‹ Une deuxième campagne laïque, vers la séparationChapitre 12 sur 71 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

F^'abbé De'.sor, représentant au Hcichstaf; la circonscription de Molsheim, étant venu à I.unéville pour y faire une conférence au cercle catholique, le (îouvei netnent apprit que celte conférence n'était qu'un prétexte. En réalité, c'était une manifestation cléricale et nationaliste, organisée par le parti réactionnaire, pour protester contre la fermeture de la chapelle du château. En conséquence, le 7 janvier, avant la conférence, un arrêté d'expuk.ion du territoire français fut signifié à l'abbé Delsor.

Un certain nombre de Députés de la droite, MM. Corrard des Essarts, Louis Ollivier, Godefroy Cavaignac, Gauthier (de Clagny). le lieutenant colonel Rousset, Syveton, Grosjean et Ferri de Ludre, interpellèrent à ce sujet le Gouvernement dans la séance du 22 janvier. Voici quelle fut la réponse de M. Combes, Président du Conseil (1).

M. ÈMii.E (loMHKS. président du comeil, minùtyr de l'intérieur et des cultes. — La Ciiamltii' iiif pcrmoltra. pour la ciai'ir'. la prccisin)! cl riKiiiinMcif' du dchal. de ramriicr la

i. Journal ojpcicl. Déb. Pari. Chambre. Nodn 23 janvier 1904, pages 96 et suivantes.

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question qui nous occupe à ses termes les plus simples. Elle ne voudra pas, j'en suis sur, se rendre complice de la manfpuvre savamment imaginée, dès le début de cette affaire, à l'effet d'agir puissamment sur l'oijinioii publique et de redoimer au nationalisme décadent [exclamations an centre et à droite; — vifs applaudissements à gauche et à l'extrême (imirhe] uii regain de vigueur et de popularité.

("est une justice que je rends volontiers au parti nalionalisle : il possède à fond l'art de la mise en scène et il a expérimenti; plus d'une fois, depuis le général Boulanger, jusqu'à quel point des décors ingénieusement conçus et artistement arrangés peuvent contribuer au succès d'une pièce à tableaux. {Applaudissements et rires à gauche et à l'extrême gauche.)

Ici, son adresse habituelle a été vaillamment secondée par la foule des journaux de l'opposition, qui ont donné, avec un entrain merveilleux, pour enlever l'opinion et surprendre le patriotisme. {Humeurs à droite.)

Au dire de M. Corrart des Essarts, dans ses premières communications <i la presse, M. l'abbé Delsor, dont on serait bien aise aujourd'hui d'escamoter la personnalité... (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche) pour ne laisser en face de la Chambre qu'une question de patriotisme, M. l'abbé Delsor avait battu aux dernières élections le prince de Hohenlohe, préfet de Colmar. C'était la protestation contre l'annexion de l'Alsace à l'Allemagne qui venait d'être bafouée et anéantie en sa personne par le gouvernement français.

Et M. Ollivier, procédant par contraste, connue il nous le disait tout à l'heure, à la manière d'un peinti'e à eff(>ts (Rires

84 l'kx PULSION i)i: i/abbk dklsou

t't fippiaufUssiewenh à umiche). M. Ollivicr se |)l;ii;:ii;iil [\\\v lo gomenicniciil cnl t(il('r(' (|iriiii (Ic'piili' sdciiilisic hcigc. M. Vandenclde, p;ircoiirùl rarroïKlissciiicnl df S;niit-I{rifMic. iiisiillaiit iKtIro diapcaii et pi(i\(»(Hiaiil à ce pi'opos des pidteslations dans lasallf dcl'hôlol-di'-villt'. m il parlait poiii- la dornière fols. M. le préfet Robert, entoure de fonctionnaires, assistait Impassible sui' l'estrade à ces scènes de d('sordre et allait serrer la main du d('puté bel^^e à la fin de son discours.

Depuis lors, je le leconnais, J'enthousiasme delà j)ieniièie heure a sensiblement baissé, le Ion de la polénuipie s"est singulièrement modifié dans les journaux réactionnaires, les personnalités des deux députés artlliciellement comparés ont été reJéguées au second plan dans une sorte de pénombre.

L'arrêté même d'expulsion, j)ris contre l'un d'eux, a cessé d'être une mesure plus ou moins fâcheuse de l'autoiHV' pn;fectorale. C'est le ministère qui a été i)rls à [)artie.

A droite. — Paiblen!

M. LK piuîsmENT m' CONSEIL. — On a espéré avoii- sufllsamnient irrite la libre patriotique pour entraîner contre le cabinet bon nombre de défectlonnalres de la majorité républicaine.

On s'est livré' dans ce but à une stratégie parlementaire d(tiit on al tend les meilleurs n'snitafs. Vous avez pu vousmêmes la suivre et constater que l'incldeid de Lunéville était devenu le bélier don! on avait besoin, non pour faire éclater la vt'rlté. niais pour Jeter bas un GouvtM-nement coupable d(^ j)rendre corps à corps et de faire leculer nKithodlqnement, depuis xiiifil mois, la r('aclion nationaliste el- clf'ricale. Applaiiflisscniciilx a icvlièinf' unuchc et à (/tnirlie.)

l'expulsion HK I.'aBBK llKLSOR 83

Messieurs, j'ai émis toul ;i llieurc rcspérance que la Cliambre ne voudrait pas être dupe de la mise en scène calrulpe pour éjxarer ses seuliments. et qu'elle \oudrait s'en- (|uérir de la Aérité des faits.

Or. cette vérité, la presse républicaine l'a déjà établie avec force détails, et je n'aurai pas beaucoup de peine à l'établir moi-même. La vérité, c'est (pie M. l'abbé Delsor n'a nullement été le triomphateur du prince de Hohenlolie. qu'il n'a pas été le protestataire déterminé contre les injustes arrêts du sort, ni le Français vaincu (jui lefuse de se résigner à son malheur. Il a été, ainsi qwr le journal le Temps nous l'avait appris après les dernières élections pour le Reichstag. le candidat clérical élu contre un concurrent socialiste el un concurrent libéral.

Il y a plus : le prétendu protestataire ne consent pas à être présenté comme tel. C'est lui-même qui nous en avertit dans une interview de la Patrie. {Mouvements dirers.)

« Gardez-vous bien, a-t-il dit. de me donner comme protestataire. » Et un de ses amis personnels, qui a été mêlé activement à ses luttes, insiste de la manière la plus catt>gorique. dans une lettre que le journal la Croix a reproduite, sur le caractère vrai du rôle politique rempli par M. l'abbé Delsor.

On craignait tout à llieuie ipie je ne m'abandonnasse à la tentation de discuter la vie parlementaire de M. l'abbé Delsor. Je m'en garderai bien, el je ne m'en reconnais |)as le droit; mais j'ai le droit de m'élever contre nne réputation u.surpée et de lui dénier le ivnoni de pi-oleslataire qui lui est inexactenieni attribué. [Très bien! très hioi ! à (laiiclie.) C'est

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nniqueiiioiit (l;ins ses écrils du (lauslt^st'cr'ils de ses ;iinisqii>? jovaischerchermesrenseijxiiciiit'iils. iiiiln-niptidiis/in cri)trr).

Je no peux pas les (IciiiMiidcr ,i ses adversaires. Nous ne les accepteriez pas.

M. LE MEL'TENANT-noLONEL RoussET. — C'esl la politiqiio des petits papiers.

M. Dauzon. — C'est vous qui l'avez commencée.

M. LE PRÉSIDENT DLT CONSEIL. — « Lcs joiirnaiix lïaiiçais, dit l'ami dont je pai'le, l'ont, ces derniers jours, frénéralement appelé député protestataire. Ce qualiticatif n'est pas exact et mieux vaudrait l'appeler député indépendant. »

Sur divers bancs an cnUrc et à droite. C'est la même chose.

M. Maurice Binder. — On ne peut pas en dire autant de votre majorité.

M. LE président dit conseil. — « La protestation, en effet, telle qu'on l'entendait immédiatement après l'annexion, n a plus de raison d'être aujourd'hui, et nos députés du groupe alsacien-lorrain (int mieux à faire que de protester contre un état de choses qu'ils ne peuvent pas changer. «

Au centre. — C'est évident.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — « Ail rcsto, la sottc politique du Gouvernement français actuel (Très bien i très bien ! et rires à droite. — liniit à f/anche) semble avoir le dessein de leur enlever presque jusqu'au désir de rien changer. Ils se sont donc résolument placés sur le terrain des faits accomplis et ils sont entrc's dans la maison pour la rendre habitable, même pour les Alsaciens-Lorrains, donnant ainsi aux catholiques français l'exemple de ce qu'ils devraient faire pour assainir la Hepublique » (Rires à yauche.)

l'expuf.sion rjK l'abbé DKLSon 87

:\r. LE (^ôMTE HE La Rochethulon. — Oupl rapport cela a l-il avec l'expulsion?

M. Dauzon. — Ce n'est pas le président du conseil qui parle, c'est \otre ami ; écoutez-le.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il cst impossible de dire en termes plus clairs que l'alibé Delsor et ses amis ne sont ni alsaciens, ni français, ni allemands : ils sont tout simplement romains. {Applaudissements à gauche. — Réclamations à droite et sur plusieurs bancs au centre.)

Ce n'est ni pour la France ni pour l'Allemagne qu'ils travaillent: iJs opèrent uniquement pour la politique romaine. {Très bien! très bien! à oauche.)

M. Lamendix. — Ce sont eux, les internationalistes ! M. LE président DU conseil. — Quaut au coutraste imaginé l)ar M. Ollivier. il me suffira pour en faire justice, de lire textuellement à cette tribune la courte dépèche que j'ai reçue du préfet des Côtes-du-Nord, aussitôt que M. Ollivier eut épanché son indignation dans les colonnes du journal Le Gaulois. La voici :

« Je lis dans les journaux la lettre ouverte que vous adresse M. Ollivier, député. Je n'étais pas .sur l'estrade à la conférence Yandervelde et je n'ai pas félicité le député belge. Il n'a pas dit un mot du drapeau français. Les cléricaux l'ont interrompu dès ses premières paroles, uniquement parce qu'il avait assisté aux fêtes de Renan, à Tréguier. » (Applaudissements et rires à (fnuclie.)

.M. Lons Ollivier. — C'est absolument inexact. M. le président du conseil. —Ainsi M. le préfet des Côtes-du- Nord donne un diMuenti formel aux assertions de M. Ollivier.

88 l'kxpulsion de l'abbk dklsok

M. LE COMTK DE La ROGHETHULOX, — Olî Sîlit CO (|IU' N.llll

ce démeuti.

M. Daizon. — Il %;iiil le \(Mn'.

M. LE (]OMTE DE La Hochethulon. — Luii t'sl payô et l'autre pas.

M. Dauzon. — L'autre est indemnisé !

M. le PRÉSIDENT DU CONSEIL. — . Les membres de cette Chambre, et ils sont nombreux, qui connaissent M. le préfet des Côtes-du-Nord, le savent incapable de trahir la vériti'.

31. Louis Ollivier. — Voulez-vous me permettre de dire un mot ?

M. LE PRÉSIDENT. — Monsieur Ollivier, vous réijondrez plus tard.

JVl. Louis Ollivier. — Je maintiens mon afiirmalion. (l'est le journal même de M. le préfet qui signale sa présence à la conférence. (Bruit.)

M. le président du conseil. — Admettons, monsieur Ollivier, comme je l'entends dire de ce côté {la droite), que cette diversion ne prouve pas graud'chose. Si j'ai retenu l'incident, c'est parce que vous l'aviez soulevé.

Donc, messieurs, vous pouvez pressentir déjà (iiic ce n'est ni la réalité des faits, ni le caractère vrai des personnes, qui ont préoccupé M. Corrard des Essarts et ses amis; c'est l'unique désir d(! mettre à profit un incident malencontreux {Exclamations nu centre et à droite. — Applaudissements à iiauclic.)

M. Jules Brice. — Vous nous jugez à votre aune. (Bruit.)

M. Fernand de Hamkl. — \ ons avez le talent de labaisser tous les di'hats .-i un intt'rr! ministériel.

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M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — C'est vraiment une chose étrange que je ne puisse pas exprimer une seule fois ma façon (le penser sans qu'on m'interrompe du côté de la droite. Si ces messieurs attendent, pour me laisser parler, que j'abonde dans leur opinion, Ils attendront longtemps. {Bires et applaudissements à yanche et à l'extrèmi' yauche.)

Je répète que ce qui a surtout préoccupé les interpellateurs, c'est le désir de mettre à profit un incident plus ou moins malencontreux... {Exclamations et applaudissemeiHs ironiques à droite et au centre.)

M. DE Baudry d'Asson. — Voilà l'aveu! Nous le retenons.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL pour placer la cause du

nationalisme sous le i)atronage d'une émotion patriotique; car, messieurs, vous ne l'ignorez pas, les nationalistes s'arrogent volontiers le monopole du patriotisme. (Très bien .' très bien ! à (lauclie.)

On n'est patriote que si l'on consent à l'être à leur manière, et cette manière, vous la connaissez. Elle est aussi bruyante que fanfaronne ; elle n'a rien de la tristesse concentrée, de la réserve liautaine et digne que recommandait Gambetta. (Vifs applaudissements à l'extrême (juuclie et à gauche.)

M. Fernand de Ramel. — Nous portions les armes en 1870 et vous ne les portiez pas.

M. de Baudry d'Asson. — Si Gambetta était dans cette Chambre, il vous renierait !

M. Maurice Binder. — Il y a une chose dont vous ne parlez jamais, mais à laquelle vous pensez toujours, c'est votre portefeuille. (Bruit.)

90 i.'kxpiji.sion T)K i.'ahhi'; pkisok

M. LE PHKsrnRNT or conseil. — I.o palriotisnie des nationalistes éclate (Ml pMidles (•((lumiiiatoires et presque en provocalidiis an nioiiidre incident diploniatirine. 11 épie toutes les occasions de se taire valoir an\ déi)ens du ^(tn\ernement. k (|ni le respect des li'aité's iiderdil lonte manifestation de ce genre.

On peut être patriote sons ostentation, et j(> prétends, (piant à moi, (pi'on l'f^st d'autant mieux ([u'on l'est sans tapage. {Applaudisnements à f/auche). J'ai parlé assez souvent à celte triliune et ailleurs de la torture morale qui nous poursuit depuis trente ans. de la plaie saignante que la France porte au liane, pour n'avoir pas à craindre que mes sentiments patriotiques puissent être suspectés. {Applaiidissementti à l'e.vtrème gauche et à gauche.)

Je n'ai donu)' à personne le droit de croire que je pense sur ce point autrement (pie ta France elle-même, et ce que je dis de moi-même, je le dis dn Gouvernement tout entier. {Applaïufmements sur les mêmes hancu.)

Mais si la France et son Gouvernement...

M. Maurice Binder. — On ne peut pas associer la France et le Gouvernement. (Bruit.)

M. DE Bai 1)1! Y u'Assox. — Il en viendra un qui sauvera la France! (Bruit.)

M. LE F'nKsiDENT DU CONSEIL. — Si la Frauce et son Gouvernement restent fidèles à des sentiments qui les honorent...

M. w. HArniîY d'Asson. —Qui les déshonorent! (Exclamations ri bruit à gauclte et à l'extrême gauche.)

M. LE PHKsiDENT DU coNSEii ce dernier a des devoirs

impi'riêux qui lui commandent nue ciivonsix'clinn (>\trême.

l'exfulsio.n de l'abbic dklsur Ul

Le ualioiialisme iiïni a cuir. Il sciail ra\i d'embarrasser le Gouvernemeul. [Très bien ! très bien! à yaache.)

Je saurai, quant à moi, déjouer ses calculs : je me bornerai à la relation des faits et, dans cette relation, je garderai la juste mesure qui m'est impost'e à la fui jiar le patriotisme et par le souci de mes autres obligations. {Ai/pluudissemenis () gauche et à l'extrême yauche.)

Que s'est-il donc passé à Lunévilie ?

Le rapport très détaille du sous-préfet de cette %ille \a nous le faire connaître.

J'entends bien que M. Corrard des Essarts et ses amis récusent d'avance son témoignage.

Mais j'ai le droit de m'y tenir jusqu'à preuve du contraire, et la preuve n'a pas été faite. Car ce n'est pas parce que M. Corrard des Essarts et M. de Ludre sont des hommes de parti, élus comme députés nationalistes par toutes les forces de la réaction, que je préférerai leurs assertions à celles dun fonctionnaire réputé jusqu'à ce jour par ses administrés pour un homme honnête et juste. {Nouveaux applaudissements à yauche et à l'extrême yauche. — Humeurs au centre et à droite.) Je donne lecture du rapport adressé par le souspréfet au préfet du département ; la pièce est un peu longue, mais elle est l'élément essentiel du débat.

« Le 7 janvier dernier, M. l'abbé Delsor, députe au Reichstag, qui était venu à Lunévilie pour donner une conférence au cercle catholique, était expulsé du territoire français en vertu de votre arrêté en date du même jour. Les motifs de votre décision étaient basés sur ce que « cet étranger» devait prendre part à une réunion politique. Or, M. Delsor, au

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moment où l'aiTêlé lui ;i été signifié, a protesté, en .'ifliimant qu'il n'était pas dans ses intentions de se livrer à une manifestation, mais (lu'il se proposait de faire aux Alsaciens résidant à Lunéville une conférence sur les pays annexés.

<. Il résulte de mes informations que la conférence organisée au cercle catholique par le parti réactionnaire de\ait, au contraire, constituer une protestestation contre la fermeture de la chapelh» du château et contre l'interdiction en France du journal alsacien le Volksfreund... »

M. Jules Brice. — Comment le sait-on ?

M. LE PRÉsmENT DU CONSEIL. «... Le Véritable caractère de la réunion du 7 janvier découle des événements qui l'ont précédée. 11 convient donc de s'y reporter. A la suite d'un rapport dans lequel je vous faisais connaître qu'un journal édité cà Strasbourg en langue allemande, contenant les plus grossières injures contre les membres du Gouvernement, était vendu chaque dimanche à la sortie de la messe célébrée au château. M. le ministre de l'intérieur interdisait l'entrée en France de ce journal le VoUcsfrennd. Le correspondant de cette feuille à Lunéville était l'abbé Vary, vicaire non concordataire, chargé spécialement du service à la chapelle du château. Ce prètie recevait directement le Volksfreuml (lii'il faisait Acndiv par un colporteur et dont il effectuait lui-même le payement. Kn présence des agi.ssements de M. l'abbé Vary, vous avez cru devoir revenir sur la décision gracieuse par laquelle vous aviez laissé la chapelle du château ouverte au culte, bien qu'elle ne fût pas autorisée, et, le 29 décembre dernier, j'avisais M. le curé de Saint-Jacques de l'inlerdiction d'y célébrer dorénavant les. offices. Je me

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f;iisais leinëllrt'. en même temps, les clefs de reditlee. La chapelle du château était affectée principalement aux services dits tt allemands ». M. Tabbé Yary, qui est le porte-drapeau du i)aiti clérical de l'arrondissement et qui fait une active propagande, avait senti, dès son arrivée à Lunéville, tout le profit qu'il pouvait tirer au point de vue politique de sa qualité d'Alsacien et de sa connaissance approfondie de la langue allemande. Aussi, avail-il institué pour les Alsaciens à la chapelle du château une série d'offices au cours desquels il prononçait des sermons en langue allemande, ou, plus exactement, en patois alsacien. 11 se mettait d'autre part à la disposition de ses compatriotes en instance de naturalisation, pour leur faire la traduction des pièces qu'ils avaient à produire,et cela sans exiger aucune rémunération...» (Mouveitieids divers) «...C'est ainsi qu'il a réussi à former un groupement qu'il tient dans la main et dont il dispose entièrement au moment des élections.

>■ La fermeture de la chapelle du château portait un coup droit à lœuvre de l'abbé Yary; les directeurs du parti réactionnaire l'ont compris et ont résolu de ressaisir leurs lidèles par l'entremise du cercle catholique. La presque totalité de la clientèle de M. Vary fait partie de cette association, dans laquelle sont embrigadés les ouvriers, les employés et les petits commerçants...

« Les organisateurs de la réunion avaient entrevu la nécessité de tenir absolument secret leur dessein, persuadés que le Gouvei'iiement, s'il élait avisé en temps utile, ne tolérerait pas la manifestation. C'est ainsi que M. l'aijbé Delsor esl descendu â la garo de Luii<''ville sans qu'aucun de

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coiix qui lui ;iv;ii(Mit dcniaudé sou concours soit m'MU l'aUcndre et qu'il s'est reudu diivctenieut à ladressc qui lui avait été indiquée.

« D'autre part, les convocations pour la conférence ont été remises le 7 au matin, alors que les ouvriers et employés étaient partis pour leur travail. La personne chai'gée de les distribuer aurait dit aune femme : « Vous ne remettrez cette lettre à votre mari que ce soir. Il faut garder le secret sur la réunion; car si M. le préfet l'apprenait, il ferait expulser M. Delsor. On va protester contre la fermeture de la chapelle du Château. »

(( D'ailleurs, en dehors dee membres du cercle catholique, tous les Alsaciens qui, bien que n'appartenant pas à cette société, n'étaient pas considérés comme suspects avaient été convoqués. On ne saurait donc soutenir sérieusement que cette réunion entourée d'un si grand mystère, faisant suite à la campagne de presse dont j'ai parlé plus liant et au cours de laquelle devait prendre la parole M. Delsor, venu à Lunéville dans les conditions que l'on sait, n'a\ait d'autre but que de célébrer les beautés de l'Alsace.

« L'opinion publique est du reste lixée à ce sujet et les aflinnations de 31. Delsor et de 31. Corrard des Essarts laissent incrédules tous ceux qui peuvent manifester librement leurs sentiments. {Humeiir.'i et cxciamaiiom à droite et au centre. }

<( 11 convient de remarquer que, contrairement à un usage courant, les cartes d'invitation ne portaient pas l'indication du sujet qui devait être traité par le conférencier. (Nouvelles exclamutioim à droite et au centre.)

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(' En lésuiiié, le \oyàge fait ;i Slrasbuuig par labbé \'ary, le secret gardé sur la réunion projetée, les circonstances dans lesquelles l'abbé Delsor est arrivé à Luuéville, les recoramaudatious faites par le distributeur des convocations, l'origine des personnes auxquelles elles s'adressaient, les sentiments |)ul»lics de ceux qui ont pris liiiiliative de la réunion, la précaution de w pas indiquci' sur les invitations le sujet que devait traiter .M. Delsor. les ternies violents employés par M. Corrard des Essarls dans son allocution permettent d'établir que la réunion du 7 janvier n'était que la continuation do la campagne commencée le 3 jan\ier dans le Journal de Lunéville, et que son but était d'exciter l'indignation des Alsaciens dont on ^oulait s'assurer le concours pour les élections nmnicipales. » {Exclamations à droite et au centre.)

M. LE COMTE DE La Rochethulox. — Ylvc la liberté !

M. LE PRÉsmENT DU CONSEIL. — Voilà les faits. (Exclamalions à droite et au centre.)

M. LE COMTE DE PoMMEREU . — C'est le rapport d'un fonctionnaire !

M LE PRÉSIDENT DU CONSEIL — Yûus cûiitestez le rapport ?

M. LE COMTE DE La Rochethulon. — Nous rc coutestons pas, mais il n'y a rien dans ce rapport !

^1. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Viius ue coutesterez pas en tdul cas, la déclaration d'un des vôtres. Voici ce qu'a écrit M. Maurice Barrés :

M. Henry Ferrette. — Je demande la parole.

.M. LE président du conseil. — « Notre ami M. Corrard des Essarts et M. Delsor avaient l'intention de protester, au point de vue alsacien, contre la fermeture de la chapelle du

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chàleaii àLunéville. » [Apphiadmements à t/ditclir et à l'ejctrème gaiiche.)

Messieurs, vous connaissez iiiainteuaiil les faits, lels qifiis se dégagent du iapi)ort (tu sous-prelVt. ils sont niés dans leurs parties essentielles — il fallait s"\ attendre — par la presse nationaliste. Ils sont al)solunienl coiiiiiiiies pai' la presse républicaine de la région.

Tout se réduit eu substance à ceci : M. l'abbé Delsor est allé à Lunéville pour prolester contre la fermeture d'une chapelle non autorisée et lïnterdiction en France du journal le Volksfreitnd.

M. DE Baudry d'Asson. — 11 a bien fait.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je retiens linteriuption.

Il y est allé pour faire de l'agitation au cercle catholique parmi les Alsaciens-Lorrains, eu vue des élections municipales, " contre le maire républicain de Lunéville, (jui a été concurrent aux dernières élections législatives de M. Corrard des Essarts. (^Exclamatmis et rires ironiques à gauche.)

M. le COMTE DE La Rochethulon. — N'ollà de la belle politique, grande, généreu.se et lépublicaine!

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il CSt dOUC liatUI'el QUO

M. Corrard des Essarts aspire à le déposséder de la mairie pour être plus assuré de le battre aux élections futures. {Applaudissements à yauclte. — Rumeurs ciu centre.)

Les nationalistes auront beau dénaturer les faits, ils auront beau parler d'un projet de conférence douce et pacifique. S'ils sont dans leur rôle, en adoptant cette attitude, ils ne peuvent la prendie qu'à la condition de travestir absolument le caractère du conférencier, bien connu pour sa farou-

l'expulsion dk l'abbé DKLSOR 97

elle iiilraiisigeaiife, (|iii lui a \alii. ('ulit' aulivsdesaiUi'émenls, nue coudauiuatiou à trois uidis dr piisou. [Exclamations au centre et àjtroite.)

M. Adrien La.n.nes ok Monïebellu. — Ku Allciuague.

M. le comte de La Rochethilon. — Cr lauyaye esl inacceptable !

M. Geokges Leygles. — Je deuiaude la parole. {Applaudissements au centre et a droite.]

M. Dalzon. — Je la demande égaleuicul.

.M. LE comte de Pomekel'. s'adressnnt a M. te président du conseil. — ('/est à Berlin qu'on lient ce laiiyajie-là !

Au centre. — C'est un argument allemand. (Hrnit.)

.M. LE puésident du conseil. —Les défenseurs de M. labbé Deisur. qui le glorifient volontiers de ses trois mois de prison, ont imaginé de dire que la condamnation aNait été motivée pai- Tallure politique...

M. Chaules Benoist. — Voulez-vous me permettre un mot, monsieur le président du conseil? (Exclamations à Vexirème (/(furlie et à (jauclie.)

A Vextrème ucuclie. — Faites- vous inscrire!

M. AiusTiDE Bbiand. — La Constitution n'est pas eu danger! (On rit.}

M. i.E président du conseil. — Je disais que les défenseurs de M. l'abbé Delsor avaient imaginé de dire que lacondamnation avait été molivée par l'allure pijlitiquement indépendante du député. 11 n'en est absolument rien. Cette condamnation a été prononcée pour outrages à unautre culte. L'article poursuivi se n'sumait dans cette idée maitre.sse. (pie la |)rostitution est

98 l'expulsion de l'abbé delsor

rabontissenieiit natmvl cl logique du protestantisme. (Mouve-

iiiciih divers.)

M. PRACHE. — (l'est t'iicoiv Mouthou (\n\ Vdus a glissé cette ealoinuie !

M. LE COMTE OE LA KOCHETHULOX. — ("/esl (lu >I()Ulll(lll

enragé. {On rit.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je cite les deux dernières phrases de l'article. (Bruit à droite.)

M. Maurice Binder. — Lisez-les en allemand !

M. DE Baudry d'Asson. — Oui, lisez en allemand, puisque, après avoir renié Dieu, vous reniez la France! (T/v'.s- hien ; très l)ien ! à droite. Bruit à gauche.)

M. LE président du conseil. — Je cite les deux dernières phrases de Farlicle. {Nouvelles interruptions à droite.)

Aux systèmes mis en pratique contre le Gouvernement, il faudra ajouter désormais celui qui consiste à l'empêcher de parler.

« Les souteneurs et les courtisanes, dit textuellemeul l'abbé Delsor à la lin de l'article, ne sont pas de mauvais probestants : ils sont des protestants logiques ».

A youche. — C'est honteux !

M. LE président du conseil. — Tel est rhomine dont les nationalistes ont voulu faire un conférencier animé par l'esprit de douceur et de paix.

J'aborde le traitement infligé à M. l'abbé Delsor par l'autorité préfectorale.

Ouel(|ue méi'ité que fut ce traitement au regard de la personne qui l'a subi, on peut regretter que M. le Préfet de Meurthe-et-Moselle, au lieu de recourir immédiatement à

l'expulsion de l'abbk delsou 99

l'expulsion, ne se soit pas arrêté — coinnie il eu avait niauifesté l'inteutiou tout d'abord dans sa conversatiou téléphonique avec les employés de la sûreté générale — qui l'ont mise par écrit — à une menace d'expulsion. La menace aurait certainement produit le même eflet. celui d'empêcher fagitation projetée, et le préfet de Meurthe-et-Moselle ne se verrait pas accusé, tout Lorrain qu'il est et se glorifie d'être, d'avoir pris [)laisir à molester un habitant de cette Alsace, qui tient à notre vie morale par It^s libres les plus intimes du coeur. [AppUmdmoments à Vextrème yauche et à gauche).

J'ajoute qu'il n'aurait pas été conduit non plus à laisser tomber de sa plume dans la rédaction de l'arrêté d'expulsion, des mots pénibles à écrire el tout aussi pénibles à lire [Tiès bien ! très biini !), parce qu'ils éveillent dans nos âmes un contraste douloureux entre les plus nobles sentiments et la réalité des choses. [Vif'^ (ipplaudmemenU à unuche et à Vextrèinr uinirhe).

A (livitr. — Très bien I révoquez-le

M. DAizdN. — C'est toute la Chambre qui devrait applaudir !

M. le comte de la Rochethulon. —Dites cela à M. Jaurès et à M. (le Pressensé !

M. PiiACHE. — Si le préfet avait été révoqué, nous aurions applaudi.

M. lecomteuelaRochethulox. — Oui ! monsieur le président du conseil du conseil, révo(|uez-le. et nous applaudirons î

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Mais, uiessieurs, pour être jnsle, je dois déclarer que le libellé dont le préfet de Meurtheet-Moselle s'est servi est le libelle traditionnel, la formule en usage depuis trente ans.

100 l'expulsion de l'abbé delsou

11 ïi'fsl t'k'M' dans la, prt'sse duppusilidii un xcrilal»!)' crtiicert de rccriiiiiiialioiis contre deux expressions cnipittyoes dans cel arrtMé : «sujet allemand)) et «étraniicr ».

.1 droite. — H v a\ail dr quoi sMndi^ncr !

M. LE PHKSiDENT DU CONSEIL. — Cette indignation est Www

tardive (Vifs applKudissemevh à (/aarlii' cl à l'e.ilihnf

((tmclie.)

M. Jules BincK. — ('.oiiunnit ! Kllc ;i celait' des le Irudcniain.

M. LE PKÉsiDENT DU CONSEIL. — Pourquoi ne sVsl-t'Ilc i)as fait entendre plutôt? Voilà Ircnic ans que. i)oui' la icj^nlarilc des pièces olticielles. tons les arrêtés, d'expulsion iiortcnt ces deux expressions. J'ai consulté tous ceux qui son! cniancs dn ministère de l'intérieur. Il n'en est pas un seul dans UmiucI ne se trouvent ou les deux expressions ou tout au moins l'une de ces deux expressions. Ces arrêtés portent les signatures de tous les ministi'es qui se sont .succédé place Beauvau. (AitplundmementH et rires à Vextrème yanche et à (/auclic.\

C'est M. Dutaure lui-même, dont, je pense, vous ne sns|»'(terez pas le patriotisme, qui. en 1872, dans une circulaire adressée à tous ses procureurs généraux, a indiqut' cette expression •« sujet allemand» comme devant ligurer dans les pièces d'extradition. Tous les arrêtés pris depuis lors parle ministère de l'intérieur contre des Alsaciens-Lorrains mentionnent la nalionalit(' allemande on la (|nalit(' d'étraujier.

Sans renumler au delà de i«s7, je |)uis cerliller (|ue j'ai retrouvé au ])as do ces arrêtés les signatures de Ions les ministres: MM. Fallières. Sairien, Constans, Btmrgeois. Loul>et, Ril)ot {Ali! ah!}. Cliailes l)upu\ . Hartlion. IJrisson.

l'expulsion di: l'abbé delsok 101

Leygues (Applaudissements et rires à i/auche) et Waldeck- Roiissean.

Ainsi tous les ministres de liiitérieur se seraient rendus coupables d'un acte antipatriotique !

Mais j'ai plus à dire. Parmi ces ministres, il y en a un qui est all(' i)lus loin. 11 ne lui a pas suffi de se plier à la loi impitoyable du sort et de se conformer à la letti'e inexorable d'un traité. De sa seule autorité il lésa aggravées. Sans hésitation, de son propre mouvement, il a effacé l'Alsace de la carte de l'Europe. D'après lui, les Alsaciens qu'il a expulsés ne sont plus des Alsaciens; ils ne sont plus nés, l'un, à Bischwiller (Alsace) et l'auliv. à AVeiterswiller (Alsace). Ils sont nés, l'un, à Bischwiller (Allemagne) et l'autre à Weiterswiller (Allemagne). (ApiHaïulisseinents et exclamations à (janclte et à l'extrême gauche. — Mouvements divers.)

Ce ministre de l'intérieur, pour qui l'Alsace, en tant que région, a cessé d'exister, c'est votre chef, messieurs de l'opposition, c'est M. Ribot! {Applaudissements vifs et répétés à oauclie et à l'extrême gaucfie.)

M. LE COMTE DE L.A. RocHETiii f.oN. — Et ce sout Ics internationalistes qui applaudissent !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. —Ah ! jncssieurs, jecompreuds maintenant pourquoi M. Ribot était si pressé d'en finir avec l'expulsion de l'abbé Delsor. Je comprends pourquoi, jeudi de la semaine dernière, il me sommait de monter h cette tribune et de m'expliqiier sans plus ample inforuK'. (}snureauxapplandissements sur les mêmes bancs.— Bruit au centre et à droite).

M. Maujan. — Et ce n'est pas à Berlin (pic \ous avez pris ce renseignement! C'est au ministère de l'inti'rieur.

102 l'expulsion dk l'abijk dki.sou

M. K[U0T. — Je dcniaiulc l;i i);inil('.

M. LK piuisinENT i)i; coNSKiL. — .M. Hihol s;iv;iit (juil y avail (iiii'l(iiic p.irt. ciiroiiis dans nu ("irtoii, deux arrêtés d'expulsion.... {Vifs (tiJiJlaïKliHs&ments à (lauclie et à Vextrème (/(iKClte. — Intt'n notions el hrnit (in cciilrc et a droite).

M. RiHOT. — Oh!

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — .... OÙ eelle \ieille terre d'Alsace, objet de nos souvenirs passionnés et de nos regrets amers... [Vifs (iiifddiuiissemenls à ((auciie, à l'extrême f/auclie et sur (tirers Ixnics. — liilerriii)tions à droite).

M. GiNoux Defehmon. — Adressez-vous à M. de Presseusé.

M. Mauiuce IJlnueu. — Vous vous y connaissez pour douner le change !

M. LE PuiisiDENT DU CONSEIL. — .... a pcrdu inonientauénienl. sous s;i plume, le peu (pii lui restait de son passé, son nom et son expression géographi(iue. Ces arrêtés, il ne cou- \enait |)as à la sérénité du patriotisme de M. Ribot.... {Vifs opi)lnndi<semeiil^ à l'e.rtrème (/(niclic et à (jauclie. — Vives recliniiKtioiis na rentre et à droite}.

M. RiBOT. — Oh !

Sur divers lioiics an centre el à droite. — A l'ordre!

(.1 ce moment nn hrnit slri(tent .sv fuit entendre du côté droit de ta suite. — Mouvement prulonyé.)

M. LK piuisiDENT. — La ('.hauUtiv constatera de ([uel côté s'est produite une iiianireslalion (pu' l'on n"a\ait jamais entendue dans celh.i Chambre. {.Applandi.'isemeuts à (jaucfie et à l'e.rtrème (junctie.)

La i)arole est à .M. le président du conseil.

L EXPULSION DE l'abbé DELSOR 103

M. LE BARON DE BoissiEU. — C"esl lui (iu"il aurait fallu laijpelcr à l'ordre.

M. LE PUb-SlDENT UL" CONSEIL. — ... qUC CCS ailCtéS pUSSCUl

èlre exhumés et produit? devaut une (;iianii)re frauçaise. {Applaudissemimts à yatiche et à l'e.vtrèuif uaiiclte.)

Et c'est \ous, moiLsieur Rihol, ('pii. la semaine dernière, sans aucune provocation de ma pari, m'avez accusé de solliciler le concours de l'élran^cr ! {Bniil <iii centre et à divite. — Vifs aitptaiiftmenienls à fj/iiiclie et à l'extrême oauche.]

Eh bien ! Je \ous somme à mon tour de |)arailre à cette ti'ibune... {Nonri'diLV ai)]il(ui(lhneiiienl$ û (jamiie et a l'r.rtrèine (lunclie. — Intrn'iii/lioiistiii centre et a droite.) M. RnwT. — Oui. monsieur. Soyez tranquille. M. LE l'iiiismENT uu co.NSKu.. — ... et de nous dire sous l'empire de (pielle nécessité inconnue vous n"a\e/ pas voulu que l'Alsace continuai à s'a|)|)i'ier l'Alsace. iI'//n (ipplandissenients à re.rtrèiiir i/duclie et à (fauche.)

Voix nombreuses au centre et à droite. — A l'ordre! M. LE BARON DE BoissiEf. — Ce soul des int<'ruationalis|es (pii applaudis.sent ! [Bruit pratouué.)

M. LE PRÉSIDENT DL CONSEIL. — Car ^()us ne nierez pas que sous votre plume, le mot « Alsace. »... I\I. RiBOT. — Encore !

jM. le PKKsn)ENT du conseil. — ... a disparu et a été remplacé par le mot o Allemagne». (Noureau r ai>i>taudissements à (lauctie et à l'extrême (jauclie. — Réclamatiun<, au ceuire et à droite.) Fermellez, messieurs! J'ai élc athupié. la semaine dernière, de la manière la plus outrageante et la |)lus injuste. (Apptaudmemenls à l'extrêuie {/auclie et a ijauclici

104 l'expulsion de l'aube delsor

Je m'adresse maintenant à M. Lemire.

M. Lemire, dans nn accès d'indignation [Bruit adroite) que, par politesse, je veux croire sincère...

M. LE COMTE DE LA ROCHETHILON. — Alli'Z \ DUS l'eXpulser

aussi? (Brnif.)

M. LE PRÉsmENT DU CONSEIL. — Il paraît qu'il n'y a ici que le président du ((Hiseil ((ul ifail pas le droit de parler. [Bruit à droite). ' •

A droite. D'après le règlement, on interpelle les ministres, mais non les déimti's.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je m'adresse à M. Lemire, parce que M. Lemire, à cette triiiune. m'a demandé de l'air le plus sérieux du monde, avec une indignation que par politesse je veux croire sincèn\.. (Applaudissements et rires à gancfie. — Vires réclamations à droite et au centre. — Bruit prolonué).

A droite. — A l'ordre !

M. LE PRÉSIDENT. — M. le président du (.-onseil dit qu'il veut croire et qu'il croit sincère Tindigiiation de M. Lemire.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je vcux aller plus loin ;ï l'égard d'un adversaire comme M. Lemire, et s'il se croit atteint par les mots (pie je viens de prononcer, je suis prêt à les retirer.

M. Lemire m';) dem;ind(', sur un ton qui n'était p."- celui (le sou habituelle courtoisie, si, en expulsant Tabbé ' '.sor, j'avais vouhi atteindre et dc'chirer sa robe de prêtre. Ce ont i»ien là ses expressions, autant qu'il m'en souvient.

]\L Lemire, votre question vient trois ans trop tard. Tournez-vous du côté du centre, je \(His prie, et demandez

l'expulsion de l'abbé delsor lOo

aux ministres du cabinet Wakleck-Rousseau, ici présents, s'ils ont Youlu salir ou déchirer la robe du prêtre, lorsquils ont expulse un Lorrain, l'abbé Michel, curé de Vi()nvill(\ (Vifs applaudmemeiils à yancJic et à Vc.vlrèiiw (janche. — Jiriiit à droite.)

Pour en revenir à la formule des arrêtés d'expulsion, regrettons, je la veux bien, (|u>lle ;iit pris naissance en 1872, au lendemain du démeml)i'eraentdu territoire et alors que la plaie était la plus cuisante...

M. LE lieutenant-colonel Rousset. — Elle lest encore.

]\L Dauzon. — Qui dit le contraire ?

M. LE PHKS1DENT DU CONSEIL. — ...regrettons, si vous voulez, qu'elle se soit maintenue jusqu'à ce jour. Mais, de bonne foi, y avait-il lieu d'y déroger pour M. l'abbé Delsor, alors (ju'on y a\ail dérogé pour des Alsaciens Ifieii plus méritants que lui, notamment pour le député Bueb? {Vifs applamlisse- ments à l'extrême gauche et à gauche.)

M. LE COMTE DE La Roghethulon. — Il ii'était pas Alsacien !

A gauclw. — Si ! si !

M. LE coxMTE DE La Rochethulon. — Sou père était Allemand.

M. Gérault-Richahd. — 11 était de Mulhouse.

M. LE président du conseil. — Les journaux modérés de l'époque, qui mènent aujourd'hui contre le cabinet une campagne si violente, ont pris gaiement leur parti de l'expulsion du député alsacien Bueb.

<f Oui pouvait assurer, disait à ce propos le journal Le Ten(j)s. ([[{{' |;i réunion où ce déi)ut(' devait disconrir ne sus-

lOr» i,"kxi'IJlsion Kl. l'ahuk DKF.SOU

citerait pas une coiitre-manifeslation? En pareille matière, il vaut beaucoup mieux prévenir que sévir, et la meilleure façon de garantir l'ordre, c'est de supprimer par avance ce qui pourrait servii' de [jrétexte à des troubles. » '

El le journal Lrs DéOals concluait par ce mot de la lin : « On a invité ces étrangers à aller manifester à Berlin. Voilà toute l'affaire. »

Eh bien, messieurs, on a invité M. l'abbé Delsor à aller manifester au-delà de la frontière, voilà toute l'affaire! (ApplaufliHsi'iiii'iits et rives à Vextrèmc (jauchc et à ijauclu').

Après tout, |)ar (jucls litres, par quels services M. l'abbé Delsor aurait-il mérité un traitement de faveur? Des citations nombreuses que vous avez trouvées dans les journaux et qui ont été empruntées à la Revue catholique d'Alsace, dirigée par M. Delsor, vous ont édiliés sur les véritables sentiments de cet Alsacien, qui se défend d'être protestataire., de ce député au Reichslag prétendument en lutte morale contre le gouvernement de l'Allemagne et en communion d'idées avec la France.

.le dois à.la Chambre de mettre sous ses yeux quelquesunes de ses citations.

Si je les choisissais dans les articles dirigés contre le cabinet, vous m'accuseriez de parti-pris et de choix arbitraire. Écoutez M. l'abbé Delsor, quand il parle de la République à l'occasion du boulangisme:

« M. Zola est le seul écrivain qui puisse raconter Boulanger. On a des nausées rien que d'y penser. Les républicains ont mauvaise grâce de faire les prudes sur la tombe du trish; personnage qui s'est .suicidé pour une courtisane et s'est fait enterrer avec ellf. >- {lulerruiilidiis à ilroih'.}

l'expulsion de l'abbé delsor 107

A vous, messieurs les boulangistes ! {Applaudissements à (jnuche et à l'extrême gaucfie).

« Cette pourriture qu'on a enfouie à Bruxelles est sortie des entrailles mêmes de la République. C'est la majorité républicaine qui a élevé sur le pavois ce soldat menteur, ce ministre brouillon, ce patriote aliéné. Le suicide est toujours une tache. Boulanger l'a rendue plus honteuse. Il s'est affaissé dans la fange et, chose triste à dire, sa famille s'y est affaissée avec lui. Le fait qu'une fille ait osé déposer une couronne sur la tombe d'un pareil père est un outrage à la conscience publique. » {Bruit et exclamations à gaucfie.)

M. Jules Auffbay. — C'est abominable !

M. le président du conseil. — « On se salirait en disant : Paix à ses cendres ! « Paix à cette boue ! » Voilà la seule épitaphe que mérite une tombe de cette espèce. »

Je livre cet article aux méditations des députés nationalistes. {Vifs applaudissements à gauche. — Interruptions au centre et à droite. — Bruit.)

La France de Carnot est à peine moins maltraitée à propos du voyage du Président de la République à Nancy :

« Le spectacle donné par les Français à cette occasion n'est guère celui d'un peuple libre et républicain; à voir ces masses se précipiter sur la route, ses généraux, ses préfets, ses ministres du culte aplatis devant le maitre et l'encensant comme une idole, on se croirait en plein Orient, en présence de cette race d'esclaves qui se prosternent pour avoir l'honneur de recevoir un coup de pied du cheval du pacha en pèlerinage vers la Mecque ».

108 l'kxhi LsioN i)i; l'abbk DKLSOII

M. rahhc Dflsor se smpassf' on fait (liiisolcnct' ci de cynisme, (|ti;ni(l il iw^c Id'inic de Jules Ferry;

« Le |)eiiple fi"iii(:;iis a la in('inuire (•(Hiile : .Iules Feri\ , aulrelbis ahlioiTi', es! m.iiiileiiant un lieids ci une liansse formidable s'est produite sur hs oijinons \umi lournii- toutes les larmes exifi'ees par la franc-maçonnerie gouveinementale. Les pleurs (pron verse sur lui me font rire, les éloges ipion en fait sont grotesques et, s'il fut le plus gi-and iionune de toute la clique, c'est donc que les autres sont bien petits!

« On lappelle le « Père de la patrie ». Singulier papa, (|ni pendant le siège de Paris nourrissait ses enfants avec de la sciun^ de bois, pendant, (pie son compère (iambelta les chaussai! avec des souliers de carton et ()ue tons deux, ainsi que les Renan, les Dumas, les Goncourl et auti'es. se truffaient le ventre chez le roi des tiaiteurs de la capitale aflauK'^e. » {Exclamations à (fauche. — 1 nterniptions à droite et nu ceiiln'.)

M. François Fouhmeh. — Voilà le patriote!

M. (iusTAVE RouANEï. — Voilà le héros!

M. Lamendin. — C'est cela le langage évangéli(pie ?

M. LE PKÉsiDENT vv CONSEIL. — Veuillez écouter. Nous auriez tort de peidre une seule syllabe de cet article :

« Une ce patriote hypocrite, adulé par les gens de Paris et des Vosges, tende l'oreille : il entendra les malédictions des mères alsaciennes réclamant leurs fils, les soldats de la légion étrangère, (jue. pour enrichir ses fivres et beauxfrères, il lit assassiner an Tonkin. » (Exclamntionxà gauche. Interruptions à droite.)

Messieurs, rapprochez le langage que vous \enez d'en- (endre d(M-elui ([ne M. i'abbe Uelsor a tenu en flmuiieur de

l'kxpulsion de l'abbé delsor 109

IVnipereiu- d'Allemagne, et concluez. Vous voyez ce que vaut le personnage. (Vifs applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)

M . Lucien Millevoye — 11 ne peut se défendre à la même tribune que vous !

A l'extrême gauche. — Défendez-le !

M LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Quaut au joumal le Volhsfreund, qui a mérité les félicitations de M. l'abbé Delsor, c'est une feuille hebdomadaire, qui était expédiée par ballots au\ prêtres du département de Meurthe-et-Moselle et distribuée par leurs soins aux lidéles de la main à la main.

Vous aurez une idée des passions haineuses qui inspirent ce journal par trois extraits, tous les trois fort courts.

C'est d'abord un intitulé d'article qui vise le président de la République, un simple intitulé; mais il en dit long. Le voici : « Loubet le misérable. » {Exclamations à gauche. — Interruptions au centre et à droite. — Bruit.)

C'est ensuite un article contre un membre du cabinet :

«. Le socialiste Pelletan est un escroc. 11 y a quelque temps, il se laissait corrompre avec quelques milliers de francs. On l'a invité à se disculper. Jusqu'ici il n'y a pas réussi; son patron Loubet se tait également et signe l'insensé décret contre le vaillant amiral Maréchal. » (Bruit à gauche et à l'extrême gauche .)

Voici le troisième extrait, dont la Chambre dégustera la saveur :

« Le Volskfreund a été l'objet d'une grande distinction. Le fameux, le crapuleux persécuteur des chrétiens. Combes... M. DE Baudryd'Asson. — Bravo! bravo 1 (On rit.,

110 l'expulsion de l'abbé delsoh

M. LE PRÉSIDENT DU (CONSEIL. — << ... a iiitcrdit notre publication en France...

« Nous nous estimons heureux d'être devenus la victime de cet odieux oi satanique persécuteur. Ce Néron niod(!rnt^ verra lui aussi sa défaite. »

A votre tour, messieurs de la gauche :

« Un tas de vauriens, .socialistes et radicaux... » {Exclamations et rires à gauche.)

M. BussiÈRE. — C'est le langage évangélique.

M, LE PRÉsn)EXT DU CONSEIL, s'adressttnt à la yaiiche. — Vous m'interrompez au moinenl le plus llatteur pour vous. {Rires à gauche.)

«Un tas de vauriens socialistes et radicaux siègent ;i la Chambre et au Sénat, tyrannisant le pays. Ces crapules ont la liberté, mais non pas les bons... »

M. DE Baudry d'Asson. — C'est \rai !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — ((... Les luauvais journaux de l'étranger sont libres, et non le Volksfreund, parce que celui-ci est une bonne feuille catholique. (Rires à gauche.)

« Jusqu'à quand les Français se laisseront-ils tyranniser par un aussi ignoble personnage ? »

Cette lin est «'iicore poui' moi. {Nouveaux rires.)

Voilà, messieurs, le journal dont l'abbé Delsor se proposait de faire l'apologie au cercle catholique de Lunéville.

M. François Fournier. — C'est la mentalité catholique.

M. le président du conseil. — Messieurs, après ces diverses citations du journal de M. Delsor et du Volksfreuud, la Chambre sans doute se jugera suflisammeut éclairée...

A gauche. — Oui! oui !

l'expulsion de l'abbé delsok m

.M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je l'evieiis, en fiiiissaiit, à l'objet direct des iiiterpellati(jiis et je fais remarquer à la Chambre que. si le préfet de Meurthe-et-Moselle est attaqué avec une violence inouïe par les feuilles de la réaction, ce n'est pas tant parce qu'il aurait manqué de mesure dans un acte administratif, c'est surtout parce qu'il s'est rendu odieux...

M. JvLES Brice. — C'est le mot,

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — ... au parti clérical de son département par ses convictions fermement républicaines... {Applaudissements à l'extrême (fauche et à yauciie) et par .son énergie à appliquer les décisions de la Chambre, relativement aux congrégations. [Afi ! ah .' sur divers bancs au centre et à droite.)

M. Gervaize. — Votre préfet est le meilleur de nos auxiliaires; c'est le roi des gaffeurs.

M. LE président DU CONSEIL. — Rappelez-vous les manifestations violentes, les commencements d'émeute qui ont eu lieu, à ce propos, dans les environs de Nancy. M. Corrard des Essarts et ses amis ne les ont pas oubliés. Les nationa- • listes de Meurthe-et-Moselle assouvissent en ce moment, sur le préfet de ce département, une rancune politique, qui se décore du beau nom de patriotisme.

Cela dit. Je ne prolongerai pas davantage le débat.

J'ai formulé, en ce qui touche nos sentiments, des réserves suggérées par le patriotisme et d'impérissables souvenirs.

C'est à la Chambre de décider si elle veut suivre les interpellateurs dans leur stratégie à peine masquée contre un ministère qui a eu le tort impardonnable d'engager résolument, à la tète d'une majorité fidèle... (Exclamations au

112 l'kxpulsion de l'abbé delsor

centre. — ApphmcUssemenls à gauche et à l'extrême ijanche] une bataille d('cisive conlie la rt'action cléricale ei le iialioiialisme ! iApplau(li.<srmeiils r//".s- et répétés à Vextréine yaurhe et à yaïuiie. — li)tiit n ilioilc et an rentre — L'orateur, eu retournant au banc du Courerncnient. reçoit (les félicitations.)

L'ordre du jour pur et simple, accepté par le Gouvernement, fut .idopté par 295 voix contre 243.

Par suite de la mévente des vins en 1901 et 1902, les salaires des ouvriers agricoles dans les départements du Midi avaieat été abaissés considérablement. Au mois de décembre 1903, des grèves éclatèrent dans les départements de l'Aude et de l'Hérault, et quelques incidents se produisirent, au sujet desquels M. Lasies posa une question à M. le président du conseil, dans la séance de la Chambre du ;i lévirer 1S04.

Au cours de la discussion, sur la demande de MM. Aldy, Sarraut et Lafïerre, la question lut transformée- en interpellation et se termina par l'ordre du jour suivant, adopté par 343 voix contre '200 : « La Chambre approuvant les déclarations du Gouvernement et repoussant toute addition passe à l'ordre du jour » (1).

M. EMILE Combes, président du conseil, ministre de l'intérieur et des cultes. — Messieurs, l'hoiiorable M. Lasies s'iu- ^uiète pour les propriétaires du Midi et puur les propriétaires

1. Journal officiel. Déb. Pari. Chambre. N» du 6 Février 1904, page 275.

114 Li;s (inÈvES

eu général d'un avenir qui lui apparaît sous ini jour tn\s sombre, parce qu'il l'eutrevoit à travers les récits des journaux ou les lettres particulières qui ont pu lui être écrites. Je commencerai ma réponse par une déclaration qui le surprendra beaucoup, mais qui m'est inspirée par le sentiment très rétléchi et très sincère de la vérité : je donnerais vdlontiers la grève agricole du Midi, telle qu'elle a fonctionné et telle qu'elle fonctionne, comme modèle aux grèves à venii'. (ApplaïKlissciiients à (/auche et à l'extrême yanctie. — Applaudissements Ironiques à droite et au centre.)

M. Cjbiel. — C'est rassurant !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je m'atteudals à votre surprise ; je l'avais annoncée. La différence entre le jugement que j'en porte et celui qu'eu a porté M. Lasies tient aux renseignements qui ont fixé mon opinion et à ceux qui ont déterminé la sienne. 11 a vu la grève du Midi à travers des récits de journaux ; je l'ai vue à travers des renseignemenls officiels que j'ai fait contrôler. (Bires ironiques à droite). Je l'ai vue et jugée d'après les rapports des préfets, ceux des chefs de la gendarmerie et ceux enfin d'agents spéciaux que j'ai envoyés surles lieux. Si vous voulez bien abjurer toute espèce de parti pris...

M. Malrice Binder. — Nous n'avons jamais de parti pris»

M. LE président du conseil... je suis convaincu qu'après m'avoir entendu, vous serez tous de mon avis.

M. Lasies vous a indiqué l'origine de la grève. Elle a eu pour cause le désir bien naturel des ouvriers agricoles d'ol> tenir un relèvement de salaires, que la mévente des vins, en 1901 et 1902, avait singulièrement abaissés.

DES OUVRIERS AfiRIGOLES DU MIDI 115

M. Maurice Binder. — Par Je temps qui court, tout le inonde demande des relèvements de salaires. {Exclamations à gauche.)

M. le Président. — Veuillez garder le silence, monsieur Binder.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Par l'effet de cette mévente les salaires étaient descendus à un taux tel que les ouvriers ne pouvaient subvenir à leurs besoins.

M. Jaurès. — C'est vrai.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Au licu des 3 fr. ou 3 fr. m et même o fr. qu'on payait autrefois, lorsque le Midi bénéficiait de la destruction des vignobles dans d'autres régions, les propriétaires ne payaient plus que des salaires insuffisants, 2 fr., 1 fr. 7o et même 1 fr. 30. Ils n'avaient pas rencontré de résistance de la part des ouvriers, 'qui sentaient très bien que leurs intérêts étaient solidaires des intérêts du patron. {Applaurlmements à gauche.)

Si l'on tient compte, d'autre part, des journées où l'ouvrier du Midi ne fournit aucun travail, on ne s'étonnera pas que son gain annuel ne dépasse pas la somme de 300 ou 600 fr., avec laquelle il doit nourrir toute une famille. On comprendra que, lorsque cet ouvrier s'est aperçu que, grâce au prix élevé du vin, le propriétaire non seulement couvrait ses frais, mais réalisait des bénéfices importants, il ait eu la pensée de demander qu'on revînt sinon aux taux élevés d'autrefois, au moins à des taux raisonnables. (Très bien! très Ment à Vextrème gauche et sur divers bancs à gauche.) M. Lamendin. —C'est de toute justice.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Uu inoyeii. uu seul .-^'offrait

116 LES GKÈVES

à lui : c'était l'entente avec ses conipagnoiis df (ravail. Dr là la formation de syndicats locaux, et, partout où ces syndicats n'existent pas, la formation de groupements nommant des chefs et leur donnant mandat de négocier avec les patrons.

Ceux-ci n'acceptant pas inniiédiatement les propositions des ouvriers, la grève fut déclarée. Elle commença par la petite comnuuiede Lésignan. Vingt ouvriers occupés dans une propriété annoncèrent au patron (jue.s'il ne décidait pas à relever les prix, ils cesseraient le ti-avail. De ce fait, ils se mirent en grève.

Ce fut l'affaire d'un jour. Le pi'opriélaire céda au bout de vingt-quatre heures et consentit au relèvement demandé : 2 fr. f)0 pour six heures de travail. {Mouvements divers.)

An centre. — Pour siK lienrcs !

M. Fh.\nçois Fournier. — Cela fait dix sous de l'heure; vous ne vous en contenteriez pas, messieurs.

M. Jaurès. - Il n'y a rien là de surprenant. Lisez l'enquête du Musée social.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — On a parlé d'une organisation préparée de longue date en vue de cette grève. Il n'en est lien. Jai indiqué connnent elle est née et j'indique pourquoi elle a di\ se propager. C'est par la contagion de l'exemple. La comparaison de la tache dhuilc trouve ici sa place.

Les ouvriers d'une conunune ayant léussi à obtenir un relèvement de salaires pai' une menace de grève, ou par une grève de vingt-quatre heures, la conunune voisine les a imités et ainsi, de conunune en conunune, le mouvement s'est généralisé. .Mais il s'est g(Miéralisé de la façon la plus pacidipie et

DliS OUVRIERS AGRICOLES DU MIDI 117

la plus Innocente. Dans la i)]npart des conimunes. la grève a à peine duré deux ou trois jours.

J'ai dit que, prise dans son ensemble, elle avait été paciliqiie, autant que peut l'être une grève. Elle a été pacifique dans la pensée qui l'a fait naître, comme aussi dans ses moyens d'action. C'est la raison qui me faisait tout à l'heure souhaiter qu'elle servit de modèle aux autres.

Ah! sans doute, je souhaiterais encore plus qu'il n'y eût jamais de grèves, et, s'il était possible de régler les conflits entre le capital et le travail, de concilier leurs intérêts sans cessation de travail, nous serions unanimes pour approuver toute mesure législative qui amènerait un pareil résultat. Je doute qu'il soit possible d'en arriver là. La grève est entrée dans notre législation avec la loi de 1884.

Personne ici n'oserait proposer de re\enir sur cette loi qui a créé les syndicats. En les autorisant, vous vous êtes engagés à leur laisser leur liberté légitime d'ACiion. (Très bien I très bien !)

M. Fernand Engerand. — La loi de 1864 la leur a^ait donnée.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — La lol de 1884 a abrogé les lois antérieures sur les coalitions. Par conséquent, elle a permis l'action collective des syndicats. La grève est un résultat naturel de cette action collective. Nous sommes unanimes, je l'espère, à maintenir la loi de 1884. (Très bien! très bien!) Nous devons, par conséquent, envisager ses conséquences et une de ses conséquences, c'est la grève comme moyen de défense des intérêts ouvriers.

Encore une fois, je serai d'accord avec les plus timorés

118 LES GUÈVKS

d'ontre vous pour souhaiter qu'il n'y ail plus de grèves. J'espère même que, lorsque la classe ouvrière, d'un C()U\, la classe patronale, de l'autre, auront fait pendant quelque temps encore l'apprentissage coûteux et pénible de ce moyen d'action, l'une et l'autre seront mieu\ disposées et s'iiahitueronl à discuter leurs intérêts sans aucun conflit, sans l'appauvrissement commun qui est au bout d'une cessation de travail. {Applaudissements à (/anche.)

Pour le moment, je dois me restreindre à l'objet même de l'interpellation. La grève agricole du Midi, en dehors de quelques faits sur lesquels je vais m'expliquer, se distingue par ce caractère d'être aussi modérée et aussi bien conduite qu'elle peut l'être, d'avoir un but nettement déterminé, dont M. Lasies a reconnu lui-même la légitimité, et de ne recourir qu'à des mesures normales et régulières.

Permettez-moi, messieurs, de déclarer à ce propos que, dans cette grève, le rôle de l'autorité n'a pas été le moins du monde celui qu'on a prétendu. Dans un article que vous avez pu lire, sous la signature d'un ancien président du conseil, on fait un grief aux préfets d'être intervenus d'eux-mêmes dans le conflit. On leui' attritme une inmiixtion déplacée, des sentiments autoritaires, contre lesquels je proteste. On a prétendu qu'ils s'étaient imposés, par une sorte de coercition morale, aux propriétaires des vignobles.

Messieurs, rien n'est moins exact. J'imagine que, pour se tromper ainsi, l'ancien président du conseil a été renseigné par un de ses anciens collègues, dont je vous ferai connaître le rôle véritablement extraordinaire.

Les préfets n'ont d(»nné leur (•(Micmirs. s.iiis cxccplioii.

qu'à la demande expresse des ouvriers et des patrons et souvent des uns et des autres. Sans doute ils ont fait entendre — c'était leur devoir — par eux-mêmes ou par leurs délégués, des conseils d'apaisement et de conciliation. Va-t-on leur eu faire un griéf ? Quand M. Lasies me demandait d'intervenir d'une façon quelconque pour empêcher dans l'avenir les maux qu'il prévoit à tort, je l'espère

M. Lasies. — Je souhaite d'avoir tort.

M. LE président du conseil. . . .par cela môme il acceptait comme légitime l'intervention de mes agents, préfets et souspréfets.

Je le répète, les préfets n'ont fait sentir leur influence qu'à la demande des patrons ou des ouvriers. ( Très bien l très bien !) Voilà la vérité, tant sur la marche de la grève que sur l'attitude des autorités préfectorales.

Il y a eu cependant quelques faits regrettables (Ah t ah l à droite] ; mais ils ont été singulièrement exagérés et quelques-uns tout à fait dénaturés. Je prends les trois ou quatre principaux, qui ont été cités par M. Lasies.

M. Lasies a dénoncé des entraves apportées à la liberté du travail, et, parmi ces entraves, il a cité les fameux laissezpasser, exigés des personnes qui voulaient circuler librement. Le fait des laissez-passer est exact. Mais il n'est vrai que de certaines localités. Je ne pense pas que M. Lasies ait pu entendre dire qu'il avait eu lieu dans toutes les communes.

M. Lasies. — Dans presque toutes.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — C'cst uue errcur, et je vais vous dire pourquoi il n'était pas possible que le fait se produisit dans un grand nombre de communes : c'est que dans

120 LKS GUKVKS

la très grande majorilo des communes la gviixo n'a dure qu'un Jour ou deux.

M. Lasies. — Le lail sesl produit dans la plupart des communes où la grève a été déclarée.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Mals, mcssleurs, comme le fait est blâmable en lui-même, peu importe qu'il ait ('té plus ou moins commis. Je répète, en tout cas, qu'il a été une exception. Constituait-il vraiment une entrav<> siTieuse à la liberté de circulation ?

A droite. — Pas plus que les ineendi(S.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Vous m'obllgcz, puisque vous ne vous contentez pas de mon affirmation, de produire devant vous un témoignage qui ne vous sera pas suspect. Je l'extrais du rapport du capitaine de gendarmerie de l'arrondissement de Béziers. C'est cet officier qui était chargé de surveiller les communes où M. Lasies a relevé les actes, selon lui, les plus répréhensibles.

Son rapport contient des renseignements détaillés sur toutes ces communes. Nous pouvons nous y tenir, puisqu'il les a fait visiter journellement par ses gendarmes.

c< Le matin même du jour où la grève était déclarée et à la première heure, les grévistes se réunissaient, selon le cas, soit à la bourse du travail de Béziers, soit au siège du syndicat, soit sur la place de la mairie, et se formaient ensuite par groupes, dont la force variait selon le nombre des grévistes. Mais généralement les groupes se composaient de quinze à vingt ouvriers. Ces groupes, placés sous les ordres d'un chef, se rendaient ensuite aux abords des coinnuines en grève et .s'installaient sur les chemins aboutissant à ces communes

DES OUVUIERS AGKICOLES DU MIDI 121

Les postes ainsi formés avaient pour mission : 1° de dissuader les ouvriers qui n'avaient pas encore adliéré à la grève de continuer à travailler aux anciennes conditions... » (Interraptions à droite.)

M. Jaurès. — C'est un droit absolu.

M. Lasies. — Je ne proteste pas contre cela 1

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. - J'allais dire que c'était leur droit. (T)rs bien lires bierHà gauche et l'extrême gauche.)

« 2° D'engager les ouvriers à faire cause commune avec les grévistes, de façon à donner plus de forces aux revendications de ces derniers [Très bien .' très bleu! sur les mêmes bancs) . Mais ces postes n'étaient guère installés que pendant le premier ou le second jour de la grève et, souvent même, ils étaient retirés au bout de quelques heures. » [Interruptions à droite.)

Messieurs, ce n'est pas un rapport de préfet que je lis, c'est un rapport de capitaine de gendarmerie. {Rires et applaudissements à gauche et à Vextrême gauche.)

a Par suite delà présence de ces postes, 11 a pu se produire que des ouvriers, qui n'avaient pas au début l'intentiou de faire grève, y aient été moralement obligés. » [Exclamations à droite.)

Messieurs, après avoir interdit aux grévistes l'action matérielle, voulez-vous leur interdire l'action morale ? (Applaudissements à gauche.)

M. Lasies. — Je ne leur ai rien interdit ! M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — « Mais il y a lieu d'ajouter que chaque fois qu'un de ces ouvriers, ou un charretier, ou luie i)ersonne, quelle qu'elle fût, a voulu passer quand même,

122 LES fi H KV ES

il iiVst pas à ma ('onnaissancc (iirellc nail |)as pu passer, soil avec le conseil tenieiit des ouvriers composa ni ces postes, soit sur l'intervention des autorités locales ».

On a mis en cause les autorités locales; aussi je lis celle (inale avec plaisir.

« Les gendarmes de service dans les communes en grève ont déclaré qu'ils n'avaienl jamais constaté' de refus, de la part de ces postes, de laisser passeï' des (nniiers ou d"autres personnes.

« Quelquefois cependant, mais très rarement, quelques personnes ont demandé l'assistance de la gendarmerie pour traverser les postes précilés. Mais les gendarmes n'ont même pas eu besoin d'intervenir pour faire passer les personnes qui le désiraient réellement. les grévistes agissant par la persuation et non par la force. (Applaudissements à Vextrème uaHChe.)

« Ouelques incidents se sont produits devant ces postes, mais ces incidents, dont les plus importants sont signalés ci-dessous » — c'est là que se trouve un des cas cités par M. Lasies— « ramenés à leur juste valeur, n'ont pas l'importance qu'on leur a donnée ».

J'avais donc raison de dire que ces entraves à la libelle du travail n'ont |)as dépassé certaines limiles. Elles sont i-epréhensibles, je le répète, même dans res limites, mais elles sont loin d'avoir produit l'effet qu'on leui' a arbitrairement donné.

M. Lasies a cité, dans le même ordre d'idées, un cas parlirulier. survenu, si je ne m'abu.se, dans la propriété de Al. du Lac, à Villeneuve-les-Héziers. Des grévistes seiaienl

allés débaucher les ouvriers dans les vignes et, pour y parvenir, ils auraient usé de violence.

Je répondrai encore à cette assertion par le rapport du capitaine de gendarmerie.

• « Avant de se mettre eu grève, les ouvriers de Villeneuve avaient chargé une commission de faire connaître aux propriétaires leurs demandes, dont la principale était la suivante : « Gagner 2fr. oO pour six heures de travail «. C'était un relèvement de 50 centimes.

Messieurs, je me suis trompé de feuillet. Ce que je lis ne se rapporte pas à M. du Lac, mais à un autre propriétaire, M™« Martin. Je continue néanmoins ma lecture, parce que M. Lasies vous a entretenus aussi de cet incident, et c'est à ce propos que je lui ai demandé le nom de la commune. 11 s'agit aussi là de l'entrave apportée par des grévistes au libre fonctionnement d'un ménage de propriétaires. (Exclamations et rires.)

Messieurs, je dois défendre toutes les libertés et celle qui vous prête à rire est certainement une des plus précieuses à tous les ménages. [Nouveaux rires et npplauilissem'ents.)

« La plupart des propriétaires acceptèrent ces demandes. Mais seize propriétaires n'ayant pas, le 20 décembre 1903, fait connaître leur réponse, les ouvriers, au nombre de 350 sur 400, qui assistaient à une réunion qui eut lieu à cette date, décidèrent de se mettre en grève le leudemain 21 décembre. Le 22 décembre 1903, tous les propriétaires, sauf M"'' veuve Martin, adhérèrent aux demandes des ouvriers — »

Voyez! Ce n'est même pas un ménage; il s'agit d'une veuve. (Hilarité.)

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