CRÉATEUR DU CIEL ET DE LA TERRE
liissantes, il les tenait assujetties au joug de la raison, laquelle à son tour restait soumise à Dieu. Autant il voyait le bien clairement, autant sa volonté s'y portait avec aisance, sinon d'el- Je-mème, du moins à l'aide de la grâce, qui fut nécessaire toujours et dans tous les états. A défaut du langage des Anges, le seul propre à exprimer ces choses, disons avec saint Augustin : qu'il plaisait à Dieu, et que Dieu lui plaisait (1) ; qu'il entretenait avec lui une sorte de commerce habituel ; qu'il le voyait sous une forme sensible accommodée à son état d'innocence, plus distinctement mille fois que nous ne le voyons nous-mêmes dans le miroir pourtant bien transparent de ses 4]euvres : jusqu'au jour où il aurait été donné, à lui d'abord et à sa sainte compagne, puis aux enfants nés de leur union, finalement à tous leurs descendants, si, à l'exemple de leurs Auteurs, ils fussent restés fidèles, d'être transportés de la terre dans les cieux, pour y jouir de ce même Dieu, le voir face à face, le contempler dans son essence, et demeurer avec lui, et «^omnie lui, éternellement bienheureux (2).
Mais, liélas ! car il y a un mais suivi d'une douloureuse exclamation. . . Les choses pouvaient lorendre un autre cours. Adam était libre, et il le savait; il était peccable, et il le savait. Il n'ignorait pas non plus que, de tous les bienfaits de l'ordre surnaturel dont il avait la tranquille jouissance, aucun ne lui <Hait dû en stricte justice, qu'ils étaient gratuits de leur nature, qu'il les tenait uniquement de la libéralité de Dieu, qu'ils "t'taient.donc révocal)les, non du fait de Dieu qui donne sans l'sprit de retour, mais de son fait personnel ; autrement dit ; ([ue du jour où il pécherait, ils lui seraient enlevés, non seulement à lui, mais à toute sa postérité. . . Et c'est ce qui arriva !
Ail ! si quelque jour vous en avez le loisir, lisez, relisez les <'liapitres 2 et 3 de la Genèse. Je veux bien reconnaître que, pour une partie du moins, ils sont tristement intéressants, mais tout y est in.struetif, tout y est vrai, même au sens littéral le
(1) Placebat Dco, l'L placebat ci Deus. In Gen. ad lit t.
(2) Lire sur ces matières : S. Thom. 1 p. q. xcxiv et seq. — Perrone, t. 1. p. 722 et seq. —Cornélius a LAp. in Gen. c. 2. — SurtoutS. Aigusti.x, de Civil. lib. XIV, c. 10, lit, 26.
l'L.\T. — LE SYMB. DES AP.— 7.
98 LE SYMBOLE DES Al'OTRES
plus rigoureux, sans qu'il soit besoin de recourir à dos intei*l)rétaLions allégoriques plus ingénieuses que fondées.
Il est vrai que parmi tous ces arlDres qui faisaient de ce paradis un lieu enchanté, il y en avait deux particulièrement remarquables : le premier l'arbre de vie, dont les fruits savoureux avaient la propriété, comme surnaturelle, de réparer les forces de l'homme et de prolonger ses jours , le second, portant un nom trop tôt justifié par l'événement : l'arbre de la science du bien et du mal.
Il est vrai. que Dieu, Seigneur suzerain, usant de son droit de souveraineté, avait limité le domaine utile par lui octroyé à nos premiers parents, et cela dans les termes mêmes que le texte sacré nous fait lire : Mangez de tous les fruits des arl)res du Paradis ; mais pour le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, n'y touchez pas ; car le jour où vous en mangerez, vous mourrez.
Il est vrai, même au sens littéral, que le serpent, fous l'impulsion du démon qui était entré dans le corps de cet animal et mettait ses organes en mouvement, exprima la tentation par des sons articulés : Pourquoi Dieu vous a-t-il fait cette défense?. . . non, vous ne mourrez point. . . Dieu sait bien que du moment ou vous aurez mangé de ce fruit, vous serez comme des Dieux, sachant le bien et le mal. — Pour répondre àl'olyection que vous vous faites intérieurement : qu'à l'aspect d'un serpent Eve aurait dû fuir aussitôt. . . n'oubliez pas qu'Adam et Eve étaient encore dans l'état de nature intègre; que tous les animaux reconnaissaient leur souverain domaine ; que le serpent lui-même n'avait rien de l'horreur qu'il inspire aujourd'hui. Ajouterai-je avec les meilleurs Auteurs, que les mots articulés par cet animal n'avaient rien non plus qui pût surprendre nos premiers parents. Dans l'état heureux qui précéda leur chute, ils jouissaient, en même temps que de la familiarité de Dieu, de celle des Anges, qui prenaient une forme sensible pour converser avec eux. Seulement, dans la cin^onstance, Eve ne s'aperçut pas qu'elle avait affaire à un mauvais Ange. . . et ce, fut sa perte.
Enfin il est certain qu'en cédant, Eve, aux suggestions du tentateur. Adam, à un excès de complaisance pour sa compagne
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ils coniiiiircnt un péclié énorme. On ne veut voir ici (ju'un péché vulgaire, comme le serait (;elui d'un enfant mangeant à la dérobée une sucrerie qu'on lui aurait interdite. C'est une très grosse erreur. C'est ne voir les choses que par leur plus petit côté. Qu'il y ait eu de la part des prévaricateurs une curiosité hors de saison, ce n'est pas douteux, un acte de gourmandise, rien n'est plus vrai. Mais ce qu'il y eut surtout, et qui domine tout le reste, ce fut une convoitise insensée. Relisez le texte : En ajoutant foi aux paroles du tentateur, en faisant ce qu'il sut si bien leur persuader, que voulaient nos premiers parents? se faire les égaux de Dieu, secouer son joug, avoir comme lui rOnmiscience, et par suite se diriger eux-mêmes, par euxmêmes, sans avoir besoin de personne. C'était un orgueil monstrueux ; ce qui fait dire à saint Augustin : que le démon fit tomber nos premiers parents du même faîte, et de la même manière, qu'il était tombé lui-même : Unde cecidit diabobui^, Inde dejccit.
Mais, dites-vous ... ou bien si vous ne le dites pas, vous l'avez entendu dire, et votre foi en a été ébranlée : Quelle proportion y a-t-il donc entre la cause et l'effet? Un arbre, un fruit, l'usage fait de ce fruit en transgression d'une défense, tout cela, ou plutôt rien que cela produisant une ruine sans égale, puisqu'elle dure et durera toujours î Encore une fois quelle proportion y a-t-il? Dieu ne perd-il pas ici quelque chose de sa grandeur ? Et quand l'incrédulité se fait railleuse, n'est-ce pas lui fourni)' une matière facile à exploiter? . . . L'objection n'est que spécieuse, la réponse sera facile. Qui ne sait qu'il faut juger des choses, non pas uniquement par ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais encore par ce qu'elles représentent, ['n des grands Orateurs sacrés de ce siècle (i) a expliqué cela d'une façon très saisi.ssante. Je ne citerai pas ses paroles, mais je développerai à ma manière sa pensée. Qu'est-ce qu'une tige de bois longue de 7 ou 8 pieds? Rien, ou presque rien. Qu'estce qu'un morceau d'étofTe mesurant lui ou deux mètres de superficie? Rien encore, ou peu de chose. Cette tige de bois vous pouvez la briser; cette étofTe vous pouvez la déchirer, sans
(!) L.\C0RDA1UE.
grand crime. Maïs attention : Si cette étoffe est aux trois couleurs, et qu'elle soit fixée au bout de cette tige et que le tout soit arboré au faîte d'un monument public ou porté en tète d'un régiment . . . briserez-vous encore cette tige, déchirerez-vous encore cette étoffe : Non, certes; c'est le drapeau de la France .. . respect au drapeau de la France ... Ou bien, si vous le faites, vous êtes un misérable, un criminel coui^able de lèse-nation . . . Avez-vous compris? Il en ets de même ici. L'arbre du paradis terrestre, considéré en lui-même, n'était rien qu'un arbre, c'està-dire peu de chose ; le fruit qui pendait à cet arbre, considéré en lui-même, n'était rien qu'un fruit, lui au.ssi, peu de chose. Mais attention ! en même temps que, arbre et fruit véritables, et comme tels, sans valeur, ils étaient symboliques, et en cette qualité ils signifiaient beaucoup. Dieu le voulant ainsi, et ayant le droit de le vouloir, ils signifiaient son domaine absolu, son droit de souveraineté . . . ettoucher à cet arbre, et user de ce fruit contre la défense qui en avait été faite, c'était rejeter ce domaine, méconnaître ce droit: comme toucher au drapeau d'une nation, c'est toucher au plus sensible de l'honneur de cette nation, et au plus vif de ses droits.
En terminant cette Instruction : si j'ai bien fait comprendre les deux états successifs du premier homme : son état de nature intègre, et son état de nature déchue, je bénis Dieu ; et dans une des prochaines Insh'uctions, j'établirai sur cette base désormais solide, la doctrine catholique, si peu comprise, très importante pourtant du péché originel. Dieu nous en fasse la ■j;vâce ...
DOUZIÈME PIIONE Le péché originel.
Et m Jesum Cliristum, filium ejus vnkmn Dominum
nostrum.
Et en Jésus Christ, son fils unique, notre Seigneur.
l'ropterea peccatum et pcccati pœnain in uiio Adam non constitisse commemorabunt parochi, sed ex eo tanquam ex semine et causa, ad omnem posteritatcm jure permanasse.
Catecli. Rom. cap. 3.
C'est le second article du Symbole : Comme nous croyons en Dieu le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre..... semblablement, nous croyons en Jésus Christ son Fils unique, Notre Seigneur: Et in Jesum Cliristum, fiUiun ejus unicutn, Dominum nostrum. Mais avant de dire ce qu'est Jésus Christ, les temps qui ont précédé sa venue, et sa venue elle-même en ce monde, c'est le devoir du pasteur, et le Catéchisme Romain h' lui rappelle : d'instruire les fidèles qui lui sont confiés, sur lu chute du premier homme, et sur les suites funestes de cettichute. C'est ce que nous allons voir dans l'Instruction d'aujourd'hui. Dieu nous aide de sa grâce...
Donc, que le père du genre humain ait prévariqué ; et que son péché, quelles que soient les apparences contraires, ait été très grave, incff'ablement qrand, selon le mot de saint Augustin, à raison du sujet qui le commettait, des fins pour lesquelles il le commettait, des responsabilités qu'il assumait sur lui en le
loi
102 LE SYMlîOLE l)i:S AI'OTRES
commettant (1) : nous l'avons vu dans la précédente Instruction, c'est un point de doctrine désormais acquis, et je ne le J'appelle que pour mémoire.
Que ce péché très grave, pour les raisons que je viens d'énoncer, ait nui à Adam personnellement, et lui ait attiré toutes sortes de maux, conformément à la menace qu'il avait entendue de la bouche même de Dieu : cela non plus, certes, n'est pas douteux : Si quelqu'un refuse de croire qifb le premier homme, Adam, en transgressant le commandement de Dieu dans le Paradis terrestre, perdit aussitôt la sainteté et la justice dans lesquelles il avait été créé, et qu'il encourut par cette prévarication la colère et l'indignation de Dieu, et par là même la mort dont Dieu l'avait menacé auparavant, et avec la mort la captivité sous la puissance de celui qui eut dès ce moment l'empire de la mort, c'est-à-dire du démon, et enfin que, par son péché, toute la personne d'Adam, selon le corps et selon l'àme, a été détériorée : qu'il soit anathème. . . Ainsi s'exprime le saint Concile de Trente dans sa mémorable cinquième session (2).
Mais si le péché d'Adam a été fatal à son auteur, s'est-il du moins arrêté à sa personne'? Ou bien, franchissant ces limites, a-t-il passé à tous ses descendants, semblable à un subtil i^oison qu'on verserait à la racine d'un arbre, et qui, montant du tronc dans les branches, les envahirait toutes? Voilà la question, il n'en est point de plus grave; nous touchons ici aux fondements mêmes du Christianisme. C'est une remarque de saint Augustin : que quiconque tenterait de nous ôter la croyance du péché originel, voudrait du même coup nous enlever tout ce qui nous fait croire en Jésus Christ comme Sauveur (3). C'est une autre remarque du même grand Docteur: que toute la Religion Chrétienne consiste à bien connaître deux hommes, Adam et Jésus Christ, Adam principe de mort, Jésus Christ principe de vie, Adam qui nous a perdus par son péché, Jésus Christ qui nous a sauvés par sa grâce et la vertu de son sang: In causa duorum
(1) Non ex solo olijeclo culpa' gravitas aut Icvilas (limcticnda est, sed prœter- <'Ai ex ojusdem peccati subjecto, intentione, fine, ac caHeris adjuiiclis quai il- Hud comitaiitur. Perrone, t. 1, j). 751.
(t) Caii. !..
(3) Voir IJossuET, Défense de la Tradition et des Pères, t. 28, p. i.
x(r. — i:t i:n .iksls ciiiust lOIJ
homimon, ijuarum pci' nnum vcnumdali stnmis peccalo, et per alf.i'riDii )-c<lii))lin><r a peccalis, propvic fuies rliristicDia consistit (li.
La question est (ioiic capitale. 11 faut y répondre: et nous y répoiulons en effet par l'affirniation la plus décidée, la plus sûre, d'elle-même: Oui, le péché d'Adam n'a pas fait qu'atteindre la personne de son auteur, il s'est épandu sur toute sa race. C'est la sainte Écriture (jui le dit, ou formellement, ou équivalemment en cent endroits divers. C'est la Tradition ([ui le répète par ses organes les plus autorisés (2). Et quand l'Églisi' s'inspirant de l'une et résumant l'autre, s'est prononcée sur ce point de doctrine, vrai sommaire de sa foi, elle l'a fait en termes si clairs, si nets, si précis, que la cause est entendue désormais, et le jugement sans appel : Si quelqu'un prétend <iue le péché d'Adam n'a été préjudiciable qu'à lui seul, et non à sa postérité, et que la justice et la sainteté qu'il avait reçues de Dieu n'ont été perdues que pour lui seul, et non pour" tous ceux de sa race ; ou qu'étant souillé par le péché de désobéissance il n'a transmis à tout le genre humain que la mort et les peines corporelles, et non le péché lui-même qui est la mort de l'àme : qu'il soit anathéme ... Si quelqu'un prétend que ce péché d'Adam, qui est un dans sa .source, et qui, transmis à tous, non par imitation, mais par la génération, est intimement propre à chacun, peut être enlevé <Hi par les forces de la nature humaine, ou par tout autre moyen que les mérites seuls de Notre Seigneur Jésus Christ, médiateur unicpie qui nous a réconciliés à Dieu dans son sang, en devenant notre justice, notre sanctification et notre rédemption : qu'il soit anathéme (3).
Ma's ce n'est pas tout encore. Nous avons wn pas de plus à faire, non pour comprendre le mystère, car ici mystère il y a, mais pour l'étudier de plus près. Ce péché d'Adam, qui de la l)ei'sonne de son auteur s'étend à toute sa race, par quelle voie
(1) De l'i'cr.oriii. lih. '1, c. ti.
(-) Piiur les preuves d'Écriture saiule et de Tradition, voir I'errone, t. 1, j). "5ô et suiv. 7tW et suiv.
(3) Sexs. <y. can. 2 et 3 — Melius ai^uosci nou potest Ecelesia' catholica^ doc- Irina circa pcocal\un originale quam ex Cauouiljus Concilii Trideutini. Per- UO.NE, t. 1, p. 75.'!.
nous est-il transmis ? Comment devient-il nôtre, et nous appartient-il en propre, car c'est le mot de la définition : Unicniqw proprhtm ? Par voie de perpétration personnelle ? Nullement ; nous n'étions pas nés, il a été commis bien des siècles avant que nous le fussions. Par voie d'imputation ? Pas davantage ; un crime imputé, sans avoir été commis, uniquement parce qu'il aurait pu être commis, n'est pas un crime mais une fiction ; un criminel présumé tel sans preuves à l'appui, n'est qu'un simulacre de criminel. Par voie d'hérédité ? Oui, cette fois nous y sommes ; et si Dieu me fait la grâce de bien l'expliquer, vous allez comprendre que le péché originel nous vient héréditairement, sinon par la génération charnelle, du moins à l'occasion de la génération charnelle.
Commençons par établir quelques notions préliminaires que je juge indispensables.
La première : que, comme nous l'avons dit dans une précédente Instruction, tous les hommes viennent d'un seul homme ; je ne dis pas, remarquez-le, d'un seul couple, mais d'un seul homme, car la femme elle-même avait été tirée de l'homme. Aussi, le jour où il plut au Sénat athénien d'admettre saint Paul à parler devant lui, une des premières vérités que l'Apôtre fit entendre à ce difficile auditoire fut celle-ci : C'est d'un seul homme que Dieu a fait naître toute la race des hommes, pour l'envoyer habiter sur toute la face de la terre : Fecit Deus ex nno omne gemis hominum inhahitare super universam faciem terrss (1) ... Et la conséquence vous apparaît clairement : c'est qu'Adam fut la souche de toute la race, le point de départ vivant et réel de tout le genre, et dès lors, que la nature humaine dont il était le chef moral, surtout Dieu le voulant ainsi, devait être telle en ses descendants qu'elle était en lui-même.
La seconde : qu'au premier jour de sa formation, cette nature humaine en Adam avait été élevée au dessus d'elle-même. Autrement dit : Dieu avait départi au premier homme des qualités et prérogatives que n'exigeait point .sa nature d'homme. Ni l'immortalité dont il jouissait, même pour son corps, ni l'affranchissement des peines et souffrances de la vie, ni l'exemp-
(I) ACT. C. .Wll, V. ÎJIJ.