douter, elle l'a- toujours aimé même alors qu'elle se croyait heureuse près de vous. Et ce sentiment fraternel que je trouvais un peu bien exalté quand elle me parlait de lui, cachait encore un attachement plus tendre. Guillaume, nous avons tous été bien aveugles ou bien imprudents de croire qu'un froissement d'orgueil avait suffi à éteindre cet amour.... Mais vous aviez tous deux la cervelle à l'envers.... Vous vouliez vous marier..,. Allez donc
empêcher de tels coups de tête ! Et
puis, qui diantre aussi va imaginer de pareilles circonstances? Oa ne se voit que
dans les histoires anciennes.... Une enfant que j'ai élevée!.... Mais enfin, mon ami, c'est du pur romanesque ces choseslà! Ça ne peut pas durer !
— Hélas ! soupirai-je, je n'espère plus.
— C'est extravagant ! reprit la princesse. Et comprend-on encore qu'elle vous dise tout.... et qu'elle le fasse partir.... quand il était si simple de ne rien vous laisser voir. . ..
— Que dites-vous ? m'écriai-je ; elle, rae tromi)er?
— EU! nous savons bien qu'elle en esc incapable, la pauvre enfant! .... Mais la belle avance que ces loyautés-là ! Avec un
peu de dissimulation, une autre femme s'en
serait tirée sans troubler son ménage
Bon, bon, je sais bien que vous n'entendrez pas raison là-dessus, vous êtes encore un amoureux poète, vous.... Le grand mal, quand elle vous aurait caché des rêveries
platoniques! Enfin, ce qui est fait est
fait A cette heure, il faut tâcher de la
consoler, delà distraire Demain j'appellerai ses confidences, et nous serons bien malheureux si nous ne parvenons pas à la guérir. Michel est loin Fût-il près, d'ailleurs, elle est femme à le fuir, la pauvre
enfant Des chagrins d'amour.... nous
avons tous passé par là. . . . Cela m'est arrivé plus d'une fois
Le lendemain la bonne princesse eut un grave entretien avec Tamara, mais une semaine ne s'était point écoulée qu'elle n'espérait plus.
Il est des désastres que rien ne répare.
Jour à jour, notre situation s'aggravait. Le moment arriva où, de notre mariage, il ne resta plus rien qu'une communauté de peines. Sous le même toit, nous étions séparés. Dévoré par un amour acharné, je vivais l)rès de Tamara comme un frère. Je voyais ses traits s'altérer, son visage pâlir. Vaincue par la douleur, elle ne combattait plus et, impassible, résignée, semblait s'abandonner à la fatalité comme une proie.
Ma vie était un supplice; et je l'adorais toujours.
L"hiver arriva, avec ses longues veillées. J'eus peur de la solitude et du silence. Je laissai Jacqueline et Frantz à l'Ombrée. Nous partîmes avec la princesse pour Paris. Là, du moins, le bruit et le monde nous arracheraient par instants au souvenir.
J'ouvris ma maison, je donnai des bals, des fêtes, afin de forcer Tamara à sortir de cette mélancolie sombre qui nous navrait. Le front paré de fleurs, le sourire aux lèvres, elle se jetait au sein de ce tourbillon de plaisirs comme si elle eût espéré s'y briser; puis, rentrée dans notre isolement, elle laissait tomber son masque, et je la retrouvais plus accablée. Face à face avec ce morne désespoir, j'en venais à rêver de
rappeler Michel pour la sauver Je me
sentais devenir fou.
— Pauvre Guillaume ! me dit-elle un jour, qu'ai-je fait de ta vie?... Il y a des instants où je voudrais mourir. Peut-être alors souffrirais-tu moins.
A ce mot, je ressentis une cruelle épouvante.
— Ah! vis ! m'écriai -je, vis! quitte-moi et laisse-moi gémir seul.
— Te quitter ? exclama-t-elle, comme
si cette parole l'eût atteinte au cœur. Te
quitter! Ingrate et lâche, te tuer en
m'avilissant !
De telles émotions nous déchiraient tous deux.
La princesse désespérait ; elle était eu correspondance avec Michel, je le savais, mais Tamara l'avait suppliée de ne jamais évoquer son nom.
— - La malheureuse enfant, me dit-elle un soir, elle se martyrise. Un de ces jours elle va s'en aller d'une maladie de langueur et de vertu
A cette idée qu'elle pouvait mourir, mourir par moi, j'eus horreur de mon égoïsrae d'amour et de ma lâcheté. Eh quoi ! elle avait vingt et un ans, devant elle tout un avenir de bonheur, et je la tenais palpitante, enchaînée, sans pitié pour ses larmes. J'étais son geôlier, son bourreau, moi qui touchais presque au déclin de mes jours ! Moi qui lui devais les heures rayonnantes de ma vie ! Que pouvais-je désormais espérer ? N'étions-nous pas séparés par un abîme profond ? Etais-je donc encore son
époux, moi qui n'osais même plus toucher sa main de mes lèvres? . . . Grand Dieu ! se dire à tout instant qu'elle pourrait revivre, refleurir à l'espérance, à l'amour, et la voir languir, impitoyable témoin de ses douleurs! Et ployée sous ce joug qui l'accablait, pauvre enfant, elle ne me maudissait pas!
Combattu, délirant, je songeais déjà à la délivrer par ma mort quand, par une inspiration du ciel, je réfléchis que je pouvais l'aflranchir sans lui laisser le remords
Par un hasard étrange, cette pensée ne
m'était jamais venue Mais je ne l'eus
pas plutôt conçue qu'elle m'épouvanta mille
'il
SEMAINE LITTÉRAIRE
fois plus qiVun suicide Et pourtant c'était son salut. . . .
Pendant près de huit jours je luttai.
Une dernière torture décida enfin notre destinée.
— Un soir, nous étions à l'Opéra. La princesse, un peu souffrante, n'avait pu nous accompagner. Deux actes, je crois, étaient joués et l'on allait commencer le troisième, quand tout à coup, Tamara assise, rêveuse auprès de moi, saisit ma main comme si quelque efiroi subit l'eût frappée.
— Qu'as-tu ? lui dis-je inquiet.
— Rien, rien, répondit elle vivement, une palpitation qui m'a surprise au cœur...
En dépit de son sourire résigné, je devinai qu'une poignante émotion l'étreignait... Mais je n'osais l'interroger.
— Yeux-tu rentrer ? lui deraandai-je doucement.
— Oui, oui, répliqua-t-elle, partons.
Et, se levant à la liâte sans prendre le temps de couvrir ses épautes, elle m'entrainait, quand, par je ne sais quelle attirance magnétique et fatale, mou regard tomba sur une loge de baignoire qui fVusait face à la nôtre et au fond de laquelle j'entrevis une figure pcâle et deux yeux fixés sur nous.
Je ne pus distinguer les traits de cet homme, mais d'instinct je reconnus Michel.
Je réussis à cacher mon trouble à Tamara, et prenant son bras, la soutenant presque chancelante, je gagnai notre voiture.
— Yite à l'hôtel ! criai-je au cocher.
— Ne crains rien, me dit-elle, voyant mon agitation.
— Mais, cà mon côté, je la sentais tremblante.
Un quart d'heure après, j'étais près d'elle dans sa chambre.
— rieure, lui dis-je tendrement, l'effort que tu fais pour te contraindre te brise.
— Ah ! murnmra-t-elle amèrement, m'astu donc devinée?
— Oui, répondis-jc Il était là, je
l'ai vu.
— Tu Tas vu ?
— Oui. Et c'est de lui que je veux te parler.
— Guillaume, mon Dieu ! qu(! dis-tu ? Aie pitié de moi aie pitié de nous !
— Ah! c'est parce que j'ai pitié de toi
que je veux te consoler enlin te rendre
à l'espoir.
— A l'espoir s'écria-t-elle.
Et elle me regardait éperdue.
— Oui, à l'espoir, repris-je avec calme. Tamara, tu me disais, il y a quelques jours, que tu mourrais avec joie pour assurer mon bonheur.
— Oh ! je te le jure, avec joie ! réponditelle.
— Eh bien, écoute : à cette heure, nous
sommes dans un naufrage un de nous
peut être sauvé.
— Tu veux te tuer ? dit-elle tout à coup en plongeant ses j^eux dans les miens.
— Non ! car tu t'accuserais de ma mort, je le sais.
— Oh ! tu veux te dévouer, t'immoler, je le sens, reprit-elle exaltée. Guillaume tu m'épouvantes Songe que je te maudirais
— Mais s'il est un moyen de m'aSranchir des tortures que tu me vois endurer, si c'est
pour moi que je t'implore ? Si c'est de
toi enfin que dépend notre repos, notre vie ?
— Guillaume, prends garde pour ma raison je ne te comprends pas.
— Réponds, réponds, dis-je avec tendresse: te dévouerais-tu, toi ?
— Tu me le demandes ?. . . répliqua-t-elle en jetant ses bras à mon cou.
— Eh bien, écoute: par une circonstance que nous n'avons point prévue, tu peux redevenir libre, heureuse, aimée.
Libre, moi ? Guillaume, je te l'assure, tu me fais peur.
— Tamara, ajoutai-je en pi'enant sa main,
nous nous sommes mariés à Genève
nous pouvons user de la loi du divorce
A ce mot inattendu Tamara jeta un cri... un cri qui me retentira toujours au cœur.
— Nous séparer ! dit-elle.
îl y eut dans son accent une si terrible angoisse, que je crus qu'elle allait défaillir.
— Tamara, murmurai-je, c'est le bonheur que je t'offre.
— Le bonheur ! s'écria-t-elle avec un
geste d'indignation. Le bonheur! Eh
quoi ! as-tu pour moi ce mépris ? . . . . Je me
sauverais au prix de ton désespoir Je
t'abandonnerai.? sans pitié après avoir dé-
sole ta vie? Je m'en irais loin de toi,
te laissant terrassé, anéanti, en proie aux déchirements de ton amour trahi ?
— Nou, non, dis-je, je ne souffrirais pas si je te voyais heureuse
— Tu ne souflrirais pas ? Tu ne
m'aimes donc plus !
Je sentais mon courage faiblir, je me détournai pour lui déi'ober des pleurs qui voilaient mes yeux.
" — Guillaume, Guillaume ! s'éeria-t-elle, je vois tes larmes
Et, presque farouche de douleur, elle rae saisit, pressant ma tête sur son sein, couvrant mon front de baisers.
Je me dégageai éperdu.
— Ah ! tu vois bien, dit-elle, que tu m'aimes encore et que tu maudirais mon ingratitude !
Délirants tous deux, nous restâmes un moment embrassés.
— Tamara, repris-je exalté, eh bien, oui, je t'aime encore. Mais sur cet amour, je te jure, je ne puis plus avoir qu'une pensée: ton repos, ton bonheur. .. . Hélas! pauvre enfant, tu commences la vie, tu touches encore à tes vingt ans, et tu veux fimmo-
1er? A quoi, dis, veux-tu sacrifier la
jeunesse et la foi qui raj'^onnent dans ton âme: est-ce au pâle souvenir d'une félicité perdue?.... Me crois-tu donc heureux quand je te vois combattue, torturée par l'incessante pensée qui te dévore ? . . . Ah ! devant toi, tout un avenir de joies, de rêves et d'espérances .... et tu veux que je te tienne "gémissante, enchaînée à ma misère quand je peux te sauver ?
— Guillaume .... mon dit- elle éperdue, ma religion me le défend ! Je serais une ingrate
— Mais ne m'as-tu pas donné toute une vie nouvelle. Ingrate... toi, grand Dieu!... toi, à qui j'ai dû ce que j'ai de meilleur en moi.
— Non, non, s'écria-t-elle, je serais lâ- •che, je rae mépriserais !
Quand, après cette lutte, où j'avais épuisé toutes les énergies de mon être, je rae retrouvai seul, il me sembla que le vide s'était déjà fait autour de moi J'étais épouvanté, j'avais prononcé le mot fatal, après lequel il n'était plus de retour. En vain, dans la noblesse de sou âme, Tamara s'était indignée Elle allait être désormais
la proie de cette terrible idée « le divorce. »
Elle aimait et l'idée vaincrait jour à
jour ses répugnances, ses scrupules, ses révoltes. Certes, je ne l'ignorais point, il me faudrait violenter ce sentiment pudique qui l'attachait encore à moi, mais notre destinée était désormais dans mes mains.
Dans les austères délibérations auxquelles je m'étais soumis depuis que j'avais conçu cette pensée, j'avais interrogé ma raison, et ma raison m'avait répondu que le divorce était un droit légitime et sacré, qui u'oSensait ni ma conscience ni ma foi. Mon devoir était d(! sauver Tamara, je n'étais plus sou époux, je devais la protéger comme un ami.
Alors, avant de briser le dernier lien, je songeai à son avenir.
Je décidai d'aller trouver Michel et d'avoir avec lui un entretien suprême.
Le lendemain, dès que la princesse fut levée, je la fis prier de me recevoir. Elle me fit aussitôt api)eler.
— Qu'est-il arrivé ? s'écria-t-elle inquiète en me voyant.
— Rien qui puisse vous alarmer, lui disje, rassurez-vous.
— Mais vous êtes pâle comme un mort.
— J'ai beaucoup souffert d'une résolution grave que je viens vous révéler.
— Parîez vite, mon cher Guillaume, vous m'effrayez.
Je lui confiai alors mes douloureuses émotions de la veille, la rencontre de Michel à l'Opéra et le suprême débat qui l'avait suivie.
— Mon Dieu ! que m'apprenez-vous là ?
dit la princesse. Un divorce !
— N'est-ce point le seul moyen de salut qui nous reste ?
— Je vous avoue que cet extrême recours me jette dans un tel désarroi, reprit-elle
SEMAINE LITTÉRAIRE
tdutG'tt'oubléo, que je ne sais vraiment que
pëii'S'er Un divorce ! un divorce
■«Oette idée ne m'était jamais venue à l'esprit..., elle me froisse et pourtant je
sens que, comme vous le dites, c'est peutêtre là l'unique parti qui vous reste. Mais Tamara y consentira-t-elle jamais ?
— Hélas, dis-je, elle aime !
— Oui, je sais bien, l'amour dans une tête
de femme c'est un fameux avocat Mais
toute cette affaire va produire un horrible tapage. . . Que ne va-t-on pas imaginer ?. . .
— Nous sommes, grâce au ciel, assez dignes de l'estime du monde pour échapper à
la calomnie D'ailleurs ne voyez-vous
pas qu'elle mourrait de sa peine ?
— Ah ! la pauvre enfant à qui le dites-vous ? elle m'afflige. Je ne m'y reconnais plus dans ses sentiments héroïques. A son âge, je vous aurais fort bien accommodé tout cela sans désoler personne, ni mon mari. . . ni mon amant surtout. . . Enfin, je conçois que vous l'aimez assez pour lui
faire un si grand sacrifice Pourtant, mon
ami, que deviendriez- vous, si elle cédait?...
— Ah ! ne songeons qu'à lui rendre la vie, m'écrai-je; qu'importe mon avenir?
— Poète, poète, dit la princesse en secouant la tête, vous êtes capable de toutes les folies sublimes !
— Vous l'avez dit; je l'aime, repris-je tristement; ma force de dévouement est dans ce mot.
Elle prit ma main et la serra avec tendresse.
— Seulement, ajoutai-jc, avant de me résoudre à causer à Tamara lémotion d'une dernière lutte, j'ai décidé de voir Michel. Vous savez sans doute où je puis le trouver
— Voir Michel vous, Guillaume ?
B'écria-t-elle.
— Oh ! ne craignez rien, dis-je avec calme, il m'est sacré. Mais il faut que j'aie avec lui un entretien .... Je veux sauvegarder la dignité de Tamara.
— Guillaume, reprit la princesse atterrée, votre abnégation m'effraye Je me
demande si elle ne regrettera pas un tel amour.
— Hélas ! soupirai-je, elle a vingt el un ans Et déjà mes clieveux blanchissent.
Michel était depuis un mois à l'hôtel Meur rice.
Une heure plus tard j'étais chez lui. Le valet de chambre, qui me connaissait, m'introduisit dans un salon, disant qu'il allait avertir son maître.
J'avais amassé tout mon courage pour cette dernière épreuve; pourtant je m'aperçus qu'un léger tremblement, que je ne pouvais vaincre, agitait ma main. Une horrible émotion m'étrcignait.
Au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit, Michel parut.
Il s'avança me faisant un froid salut, et me désigna un fauteuil.
— Je vous attendais, dit-il.
— Vous m'attendiez ? répondis-}e
étonné.
— N'ai-je point compris hier que vous m'aviez vu ?
Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si bref et si décidé qu'ils ressemblaient presque à une agression.
— En effet, repris-je un peu acerbe malgré moi, j'avais votre parole que vous ne chercheriez pas à la revoir.
— Oh ! trêve aux reproches, dit-il, nous n'en sommes plus à heure de la raison ou
des grands sentiments Je ne sais plus
ce qu'est une parole, ce qu'est un serment... J'ai perdu le sens de ces mots-là. Ne venez plus m'invoquer vos droits. — Parlons nettement: Tamara m'aime, elle souffre par
vous Vous me haïssez comme je vous
hais Cela dit, épargnons-nous une explication inutile.
Je dois l'avouer, résolu à mon sacrifice, j'avais si peu prévu une provocation de Michel que je faillis m'oublier.
— Il fut pourtant des jours, répondis-je avec une imnie amère, où vous me trouviez un grand cœur Le jour où je vous arrêtais ivre sur la route de Morey le
jour où refusant Tamara, je voulais vous rappeler près d'elle ...
— Oui, vous avez été généreux, s'écria-til, je le sais, puisque je vous dois jusqu'à la vie. Mais que me font aujourd'hui ingratitude et pariure ! Je n'ai plus qu'une pensée : w Elle m'aime, et vous êtes entre elle
•et moi.... Pour la délivrer, je me sens capable d'une folie, d'un crime » Si vous
n'étiez point venu, par Dieu, je crois que j'aurais été à vous.
— Avouez que c'eût été là du moins une ^démarche étrange ....
Mon sang-froid apparent rirntait M fit un geste irrité.
— Tenez, Guillaume, reprit-il, je vous l'ai dit: je suis fou; méuagez-moi, car, je vous le jure
— Oh ! abrégeons, répliquai-je. li ne peut y avoir entre nous deux ni explication ni débats Je viens vous dire ma volonté.
— Votre volonté! exclama-t-il avec
■violence.
— Ma volonté! repris-je, épargnezvous donc la menace ou l'insulie Tous
regretteriez d'y avoir cédé.
Au ton d'autorité dont je prononçai ces mots, il comprit que j'étais mû par un sentiment supérieur à son aveugle colère.
— Que voulez-vous de moi ? dit-il étonné.
— Que vous retourniez à Pétersbourg, que vous ne quittiez ni votre service, ni la cour pendant une année.
— Sur ma foi, reprit-il avec un rire de ■sarcasme, je vous admire. Vous laisser
jouir en paix quand je peux vous
tuer ? . . . . La quitter ? . . . . Mais quand elle me le deonanderait à genoux. . . .
— Taisez-vons, malheureux ! m'écriai-je, vous allez blasphémer et vous rendre indigne d'elle.
— Indigne d'elle ! répéta-t-il étonné.
«Que signifie?
— Cela signifie que dans un an nous aurons divorcé qu'elle sera libre
A ce mot, il me regarda efiaré.
— Libre ! balbutia-t-il, comme s'il eût douté de sa raison.
— Cela signifie, ajoutai-je, que, ne voulant pas qu*on ose calomnier Tamara, j'exige que vous viviez loin d'elle jusqu'à l'accoraplisseraent de notre séparation.
Michel demeurait atterré, tremblant, rougissant de ses violences.
J'avais tout dit, je me levai, et, pâle, frémissant, je marchai vers la porte. Tout à coup, Michel se précipita vers moi.
— Guillaume, dit-il en ployant presque le
genou, vous êtes sublime ! Je vous demande pardon !
Il voulait toucher ma main. Je le repoussai, et je sortis.
xvin.
Qui peut pénétrer les insondables mystères du cœur? Si Michel n'eût plus aimé Tamara, je l'eusse peut-être déchiré de mes
main.s La vue de cet amour délirant,
passionné, éperdu, fut pour moi le coup le plus cruel. Mon immolation résolue, j'avais voulu me barrer tout retour. Rentré chez moi, je m'enfermai pour pleurer de désespoir et de rage Quel bonheur, quel
avenir je leur faisais à tous deux !
Je songeai à ma vie déserte, au sort qui m'attendait. Eh quoi ! j'allais rester seul....
je ne la verrais plus je n'entendrais plus
sa voix Seul, à jamais loin d'elle....
tandis qu'ils s'aimeraient!.... Des transports de jalousie me montaient au cerveau... Il me prenait des envies d'aller retrouver Michel, de jouer ma vie contre la sienne, de me délivrer de ce rival. , . . Et puis, je pen'
sais à Tamara Que possédais-je encore
d'elle, mon Dieu ? Près de moi, à mon
foyer, n'était-elle pas tout à lui ... . de pensée, de cœur, d'âme? Quoi! lorsque
depuis huit mois déjà je le savais aimé, j'avais subi cette honte de n'être plus pour elle qu'un objet de terreur ?. . . . C'en était fait de ma fierté d'époux
« Pourtant elle est à moi , me disais-je, elle est ma femme et je l'adore ! »
Mais au fond de ma conscience, une voix protestait toujours: je me demandais si j'avais le droit de désoler toute une vie, et s'il n'était pas pour moi quelque devoir supérieur à cette loi sociale qui nous liait. Face à face avec notre malheur, j'essayai de me juger sans passion et je prononçai l'arrêt
suprême Tamara ne m'aimait plus et
confessait un autre amour :si j'étais oSensé,
je devais la punir, la chasser Si je lui
pîjrdonnais, je devais la prendre en pitié... Mais, clémence ou rigueur, à l'heure où nous en étions venus, une séparation pouvait seule désormais sauvegarder notre dignité commune.
Quelques jours s'écoulèrent encore, hé-
SE.MA1NE LITTÉRAIRE
las ! les derniers que je devais passer près d'elle. Je voulais la préparer à la séparation. Emu, agité, je la voyais anxieuse. A son tour elle épiait mes pensées et n'osait m'interrogor On eût dit que ce mot implacable : « LE DIVORCE, » avait déjà creusé un abîme que rien ne pouvait plus combler.
Mais je compris bientôt qu'il est des déchirements qu'il faut brusquer si l'on n'y veut laisser toutes les fibres de son cœur. Je m'armai de courage.... Je fixai mon dernier jour.
Quel souvenir et quels adieux ! quelle
fin de ce rêve enchanté !
C'était le soir, nous étions seuls près de la princesse. Tamara, à moitié couchée sur nn divan, tenait à la main un livre qu'elle oubliait. Moi, je songeais que c'était la dernière fois que je m'enivrais de sa vue, et l'évoquais dans mon espiit les chères réminiscences du passé. Je me rappelais ce jour d'orage et cette première rencontre à la
villa du Lord et l'étrange roman qui
s'en était suivi.
— Chère, lui dit la princesse, faites-nous donc nn peu de musique; il y a nn siècle que nous ne vous avons entendue.
— Volontiers, répondit Tamara.
Et, nonchalante, elle alla vers le piano, l'ouvrit
— Que voulez-vous que je joue ? dit-elle d'un ton indifFéreiit.
— Des airs géorgiens, dit la princesse. Elle commença d'une main distraite,
jouant machinalement; on devinait que sa pensée était absente. Ces chants familiers
étaient encore pour moi des souvenirs
Tout à coup, ie tressaillis en entendant les accords d'une mélodie bien connue de nous: c'était une adorable légende d'amour que j'avais un jour traduite: La Plainte du Fiancé ù-ahi! Les paroles navrantes de ce chant, si vivement gravées dans notre esprit que chaque note du piano nons les disait, semblaient si bien le cri de nos douleurs que je me sentis pâlir. La princesse elle même fut effrayée.
— Non pas cet air ! s'écria-t-elle.
A ce mot, Tamara s'arrêta étonnée, comme si elle n'eût pas eu conscience de ce qu'elle jouait. Fuis soudain pJIe comprit. Une indicible émotion nous étrei';-nit tius.
La princesse prévit le danger, et pour nous sauver elle se leva.
— Quoi ! rentrez-vous déjà ? lui dis-jc.
— Oui, répondit-elle; je sens que je vais avoir demain mon jour de migraine. VenezvouH, chère, dit-elle à Tamara, qui l'assistait toujours à son coucher.
Le même sentiment de gêne nous glaçait, tous.
Tamara vint à moi la main tendue.
— Bonsoir, Guillaume ! me dit-elle.
Je pris sa main dans les miennes. Toutemon âme était dans cette étreinte.... Hélas ! ingrate, ingrate, elle n'y devina pas l'adieu désolé.
Elle passa, sortit avec sa tante, la porte retomba sur elle, et je demeurai seul.
Seul j'étais seul pour toujours.
Je passai la nuit à songer à mon bonheur perdu Puis, je lui écrivis cet adieu:
« Ne t'inquiète pas, ma Tamara chérie,, en recevant cette lettre; elle ne^ t'annonce aucun malheur; c'est Tépanchement d'ua ami ; ce sont les conseils d'un frère. Lorsque tu les liras, si je me suis éloigné, c'est pour te les laisser méditer en paix, et pour épargner à notre affection les douloureuses luttes et les stériles pitiés.
w Nous souffrons, pauvre chère âme; chaque jour aggrave notre peine; il nous faut le courage de sonder notre plaie, ne fût-ce que pour nous convaincre que nous n'eu pouvons guérir. Ecoute donc cet austère examen et décidons cœur à cœur ton avenir et le mien.
)) Depuis dix mois, Tamara, notre bonheur n'est plus que ruine, nos liens sont brisés. Tu ne m'aimes plus et tu languis d'un autre amour. En vain tu veux te racheter par le remords; en vain je veux t'absoudre. Notre union n'est plus digne.
» Notre union n'est plus digne: j'ose dire ce mot cruel, parce que c'est moi que je dois accuser. Oui, moi, qui, sachant cet amour, n'ai pas craint de surprendre ton imagination, ton âme, à l'heure d'une déception navrante, moi qui ai osé enchaîner ta vie à la mienne, acce|)tant mon bonheur de ta pitié ... Enfant, tu n'avais pas vingt ans, tn pouvais croire ton cœur désenciiauté; tn pouvais croire éternels ces enthousiasmes,
nouveaux pour toi, de l'intelligeuce, de la poésie, du rêve. Aveuglée, chancelante, tu cherchais un refuge contre la désillusion. . . et moi qui devais te sauver, j'ai épaissi le baudeau sur tes yeux, j'ai égaré ton esprit.. . Je t'adorais j'étais fou.
» Tamara, il me faut le courage de te faire cet aveu: j'avais tout prévu, tout redouté... pardonne-moi. A cette heure, hélas ! notre repos n'est plus. Entre nous, à tout instant, se dresse un amer souvenir. Sous mon regard, tu rougis du parjure involontaire de ton cœur. Moi, je rougis de cet abaissement cruel où ma fierté s'humilie. Tu en viendrais à me mépriser. ... je ne m'estime
déjà plus Quel avenir nous attend !
De notre mariage il ne reste que cette chaîne légale qui rive tant de souffrance. Tu ne m'appartiens plus, notre hytien est profané. Oserons-nous vivre ainsi ?. . . . Tamara, nos âmes sont avilies, et nous ne pouvons reconquérir la paix avec nous-mêmes qu'en rompant cette union qui n'est plus qu'un mensonge, cette union où, pure et chaste, tu gémis coiume une coupable. Nous n'avons plus d'espérance, sauvons du moins notre fierté vis-à-vis de nous-mêmes. Je serais lâche de te laisser souffrir.... Qui sait si tu ne me le reprocherais pas un jour ? . . . Mais toi, tu flécherais par orgueil en refusant la liberté que je t'offre. Ce moyen de liberté, le hasard nous le donne, nous ne l'avons point cherché; mais puisque la loi qui nous a unis peut nous délier, acceptons ce secours inespéré dans notre détresse. Mieux vaut une séparation digne que ce ménage impie où je ne suis plus pour toi qu'un geôlier.
» Tamara, chère Tamara, cette lettre est
un adieu Je pars, parce que je t'aime
et que je ne peux plus vivre près de toi sans
trop souffrir Qu'importe ce qu'il en sera
de moi ! Pauvre enfant, songe donc, tu
commences la vie Ne m'as-tu pas donné
deux années de joies et d'ivresse ? Si
tu crois au sacrifice .... Eh bien ce sacrifice m'est une volupté, il m'enlève et me rachète à mes yeux. Je ne suis [»lus ton épou.x, je suis ton père: n'ai-je pas le double de ton âge ? Ah ! sous ce titre, du moins, tu peux encore m'aimer ! Laisse-moi de ton cœur ce que tu voudras. . . . Mais vis, sois heureu-
se et fière. Ah ! je t'en supplie à genoux, accepte ton bonheur et ta libsrté, et, je te le jure, je bénirai ton doux nom jusqu'à mon dernier soufde. ))
A cette lettre, je joignis poir la princesse un mot décisif, où je lui disais qne j'allais engager l'instance de notre divorce, et je lui donnais des instru';tions à suivre, jusqu'au moment où nous serions appelés à Genève devant le magistrat,
Au matin, je réveillai mou valet de chambre, je lui confiai ces deux écrits en lui laissant ra^s ordres pour (lu'il les remit à la princesse à son lever. Puis, après avoir jeté un dernier regard à tous mes chers souvenirs, et comme si j'eusse tremblé de perdre le courage amassé, je partis, le cœur brisé.
Il était encore nuit. Pendant plus d'une heure j'errai dans les Champs-Elysées devant ma maison... Les larmes m'aveuglaient.
Le soir même, j'arrivais à l'Ombrée.
En mapercevant seul, Jacqueline et Frantz ne purent retenir un cri.
— Mon Dieu! qu'est-il arrivé ? Oit ma sœur.
En deux mots je leur eus tout dit Ils avaient depuis trop longtemps prévu ce triste dénoûment.
Le lendemain, j'allai à Ganèvc pour y commencer les démarches résolues. Frantz, qui m'accompagnait, semblait frappé de stupeur cà voir les sombres énergies que j'avais amassées.
— Guillaume, me dit-il, votre résignation me fait peur
— Oh ! ne redoute rien, répondis-je amèrement, je vivrai. Ma tlclie n'est pas finie... Qui sait si elle n'aura point besoin un jour de ma protection ?
Le soir venu, Frantz retourna seul à rO;n!H-ée, où trop de souvenirs eussent ravivé ma douleur, et j'allai chercher un asile à deux lieues de Genève, chez un de mes fermiers, sur la .fidélité duquel je pouvais com;)ter. Je craignais q:io, dans 1 3 désordre où mon din^fi^i't avait dfi la plonger, Tamara n'essayât ^lo me suivre. On devait lui dire, en ce cas, qu'on ig lorait le lieu de ma retraite.
S'jiil alors avec ma misère, mille anxiétés
SEMAINE LITTÉRAIRE
poignantes m'assaillirent. Que faisait-elle où était-elle ? Pendant deux jours
je ne vécus pas. Je n'avais jamais cru que l'on pût tant souffrir. Enfin une lettre arriva de Paris; sur l'enveloppeje reconnus la main de la princesse. J'ouvris, la lettre était de Tamara.
C'était le désespoir d'un cœur tourmenté, en proie au remords, à l'amour, au délire. Elle s'accusait, voulait repousser si liberté.
« Guillaume, songes-y donc, disait-elle, me quitter ainsi c'est me chasser de ton toit. C'est me déclarer indigne de ton nom,.. Crois-tu que j'accepterai cette liberté qui
serait mon opprobre et ta désolation ?
Reviens, reviens, je serai ton esclave
Si tu m'abandonnes et me repousses, j'irai dans un couvent pour y cacher ma honte... »
Que dirais-je ? Je savais trop qu'après
le premier déchirement, elle se résignerait à cette séparation cruelle, devenue inévitable, et que j'exigeais enfin au nom de ma dignité d'époux.
Hélas! je n'avais fait que les premiers pas sur le chemin de ma croix. Quelques jours plus tard, Frantz accourut un soir m'annoncer que Tamara venait d'arriver à l'Ombrée... Toute mon âme tressaillit de joie etje me levai comme un fou pour aller me jeter à ses pieds ne fût-ce que pour vivre encore un jour de cette tristesse trompeuse
que sa pitié m'offrait Mais à la pensée
que j'allais en un instant annuler mon sacrifice et la remettre à sa chaîne... j'eus peur !
Frantz repartit seul.
Pourquoi retracer une à une mes trop douloureuses épreuves? Pendant plusieurs mois, il me fallut lutter contre ma passion, contre mon désespoir, contre Tamara que sa loyauté pudique, combattue par ramour,exaltait jusqu'au délire. Elle voulut me voir, m'implorer et je résistai. Elle s'était retirée avec sa tante à la villa du Lord qui lui appartenait, et, comme autrefois Michel à l'Ombrée, je faisais presque chaque nuit deux lieues pour me rapprocher d'elle. Je pénétrais dans le parc pour voir briller sa lumière et m'enivrer de l'air qu'elle avait respiré. Une fois, comme j'étais là, elle ouvrit sa fenêtre, sans doute
pour apaiser les angoisses de l'insom nie
Je m'imaginai qu'elle m'avait deviné près
d'elle; mais elle ne me vit point. . . Je m'enfuis de peur de ne pouvoir résister au vertige qui s'emparait de mes sens.
Presque chaque soir la princesse, effrayée elle-même de notre désastre, envoyait à l'Ombrée des nouvelles que Frantz m'apportait aussitôt; Tamara, dans le désordre de ses combats, m'écrivait des lettres insensées Elle était résolue, disaitelle, à défendre ses droits d'épouse. Elle
me menaçait de me haïr Puis, elle me
conjurait de la protéger, de la sauver. La pensée de mon désespoir la rendait folle... ft Je t'aimerai, je l'oublierai ; . , . » s'écriaitelle.
Ou eût dit qu'elle s'épouvantait de cette passion qui la faisait l'esclave de Michel. . . jusque dans ces supplications délirantes je devinais trop, hélas Iles ardeurs d'un amour sans merci qui dévorait son cœar,... Elle voulait me voir afin de me fléchir, et je résistai.
Pourquoi suivre pas à pas mon martyre ? .... Je savais que les énergies de son âme s'useraient enfin dans ces révoltes de sa conscience alarmée contre son amour.
Un jour,je voulais briser le dernier lien. On m'avait apporté un acte qu'il fallait qu'elle signât pour confirmer notre demande commune de divorce: elle avait refusé. Je lui envoyai ce papier par Frantz, accompagné d'un mot où je lui faisais serment que si le lendemain cet acte qui devait la rendre libre n'était point chez le magistrat revêtu de son nom, le soir je l'aurais affranchie par ma mort.
Le temps s'écoula, puis, un jour je crus devenir fou. . . . Notre divorce était prononcé.
Il est dans certaines existences des heures sombres où l'âme perd la notion du temps, des choses; elle s'abreuve de ses souffrances. Ce que je fis pendant ces ténèbres de ma vie, je l'ignore. Je parcourus des paj^s, je traversai des mers. J'allais devant moi, seul, sans but, sans espoir. Je voyais vaguementdes contrées,des hommes.
Une pensée constante me suivait, m'oppressait: Tamara était libre. Elle était en Russie!
Puis un jour une lettre m'apprit qu'elle était devenue co.t tesse Woynoff . . .
Ce jour-là, je sais que des gens me trouvèrent évanoui sur le sol, qu'on me crut perdu, que je restai longtemps en délire, et qu'au retour de ma raison je me retrouvai dans les bras de Frantz et de Jacqueline.
Je revins avec eux ci l'Ombrée, mou sort était accompli. L'année qui avait passé sur ma tête avait blanchi mes cheveux.
En franchissant le seuil de mon foyer désert, je crus entrer dans un tombeau. Là étaient ensevelies toutes mes joies mortes, mes souvenirs, mes regrets. Des lettres, arrivées pendant uotre absence, nous attendaient : l'nne d'elles à l'adresse de ma sœur, portait le timbre de Russie. Je tressaillis en reconnaissant l'écriture de Tamara. Jacqueline l'emporta pour la lire. Lorsqu'elle revint, à sa contenance émue, je craignis un malheur.
— Non, non, me dit-elle vivement, rassure-toi !
— Elle n'est point malade ? Elle ne
court aucun danger ? ....
— Non.... seulement j'aurais voulu te préparer .... Ma lettre eu contenait une pour toi.
— Donne-la-moi donc ! m'écriai-je.
Et je lui arrachai presque des mains un papier qu'elle tenait.
Je rompis le cachet en tremblant, et je lus.
Pétersbourg. mai.
« Guillaume, en me sacrifiant plus que votre vie, vous m'avez ordonné d'être heureuse, je vous ai obéi. Mais votre vœu ne serait point rempli, si je ne gardais en mon cœur l'espoir que vous penserez encore à moi sans me croire ingrate. Guillaume, je suis à vos genoux vous demandant pitié pour ma faiblesse. Vous avez été pour moi bon comme Dieu. Jusqu'à mon dernier souffle votre nom sera dans ma prière. Guillaume, vous m'avez appris qu'il est au-dessus des amours terrestres des affections innommées et saintes C'est ainsi que Je vous
aimerai toujours Ah ! si vous voulez que
je vive, laissez-moi espérer que vous ne maudissez pas mon souvenir et que vous m'avez pardonné. »
Pendant de longs jours je vécus, glacé, taciturne, sans autre pensée que mon malheur. . . . Puis enfin je compris que cet abandon de moi-même était une indigne faiblesse.
Sûr désormais de ma destinée, j'essayai alors de briser ma douleur. Ma raison me disait que j'avais assez longtemps gémi.
Il est dans tout désespoir de saines poésies que l'homme de cœur ne doit point laisser stériles. Le travail est un refuge assuré pour les âmes fières. Je me jetai alors éperdu dans l'étude des sciences les plus arides, surmenant mon esprit, violentant ma volonté Que de fois, pourtant, les yeux
voilés de larmes, quittai-je le livre ou lai plume pour suivre encore, à travers ma nuit, le rayon doré du souvenir ! Je voyais le passé, où planait souriante l'image chérie Alors, tremblant, halluciné, je lui
tendais mes mains suppliantes. . . . je la rappelais.. . . Mais soudain la réalité me mordait au cœur.. .. Grand Dieu ! à l'heure où je pensais, elle était peut-être dans les bras de Michel, frémissante sous ses baisers.
Des mois s'écoulèrent sans adoucir ma peine. Quel allégement pouvais-je attendre tout n'était-il point irréparable?
Hélas ! ce qui palpitait en moi, c'était mon dernier amoar, cette dernière femme de ma jeunesse perdue.
Cepciidant parfois aussi, à mes heures de calme, je retrouvais au fond de ma conscience je ne sais quelle fierté de mes douleurs ressenties. Pour elle je subissais ces tortures et ce martyre. Pour elle j'avais tout
immolé jusqu'à ma jalousie. Jacqueline
recevait souvent des lettres de Tamara
La comtesse Woynoff était heureuse. Je savais du moins que mon sacrifice n'avait point été stérile.
Dernier amour, âpre et terrible charme, ne devrait-on pas t'appcler folle quand tu délires sous des cheveux blancs ? Un jour, il me prit la pensée de la revoir, de m'euivrer de sa présence sans qu'elle le sût, ne
SEMAINE LITTÉEAIP.E.
fût-ce qu'une heure, qu'un instant. En vain j'essayai de combattre ce rêve insensé, il m'assaillit, m'obséda et prit bientôt une telle possession de moi, qu'il me fut impossible ■d'y résister. . . Qui sait, me disais-je, si elle n'a pas besoin de ma protection ?
Un soir, profitant d'une lettre qui m'arriva, j'anonçai à Frantz et à ma sjeur que j'étais appelé à Paris.
Le lendemain j'étais sur la route de Pétersbourg.
Pendant une semaine J3 voyageai jour et nuit, dévoré d'impatience comme un amant attendu. Une inexplicable et folle joie m'étreignait. Il me semblait (jue toutes mes angoisses allaient être taries à, son aspect
La voir ! la voir ! Vivre à quelques pas
de sa vie.
Je ne comprenais pas que cette idée ne me fût point plus tôt venue.
Etrange, étrange mystère !.. . Je ne sougeai point un instant à ce que j'avais dû soufli'ir pour en arriver à savourer comme une ivresse le triste bonheur de la revoir au brtis de Michel. Une année s'était passée depuis qu'elle était sa femme.
Enfin j'abordai un matin au quai de la Newa.
Je connaissais Pétersbourg, je me fis conduire à l'hôtel de
Quelques heures plus tard, un coupé m'emportait au quai de la Cour, lieu de promenade où se tient, au printemps, le cor.io aristocratique. C'était par uue de ces belles journées du nord qui éclatent tout à coup comme un réveil de la nature, secouant son linceul de frimas et de neiges.
J'allais, mû par je ne sais quelle ine.\i)li cable espérance; il me semblait qu'une at! traction de mon âme devait amener Tamara sur mes pas.
Comme j'arrivais à la Xewa, mon coeher dut s'arrêter pour laisser passer les voitures du grand-duc, mou espoir s'en accrut; c'édait presque un corso d'étiquette.
Pourtant, dès que j'eus atteint la foule des équipages, je commençai à désespérer d'une rencontre en ce milieu mouvant et rapide. Caché au fond de mon coupé, je la cherchais haletant.... Pendant prèsdedcu.x: heures, j'errai ainsi presque étonné qu'elle ne vînt pas. Mais déjà les équipages deve-
naient plus rares; je songeai alors à la folie de mon attente. Je ne savais plus rien de sa vie; ne se pouvait-il pas qu'elle n'eût point coutume de venir en ce lieu?....
Tandis que je raisonnais ainsi ma déconvenue, une calèche qui suivait le même sens que moi dépassa rapidement ma voiture.... Ce ne fat qu'une vision fugitive. J'entrevis vaguement deux jeunes femmes, l'une des deux était voilée .... Mais je ressentis une telle commotion au ciîur, que je reconnus ou plutôt devinai Tamara Par bonheur, à l'hôtel, j'avais pris un cocher qui parlait allemand; je voulus lui donner ordre de rejoindre cette calèche. Mais juste à ce moment un embarras survint. Ma vision avait disparu.
— Si monsieur le désire, dit le cocher voyant mon désappointement, je puis couper court parles rues et rattraper la voiture avant qu'elle ne rentre.
— La connaissez-vous ? . . . . demandai-je.
— C'est l'équipage de madame la comtesse Woynoff, monsieur, répondit- il.
— C'est bien. Allez ! dis-je, ne voulant point donner lieu aux conjectures de cet homme.
Il repartit. Une émotion indicible s'était emparée de moi. . . Etait-ce peine ? était-ce joie ? . . . . Il me semblait que j'allais revivre et pourtant je tremblais .... Si bien caché que je fusse, si Tamara allait me découvrir et s'effrayer de ma vue ? Ne pouvaitelle pas redouter ma présence et s'alarmer pour Michel ?
Perdu dans ma penséée, j'avais vaguement remarqué que mon cocher avait quitté le quai de la Cour et que j'allais par les rues. Tout ta coup ma voiture s'arrêta; je me crus de retour à l'hôtel et j'allais descendre, quand je m'étonnai de ne point me reconnaître.
— Où donc m'avez-vous conduit ? demandai-je.
— Nous sommes en face du palais WoynofF, monsieur, me répondit le cocher.
Au même instant, comme j'avais la tête à la portière, j'aperçus à cinquante pas, et venant vers nous, la calèche que j'avais voulu
faire suivre Je me rejetai au fond de
ma voiture Tamara passa devant moi
sans me voir. Vera l'accompagnait.
lO.Î
Le soir, Je revins seul à celte place où je ravaisviie. Peut-être sorlu-ait-elle:je pourrais alors la suivre, l'entrevoir, peut-être encore. . . Je trouvais je no sais quelle volupté triste à contempler sa demeure. J'étais près d'elle, clans sa rue: le sol que je foulais avait baisé ses pieds. Elle est là, elle est là !. .. me disais-je. Et je savourais cette désolante joie qui m'élait laissée, sans songer à ce qu'elle avait de navrant. Je regardais passer des ombres sur les fenêtres éclairées... . Je ue me sentais plus seul; et de douces larmes troublaient mes yeux.
Elle ne sortit pas, et je pus rester en ce lieu une partie de la nuit.
Le lendemain, je trouvai presque en face du palais Woynoff deux chambres à louer dans une maison particulière. Je m'y installai sur l'heure. 11 me sembla alors avoir conquis le monde, j'étais sûr désormais de n'être point surpris. Je passai toute la journée derrière mes vitres, abrité par un l'ideau. Il pleuvait, elle sortit en voiture fermée. Je lui trouvai l'air triste.
Mes hôtes étaient de bonnes gens de petite noblesse Le mari, employé dans un
ministère, savait toutes les nouvelles de cour. Il mit quelque orgueil à me renseigner sur le rang du comte et de la comtesse Woynoff, ses voisins. La femme me donna mille détails sur les magnificences intérieures du palais, et, ce qui m'intéressa davantage, sur les habitudes de Tamara et de Michel. Je sus quels étaient leurs jours de théâtre, de visite et de réception Grâce à
ces précieux renseignements, il me devenait aisé de n'être point découvert.
Le jour suivant était un dimanche: à dix heurs, la comtesse allait à l'église à jjied... m'avait dit mon hôtesse. J'attendis... Grand Dieu ! quel trouble dans tout mon être qnand je la vis paraître au bras de Michel, venant vers moi !
Au moment où elle allait franchir le seuil, une enfant, qui semblait être la fille d'un de ses gens, s'approcha pour lui offrir un bouquet. Elle s'arrêta souriante, causa un instant avec le père, puis, caressant la joue de la petite, elle passa. Tout cela avait duré au moins une minute, elle était à dix pas
et j'avais pu remplir mes yeux de son image. Je la trouvai un peu pâlie; mais sa beauté semblait resplendir d'nn éclat que je ne lui avais jamais vu; j'en demeurai presque ébloui. J'avais à peine entrevu Michel, il m'avait paru vieilli.
Mon premier mouvement fut de les suivre, mais je songeai aussitôt au danger d'être découvert. Mollaré les suivait.
Je puis à peine, encore aujourd'hui, me rendre compte des sensations étranges au milieu desquelles je vécus pendant ces jours de douleurs et de joies. Je souffrais tous les tourments de l'amour, et c'était pour elle et par elle que je mourais. Par instants, à la vue de Michel, des mouvements de haine bouleversaient ma raison, et.pourtant j'eusse donné ma vie pour sauver la sienne. J'eus bientôt pénétré le courant de ses habitudes et presque chaque jour je parvenais à la voir. Souvent, le matin, elle montait à cheval avec lui pour faire une promenade aux Iles; je savais à quelle place je devais les attendre, et, abrité par quelque taillis, je la voyais passer animée et rieuse, j'entendais sa voix. J'attendais leur retour et je la voyais encore.
Mes plus sûres rencontres étaient les jours de théâtre. Trop connu par la société russe, j'avais choisi un endroit obscur, à ces places du cintre où s'entasse la foule, et vers lesquelles on ne lève jamais les yeux, et là, comme autrefois Michel à Paris, pendant toute la soirée, je vivais de son sourire, de son bonheur: hélas ! oui, de son bonheur, car il était près d'elle
Un jour, comme je rentrais, je trouvai sur ma table une lettre apportée en mon absence par un valet de pied en livrée. Je l'ouvris à la hâte; elle portait le timbre de l'ambassade de France. Voici ce qu'elle contenait.
(( Mon cher Chandor, votre nom n'est pas de ceux qui passent inaperçus sous les yeux. Je sais depuis deux semaines, par la liste des passe -port», que vous êtes à Pétersbourg; mais, si discrète que soit mon amitié, elle ne saurait se taire lorsqu'il s'agit de vous garder contre la curiosité un peu vive de l'administration rus.se. On peut s'effa-
SEMAINE LITTÉRAIRE
Toucher à bon droit du grand m3'stère dont s'entoure un homme dont la plume a l'autorité de la vôtre. On m'interroge avec bienveillance, mais enfin on m'interroge Venez donc dire à l'ami ce que l'ambassadeur doit répondre »
Le baron *** était en effet une de ces amitiés solides sur lesquelles on peut hardiment s'appuyer. Il m'était impossible du reste d'éviter d'aller le voir. J'y allai le lendemain, après lavoir averti par un mot de ma visite. J'avais choisi l'heure où j'étais sûr de ne plus rencontrer ni secrétaires ni personnages officiels. Il m'accuellit avec cordialité et, dès les premiers mots, je compris qu'il avait deviné une partie de mon secret. Je lui confiai alors le but de mon voyage. Tandis que je parlais, je lisais dans son maintien, dans ses yeux, l'étonnement qu3 lui causait le changement de mes traits.
Lorsqu'il m'eut écouté :
— Mon pauvre Chandor, dit-il, je vous plains, car vous l'aimerez toujours.
— Qu'importe ma vie, répondis-je, si je la vois heureuse ?
Nous parlâ'.ues ensuite du but de sa lettre, il m'assura que, sous sa caution, je continuerais à rester incognito cliez mes kôtes.
— Quant au rane, ajouta-t-il, tout le monde ignore votre arrivée, raSmo ma femme. Pourtant, si vous pensiez qu'elle pût vous être utile, nous la mettrions dans votre confid'.-nce; elle est liée avec la comtesse Woynolï, mais vous savez qu'elle vous aime trop pour trahir votre présence ici par la moindre indiscrétion.
Juste à ce moment, derrière* nous, le frôlement d'une robe de soie bruit sur le tapis, puis tout à coup la voix de la baronne se fit entendre, et avant que j'eusse le temps de me lever, elle était arrivée au milieu du salon, entraînant par la main une amie qui riait aux éclats comme elle ....
Je crus que le sol allait se dérober sou? mes pieds.... Devant moi, devant moi, était Tamara radieuse, le sourire aux lèvres.... Elle s'inclina à ma vue et passa pour tendre gaiement la main au baron.
Je la contemplais stupéfié, béant Elle
ne m'avait pas reconnu !. . . . Je reçus uq tel coup au cœur que je me sentis chanceler. Je retombai sur mon fauteuil.
Alors, à ce mouvement, elle se tourna vivement vers moi, me regarda hésitante, émue, puis soudain ses yeux rencontrant
mes yeux je la vis pâlir.... j'entendis
un sanglot.
— Guillaume ! Guillaume ! s'éeria-t-elle. Elle était à mes genoux, mouillant mes
maius de pleurs.
Je recueillis mes sens. Ce cri avait ranimé mon énergie un moment défaillante.
Je la relevai.
— Pourquoi pleurer, Tamara ?lui dis-je... Votre bonheur me console.
— Ah ! Guillaume, que vous avez souffert ! . . . . Me pardonnerez-voos jamais ?
Je fis un dernier appel à mon courage.
— Enfant, lui dis-je, je n'ai plus pour vous
que l'affection d'un père Vivez donc de
la jeunesse et de l'amour!.... seulement, si jamais le chagrin vous brise, appelezmoi.
Aces mots, dans ses grands yeux fixés sur les raiGus, je vis encore perler une larme, une larme qui glissa sur sa joue, furtive comme un souvenir.
— Ami , dit-elle doucement, vous êtes boQ comme Dieu !
je l'avais vue, je lui avais parlé, j'avais touché sa main, j'avais ranimé mon âme!...
Mais, hélas ! deux jours après, je quittais Pétersbourg. xMa présence eût troublé son bonheur.
El^IHLiOO-XJPn
Des années se sont écoulées pendant lesquelles ma douleur s'est tour à tour engourdie et ranimée. Plusieurs fois, étranges liens, j'ai revu Tamara pendant quelquesheures. J'ai appris qu'elle est devenue mère, et j'ai remercié Dieu.
Elle écrit souvent à Jacqueline comme sa sœur aimée. Elle a passé une semaine à Paris. Puis, un autre hiver, je l'ai suivie à Florence où, tout un mois, j'ai vécu près d'elle, cette lois si bien caché qu'elle a ignoré mon présence Une fois, j'ai pu embrasser son fils
Mais quel souvenir !. . .
Une nuit, j'errais le long de VAnio où était sa maison, non loin des Casines. Le ciel était clair, étoile, je m'étais abrité sous l'ombre plus épaisse des platanes, pour n'être point aperçu par un groupe de jeunes gens qui s'approchaient. A leurs voi.^ animées je de vinai une fin de souper. Arrivés à quelques pas de moi, ils s'arrêtèrent, causèrent nu instant, puis l'un'd'eux se détacha du groupe et sonna à la maison de Tamara, tandis que les autres riaient.
J'allais m'élancer, croyant follement à quelque projet insensé, quand l'homme, à qui l'on ouvrit aussitôt, se retourna pour crier un adieu C'était Michel qui revenait d'une orgie.
Dire ce qui se passa dans mon âme, je ne le pourrais jamais. L'idée d'un crime surgit tout à coup en mon cerveau Il me
fallut l'impossibilité de pénétrer dans cette
maison pour arrêter ma rage. Je l'aurais poignardé. . . .
Je ne sais quelle horrible pensée d'une profiiuation m'épouvantait. ... Il en est venu là ! me disais -je
Je ne pus me calmer qu'en songeant que le lendemain je le ferais appeler pour lui demander compte de la vie de Tamara.
Le lendemain, mieux inspiré, je voulus d'abord connaître l'étendue de ce malheur avant que de juger Micliel. Vera et son mari étaient aussi à Florence, je lui écrivis, la priant de veuir me trouver en secret. Confidente de Tamara, elle me dirait tout. Deux heures après elle était au rendez-vous que je lui avais assigné.
J'appris alors la vérité, que les lettres de Tamara à Jacqueline ou celles que je recevais de Vera et de la princesse ne m'avaient jamais fait soupçonner.
Tamara avait épuisé toutes les joies et toutes les misères des passions fatales. Adorée de Michel, elle avait souBert par lui tout ce qu'une âme comme la sienne pouvait souflrlr Il l'adorait; mais, nature impuissante à lutter contre le vertige de ses sens et contre des insLintcts mal étouffés, il avait bientôt perdu, dans la quiétude de sa félicité, les saines énergies amassées dans la douleur. Certes il s'était corrigé d'un vice honteux, et n'avait plus succombé à d'avilissantes débauches; m lis, accoutumé à la
SEVrAi^'E LITTÉRAIEE.
vie des camps, il lui manquait, malgré sa belle intelligence et son élégance native, cette délicatesse et cette naïveté de cœur qui se perdent si vite aux brutalités de la vie. Il aimait, mais comme presque tous les hommes; aussitôt après les premiers transports de l'hymen, il s'était repris peu à peu à mille liens mal rompus de son existence de viveur. Tamara s'était vue parfois délaissée Mais ce qui pour une autre
femme n'eût été qu'une blessure d'orgueil, devenait pour elle une effrayante angoisse, car le passé de Michel était là menaçant. Alors, quand il voyait ses pleurs, il revenait, honteux de sa faiblesse comme d'an outrage à sa tendresse, pleurait à ses pieds, s'accusait, demandait grâce, et puis elle le
consolait. Ainsi, de chute en chute et aveuglée par son amour, elle avait vécu, abaissant jour à jour ce pur idéal et les poétiques aspirations de son âme pour adorer toujours l'idole qu'elle ne voulait pas voir profanée.
— Mais pourtant il l'aime, il l'aime, je vous le jure ! ajouta Vera en finissant.
— Mais il la torture ! m'écriai-je.
Elle devina ce que ce mot renfermait de haine et d'amertume.
— Guillaume, me dit-elle gravement, je comprends ce que vous méditez, parce que je sais ce que vous avez dû souffrir. Mois prenez garde, ami. Il est des passions que leur délire même destine à vivre au milieu des orages. Non, Tamara n"a point le bonheur qu'elle avait rêvé. Mais je vous le dis, naoi qui lis mieux qu'elle encore dans son cœur, si vous touchez, vous, un cheveu de Michel, vous la tuez !
Que faire ? Je suis revenu désesnéré,
accablé, découragé.
Dix années ont passé sur moi, ma douleur ne s'est point adoucie. Souvent, je vais errer à la Villa du Lord, cette demeure qui lui appartient et qui garde tant de mes souvenirs toute mon âme est dans ce
passé Quel espoir peut me rester ?
Hélas ! le temps inexorable m'a courbé; j'ai cinquante-cinq ans, je suis un vieillard.... Et pourtant j'aime toujours ! . . . .
Mystérieux flambeau qui survis en nos
cœurs, qu'es-tu donc quand tu ne peux
plus être l'espérance ? Es-tu l'aspiration de l'éiernel amour ?
Au moment où j'écrivais ces mots, j'entendis tout à coup la voix de Jacqueline qui m'appelait.
Elle entre haletante.
— Qu'est-ce ? lui dis-je effrayé.
— Une lettre de Tamara.
Et elle me teuJ un papier.
C'est la première fois que Tamara m'écrit depuis notre séparation. J'ouvre palpitant. Je lis ces mots :
« Il est mort ! il est mort ! Sauvezmoi!.... Jacqueline, Guillaume, je n'ai plus que vous au monde.
)) Tamail\. » ,
J'a lu la lettre s'est échappée de,
mes mains ....
Grand Dieu ! . . . . grand Dieu ! ne nous
maudis pas! Tamara est gémissante^
brisée et je viens de ressentir en mon '
âme une enivrante joie. [
Mario Uchard.
(.0 i'i cl.: a.