VI. — CRÉATEUR
sans cause, c'est l'éternelle logique et le plus élémentaire bon sens. Ce firmament, ces astres, la terre, la mor, les fleuves, les océans, les montagnes, les vallées, les arbres, les animaux, les hommes et les choses, ce vaste univers, en un mot, avec cette multitude innombrable d'êtres qui le composent, et dont nous pouvons autant de fois qu'il nous plaira, admirer la diversité, la beauté, l'ordre, la liaison, la dépendance . . . dans la pensée de qui entrerait-il jamais, à moins qu'il n'ait perdu l'esprit, (|ue tout cela s'est fait tout seul, s'est arrangé tout seul, se remue tout seul, sans qu'il y ait eu une première cause, un premier moteur, un ouvrier sans égal, une puissance suprême qui a tout fait et tout disposé ! Les deux vers suivants sont connus :
L'univers m'umljanassc, et je ne puis songer Que celte liorloge existe, et n'ait point d'horloger.
Dieu est donc créateur. Sur cette première véi'ité, entre l;i foi et la raison l'accord est fait.
Mais comment Dieu a-t-il créé ? Pourquoi Dieu a-t-il créé? Ces questions manquent-elles d'importance? Ne convient il pas au contraire d'y répondre avec quelque étendue, tant on a amoncelé d'erreurs, les unes anciennes, les autres plus modernes, sur ce point capital ? N'est-il pas expédient, puisqu'on ne l'oublie que trop, de rappeler la première page du Catéchisme, et semblablement, parce qu'on ne les connaît pas assez, les graves enseignements du concile général du Vatican?
Dieu a-t-il créé au sens des Panthéistes .. . c'est-à-dire en tirant tous les êtres de son sein propre, à peu près — pour me servir d'une comparaison, à la vérité, peu relevée, elle l'est assez pourtant, du moment qu'elle vise une des plus monstrueuses erreurs qui se soient jamais produites— à peu près donc comme tel vulgaire insecte tire de son sein la matière soyeuse qui lui donne son nom (1), en sorte que tout ce qui t'ixiste ne serait que l'évolution de la substance divine ellemême? Non, certes; le Panthéisme qui identifie l'incréé et le
(l)Gonii)araison empruntée au P. PEimoNE: C.onsistit Panlheisnuis in oo quoil ■jjiitctiir malcriam ex ipsu Del substantia i>ernianasso, non sccus ac ex aranea teloc, aut ex bainbvce lilaineata produci soient (t. 1. p. t^>OS).
l'I.AT. — I.K SYMB. — t.
créé, rinfini et le fini; poui' qui tout est Dieu, mémo l'iiomme. même l'animal, même le végétal, même le minéral (i), puisqu'ù l'entendre, il n'y aurait qu'une substance unique, laquelle ne serait que la substance divine elle-même se déroulant et se diversifiant à l'infini : le Panthéisme, dis-je, est une doctrine non moins extravagante qu'impie (2), et le concile du Vatican, en le frappant d'anathèmes répétés, a rendu un service signalé non seulement à la foi, mais à la raison elle-même (8i.
Dieu a-t-il créé au sens des Dualistes. . . c'est-à-dire en se servant d'une matière existant, comme lui, de toute éternité, et qu'il aurait fait servir à ses desseins? Plusieurs philosophesanciens l'ont prétendu ; cette erreur était très connue du tempsde saint Augustin; elle est encore en vogue aujourd'hui.
Mais non, il n'en est pas ainsi; ce serait faire de Dieu un ouvrier vulgaire. Que l'homme opère sur des éléments qu'où lui fournit; qu'il faille à un architecte des matériaux pour bâtir, à un peintre des couleurs et une toile pour faire un tableau, à un statuaire un bloc de marbre ou de pierre, ou un tronc d'arbre, pour tailler une figure. . . à la bonne heure. Mais Dieu n'en est point réduit à cette dure nécessité ; Dieu iiest pas un simple faiseur de foDues dans une matière p)réexislante (4).
Que per-sonne, dit Lactance, ne se casse la tête pour deviner de quels matériaux Dieu a construit ce grand et magnifique ouvrage de l'Univers (5). La sainte Écriture le dit, la Théologie l'a pris à cette source, le Catéchisme le répète, c'est l'enseignement chrétien à tous les degrés : Dieu a tout tiré du néant,
(1) Les conséquences monstrueuses du Panthéisme ne pouvaient point échapper au génie de S. Augustin : Si toute substance se tire de la substance même de Dieu, l'universalité des êtres n'est point inférieure au Fils de Dieu, à son Verbe éternel : Fecisti cnim cœlum et terram, non de te , nam csset œqua]«
Unigenito tuo, ac per hoc ettibi. Conf. lib. 12.
(2) Nous nous servons pour qualifier le Panthéisme des expressions même» de PiEi.x: Quo (Panthoisnio) ccrte nihil dcmentius, nihil magis impium, iiihil contra iitsam rationcm magis repugnans liiigi et excogitari un(iuam polcsl. 9 juin 18G2.
(3) Cationes 3, -4, 5.
{4) Bossi'ËT, 3""-> Sem. ^'"^ Elé.v.
(5) Nemo quœrat ex quihus matcriis, isla tam magna, tam magnifica opéra Dous fccerit, omnia cnim fccit ex nihilo.
Vf. — CHKATiaiR 51
rien n'était, tout a été fait ; et j'entendsla mère des Macchabées dire au plus jeune de ses fils : Regarde le ciel et la terre, mon fils, et tout ce qu'ils renferment, et souviens-toi que Dieu les a créés de rien : Pcio, uale, ut aspicias ad cœlum et terram, et ad omnia qusc in eis sunt, et infelliyas quia ex nihilo fecit illa Deus (1).
Mais le sujet n'est pas encore épuisé, il s'en faut. Plusieurs questions sont résolues, d'autres restent.
Dieu qui a tout' fait, la matière et la forme, c'est-à-dire l'ouvrage en son entier, comment l'a-t-il fait ? Avec ou sans effort V Librement, ou fatalement? Autrement dit: de son plein gré ou par contrainte? Vous avez la réponse sur les lèvres ; le moindre enfant de nos Catéchismes la donnerait aussi exacte que le Théologien le plus exercé.
Produire avec effort, moyennant un travail continu et patient, c'est le propre de l'homme. L'homme ne fait que peu à peu ce qu'il fait, il lui faut beaucoup de méditation et encore plus de temps ; il a besoin de tracer des plans, de former des dessins, de combiner des éléments, d'arranger des pièces, de mesurer les distances, de calculer les poids, de balancer les forces ; et encore, même après toutes ces précautions prises, ne fait-il souvent rien qui vaille, surtout rien qui dure. . . Mais pour Dieu, c'est autre chose. Prenez votre Bible. — Il serait désirable que chaque famille chrétienne eût la sienne. — Lisez la première page du Livre sacré. On ne peut exprimer, )n même rien concevoir de plus saisissant sur la toute-puissance de Dieu : Dieu a dit: que la lumière soit, et elle fut; qu'il y ait un firmament, et il y en eut un ; que les eaux s'assemblent, et elles s'assemblèrent ; qu'il s'allume deux grands luminaires' pour présider, l'un au jour, l'autre à la nuit, et ils s'allumèrent ; qu'il sorte des plantes, des arbres, des animaux, et il en sortit; et ainsi du reste : Ipse dixit et facta sunt, ipse mandavil et creata sunt (2). Et nous sommes encore au dessous de la réalité. Si Dieu nous est représenté comme ayaiit parlé, c'est uniquement pour s'accommoder à notre intelligence qui ne. saisit
(1) H Macch. c. VII, V. 28.
(2) Gen. c. I. — l's.VL. 3-2. — Bossui'T, ;J"'- S^'in. i'"" Elév .
bien les clioses qu'autant qu'elles revêtent une forme sensible. A vrai dire, Dieu ne parle pas, Dieu n'a pas besoin de parler, il lui suffit de vouloir ; pour lui vouloir et faire, c'est un seul et même acte, une seule et même opération : Dieu a voulu et tout a été l'ait, au ciel, sur la terre, dans la mer, et au fond des abîmes : Omnia qusecunique voluit, Dominus fecit, in cœlo, in terra,in mare, et in omnibus ahyssis (1).
Mais Dieu qui a tout fait, de rien, par sa seule parole, et plus exactement par un simple acte de volonté, l'a-t-il fait librement ou forcément, de son plein gré ou par contrainte ? 0 la plus naïve, ô la plus ingénue des questions ! De qui lui serait-elle venue, cette contrainte ? De lui-même, ou de quelqu'autre? De lui-même, des exigences de sa nature. . . Mais Dieu se suffit pleinement, il n'a besoin de personne, ni de quoi que ce soit ; infiniment parfait, rien ne peut se détacher de son être ; parfaitement heureux, rien ne peut s'ajouter à son bonheur : Vous êtes mon Dieu, lui crie le Psalmiste, et vous n'avez nul besoin de mes biens (2). De quelqu'autre. . . mais qui, cet autre, puisque tout a été fait par lui, et que rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui?
Non, Dieu est libre de toute contrainte, nulle force ne peut l'atteindre, il fait ce qu'il veut, comme il veut et quand il veut. A la vérité, le monde a de toute éternité existé dans sa pen- .sée (3), comme la maison avant qu'elle ne soit faite existe dans
(I) PsAL. 13i — Le lecteur l'ous saura peut-èlre quelque gré de lui rappeler une particularité assez curieuse du temps présent : Edison et sa profession de foi religieuse. A la suite du banquet qui lui a été offert sur la première plateforme de la Tour, Edison a écrit les lignes suivantes sur le Livre d'or de M. Eiffel :
Du sommet de la Tour Eiffel. Ce 10 septembre 1889. A M. Eiffel le courageux constructeur du spécimen si gigantesque et si original de l'art de l'ingénieur moderne, un homme qui a le plus grand respect et la plus grande admiration pour tous les ingénieurs, y compris le plus (jrand d'entr'eux, le bon Dieu. Thomas Edison.
Extrait de l'Univers du 13 septembre 1889.
(2) PSAL. XV.
(3) BoÈCE a dit de Dieu: mundum mente gcrcns pulchrum, puleherrimus ipse. De consot. lib. 3. C'est dans le même sens que Fénelon a dit de Dieu: qu'il est éternellement créant tout ce qu'il lui plaît de créer. Exist. de Dieu. S^me partie.