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BANQUET DE TA FÉDÉRATION DES SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS

L9 Fédération nationale de la mutualité française offrait, le 21 février, un banquet au président du conseil et aux ministres de la guerre et de l'instruction publique, pour les remercier de l'appui qu'ils avaient apporté à la mutualité. Sept cents convives étaient réunis.

Après quelques mots de M. Mabilleau, M. Lourties, puis le général André prononcèrent des discours fort applaudis. M. Combes, président du conseil, prit ensuite la parole, et évoqua devant ses auditeurs les trois termes de la devise de la République : Liberté, Égalité, Fraternité (1).

Mesdames, Messieurs, J'ai applaudi, romme vous tous, aux discours éloquents que vous \euez d'entendre et, eu écoutant les renseignements

1. Journal officiel, pariïe non ofTiciclle, n° du mardi 23 février 1904, page 1214.

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si instructifs doinics par les orateurs, je nit; coulirmais de plus en plus eu plus dans une pensée qui s'cHait d('j«i pr<'sentée à mon esprit comme une matière bien propre à fixer l'attention des convives de ce banquet.

Je me disais, mù par le même sentiment (|ui' mon excellent collègue. .M. [.durties : S'il rall.iil ciicnljrr a la Kt'publlque un titre spécial a la reconnaissance du pays, un titre indépendant de toute visée égoïste et uniquement fondé sur la hienveillaiice et le dévouement, nous le trouvericns à coup sûr dans rœu\re admirable (|ul s'accomplit Journellement par votre coopération.

L'essor pris depuis trente années par la mutualité atteint et même dépasse tout ce que l'imagination d'un philanthrope du dernier siècle aurait pu concevoir en cette matière de généreux et de grand.

Dans toute l'étendue du territoire, des sociétés se sont organisées qui concentrent en elles les qualités les plus solides de l'esprit et du cœur. Il n'y aura bientôt plus une commune qui n'en soit dotée par votre propagande infatigable. Elles abondent dans les localités importantes, se différenciant à peine les unes des autres par des appellations ou des affectations à des professions distinctes, se rapprochant jusqu'à se confondre par des statuts similaires, s'identiliant en quelque sorte par la raison d'être el l'esprit générateur. Et ce "n'est pas la faute du régime républicain, si nous n'avons pas eu plus tôt le spectacle de son eflicacité bienfaisante.

Aux premiers temps de la K('publi(|ue. la vieille formule (|iii lui sert, comme on le disait tout à l'heure, de devise, offrait aux citoyens, dans les trois termes qui la compo.sent,

des mobiles d'actiou inégalement pressants. La liberté se présentait comme la première étape à franchir et comme la condition absolue des deux autres. Il était donc naturel qu'elle bénéficiât de nos premiers efforts, et c'est, en effet, vers la lil)erté que convergèrent tout d'abord nos espérances et nos luîtes. (Applaudissements.)

Sans doute, l'égalité avait sa part dans les résultats obtenus, (lar chaque progrès de la liberté se manifestait dans la législation, sinon dans les faits, par un développement concomitant de l'égalité. Mais l'établissement de celle-ci, étant subordonné à la victoire de celle-là, se produisait avec plus de lenteur par voie de laborieuse conséquence.

Quant à la fraternité, elle attendait son tour et, tout en ligurant au même titre que les deux autres dans la devise républicaine, elle ne pouvait se flatter de recevoir sa satisfaction légitime, tant que ses deux ainées n'auraient pas déblayé devant elle la route particulière qu'elle avait à parcourir. ( -4 ppkmdissements. )

Messieurs, les partis de l'opposition, toujours aux aguets — et c'est leur rôle — pour i aisir le défaut de la cuirasse gouvernementale, nous ont reproché d'avoir fait à la fraternité une place inégale et trop restreinte dans nos préoccupations politiques et nos programmes gouvernementaux.

J'ai dit pourquoi la succession des événements nous semble donner à cette critique une apparence de raison. Si nos institutions sociales ne réalisent pas encore le sentiment de la fraternité au même degré que les institutions politiques ont it'alise les principes de liberté et d'égalité, la faute en est à la réjtction seule. C'est à la réaction qu'il faut faire remonter

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la respiiiisal)ililL' d'un état do choses (.iivelle atft'clt'dedéploix'r. Elle a retardé l'avèiioment de la frateruité de deux manières: premièrement, par les obstacles sans nombre qu'elle a nuillipliés devant la liberté, par la nécessité logique qu'elle nous a laite de conqu('rir d'abord la liberté, avant d'en dégager ses fruits naturels; en second lieu, par les idées fausses qu'elle a répandues dans les masses sur la nature de la Iraternite.

Pour elle, messieurs, la fraternité n'a jamais ('le (pi'un mode de la cliarilf'. Ce qu'elle renferme d'obligations morales se reliait en sa pensée à des opinions religieuses, (|ui l;i dégradent au lieu de Icniioblir. Ainsi entendue, la fraternité pouvait bien constituer pour la personne humaine, pour le simple particulier, un principe d'action indi^iduelle; elle se concevait m;il. si même elle se concevait, comme principe de gouvernemenl.

Laissons donc la réaction gémir hypocritement sur nin' situation qui est son fail el non leuôtre et, sans plus récriminer contre le passé, sachons utiliser, comme l'indiquait si éiuquemment M. Mabilleau tout ;i l'heure, .sachons utiliser, pour regagner le temps perdu, les dispositions non doulenses de l'opinion et des pouvoirs publics.

Et d'al)ord, messieurs, restituons à la IVaternilc son \rai caractère et sa signification réelle. Oui. messieurs. (|ni (|ue nous soyons, à quelque couche sociale que nous appartenions, nous sommes frères les uns des autres, frères par la naissance et frères par le ((eur. Les douze ou (piatorze (piartiers de noblesse dont se lai'guait Tancien duc et pair n'empêchaient pas que le sang qui coulait dans ses veines venait de la même source que le sang du dernier des vilains. C'étaient les mêmes

globules, c'était le même sémm qui le composait, et, s'il y avait une différence dans les tissus qui en lixaieut les éléments, elle était plutôt à l'avantage du vilain robuste qu'à celle du noble cacochyme. (Vifs applaudissements.)

L'aristocrate de l'ancien régime se serait indigné sans aucun doute si l'on avait argué de celte comnuinauté d'origine pour faire de lui le frère du vilain. 11 avait du moins une excuse : le microscope ne lui avait pas encore révélé l'identité de composition entre tous les sangs humains. (Rives.)

L'excuse manque à l'aristocratie réactionnaire de nos jours. Elle est forcée, tout comme la bourgeoisie, qui la prend gauchement pour modèle, de confesser une fraternité odieuse. L'une et l'autre seu vengent par leur manière humiliante de la comprendre et de la pratiquer. C'est en qualité de classes dirigeantes qu'elles prétendent s'unir au prolétariat pour le discipliner et le conduire. C'est à titre de bienfaisance purement volontaire qu'elles entendent payer leur tribut obligatoire à la fraternité. (Bravos.)

Messieurs les mutualistes, un l)ien autre sentiment vous anime. Assurément, tout est volontaire dans vos associations; c'est de \otre plein^gré que vous les formez, et c'est parce que vous y jouissez d'une liberté réelle que vous pouvez imprimer à chacune d'elles une originalité propre qui l'accommode aux situations diverses de leurs membres.

On comprend dès lors votre puissance. Aussi, messieurs, je réaliserai d'un mot le vœu qu'on formait tout à l'heure et je vous dirai : Gardez votre liberté précieuse, veillez avec un soin jaloux sur votre indépendance. Votre force, votre existence même y sont intéressées. [Assentiment.)

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