‹ Une deuxième année de prédicationChapitre 18 sur 172 · VI. — CHÉATEUli · texte numérisé non relu

VI. — CHÉATEUli

la pensée de rarcliitecte, à l'état d'image, comme chose réalisable, si j'osais dire, créable; mais en fait il ne l'a ci'éé que quand il lui a plu, et de la manière qu'il lui a plu: d'ordre, il n'en reçoit de personne, ni n'en peut recevoir; d'obligation, il n'en connaît point ni n'en peut connaître; autant il peut tout, autant il ne doit rien... Que vous êtes grand dans vos œuvres, ô mon Dieu, mais combien vous êtes plus grand en vou.s-méme ! . . . Vous êtes l'être nécessaire, vous ne pouvez pas ne pas être; vos œuvres sont contingentes, il n'était pas nécessaire qu'elles fussent; et vous ne seriez pas moins grand, si elles n'(:taient pas ; et vous ne perdrez rien de votre grandeur le jour où elles ne seront plus!

Mais alors, s'il en est ainsi, pourquoi Dieu a-t-il donc créé? Puisqu'il était libre de le faire, ou de ne le pas faire, pourquoi l'a-t-il donc fait? Supposer en Dieu, l'Être parfait, ne fût-ce que pour un instant, ou le caprice, ou même simplement l'absence de raison déterminante, ne serait-ce pas une témérité voisine du blasphème? Toutes les autres questions ont été résolues, celle-ci reste encore pendante ; elle ne le sera pas longtemps :Dieu a créé, dit saint Augustin, parce qu'il a voulu qu'il y eût des êtres à qui il pût faire du bien... Admirable réponse! Comme elle satisfait tout à la fois l'esprit et le cœur! Comme elle agrandit encoi'e l'idée que déjà nous nous étions formée de Dieu ! Elle n'ajoute rien de nouveau à ses perfections puisqu'elles sont infinies, mais elle rend plus complète la connaissance que nous en avions. Oui, sans aucun doute, la création est une œuvre de puissance, nous l'avons dit assez pour nous croire dispensé d'y revenir. Oui, et non moins sûrement, la création est une œuvre de sagesse: un ouvrage si bien conçu, si bien lié dans toutes ses parties, toute cette architecture de l'Univers, qu'un jour peut-être, au cours de ces instructions, nous aurons occasion d'étudier dans quelques-uns de ses détails, en témoignent hautement. Mais surtout, antérieurement à tout, la création est une œuvre de bonté. Dieu a créé non par besoin, mais par bonté. Il a cherché, non son utilité, mais notre bonheur. L'acte créateur a été un acte de magnificence, et de munificence. Quoique sous des formes variées, c'est toujours le mot de saint Au-

L-ustin: Dieu a créé, parce qu'il a voulu qu'il y eût des êtres auxquels il pût faire du bien (1)...

0 Dieu créateur ! 0 Dieu tout puissant et très bon!... Et nous ne sommes encore qu'au commencement de vos voies : in initio viariim . . . Que sera-ce, quand nous explorerons non plus seulement le monde de la nature, mais le monde encore plus riche de la grâce!... Que sera-ce surtout, quand nous serons entrés dans le monde de la gloire, et que les ombres de la foi auront cédé aux vives clartés de l'intuition! C'est alors que tout nous sera révèle; c'est-à-dire, comme le mot l'exprime, que tous les voiles étant repliés, nous connaîtrons vos œuvres selon tout ce qu'elles sont, et vous, Seigneur, sinon selon tout ce (pie vous êtes, du moins selon toute la mesure de connaissance (ju'une créature béatifiée peut atteindre.

Qu'il vienne, ce jour, qu'il vienne...

(I) Conf. , lib. 13, c. -i. — La parole de S. Augustin n'est point un témoignage isolé. Voici comment s'exprime S. Thomas: « Diviiia bonitas est finis rerum omnium . . . Dcus ipse soins est maxime liberalis, quia non agit propter suam ulilitatem, sert solum propter suam bonitatem. 1. 1. q. xuv, art. i"'". Cfr Catécli. Rom. cité plus haut, et le Conc. du Vatic: Constil. Dei Filius. c.l.

SEPTIÈME PRONE Le monde invisible. Les Anges.

Credo in Demn . . . creatoreni cœli cl terrœ. Je crois en Dieu . . . créaleui' du ciel et de la terre.

Cœli et terrœ nomine, quidquiil cœluni et terra complectitiir, iiitcUigendiim est . . . PriEterea spiritualem naturam, innumeraliilcs Aiigclos qui Dco niinislrarent nt([iic adsistcre lit, ipse (Deiis) ex nihilo creavit, quos deinde admirabiii gratiœ sua? et potestatis imuiereauxit atquc oniavit.

Catecli. Pioin. cap. 2.

Nous l'avons vu dans la précédente Instruction : Dieu a créé . . . non au sens des Panthéistes, ou des Dualistes, mais au sens des saintes Écritures, c'est-à-dire : de rien, ex nihilo, et comme agent unique, non avec eiïort, mais de sa seule parole; non par contrainte, mais de son plein gré ; non qu'il en eût l)esoin, mais par pure bonté : Nous croyons ces choses, et nous les professons. Credo iii Deum . . . crcatorcm. Mais qu'at-il créé? Quelles œuvres sont sorties de ses mains? Le Symbole des Aiiôtres répond : le ciel et la terre, credo in Dcinn . . . rrcatovcm cœli et levriv c'est-à-dirc, comme l'explique le S\'mliole de Nicée : les ciioses visibles et celles que nous ne voyons pas, credo in nmini Deum, factorcni cœli et terrœ, visibiliiDn et invisibiliiDu ... el avec plus de développenicMits, le (juatrième concile général de Latran : l'une et l'autre substance, la substance qui est esprit, et celle qui est corps, autrement dit, la siibstanc^e angélicpie et la substance matérielle, et en dernier

lieu la substance humaine qui tient des deux autres (1) . . . Dans l'exposition que nous nous proposons de faire de la Création, nous suivrons cet ordre; et puisque ce sont les Anges qui ouvrent la série des œuvres divines, c'est du monde angélique que nous parierons d'abord. Dieu nous aide de sa grâce ! . .

C'est donc une vérité de foi, et de foi définie : qu'indépendamment du monde visible que nous occupons, il en est un autre, un monde distinct, supérieur, inaccessible à nos regards et à aucun de nos sens, très réel pourtant, le monde angélique. La sainte Écriture le dit à toutes les pages ; l'Église s'est prononcée en cette matière avec l'autorité souveraine qui lui appartient ; loin d'y contredire, la raison elle-même incline fortement de ce côté : parce que, comme il n'y a rien de heurté dans la nature, mais gradation parfaitement ordonnée (2), du moment qu'il existe des êtres simplement matériels, des êtres mixtes, c'est-à-dire matériels et spirituels tout ensemble, il parait rationnel qu'il s'en trouve d'autres, au sommet, qui soient uniquement spirituels. Et par conséquent nier l'existence des Anges, ou les transformer, comme plusieurs l'ont tenté, en êtres allégoriques, nés de l'imagination des peuples, ce serait non seulement abjurer la foi, mais encore dédaigner la raison, tout au moins lui faire peu d'honneur.

Mais que sont-ils, ces habitants du monde invisible? Quelle est leur origine? La date de leur formation ? Leur nature et l'excellence de leur être? Allons progressivement:

Dieu les a faits, comme tous les autres êtres, ex nihilo, de rien; ils n'étaient pas, ils ont été faits; et s'ils ne doivent plus jamais cesser d'être, ils tiennent l'immortalité, non d'eux-mêmes, mais de la volonté libre, désormais immuable, du Créateur.

(1) Nous citons en entier ce texte sur lequel nous nous sommes déjà appuyé, que nous aurons occasion d'invoquer encore, et qui fait loi en cette matière : «lînum universoruni priucipium, creator omnium invisiliilium et visii)ilium, spiritualium et corporalium, qui sua omnipotente virtuto simul, abinitio lemporis, utramque de nihilo condidit creaturam, spiritualem et corpoream, ang(!licam videlicet et mundnnam, ac dcindc humanam quasi commuuem ex spiritu et corpore constitutam.

(2) Natura non facil saUus. Linné.

Vir. — CRKATKUR D\: CIF.L KV DE F.A TERRE 57

Dieu les a faits les premi(,'rs, anléi-ioiirement à tout le reste; ils sont nos aines, ils datent du matin de la création. Le jour où Dieu a fait le ciel, il a fait les habitants du ciel, c'est-àdire, au commencement, inprincipio. C'est le sentiment de beaucoup le plus probable; il serait peut-être téméraire d'aller à rencontre.

Dieu les a faits purs esprits, c'est-à-dire, tout esprits, rien qu'esprits. Entr'eux et nous, sous ce rapport, la différence est considérable. Autant l'âme humaine est faite pour être associée à un corps , autrement elle resterait privée du jeu régulier de ses facultés (1), autant les Anges sont faits pour n'en point avoir; l'incorporéité est leur nature (2). Les corps avec lesquels ils sont dits, au cours des saintes Écritures, s'être montrés aux hommes, étaient apparents, non réels. Les esprits n'ont ni chair ni os, Spiritus carnem et ossa non habcnt ; et j'entends l'Ange conducteur de Tobie dire à ses hôtes: Il vous a paru que je mangeais, que je buvais avec vous ; non, pour moi je me rassasie d'une nourriture invisible, et l'œil du corps ne saurait apercevoir mon céleste breuvage : Videbar quidem vobisciim mandiicare et bibere ; sed ego cibo invisibili et potii qui ab hominibKs vidcri non polest, utor (3).

Dieu les a faits tout remplis de ses largesses, tout comblés des dons de sa munificence, c'est bien le mot de saint Augustin : Simul in eis condens natiiram, et largiens gratium (4). Et pour entrer dans quelques détails — Les Anges tiennent de Dieu, d'avoir été créés dans lajustice et dans la vérité (5), c'est-à-dire avec une intelligence très pure, une volonté très droite, un attrait puissant vers le bien, pourvus de tous les moyens propres à atteindre la fin surnaturelle à laquelle ils étaient destinés —

(!) Nostiœ aiiiin.e, subslaiitia3 s|iiritiiales incompletœ vocantiir, ciim ad corpus informandum siiapte iiatura ordinata^ sint, (luibiis propten>a corpore solutis aliqiiid déesse videtur, non quidem ad substantiain, sed ad suum complcnientum. Perrone. t. 1, p. 627.

(2) QiKPris nomen hujus natura>? Spiritus est. Quœris ofriciuni ani^elus est. K.\ eo quod est, spiritus est ; ex eo quod agit, angélus est. .VuGUST. inpsal. 103.

(3) ToB. c. XII, V. 19.

(■i) De ciril. lih. 12, c. 9.

(5) JOANN. c. VIII, V. 44.

58 [.!•: SV.MIiOLE DKS APOTRKS

Les Anges tiennent de Dieu d'être demeurés bons dans l'épreuve, car je ne parle en ce moment que des saints Anges, et le temps de l'épreuve passé, désormais confirmés en grâce et faits impeccables, de le voir face à face (1), de le posséder, d'en jouir, de vivre avec lui en une communauté intime et personnelle qui se manifeste par une soumission parfaite, un abandon entier et joyeux de tout leur être, une reconnaissance sans bornes, une adoration non interrompue qui éclate en de perpétuelles louanges, en une glorification toujours actuelle, en un saint et heureux enthousiasme.

Mais Dieu est l'auteur de la nature non moins que de la grâce. Les Anges tiennent de Dieu les qualités naturelles qui distinguent les purs esprits et les élèvent si fort au dessus de nous. — L'agilité des Anges est à peine imaginable ; les distances n'existent pas pour eux, ils se transportent d'un bout à l'autre de la création, avec la même facilité et la même rapidité que notre pensée va d'ici à Paris, de Paris à Rome, et en cent autres lieux (2). — La science des Anges est incomparable; ils savent beaucoup plus que nous, ils savent beaucoup mieux que nous, ils savent avec infiniment moins d'efforts que nous; là où il nous faut de longues recherches, des veilles prolongées, des arguments à mailles serrées pour saisir la vérité ou la retenir, un instant et un regard leur suffisent (3). — La puissance des Anges est prodigieuse; laissons la thèse abstraite, c'est-à-dire les raisonnements au moyen desquels on démontre: qu'en vertu des lois de leur nature respective, les substances moins parfaites sont soumises à l'action des substances supérieures, pour ne prendre que les faits plus facilement saisissables. — C'est un Ange qui transporte instantanément le prophète Habacuc de la Judée à Babylone (4), et le diacre Philippe de la Samarie dans la ville d'Azot (5). — C'est un Ange qui fait pleuvoir

(1) Matth. c. xviii, V. lu.

{"1) Aiigolus iii iiiio instanti potest esse in iino loco, et alio iiT^tanti in alio loco, niiUu toiiipore iiitei'incilio existeiite. ïnuM. 1 [>. ([.lui, art. li, ail o,q. LXii, arl. (>.

(l!) Ani^elus non intclligit veritalcm liitelligiMliLun discursive, scd simplici inluitii. Isdoin 2, 2, q. CLXXX, art. G, ad 2.

(il Dan. c. XIV, v, 3fi.

(5J ACT. c. VIII, V. 3'J, .iO.

Page 1