‹ Une deuxième année de prédicationChapitre 49 sur 172 · XVIII. — A SOUFFERT SOUS PONCK-PILATE · texte numérisé non relu

XVIII. — A SOUFFERT SOUS PONCK-PILATE

tum quamdam wfinitatcrn habct ex infinitate ilivime majcstatis (1) Disons-le donc encore une fois, nous ne le dirons jamais assez: C'est pourquoi Jésus Christ voulait la soulTrance, il l'appelait de toutes les forces de son âme ; et parce qu'il la voulait, il l'eut telle qu'il la voulait, sans consolation, sans adoucissement, sans dérivatif d'aucun genre, avec toutes ses pointes et rigueurs, la plus universelle possible, la plus vive possible, la plus intense possible, profonde comme l'océan, dure comme l'enfer, la mieux faite enfin, ajoute saint Thomas, pour atteindre le but qu'il visait: la gloire de Dieu et le salut des hommes: Et ùleo tantam quantitatem doloris assumpsit quœ esset proportionata magnitudini fructiis qui inde sequebatur (2).

O divin Sauveur ! O très aimable Jésus! qu'il est dur, et doux en même temps, de parler de vos souffrances, de les méditer, d'en mesurer l'étendue, d'en sonder les profondeurs ! dur. car, à moins d'avoir un cœur insensible comme le rocher, froid comme la glace, comment vous voir souffrir, et ne pas souffrir soi-même ! doux, car la foi nous l'apprend, et nous le tenons pour certain: c'est pour nous que vous souffrez, ce sont nos crimes que vous expiez, c'est notre rançon que vous payez, c'est le ciel que vous nous ouvrez par la vertu de votre sang... et pour obtenir tant et de si grands bienfaits, le meilleur mode à employer, saint Augustin le dit dans son beau langage, c'était votre Passion, ô Sauveur Jésus : 6'«non(te noslrse miserlse convenientior modiis alias non fait, qiiam per Christi passionem (3)...

(1) S. Thom. m p. q. I. art. 2.

(2) III p. q. XLVi, art. 6. lotus.

(3) Ap. Thom. III p. q. xlvi, art. 3.

DIX np:uvieme prone

Le crucifiement de Jésus Christ.

Crucifixus,

Il a été crucifié.

Salis esse parochiis admoneat, si fidèles credant illud genus iiioitis, a Salvatore electiini esse, quod quidein ad huinani i^eiieris redcmplioneni aptius atque accommodatiiis viderotur.

Calecli. Hom. cap. 5.

C'est la suite du quatrième article du Symbole : Il a été crucifié, crnci/ixifs ... Il suffit de l'énoncer, pour nous faire comprendre de quelle attention, vous et moi, nous avons besoin, moi pour bien dire, vous pour bien saisir les hauts enseignements exprimés par cet unique mot. Dieu nous en fasse la srâce ! . . .

Il est à peine nécessaire de le faire remarquer : je ne dois guère m'attarder à la partie historique de mon sujet. Elle vous est suffisamment connue. A maintes reprises vous avez parcouru le récit des Évangélistes ; le cri mille fois répété par la foule ameutée : Crucificz-le, critcificz-lc, a retenti douloureusement à vos oreillf^s . . . Enfin, l'orrèt de moit est prononcé ; à rempressnmcnt que l'on met à exécuter l'inique sentence, il est permis de supposer que la croix ne fut qu'ébaucliée. Informe et pesante, on la jette sur les épaules du divin patient. Paré, jose le dire, de l'instrument de son supplice, parce que cet objt't d'horreur ne tardera pas à devenir le trophée de sa vic-

toire, il sort de Jérusalem . . . Pour que la réalité répondît aux figures, ne fallait-il pas qu'il souffrit hors des murs : Horum corpora cremanliir extra castra ; propter quod et Jésus, ut sanctifie ar et per suuin sanguinempopitluni, extra portant passus est{\). Il entre bientôt dans la voie qui mène au Calvaire, et en gravit lentement la pente. Après plusieurs défaillances, il arrive au sommet (2). Était-ce à cette même place qu'autrefois Adam avait pié enseveli ? . . . Une ancienne tradition le dit ; le fait pourtant n'est pas démontré (3). Quoi qu'il en soit, le crucifiement se fait ; la montagne retentit des coups du marteau ; les clous s'ouvrent un difficile passage dans les chairs qu'ils déchirent, les os se déplacent, les nerfs se tordent, les veines se gonflent et se rompent, le sang coule à flots ... Je n'insisterai pas davantage ; les Évangélistes racontent et ne décrivent pas. D'ailleurs, le propre du prône est moins d'émouvoir que d'instruire. Tnstruisons-nous donc et posons cette question : Pourquoi Jésus Christ a-t-il été crucifié "? . . .

Avant toute réponse, une très importante réflexion est à faire, à savoir : que de la part de Jésus Christ l'œuvre de notre Rédemption était libre, non seulement en son principe, mais encore dans le choix des moyens à employer pour l'accomplir. Ce point de doctrine n'est pas assez remarqué. Notre Seigneur nous a rachetés parce qu'il l'a bien voulu ; et il nous a rachetés par tel mode de rédemption et non par tel autre, encore parce qu'il l'a bien voulu. Lisez les Écritures : Il a été immolé, dit le prophète Isaïe, parce qu'il lui a plu de l'être : Ohlatus est quia, ipse voluit (4) . . . Si de l'Ancien Testament nous passons dans le Nouveau: Je laisse ma vie et personne ne me l'enlève, dit Jésus Christ, mais je la quitte de moi-même ; j'ai le pouvoir de la quitter et le pouvoir de la reprendre (5) : Est-ce pure manière de dire ? Non, certes, les faits répondent aux paroles. Qu'un jour, on veuille le lapider, et une autre fois le précipiter

(1) Heb. c. XIII, V. il etl2.

(2) Matth. c. xxvii, V. 33.

(3) Voir FiLLioîj in h. 1. Bible de Lethiellenx.

(4) Isa. c. lui, v. 7.

(5) JOANN. c. X, V. 18.

MX. — A kt;': ciuciriK Kil

«l'iui lieu élevr, afin qu'il trouve la mort dans cotte chute, personne pourtant ne met la main sur lui, et il passe au milieu de ses ennemis, sain et sauf. Pourquoi? l'Évangéliste ledit : Parce que son lieure n'était pas encore venue: Nondum vencrai liora cjHs (1). Qu'un |ieu plus tard Hérode cherche à le faire mourir, evi employant la ruse: Allez dire à ce renard, dit Jésus, (jiie je chasse les démons, que j'opère des guérisons aujourd'hui et demain, et que le troisième jour je mourrai (2) . . . c'està-dire au temps que j'aurai moi-même fixé. Au jardin des Olives — ce détail vous est présent — il renverse d'un .seul mot la <-(ihorte venue pour se saisir de sa personne et ce n'est que paiaprrs qu'il se livre lui-même (M). Au Calvaire, on le crucifie, il n'est (pie trop vrai ; mais saint Paul nous apprend : que déjà il avait renoncé à sa volonté propre, pour faire celle de son l'ère: Factits obcdieiis usqiœ ad nio)'lem,morU'ni mitcm ('rucis(i)... .le le répète, parce que, dans le sujet qui nous oc(;upe, cette vé rit('' est capitale : Jésus Christ a souffert ce qu'il a voulu souffrir, de la manière dont il a voulu souffrir ; rien de ce qui l'allecta ne se fit sans le concours de sa volonté, sans sa permission expresse, sans le jdarel divni, si j'ose dire (5). Et la conséquence qui résulte de ces principes absolument certains, vous la voyez clairement, c'est celle-ci : Pourquoi Jésus Christ a-t-il voulu être crucifié ? Voilà la vraie question à l'ésoudre.

.Mais si elle est vraie et bien posée: pour ne rien dire de plus, grand Dieu ! qu'elle est étrange. . . Être Dieu et être crucifié ! Ce n'est [)as assez : Être Dieu, et vouloir être crucifié! Est-il un homme, même un enfant qui ne .sache, au moins par un facile effort d'imagination, rpie. de tous les supplices le plus atroce est celui de la croix ! Etre crucifié, c'est souffrir dans tous ses membres, dans tous ses os, dans toutes ses fibres! Mourir crucifié, c'est

il) Lrc. c. IV. V. ;!(i.

Cl) I.rc. c, xiii. V. :î-J.

(;!) .InwN. c. XVIII. • ■

(i) IMiii.ii'. 0. 11. V. (S.

(.")) lllc iiihil iiivitus aut coactiis focit, scd ipso scst- volciis oblulit, afiiiii^ iiiiinicis suis obviain imicodcns dixit : Ego suiii ... et sponte sua oa oninia supplicia pcrtulil. Catech. Unin. p. U'J. — CfrS. Tiiov. III p. ((. xi.ii, art 1. l'I.VT. — I.K SVMIt. DES .M'. —11.

\&2 IJ-: s^.MH(lLl•: dks ai'Othes

lijourir d'une longue mort, partie par partie, et voir, pour ainsi dire, couler sa vie goutte àgoutte, avant de la perdre tout-à-fait(1 ». Ce n'est pas assez que le supplice de la croix soit le plus cruel,, il est encore le plus ignominieux. A la douleur la plus cuisante, s'ajoute la lionte la plus amère. Chez les Juifs le crucifié était réputé maudit: MalcdictKs qui poulet in lifinoi'-I). Chez les Romains le supplice de la croix était réservé aux esclaves. Pour être cloué sur l'infâme gibet, il ne suflisait pas qu'on fût le plus criminel des hommes, si on n'était en même temps le plus vil et h; plus méprisable. Le trait suivant e.st connu : Un gouveineur de province ayant fait crucifier un homme Hbre, un citoyen romain, le prince de l'éloquence latine, Cicéron, représenta cette action comme la plus noire et la plus furieuse qui puisse entrer dans l'esprit d'un honnne ; il protesta que par ce seul attentat la liberté publi(|ue et la majesté de l'Empire étaient violées (S).

Tel était le supplice de la croix ; de plus amples développements n'ajouteraient rien à l'horreur qu'il inspire. Et le Fils de Dieu l'a subi ! Que dis-je. . . il l'a choisi ! il l'a voulu ! Faisons un pas de plus, l'Évangile lui-même nous y autorise, il fa souhaité: Bai^lii^nw liabeo baptizari, et. qaomodo coarctov Ksqucdinn pcrficii(li<r{A)l... Mais, pourquoi? c'est toujours la même question; file se présente de nouveau plus impatiente que jamais d'obtenir une réponse.

Nous allez être satisfaits. Que dis-je... vous l'êtes déjà. Cette réponse si légitimement désirée, vous l'avez dés à présent. Vous ne pouvez avoir oul)lié ce que nous avons dit ou explicitement ou implicitement dans les Instructions précédentes : Que le Fils de Dieu s'est fait homme pour sauver les hommes; qu'en cette vue il s'est mis en leur lieu et place ; que conséquemment, et pour que cette substitution de lui, innocent, à nous, coupal)les,

(I) Mourir eu croix, d'après Sénèque, c'est : Diu inori, Ualiere aiiiniain, iiiicr supplicia tabcscere, pcrire uienibratim, et per slillicidia aniitterc vitani. Ap. Fii.i.ioN. liible de Letltielteii.r.

{'2) Deiît. c. XXI, V. 2;!.

(3) Orat. contra Verrem.

(i) Luc. c. XH, V. 50. — Le sens que nous donnons à ce texte est de beaucoup le plus commun parmi les interprètes. Voir FiLLio.x, in h. 1.

MX. — A KTK C.lUCIIMl': !().'?

fût réelle, il avait pris à sa charge, poui- les expier, toutes nos iniquités, tout notre oi'gueil, tous nos dérèglements, toutes nos convoitises, toutes nos sensualités, toutes nos impuretés, toutes les abominations qui ont déjà souillé la terre, et toutes celles qui la déshonoreront jusqu'à la fin des temps. Chargé de ee fardeau honteux, que convenait-il qu'il voulût? Je vais plus loin : que devait-il vouloir choisir, sinon de toutes les injures la plus sensible, de tous les supplices le plus infâme, de toutes les morts la plus cruelle: finalement, une expiation qui renfermât toutes les douleurs, toutes les ignominies, toutes les hontes, l'expiation par la croix ! . . .

Et toutefois, cette raison n'est pas l'unique qui ait déterminé Notre Seigneur. Venu du ciel en terre pour nous sauver, Jésus Christ a voulu le faire, non seulement en expiant pour nous, mais encore en nous instruisant, et en nous apprenant trois choses sur lesquelles nous avons le plus haut intérêt à être renseignés : Dieu et ses perfections, le péché et sa malice, notre âme et ce qu'elle vaut.

Qu'est-ce que Dieu? Notre raison et les saints Livres nous le disent : Un être infiniment grand, infiniment Ijuste, infiniment saint... Mais quand je vois Celui qui est son Fils, son consubstantiel, son connaturel, son égal. — car n'oublions pas qu'en se faisant homme, et en devenant ce qu'il n'était pas, le Fils de Dieu n'a rien perdu de ce qu'il est de toute éternité — quand, dis-je, je vois un Homme-Dieu s'humilier, s'immoler, s'anéantir, se faire obéissant jusqu'à la mort de la croix, pour reconnaître cette infinie grandeur de Dieu, pour l'apaiser, cette infinie justice de Dieu, pour la réintégrer dans tous ses droits, cette infinit- .sainteté de J)ieu... j'en sais sur J)ieu plus que ma i-aison ne peut m'en dire, plus même que ne peut m'en apprendre le Livre pourtant le mieux fait pour nie parler de Dieu, juiisqu'il est le Livre même de Dieu.

Qu'est-ce que le péché ? Dire que c'est un mal afiVeux, qui a dépouillé l'homme de ses biens les plus chers, inti'oduit le désordre dans le monde, attiré sur nous mille fléaux, allumé les feux éternels de l'enfer ; cela est bien capable déjà de nous en inspirer l'horreur... Mais dire que c'est un mal pour l'expiation duquel un Dieu s'est fait anathème, et est

IG4 M-: SYMIîOI.E l>KS Al'O'l'RKS

ulevenu un sujet de risée (1) ; u'y-a-t-ilpas là de quoi nous coniondre mille fois?0 vous donc, qui envisagez le péché comme ,si ce n'était rien ; qui, après que vous l'avez commis, le portez •si facilement, si naturellement, si couq^laisaunnent, c'est-à-dire ■comme un poids qui ne vous gène guère: regardez au Calvaire, voyez le Fils de Dieu en croix, ses mains et ses pieds perrf^és, sa tète qu'emprisonne un horrible diadème d'épines, tout «on corps enfin qui n'est plus qu'une plaie ; oui, faites cela seulement l'espace d'un (piart d'heure, et vous ne tarderez pas à frapper votre poitrine, comme le Centurion romain, parce qu'alors vous aurez compris le péché, l'énormité du péché, la malice du péché.

Kt vous comprendrez aussi le prix de votre âme. Quand je lis à la première page des P^critures: que Dieu a fait notre âme à sou image et à sa ressemblance (2), je commence à entrevoir la valeur de l'àme. Quand j'entends Jésus Christ, dans son Evangile, prononcer cette parole, tant de fois répétée depuis : Que sert à l'homme de gagner tout Tunivers, s'il vient à perdre son âme (3), je saisis encore mi<nix la valeur de l'âme. Mais lorsque je ■monte au Calvaire, et i|iic je xois le Fils de Dieu qui prie, qui -souffre, qui meurt, qui répand son sang jusqu'à la dernière : goutte, pour sauver les âmes, les arracher au démon qui les wiole, et les rendre purifiées à Dieu qui h-s a faites; oh ! alors, -mais alors seulement, j'ai la pleine et entière intelligence de irrime, je comprends toute sa valeur, et je m'écrie avec saint Augustin: que, puisque mon âme a été rachetée avec le précieux sang d'un Dieu, je ne veux plus la perdre, je ne veux ll)lus la mettre en vente, ni la livrer pour quoi que ce soit au iiHuuli' : Postquam iiitellexi aiiimcDu pretioso sunguhic Clirist.' rctli'nijthiin nolid ecun ampliits ejcponere (i).

Mais la matière n'est pas épuisée. Indépendamment des rais(tns capitales qui ont déterminé Notre Seigneur à choisir et à von loir la croix, il en est d'autres qui, pour être .secondaires.

(1) ('.AI,, c. m, V. 13.

("1) Gen. c. I.

(;i) Matt. c. XVI, V. "H].

(4) Ap. HovDUV, llihliolli. (ks p-p.dic.

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