‹ Une deuxième campagne laïque, vers la séparationChapitre 19 sur 71 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

La Chambre discutait, nu mi'ieu des controverses les plus passionnées, la loi sur la suppression de l'enseignement congréganiste. Tout le parti républiciiin attendait avec impatience le vote de celte loi. Brusquement, à l'improviste, M. Millerand demanda, dans la séance de la Chambre du 17 mars, à interpeller le président du conseil sur l'exécution des engagements pris en ce qui touche les retraites ouvrières; celui-ci réclama la discus-* sion immédiate. Au cours de son interpellation, M. Millerand reprocha au Couvernement de « borner son horizon et ses ambitions à la lutte contre les congrégations ». M. Combes, président du conseil, répondit à ces accusations en montrant quelle diversion était tentée (1).

M. EMILE Combes, président du comeil, ministre de l'intérieur et des cultes. — Messieurs, l'houorablt» Interpellateur vous a dit, avant de motiver sou interpellation, qu'il avait prêté jusqu'à ce Jour un concours continu au cabinet, dans la

1. Journal officiel. Déb. l'arl. Chami)re. N' du 18 mars 11)04. Pages 787 et suivantes.

lutte entreprise contre les congrégations. Je le reconnais volontiers; mais j'exprime un regret, c'est qu'il ait cru devoir interrompre ce concours au moment où la bataille est devenue la plus vive et la plus dilficile. {Vifs applaudissements à l'extrême gauche et sur im grand nombre de bancs à gauche.)

M. Millerand prétend avoir entendu formuler sur divers bancs de la majorité républicaine certaines plaintes sur la longueur et la vivacité de cette lutte.

Si son oreille perçoit si facilement des bruits qui ne sont pas parvenus jusqu'cà la mienne, il a pu saisir aussi, depuis un certain temps, nombre de bruits de couloirs qui ne sont que des intrigues sourdes, tramées contre le cabinet. (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)

Je ne l'accuse pas d'y participer. Mais d'autres, plus soupçonneux, pourraient être tentés de le croire et assurément sa conduite aujourd'hui n'est pas faite pour leur donner une autre impression.

Sur quoi se fonde l'honorable M. Millerand, messieurs, pour déclarer que la lutte contre les congrégations a absorbé toute la sollicitude et toutes les forces du cabinet ? Comment ? Mais il l'a reconnu lui-même, nous avons pu pendant cette lutte faire voter des lois chères à la démocratie, les unes relativement peu importantes, je l'accorde, mais vivement réclamées par ceux-là même qui constituaient hier encore sa clientèle électorale. {Nouveaux applaudissements.)

A l'une des époques les plus difficiles de notre ministère, à l'époque de la grève des ouvriers mineurs, au moment même où le ministre des finances avait toutes les peines du

200 LES RETRAITES OUVRIKUES

monde à réaliser FéquiJibn' l)ii(ljj,étaire, nous avons consenti le sacrilice relativement lourd d'un million pour la bonification des retraites des ouvriers mineurs. Nous avons depuis lors obtenu de l'une ou de l'autre Clhambres qu'elles votassent la loi concernant les enfants assistés, qui entraîne pour les finances de l'État une dépense de 6 millions, la loi sur l'assistance aux infirmes et aux vieillards (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche), qui aboutit à un sacrifice budgétaire de près de 2U millions, et cela alors que, conformément à la volonté plusieurs fois réitérée de cette Chambre et à nos propres intentions, nous n'avons pas voulu demander à l'impôt de quoi subvenir à ces dépenses, alors que nous sommes contraints de les couvrir à l'aide de moyens financiers difficiles à découvrir, mais que nous nous efTorçons de trouver par l'étude la plus attentive.

Comment ! suivant M. Miilerand, nous sommes exclusive ment occupés à combattre les congi'égations. 11 l'affirme en ayant sous les yeux l'ordre du jour des deux Chambres, où figurent déjà deux réformes, qui seront accompagnées ensuite d'une troisième, les trois assez vastes et assez importantes pour remplir toute une législature et pour absorber l'activité d'un ministère. (Applaudissements à Vextrème gauche et à gauche.)

M. Maujan. — Cette réforme doit précéder la loi des retraites.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Avous-nous réellement manqué à nos engagements, comme le soutient M. Miilerand ?

Je n'ai qu'à lire la déclaration ministérielle qui contient le programme du cabinet actuel. Les réformes dont je viens

de parler y sont indiqiit'cs dans un ordre que nous avons respecté. Nous avons mis en première ligne l'application de la loi des associations, dont je prétends que le projet de loi soumis à vos délibérations est un complément nécessaire (Applaudissements sur les mêmes bancs) ; nous avons placé eu seconde ligne la réforme militaire et nous vous avons promis ce que nous sommes toujours déterminés à vous donner, la réduction du service militaire à deux ans. [Nouveaux applaudisse menis.)

Nous avons mis à la suilc de ces deux réformes la réforme fiscale par limptH général sur le revenu. A cet effet, le ministre des linances a déposé un projet de loi qui viendra naturellement en discussion quand vous aborderez, au mois de juin, la loi de recettes de l'année prochaine. {Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche).

C'est postérieurement à ces trois réformes, qu'en raison de sa complexité avouée par M. Millerand lui-même, en raison aussi de la nécessité de faire œuvre sérieuse et non déclamatoire. . . [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

M. Maujan. — Il faut assurer d'abord les ressources de la loi.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — nôus avous prls l'engagement d'étudier, pour la résoudre, la question des retraites ouvrières.

Eh! messieurs, qui ne comprend qu'à moins de leurrer les populations ouvrières, à moins de faire miroiter devant leurs yeux une espérance à jamais irréalisable, en même temps que le bilan des dépenses futures de l'État afférant à ce budget, la loyauté commande de pouvoir mettre, en regard

de la dépeuse allërciile ù cet objet, la ressource correspondante? {Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Comment osez-vous blâmer le ministre des lînances, qui a le devoir impérieux de ne pas engager à la légère les linances de ce pays, de n'être pas en situation de vous appoiter des chiffres précis, alors que vous-même avez réclamé du ministre du commerce de nouveaux renseignements susceptibles de modilier vos bases de calcul? (Très bien! très bien! à gauche.)

Vous lui demandez un engagement ferme, définitif, à l'heure même où nous avons (ui perspective des dépenses plus ou moins fortes qu'il serait peut-être imprudent d'ajourner. Mais je n'insiste pas sur ce point.

Messieurs, depuis que le ministère actuel siège sur ces bancs, le pays a pu, je l'espère, reconnaître et apprécier sa loyauté. {Très bien ! très bien ! à gauche et à l'extrême gauche.) La classe ouvrière en particulier lui rend justice. {Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs à gauche et à l'extrême gauche.)

M. Albert Poulain. — C'est exact !

xM. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Elle Sait que, s'il u'a pas pu lui apporter plus tôt une de ces lois fondamentales qu'elle attend, il n'a pas renoncé le moins du monde à réaliser les promesses qu'il lui a faites. {Très bien! très bien! à gauche.) Il ne retire aucune de ses promesses et c'est véritablement abuser des circonstances que de ^ouloir, sur l'heure même et au moment où nous sommes en proie à tant de préoccupations et de soucis, nous absorber, à rencontre de l'ensemble de nos devoirs, dans une préoccupation unique.

Celle préoccupation, nous l'avons assurément, nous la conservons fidèlement. 11 ne dépendra pas de nous qu'elle prenne

corps, au lieu de s'évaporer par des paroles en l'air, ou de se concréter daus uu texte, dans une proposition de loi condamnée d'avance à rester indéfi niaient à l'état de lettre morte, si vous vous contentiez d'en voter la partie correspondant à la dépense, sans mettre à la disposition du Gouvernement la recette nécessaire pour la réaliser dans les faits. [Applaudissements à yauche et à l'extrême yauctie.)

Je demande à la majorité républicaine de nous faire crédit.

Ce crédit, rendu encore nécessaire par les raisons que j'ai données, nous le raccourcirons dans la mesure du possible. (Nouveaux applaudissements à gauche et à l'extrême yauche.) Ce ne sera pas un délai iudéllni. Rien n'est plus loin de notre pensée.

Et vraiment, il est étrange qu'alors que, depuis 1892, le projet des retraites ouvrières se traîne de législature eu législature, alors que l'interpellateur n'a pas pu, pendant qu'il était au pouvoir, le mener à bonne fin... [Vifs applaudissements sur lés mêmes bancs.)

M. MiLLERAND. — Je demande la parole.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — ... OU Vienne accuser le Gouvernement de manquer à ses engagements parce que le projet n'est pas encore voté, ou n'est pas eu étal d'être immédiatement voté.

Messieurs, cette interpellation ne surprendra personne. (Applaudissements sur les mêmes bancs à yauche et à l'extrême gauche.) Elle est purement et simplement une diversion à la lutte décisive que vous soutenez en ce moment. (Nouveaux et vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)

204 LES UETKAITES OUVRIÈRES

Oii a bit'U clioisi le iiioinciit pour leiitcr celle divcision. Reste à savoir sur quels auxiliaires on a complé. Le scrutin nous le dira toul h l'iieure. (Applnudissements vifs et répHés à gauche et à l'extrême gauche).

Le président du conseil déclara accepter l'ordre du jour suivant de MM. Bienvenu-Martin et Guieysse : « L^ Chambre, approuvant les déclarations du Gouvernement et comptant sur son énergie pour poursuivre l'œuvre de laïcité et de réformes sociales, et repoussant toute addition, passe à l'ordre du jour », qui fut adopté.

SUPPRESSION • DE L'ENSEIGNEMENT GONGRÉGANISTE

M. Lemire ayant proposé de stipuler daas la loi qu'on ne frapperait que les établissements d'enseignement relevant du ministère de l'Instruction publique, le président du conseil intervint une fois encore dans le débat, à la séance du 2J mars 1904 (1) :

M. EMILE Combes, président lUi conseil, ministre de l'intérieur et des cultes. — Messieurs, en écoutaul le débat qui vient d'avoii' lieu et les quelques interruptious qui se sont produites, j{î iin' suis aperçu qu'il s'est introduit dans quelques esprits une confusion, un malentendu, (pfil est de la probité du Gouvernement de dissiper.

On a prétendu que l'amendement de M. Leygues, qui a exccplt' de la fermeture certains noviciats à déterminer pour renseignement congréganiste à l'étranger, retirait quelque

1 . Journal ojjlctel. Déb. Pari. Chambre. N"> du 24 mars 1904. Page 885.

206 L'ENSEIGXKMK.vr COMiKÉGANISTK

chose à la suppression des (■oiiRrésations vol^'c dans l'article 1"^' du projet de loi, et que ces congrégations, supprimées dans ledit article 1"', renaissaient à la faveur de l'anicndcment de M. Leygues.

Je suis convaincu que telle n'a pas été la pensé'e de l'auteur de l'amendement. Eu tous cas, je suis non moins convaincu que telle n'a pas éU; la pensée de ceux (|ui l'ont voté. \Exclnmations sur divers bancs à droite et (lu centre. — Très bien ! très bien ! à gauche et à l'extrême (janctie.)

M. Laurent Bougère. — C'est in.soutenabJe ! [Exclamations à Cextrème gauche.)

M. Groussau. — Je demande la parole.

\I. LE PRESIDENT DU CONSEIL. — Si les membres de cette Asseml)lée qui ont voté l'amendement de M. Leygues avaient expliqué préalablement à cette tribune (|ue le! était le .sens qu'ils y attacliaient, jamais un seul membie de ce côté de la Gliambre [la ganche) ne se serait rallie à l'amendement.

.M. LE MARQUIS DE Diox. — Alors vous supposez qu'on \(ite sans savoir ce qu'on lait !

M. GuiLLOTEAUX. — Nc scniiez i)as les consciences!

M. LE HARON DE BoissiEU. — N'ous Sommes des eito\ens libres.

M. Laurent Bougère. — Nous ne lelevons (jue de nos f lecteurs.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. - NoUS a VOUS UU JUge

commun, c'est l'Assemblt'e.

M. Laurent Bougère. — Non! c'esl le .suffrage uni\ersel. M. LE PUÈ.siDENT DU CONSEIL. - (l'cst douc r.Xsseiubli'e.... M. Lauuent Bougère. — Le pays!

M. F.E PRÉSIDENT DU CONSEIL. — MessieuFS, Ce n'est pas pour le pays seulement que je parle eu ce momeut, je m'adresse en particulier aux membres de cette Assemblée qui pourraient être troublés par le malentendu que j'ai signalé tout d'abord.

Je dis que les deux textes ne sont nullement incompatibles, et puisque je suis amené à donner sur ce point quelques éclaircissements, je m'attacherai eu première ligne à rendre compte à l'Assemblée du motif qui avait conduit le Gomernemeut à introduire les mots « eu France » dans l'article l" du projet de loi.

11 existe des congrégations autorisées auxquelles nous ne touchons pas et qui ont été autorisées à avoir des établissements à l'étranger. Je citerai notamment les frères du Saint- Esprit ; nous n'avons jamais eu la pensée d'interdire à cette congrégation renseignement à l'étranger, tel qu'elle le donne aujourd'hui. Elle a été autorisée à cette fin; mais les autres congrégations, si j'en excepte deux tout au plus parmi les congrégations de femmes, n'ont jamais été autorisées à donner l'enseignement à l'étranger. La congrégation des frères des écoles chrétiennes, notamment, n'a été autorisée qu'en vue de l'enseignement primaire en France. Par conséquent, le jour où vous lui avez interdit la seule chose que ses statuts lui permettaient, l'enseignement primaire en France, vous l'avez supprimée en tant que congrégation autorisée. (Applaudmements à gauche et n l'extrême gauche. — Béclamatioiis à droite et au centre.)

M. LE MARQUIS DE RosAMBO.— Lcs colouies, c'cst douc territoire anglais?

208 L'ENSEUiNEME.N'T CONGRÉGAMSTE

>1. Jules (Jalot. — Les col(iiii(!S fiaïK'aiscs, ce u'cst pas rt'lraufjer!

M. le président uu conseil. — Je le lepi'le, on a Irouvc; daus les statuts de certaines congrégations la mention qu'elles sont autorisées en France et dans les colonies ; pour (luelquesiiniis et notamment une que je connais, ou trouve aussi : » et en pays (Hranger ». Mais, quant aux frères des écoles chrétieruies, ils n'ont reçu l'autorisation d'enseigufi' (luVii France et pour l'enseignement primaire. Cela vous expli(|ue pourquoi nous n'avons pas cru nous-mêmes devoir mentionner la suppression de renseignement secondaire donné par les frères des écoles chrétiennes; ils n'ont jamais été autorisés à le donner; ils le donnent en dehors de leurs statuts, en maige de la loi.

M. Fabien-Cesbuon. — Tout ce qui n'est pas défendu paj' la loi est permis !

M. le présument du conseil. — Nous n'avions donc pas à leui- retirer une autorisation que la loi ne leur avjiit jamais reconnue. (Applaiulissements à gauche et à l'extrême gauche.)

Messieurs, qu'est-il arrive par le vote de l'amendement de M. Leygues? Il t>st arrivé ce fait — quant à moi, je ne le crois pas tout à fait régulier — que vous avez créé vousmêmes, par un texte de loi, une congrégation nouvelle. Cette congrégation nouvelle qui aurait di'i, d'après la loi du {"'juillet 1901, qui régit cette matière, déposer elle-même une demande d'autorisation entre les mains du Gouvernement...

A droite. — Qui l'aurait repoussée!

M. LE président du conseil qui l'aurait instruite et

Vaurjùt rapportée, cette congrégation nouvelle a bénéficié

TROISIKME DISCOURS 209

d'un vole de la Chambre la dispensant de cette formalité et l'établissant, comme congrégation nouvelle autorisée, à enseigner à l'étranger.

M. Massabuau. — Donc elle existe !

M. LE GÉNÉRAL Jacquey. — Elle exlste si bien qu'elle est dispensée du service militaire!

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — 11 est tellement vrai que tel est le sens des prescriptions légales, telles qu'elles découlent et delà loi du 1" juillet I9ul et du texte que vous avez voté dans les deux premiers articles, que, l'année dernière, lorsqu'il s'est agi des congrégations enseignantes d'hommes et de femmes, auxquelles vous avez refusé l'autorisation, j'ai dû, en réponse à une demande qui m'était adressée par quelques membres de cette Assemblée touchant les établissements d'enseignement ou les établissements hospitaliers qu'avaient ces mêmes congrégations à l'étranger, faire la réponse que j'avais indiquée, par une sorte de prévision, dans l'exposé des motifs.

Cette réponse consistait à dire : a Si ces congrégations une fois supprimées par le refus d'autorisation déposent en nos mains une demande nouvelle limitée à ce point de vue spécial, nous l'instruirons avec l'esprit d'équité que réclame un semblable sujet et nous vous l'apporterons. »

Eh bien ! messieurs, vous avez fait, pour les frères des écoles chrétiennes ou pour les congrégations dont certains noviciats pourront être maintenus, exactement ce que, d'après les indications tout à fait légales que j'avais données l'année dernière aux congrégations qui nous avaient saisi de demandes d'autorisation, auraient fait ces mêmes congrégations. . .

210 l'enseionemenï CO.NGHÉCAMSÏE

M. Massabuau. — D'accord, mais alors elles garderont leurs biens comme les autres ?

M. Lemh^e. — Je demande la parole.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Vous avcz placé Ics cougrégations jadis autorisées — j'emploie le mot « jadis » pour indiquer que les deux premiers articles les suppriment — dans la même situatif)n où j'avais placé moi-même par ma réponse les congrégations non autorisées, avec cette difTérence que vous-même avez en (pichpie sorte fait la demande, l'avez inscrite, l'avez résolu dans le sens de l'amendement Leygues, ce qui revient à dire que les congrégations pourront conserver, pourront avoir, avec l'autorisation d'enseigner à l'étranger un, deux ou trois noviciats, suivant leur nombre. (Très bien't très bien ! à gauche.)

Il n'y a là aucune contradiction ; si une contradiction pouvait subsister, je serais le premier à mettre la Chambre en demeure de se prononcer. . .

M. Jaurès. — Très bien !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL ct de dire si, en même

temps qu'elle entendait supprimer les congrégations enseignantes, elle entendait les conserver.

M. LE RAPPORTEUR. — Tivs bien ! C'est bien là la question.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Or, la répouse n'est pas douteuse.

La majorité veut suppiinici- les coiigrégalions enseignantes

A l'extrême (jauche. — l'arlaitemeul.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — ... la Chambre a voulu que, une fois cette suppression piononcée, il fût sursis à la

fermeture de quelques établissements, appelés « noviciats », pour que la congrégation nouvelle, la congrégation autorisée par votre vote, messieurs, à enseigner à l'étranger, pût se recruter et envoyer à l'étranger les instituteurs ou les professeurs qu'elle croirait devoir y envoyer.

.Voilà l'explication du langage du Gouvernement et, je le crois aussi, du vote de la Chambre.

M. Lemire demande autre chose. M. le rapporteur vous l'a déjà dit; je uajouterai qu'un mot.

M. Lemire, par sa rédaction, entend soustraire à la fermeture les établissements d'enseignement technique et professionnel et déclare que la pensée du Gouvernement n'était pas de les fermer.

Il me permettra de lui dire que je connais un peu mieux que lui la pensée dii Gouvernement; elle résulte d'abord de l'adhésion (iii'il a donnée à la formule plus explicite à adopter par la. commission, mais elle résulte aussi de cette considération, sur laquelle M. Lemire passe très légèrement et qu'il a peut-être perdue de vue, c'est qu'il n'y a pas une seule congrégation réellement autorisée pour l'enseignement technique et professionnel ; et que, s'il n'y a pas une seule congrégation autorisée pour l'enseignement technique et professionnel, nous n'avions pas à nous en préoccuper puisqu'il sufJisait de signifier à cette congrégation, sous peine de poursuites judiciaires, qu'elle était sortie de ses statuts et qu'elle donnait un enseignement qu'il ne lui était pas permis de donner de par la loi et de par ses statuts. Il était alors inutile de saisir la Chambre d'une formule la concernant.

212 l'enseignement congrkga.mste

M. Laurent Bougèhe. — La Un peruiel l'enseignemeul à tout le monde !

M. Lemire. — C'était votre rédaction, je le reconnais, monsieur le président du conseil.

M. LE PRESIDENT DU CONSEIL. — Oui, ('était iiiou textc et ma pensée.

M. Lemire. — C'était le texte primitif. . .

M. LE président du conseil. — Cétail le lexte du projet du Gouvernement. J'expli(iue que ce texte ne faisait pas mention de l'enseignement professionnel, parce que nous visions uniquement la suppression des autorisations données et que l'autorisation n'a jamais et(' donnée pour cet enseignement.

La commission a cru devoir, par une formule plus large et plus explicite, mentionner également, parmi les enseignements interdits, l'enseignement professionnel. Je me suis rallié à son texte. Mais il n'existe aucune contradiction entre le texte primitif du Gouvernement et celui qu'il a adopté après la commission.

Messieurs, je me résume. Jusqu'à présent, il resuite de vos votes que vous avez supprimé ferme toutes les congrégations enseignantes (Très bien là gauche) et qu'en même temps vous avez offert à ces congrégations le moyen de se former un corps nouveau, une congrégation nouvelle qui serait autorisée à enseigner dans les colonies et ii l'étranger. (Mouvements divers.) Ces deux votes ne sont pas contradictoires, et je viens d'expliquer pourquoi.

M. Albert Tournier. — Ils sont illogiques, mais nullement contradictoires.

M. i.E PRÉSIDENT DU CONSEIL. — 11 lésiiUi' t'ii oulrc de vos votes que, d'uue mauière très explicite, vous avez voulu supprimer l'enseiguemeul professionnel eu même temps que les autres. {Dénégations à droite.)

M. Laurent Bougère. — 11 n'eu a pas été question.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je VOUS Ueiuaude bien pardon. Le débat qui s'est engagé sur le premier paragraphe de l'article l", ainsi libellé : « L'enseignement de tout ordre et de toute nature est interdit aux congrégations » a été suivi d'amendements exceptant de cette interdiction l'enseignement professionnel. Ces amendements ont été rejetés ; il en résulte cette conséquence que l'interdiction générale visant 1' « enseignement de tout ordre et de toute nature» s'applique sans le moindre doute possible a l'euseiguement professionnel. {Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)

M. LE Président. — La parole est à M. Groussau.

M. Groussau.- — Messieurs, il y a deux choses bien distinctes dans le débat qui s'engage en ce uRiment : d'une part, l'examen de l'amendement de M. l'abbé Lemire; d'autre part, l'interprétation du vote qui a été émis par la Chambre sur l'amendement de M. Leygiies.

Je ne viens pas insister sur les arguments en faveur de la proposition actuellement discutée ; mais je crois absolument indispensable de taire des réserves sur les déclarations de iM. le rapporteur de la commission et de M. le président du conseil.

Un membre au centre. — Oui sont contradictoires !

M. Groussau. — J'estime d'abord qu'il n'appartient ni à l'un ni à l'autre de tixer la portée de la décision prise par la

214 l'eNSEIGxNEMK.NT conguégamsïe

Chambre sur l'aineudenit'iil de noire lioïKJi.ilile cdllcgue M. Leygues. (Très bien ! liés bien à droite.)

L'acte accompli par la Chambre est un acte (pii ne dépend plus des appréciations de M. le rapporteur, ni de celles de M. le président du conseil. [Applaudissementfi à droite et au centre.)

M. LE MARQUIS DE Maussabhé. — Evidenuuent ! C'est aux juges qu'il appartient d'interpréter la loi.

M. Groussau. — Si puissante (jue soit la parole de M. le président du conseil, elle n'est ipie celle du jwuvoir exécutif en présence d'une décision du ixinvoii' lej:islatif. [Très bien! 1res bien! à droite et au centre.)

Ce que j'aurais conii)ris, c'est qu'avant le vote M. lo président du conseil vînt Irnir le langaiie (|u'il a tenu après. (Applaudissements à droite et snrdirers bancs au centre.)

Alors ses déclarations auraient peut-être eu le pouvoir de donner au vote un sens (|iril n'a pas; nuiis les déclarations . faites après le \ole ne peuvent plus rien changer. (Nouveaux applaudisseweiits à droite et sur divers bancs au centre.)

Non seulement ses déclarations ue chaugeni rien, mais elles sont eu contradiction al)solue avec les déclarations de l'auteur de l'amendemeut que la Chambre a adoptt'. (C'est vrai! — Très bien! à droite.) 11 sufiit de lire quelques lignes du discours prononcé par M. Leygues pour détruire absolument les aflinnationsde M. le président du conseil. (Apptaudissements à droite et sur divers b/mcs au centre.)

M. JuMEL. — Vous paraissez iuterpiéter, vous-même.

M. Groussai . — Vous m'accorderez bien, monsieur Jumel, que je ne dé'passe pas mon droit — alors que M. le président

du couseil a déclaré qu'il ue devait pas y avoir de confusion — eu faisant de courtes citations qui démontreront ce qu'il faut penser des argiuiieuts formulés tout à l'heure par M. le président du conseil et par M. le rapporteur de la commission.

Dans son discours. M. Leygues disait :

« Un dernier mot sur un point de droit, pour répondre aux observations par lesquelles M. le président du conseil a motivé son refus d'adhérer au maintien des noviciats pour les écoles hors de France, même dans la limite étroite que j'ai tracée.

<' M. le président du conseil nous a dit : La congrégation enseignante autorisée frappée d'interdiction disparait et, si elle veut enseignera l'étranger ou aux colonies, il faut qu'elle se reconstitue et qu'elle présente une nouvelle demande d'autorisation. » {Interruptions à gauche.)

Et M. Leygues ajoutait :

(* Non, c'est inutile... {Nouvelles interruptions ù l'extrême (/au elle.)

Messieurs, la question est assez importante. . .

M. Levraud. - Bien que rétrospective !

M. Groussau. — M. Levraud dit que la question est rétrospective. Je voudrais bien savoir qui l'a introduite dans le débat! {Applaudissements à droite.)

Ce que vous ne nous imposerez pas, c'est qu'après le vote (jui a ('té nettement émis, il y ait le lendemain une interprétation susceptible de le détruire, {("'est cela ! très bien ! à droite.)

Est-ce notre faute, messieurs, si vous avez voté l'urgence

216 l'enseignement congréganiste

delà lui et si vous n'avez plus uue secuude délibératiuu pour revenir sur des décisions contradictoires? Caries décisions c|ue M. le président du conseil prétend accorder sont tenues pour contradictoires par la commission.

Je reprends donc ma citation du discours de M. Leygues lépondant à Tobjection de M. le président du conseil:

« ... La question se pose eu d'autres termes. Des congrégations ont été autorisées à enseigner en France: pailà même vous avez reconnu qu'elles étaient aptes à enseignei' à l'étranger et aux colonies. »

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — PaS dU tOUt !

M. Groussau. — Alors, il fallait contrediie M. Leygues! L'avez-vous fait? (Applaudissements à droite.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Jt^ VOUS demande pardon, monsieur Groussau ; vous nous attribuez ce langage ; ce n'est pas à nous que M. Leygues l'altribuail : il ne latlribuait qu'au décret-loi qui a autorisé la congrégation des frères des écoles chrétiennes et il n'a cité que celle-là. Le décret-loi autori.><ant la congrégation des frères des écoles chrétiennes n'a pas du tout reconnu les frères des écoles chrétiennes comme devant enseigner à letraugei' et eu France. 11 n'en est fait aucune mention.

M.Paul Lerolle.— V a-l-il une restriction? Lisez le texte.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je m'cxpliqucrai tout à l'heure. J"ai tort d'interrompre.

M. Groussau. — Mais non, monsieur le président du conseil ; c'est une discussion loyale et sincère qui se poursuit, et je suis tout disposé à vous céder la parole. [Très bien! très bien! au centre et à droite.)

TROISIKME DISCOURS 2l7

M, LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — PouF prévenir un autre malentendu et puisque vous me donnez la parole, laissezmoi nrexpliquer.

Je ne rappelle pas ce que M. Leygues a dit et ce que vous avez lu.

M. Groussau. — C'est au Journal officiel.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Ce que je sais, c'est que M. Leygues a articulé deux grosses erreurs.

M. Massabuau. — Que la Chambre a faites siennes. (Bndt . à gauche.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — La première, c'est de croire la congrégation autorisée à enseigner en pays étranger: j'ai là les statuts de la congrégation des frères des écoles chrétiennes dont il a parlé surtout, et ces statuts ne font aucune mention de l'enseignement à l'étranger; il ne s'agit que de renseignement en France.

La seconde erreur de M. Leygues, peu familiarisé avec ces matières... {Exclamations à droile et au centre.)

M. LE GÉNÉRAL J.\CQUEY. — Tout le moude n'a pas été élevé au séminaire.

M. Georges Grosjean. — 11 a pourtant été ministre de l'instruction publique ! {Bruit.)

M. le PRÉSIDENT DU CONSEIL. — J'attcste la Chambre que, depuis que j'ai l'honneur de parler dans cette Assemblée, il y a un parti pris de ne pas vouloir me laisser achever une phrase... {Applaudissements â gauche et à l'extrême gauche) de m'interrompre avant que le sens en puisse être saisi, au risque même de me faire manquer — et je n'j ai jamais manqué — aux bienséances, non pas .seulement à l'égard

218 l'k.nskig.vemknt concrégamste

d'un député, mais envers un de mes prédécesseurs au ministère de l'instruction pul)li(|ue.

Et vous all(^z voir combien vos interruptions tombent bien mal à propos. Je répète que M. Leygues, peu familiarisé avec ces matières, avait appelé «congrégation mixte » — c'est sur ce point que portait mon expression qu'il n'était pas familiarisé — la congrégation des frères des écoles clin'tiennes. 11 avait dit : « C'est une congrégation mixte, cl de même que vous voulez interdire aux congrégations niixlrs l'enseignement, en les laissant libre d'exercer les autres fonctions visées par leurs statuts, de même pour cette congrégation mixte qu'on appelle la congrégation des frères des écoles chrétiennes, vous lui interdisez l'enseignement tm France et vous lui permettez l'enseignement à l'étranger. » Or, la congrégation mixte ne s'entend jamais de cette manière. (Interruptiom à droite.)

M. Paul Beauregard. — ("/ét;iit une comparaison.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je VOUS délie de liouvci' une seule congrégation méritant ou portant le titi'c de mixte et à laquelle il .^nflirait, pour le mériter, d'exercer à la fois l'enseignement en France et à l'étranger ; il n'y en a aucune, ab.solument aucune. {Tréa bien ! tri-s bitni ! à (laiicUc et à l'extrême (jaiiclie.)

Les congrégations mixtes .sont celles qui, en dehors de l'enseignement, poursuivent une autre œuvre, étrangère à la mission d'enseignement, une œuvre contemplative ou une œuvre hospitalière. Voilà les congrégations mixtes.

Mais il est absolument contraire à la réalité des faits et à la saine intelligence des mots usités en la matière de qua-

TUUISIKME DISCOURS 219

lifier de « mixle » ime congrégation, sous prétexte qu'elle exerce l'enseignement eu France et à l'étranger. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

Voilà pourquoi, monsieur Groussau, j'ai raison de dire et Je maintiens que, quand vous avez supprimé par un vote les congrégations enseignantes, vous avez supprimé la congrégation des frères des écoles chrétiennes.

M. Arnal. — Eu France !

M. LE pRKSiDEXT DU CONSEIL. — Cest par une sorte de liction — et de liction que je me suis permis de regarder comme peu légale... {Interruptions à droite) ... que vous lui avez permis de se reconstituer sous forme de noviciat pour l'enseiguement à l'étranger. {Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)

A la suite de ce discours, M. Lemire relira son amendemeat.

(lO AVRIL 1904)

Un grand banquet politique avait été organisé à Laon, le 10 avril 1904, par la fédération des comités radicaux et radicauxsocialistes de l'Aisne ainsi que par la fédération socialiste de Saint-Quentin, en l'honneur du président du conseil et du garde des sceaux. Après les discours très applaudis de MM. Magniaudé, Morlot, députés, et Vallé, garde des sceaux, M. Combes, président du conseil, prit la parole (1).

Messieurs,

Je voudrais, ;i mon tour, pouvoir vous remercier aussi diguemeut qu'il convient de votre réception si cordiale, qui donne à notre présence au milieu de vous une signification toute particulière. Déjà, par la manière seule dont elle a été préparée, elle a revêtu le caractère le plus franchement démocratique. Si nous en sommes personnellement fiers, nous nous croyons encore plus le droit de nous en réjouir,

1. Journal officiel. Partie non officielle. N* du 12 avril 1904 Pages 2309 et suivantes.

quand nous constatons que le département de l'Aisne, tout entier, s'est fait représenter à son chef-lieu par les délégations de ses fédérations républicaines pour y acclamer d'une même voix et d'un même élan le Gouvernement de la République.

Nous nous attendions à une démonstration de sjlnpathie. Nous n'osions pas l'espérer aussi grandiose, et nous en sommes profondément touchés. On peut attaquer le Gouvernement dans ses actes et dans ses vues. On peut lui dénier toutes les qualités comme aussi lui attribuer tous les défauts. Nous ne serions pas des hommes politiques, si nous étions surpris que la polémique des partis s'exerce journellement contre nos personnes, puisque c'est le sort commun des hommes publics d'être en butte aux traits acérés, aux injures, aux calomnies. Il est du moins une qualité quon serait mal venu à nous contester : c'est que nous sommes l'émanation du parti républicain pur de tout alliage, exempt de toute compromission, et que nous le reflétons en quelque sorte dans notre composition et plus encore dans nos tendances. C'est là notre caractéristique par excellence. {Marques unanimes d'approbation.)

Au surplus, messieurs, le ministère actuel continue, sous ce rapport, la tradition du ministère qui l'a précédé. Mais il la continue, selon la loi nécessaire du progrès, en l'accentuant, en s'appliquant de propos délibéré à la faire ressortir de plus en plus comme un principe supérieur de gouvernement. {Bravos.)

Nos adversaires n'ont pas assez de sarcasmes contre la règle dominante de notre conduite. L'union persistante des gauches a le don de les exaspérer. Progressistes et nationalistes, sans parler de leurs alliés de droite, la flétrissent avec les accents

222 I.li BANQUET DE LAON

iudigiiés (J'uue vortu puritaine, qui n'a jamais connu les compromissions, et c'en est une, parait-il, de la part des radicaux, de reconnaître dans les socialistes de vrais républicains. (Applaudissements.)

Messieurs, les progressistes oublieut t'aciienieut un temps, qui n'est pas encore perdu dans les lointains de l'histoire, où leur grand chef, celui-là même qui groupait naguère autour de sa personne, dans celte ville de Lann. la fine fleur de la réaction, appelai! a la rescousse toutes les fractions de la droite pour gouverner contre le pays républicain. Ils oublient que, s'ils fout encore figure dans le Parlement, s'ils y occupent une place disproportionnée à leur force réelle dans le pays, ils le doivent à cette commode élasticité de sens moral qui leur fait accueillir, c'est trop peu dire, qui leur fait solliciter, comme suffrages de bon aloi, les bulletins de vote des électeurs réactionnaires. {Applaudissements.)

Et, en vérité, c'est trop d'audace, quand on a sur la conscience les marchandages du passé, de venir encore dans ce chef-lieu de département, temporairement acquis à la réaction, pour y renouveler publiquement une alliance aussi peu honorable pour ceux qui la proposent que pour ceux qui l'accordent. (Double salve d'applaudissements.)

Quant aux nationalistes, les .scrupules de conscience ne les ont jamais embarrassés. Le boulangisme, dont ils ont déserté le nom, tout en conservant ses procédés, n'a été qu'une association d'aventuriers, de chevaliers d'industrie politique, où les divers groupements cherchaient à se duper les uns les autres en ayant l'air de travailler au succès commun. Ses héritiers directs, les nationalistes, montrent peut-être plus de

I,E HA.NyUKT IJK LAON 223

décence dans la tenue que leurs devanciers : niais ils (nil l;i même iiidiflërence, le même nn-piis pour les convictions et prati(|ueiil avec la même d('sin\olline le fiticliisMic du succès. Sous prétexte que l'idée de patrie Icni lient lieu de proînamme. ils se prêteid à toutes les Icnlalives de la réaction, se faisant tour à t(jur les auxiliaires des i)!ni;i<'ssistes pour harrer la route au progrés démocrati(|U(' cl des cléricaux de toutes nuances pour perpétuer le régne de la congrégation. Oui, vraiment, on es! tcnti' de hausser les épaules de dédain, quand on songe (jue ce monde-là, progressistes, nationalistes, orléanistes, tous plus ou moins cléricaux, morigène gravement les groupes de gauch(^ sur la raison d'être et la persistance de leur union. Ces professeurs émérites de morale politique jugent immoral que les républicains de l'union démocrati(jue se concertent avec les radicaux et les socialistes pour défendre la Répul)li(iue. {liires, (ipplauflissemepts.}

« A quoi tend, disent-il-. nu jiareil concert entre des hommes (jui ne s'cnlciiilciil |);is sur les doctrines. La forme du Gouvernement n'est pas en cause. Personne n'annonce riiiteniion d'y loucher. Nous sommes l;i. ajouli-iil-ils. nous progressistes et nationalistes, et nous nous lèverions comme un seul homme pour .servir à la R(''pul)li(|iie de gardes du corps, si quelqu'un s'avisait de vouloir l'attaquer.') [HUarUè.)

Messieurs, ce sont là de belles paroles, j'en conviens. Il n'en est pas moins avéré, n'en déplaise aux progressistes et aux nationalistes, que leurs alliés de droite, les chevau-légers de l'orléanisme, ne professent pas pour la forme du Gouvernement un respect exagéré et qu'ils la sujjprimeraienl >aiila moindre hésitation, s'ils en avaient lui ioiii- le |)ou^oi^.

Mais, messieurs, qu'importe que la forme républicaine subsiste, comme l'iutliciuail tout à l'heure mon ami M. Morlot, qu'importe qu'elle soit la faeade de nos institulicms, si l'esprit républicain en est banni ? Qu'importe l'instilulion elle-même, si son principe vivifiant est frappé à mort ? Ce n'est pas seulement la forme du Gouvernement que nous entendons maintenir, nous républicains, c'est l'ensemble des doctrines qu'elle recouvre sous une appellation (|ui nous est chère, ce sont précisément ces doctrines (|ue l'unicjn des groupes de gauche est destinée à sauvegarder, et ce sont les mêmes doctrines que les partis d'opposition, progressistes, nationalistes et droitiers, sont d'accord pour détruire ou, tout au moins, pour arrêter dans leur développement. Sans aller chercher la démonstration de ce fait plus loin que dans la question agitée depuis vingt-deux mois devant le Parlement, observez l'attitude des partis d'opposition, notamment des progressistes, dans les débats relatifs aux congrégations. (Bravos.)

Assurément, messieurs, s'il est un p('i'il propre à nous alarmer sur l'avenir de nos institutions démocratiques, c'est le péril clérical, qui se confond présentement avec le péril congréganiste. Nos chefs les plus vigilants et les plus énergiques, dont M. Durozoy rappelait tout à l'heure les noms, Gambetta, Jules Ferry, — il faut y joindre Paul Bert, — l'ont signalé, dès la première heure. C'est à ce péril que leurs disciples les plus fidèles ont tâché d'obvier par diverses mesures d'ordre politique et financier. Si l'on n'a i)as eu recours plus tôt à des résolutions extrêmes, la faute en est moins peutêtre aux volontés des gouvernants qu'à l'absence de majorités 'fermement détf^rminées, [Braros répétés.)

Mais, dans le pays, il n'y a eu, il n'y a toujours qu'un sentiment sur la nécessité d'en finir avec une source de divisions intestines qui fait servir l'esprit religieux à la diffusion de doctrines incompatibles avec l'esprit démocratique. (Bravos.)

La popularité du ministère de M. Waldeck-Rousseau lui est venue précisément de sa conformité aux désirs unanimes du pays républicain. Rappelez-vous, messieurs, avec quelle faveur, avec quels tressaillements de joie patriotique la France accueillit le célèbre discours de Toulouse sur l'opposition des deux jeunesses, discours qui a été pour le ministère d'alors, comme pour celui d'aujourd'hui, le prélude des mesures soumises postérieurement au Parlement.

Les élections législatives subséquentes traduisirent eu fait ces dispositions morales des esprits. On aurait pu penser que les progressistes, éclairés par la consultation du sufTrage universel, renonceraient à faire obstacle aux volontés du pays. Il n'en a rien été. Ces hommes aveugles ont renouvelé contre le ministère actuel l'opposition irréductible qu'ils avaient faite au ministère précédent. (Cris : Sus à la rèactiont)

Il faut, messieurs, pour comprendre cette opposition acharnée, ne pas perdre de vue que, derrière les rivalités de l'urne et les luttes de la tribune, une question se dresse depuis de longues années, toujours la même, celle de savoir à qui appartiendra la direction de la société française, à l'esprit clérical, personnifié dans la congrégation, ou à l'esprit laïque, personnifié dans le régime républicain. C'est la \ieille antinomie qui se dessine de plus en plus entre les influences sociales s'exerçaut en sens contraires : d'une part le clergé et la noblesse, traînant à leur suite la haute bour-

geuisic, (|iii les imilc (r;iillt'iirs assez jiaucliciiient. cl s'acliaiiiant à retenir ce qui leur reste de privilèges ; d'autre pari, la démocratie tout entière, affranchie par la Révolution d'une sujétion odieuse et dévelopi)ant largement. ;i la faveur de la liberté conquise, les qualités généreuses de son caractère national. {BrfiroH répétés.)

Il n'est donc pas étonnant que les hommes du clergé, de la noblesse et de la t)ourgeoisie, bien (pic groupés sous des appellations diverses de partis, et venus de régions en ;ippareuce étrangères les unes aux autres, se rencontrent dans une même opposition irréconciliable à la politique démocratique du Gouvernement. Le débat n'est pas un débat de pure forme. C'est un débat fondamental sur les conditions d'existence de la société. Un même sentiment dirige ces hommes, de même qu'un même ciment les lie. Le senlinient. c'est la défiance, la peur de la démocratie. Le ciment, c'est l'enseignement puisé aux pures sources du cléricalisme, le vieux ciment romain, ce ciment visqueux et tenace, qui agglutine les esprits dans des croyances immuables. [Applandmements.)

Que gagnerions-nous. Messieurs, à ce que la forme républicaine fût placée eu dehors du débat, si elle est minée dans les principes qui en constituent la base ou dénaturée dans les faits qui en sont l'application? [Bravos.)

Les progressistes ont beau protester de leur attachement aux institutions démocratiques ; ils ont beau se réclamer d'une sincérité qui n'est pas en cause ; que deviendraient ces institutions le jour (tù le cléricalisme ;uiiail réussi à faire prévaloir ces doctrines, et que pouiiail celle sincérité p(nir empèchei' le pays d'clrc rcplaci' sons le joug iillrainoulaiii :'

Eu vain aussi les uationalistes se proclament républicains ; eu vain ils attestent le ciel et la terre qu'ils sont les plus fidèles tenants de la République. Que serait, je vous le demande, une République nationaliste avec un suffrage universel volontairement déchu et un pouvoir personnel tout-puissant ? Nous l'avons connue, la République nationaliste, dans les régimes consulaires de notre histoire, dans les crimes de Brumaire et de Décembre, et nous avons pu la suivre dans ses conséquences fatales, dans les catastrophes inoubliables de Waterloo et de Sedan. (Bravos répétés.)

Il est vrai, messieurs, que progressistes et nationalistes, faisant front ensemble contre la majorité républicaine, dénoncent au pays ses prétendus méfaits. Au début, ils ont déclaré l'union des républicains de gauche impossible, à force d'être hétérogène. Ils se sont complu à détailler, à énumérer, à exagérer même les oppositions d'idées et de tendances qui existent eutre les divers groupes. Ils ont prédit à bref délai la lin de l'entente, qui devait être en même temps celle du ministère. iHires.)

Les mois ont succédé aux mois cl fuuiou des gauches a survik-u à toutes les tentatives faites pour la rompre, à toutes les défaillances comme à toutes les trahisons, et le ministère, qui eu avait fait le pivot de sa politique, est toujours debout en dépit des Nostradamus parlementaires qui prophétisaient sa chute de.trois mois eu trois mois ; et les cabinets de remplacement, dout les listes, ingénieusement variées pour ménager les amours-propres ou nourrir les espérances, ont défrayé quotidiennement l'avide curiosité des couloirs, attendent, morfondus, sous l'orme des champs, la fameuse pelure

228 LE llANQUKT I>K LAON

d'oraiiifo qui doiL ouvrir une successiou ardciuiiieulcoinoitcc Messieui's, ces cabinets attendront longtemps peul-ètre. s'ils ne comptent que sur la pelure. La majorilis républicain»' a l'œil assez clairvoyant, même sans laide de binocles, pour distinguer à distance une pelure d'orange, quelque arlistement enguirlandée qu'elle soit de fleurs empruntées pour la circonstance au patriotisme ou à la démocratie. {Rires et bravos.)

Messieurs, mon collègue et ami Vallé vous le disait tout ;i l'heure, ce n'est pas par ambition, par vaine satisfaction d'amour-propre que mes collègues et moi nous conservons un pouvoir singulièrement tempéré par les amertumes journalières dont on nous abreuve.

L'amour-propre serait bien exigeant, s'il n'était largement satisfait par une durée de vingt-deux mois. Mais nous avons entrepris, d'accord avec le pays républicain, une œuvre capitale, dont son avenir dépend, et nous nous sonunes engagés à la poursuivre jusqu'au bout, en collaboration avec la majorité répuljlicaine du Parlement. {Applaudissements.)

Nous serons fidèles à nos engagements. Que la réaction redouble ses assauts sous sa bannière propre ou que, pour essayer de nous renverser par surprise, elle se range momentanément sous une l)annière républicaine, qu'elle entre en accords, avoués ou tacites, avec des transfuges de notre parti, nous ne reculerons pas d'une semelle, aimant mieux tomber à notre poste que de rendre à la réaction iTn pouce du terrain que nous lui avons pris, et, si nous tonil)ons, nous tomberons au beau milieu de Tarmée républicaine, laissant à nos vainqueurs l'honneur plus que douteux de leur alliance cl de leur xicloire. iljnif/s n/iitlaïKlissri/iriih.)

Nos adversaires, quels qu'ils soient, peuvent se le dire, et ils le savent si bien que lout leur eff(jrt tend à diviser notre armée, en semant dans ses ranjis les jalousies et les défiances. Des cinq groupes qui la composent, il en est un qu'ils ont pris à tâche de désigner aux soupçons des autres : c'est le groupe socialiste. Ils dénoncent à la fois ses prétentions et ses doctrines. Ils le dépeigut^nl comme le dispensateur du présent et le maître de l'avenir. A les en croire, le socialisme commande à la Chambre, en tyrannisant le Gouvernement. C'en sera fait à jamais, disent-ils, de la dignité, de l'indépendance de la majorité, si elle ne se décide, par un acte de'virilité, à se séparer des socialistes.

Messieurs, voilà vingt-deux mois que ces prophéties sinistres résonnent à nos oreilles. Elles ont été si souvent ressassées que personne, à l'heure actuelle, ne les prend au sérieux, et leurs auteurs, moins que personne. Nous avons mis vingt fois les prophètes au défi d'établir, avec pièces à l'appui, la prétendue tyrannie exercée par le groupe socialiste sur le Gouvernement et la majorité. D'ordinaire, une tyrannie de ce genre se démontre par des lois votées, des mesures prises, des actes accomplis. Où sont ces lois, ces mesures et ces actes? Sans doute, les socialistes n'ont pas laissé ignoier aux autres groupes qu'ils se tenaient ferme à leurs doctrines et qu'ils ne les sacrifieraient à aucune combinaison parlementaire. Mais, cette réserve faite, ils sont entrés dans l'union des gauches avec le ferme propos, qu'ils ont loyalement observé, de coopérer sans arrière-pensée au progranune commun de défense et d'action républicaines proposé par le Gouvernement. {Approbations nnanimes.)

De son C(Mô, messieurs, le Gouveruemeiil n'a eu qu'.i se louer de ses relatious avec les groupes de gauche. Scrupuleux observateur de ses engagenieuls. il a rencontré an sein de chaque groupe, si l'on excepte un i)i'lil nombre d'intrigants incorrigibles, le même bon vouloir, la même lidélilé au pacte convenu. 11 leur devait à tons une égale confiance; il leur a témoigné une ('gale sympathie. Ce que l'opposition a dit de son penchant à préférer les uns et à négliger les autres n'est que du verbiage de polémique indigne de nous occuper. (Applaudissements.)

Messieurs, pendant que les progressistes nous présentaient au pays comme les dociles instruments du socialisme, il était immanquable que les nationalistes nous montreraient comme abaissant la France devant l'étranger. Et, de fait, nous sommes toujours, dans leurs journaux, u le ministère de l'étranger » : mais les nationalistes, comme les progressistes, en seront pour leurs frais d'invention.

La France d'aujourd'hui jouit auprès des autres nations d'une estime et même d'une sympathie universelles. 11 n'eu est pas une qui ne soit désireuse d'entretenir avec elle des rapports de cordialité; on l'écoute partout avec déférence, parce qu'on a la conviction qu'elle est fermement résolue à concilier en toute circonstance ses propres intérêts avec les intérêts légitimes des autres peuples. Personne au monde ne lui ferait l'injure de croire qu'elle est capable de manquer à son alliance avec la Russie ou de désavouer ses amitiés avec d'autres pays. Mais personne aussi ne doute qu'elle n'utilise son alliance et ses amitiés dans le seul intérêt de la paix. Et cet amour de la paix est si bien l'àme de sa diplomatie,

qu'elle niultplio, sans se lasser, les couYentions d'arbitrage et s'en fait de puissants instruments pour prévenir les guerres futures et circonscrire la guerre présente. {Assentiment.)

Laissons donc le nationalisme clabauder contre le Gouvernement, parce que le Gouvernement répugne à des déclamations chauvines et à des aventures guerrières. Laissons-le gémir hypocritement sur la prétendue désorganisation de nos forces militaires, parce que nous organisons ces forces suivant des conditions nouvelles, qui, sans les affaiblir à aucun degré, donnent satisfaction aux besoins d'une démocratie laborieuse et pacifique. L'opinion publique, en deçà comme au delà des frontières, ne prendra le change ni sur les intentions du ministère ni sur les résultats bienfaisants de la politique gouvernementale. {Applaudissements.)

Mais, messieurs, l'opposition élève contre nous un autre grief. Il paraît que notre politique intérieure est une politique d'anthropophages. Il paraît que, depuis deux ans bientôt. Chambres et Gouvernement ne sont occupés qu'à manger du moine et du curé. S'il en était ainsi, j'avoue, pour ma part, que je ne saurais dire ce qu'il faut le plus admirer, ou de la tolérance des estomacs ainsi repus ou de l'habileté des cuisiniers qui leur font avaler ces mets indigestes. {Rires.)

Fort heureusement, messieurs, manger du moine et du curé est une simple figure de rhétorique, dont la langue s'est enrichie dans ces derniers temps, pour faire entendre, par antitlièse, que la République ne veut plus être mangée par les moines et les curés. 11 n'y a que les moines et les curés pour s'en étonner et leurs clients, les députés cléricaux, pour iiDUs en faire un crime. iHiluiité f/(''iiémlr.\

Oui, inpssioiiis, la Répuljlique veut niettro un terme à uue situation qui n'a que trop duré. Elle a contemph' trop longtemps avec une inipassibilitc étrange l'envahissement méthodique et progressif des congrégations. Quand on réfléchit que le nombre des congrégations autorisées, au i" Juillet 1901, date de la pronuilgation de la loi des associations, s'élevait à plus de neuf cents, et celui de leurs établissements, autorisés ou non, à plus de (piinze mille, (luand on sait, en outre que six cents autres congrégations s'étaient formées sans autorisation, ce qui frappe le plus, ce n'est pas l'habileté cauteleuse de la congrégation, se faufilant à travers les mailles de notre législation, c'est la tolérance insensée des gouvernements à régar.d d'institutions si contraires à l'esprit de la société moderne.

Et dire qu'il se' trouve encore des républicains pour approuver ce foisonnement prodigieux d'ordres monastiques et pour blâmer le Gouvernement de concevoir à ce sujet de patriotiques intiuiétudes ! Que les hommes de la droite se félicitent de l'invasion cougréganiste, parce qu'elle prépare la voie h l'invasion de doctrines chères à la monarchie ; que les nationalistes fassent cause commune avec les hommes de la droite pour défendre la congrégation, parce qu'ils se sentent irrémédiablemenl perdus dans leurs circonscriptions électorales sans l'appui des ch'ricaux, il n'y a là rien que de naturel ou de logicpie. rien qui ne s'explique par la communauté des idées ou l'intérêt personnel. (Broros.)

]\Iais, messieurs, on reste confondu à la Ibis d'étonnement et de douleur, quand ou entend les républicains progressistes élever la voix eu faveur des congrégations et incarner la Libelle dans des institutions destructives de toute liberté.

Une seule explication s'offre à l'esprit. Comme les nationalistes et les droitiers, les républicains progressistes sont prisonniers de la réaction cléricale. Tous ces gens-là nous reproclient de manger du moine. C'est leur faute. Pourquoi donc ont-ils mis tant de soin ji l'engraisser? (Rires et bravos.)

Pourtant, messieurs, il me semble bien que notre action gouvernementale ne se borne pas à cette cuisine parlementaire. Pour quiconque la juge impartialement, elle révèle d'autres soucis. Tenons-nous-en, si vous le voulez bien, aux seules discussions qui vont être à l'ordre du jour des Chambres dès la reprise de la session. Quand a-t-oii vu un ministère mener de front, comme le nôtre, trois réformes capitales, la réforme religieuse par l'application des lois aux congrégations, la réforme militaire par la réduction du service militaire à deux ans, et la réforme fiscale, sur laquelle M. Maguiaudé appelait votre attention, par l'impôt général sur le revenu ? {Vifs applaudissements.)

La liste est longue des cabinets qui ont exercé le pouvoir depuis quinze ans. J'admets que tous ont fait de leur mieux pour r('pondre à l'attente du pays. Je leur rends volontiers cette justice. La mauvaise foi de l'opposition nous la refuse. Eh bien, qu'elle remonte le cours du temps et qu'elle compare notre action politique à celle de nos devanciers. Où trouverat-elle un ministère ayant à son actif de plus grandes réformes que celles qui sont en train de s'accomplir ?

Tout récemment, dans une séance de la Chambre aussi impressionnante par l'imprévu que par la pertidie des attaques dont nous avons été l'objet, un ancien ministre du cabinet de M. Waldeck-Rousseau nous accusait, du haut de

234 LK BANQUKT I>K LAON

l;i tribune, ;mx applîiudissciiiciils c-oiiccrtés do ses aucieus collègues et aviM- l'appui justenioril escompté du ceufre et de la droite, de uous désiulén^sser du sort des liumbles et des petits, sous prétexte que nous n'avons pas encore résolu le problème des retrait(\s ouvrières. Messieurs, ce problème est posé depuis douze ans. Tous les ministères qui se sont succédé dans cette période, y compris celui de >1. Waldeck- Rousseau, qui ne pourrait prétendre que le temps lui a manqué, pui.squ'il a duré trois ans, .se le soid transmis sans lui tronver une solution, parce qu'ils n'ont jamais en\isagé qu'une de ses faces, celle de la dépense, sans se préoccuper en même temps de l'autre face, celle de la ressource correspondante. {Approbation.)

Nous n'avons pas voulu 'commettre la même faute. Avec une loyauté politique qu'on aurait dû reconnaître, au lieu de la calomnier, nous avons tenu, avant d'apporter aux Chambres un chiffre de dépenses aventureuses, ;i nous assurer le moyen financier d'y subvenir. Si nous ne .sommes pas entrés plus hâtivement dans cette recherche, c'est que d'autres objets plus pressants .s'imposaient à nous: en matière politique, la nécessité d'abattre le cléricalisme, cet éternel obstacle aux progrès de la démocratie; en matière financière, le rétablissement sincère et vrai de l'équilibre budgétaire alors si gravement compromis. [AppJaudmements répétés.)

On parlait tout à l'heure de Gambetta et de son école. Nous sommes de cette école pratique qui a pour méthode absolue de sérier les questions, aliii de les mieux résoudre. I.e péril congréganiste disparu, l't'quilibre budgétaire cousolidi'. la question t\i'< retraites ouM'ières arrivei'a à son htMiic.

et, pour avoir atteudu son moment, elle s'offrira dans des conditions rassurantes pour sa réalisation. (Bi-gtos.)

C'est même pour être en situation d'aborder, sans autre retard, cette question si intéressante, ainsi que les diverses réformes comprises dans notre programme, que nous avons poussé rapidement et sans discontinuité la lutte contre les congrégations. On en a pris texte pour nous reprocher d'avoir fatigué l'opinion publique et surmené la majorité parlementaire. On a prétendu qu'il eût été plus habile, au point de vue de la durée du cabinet, et, en même temps, plus agréable au pays, de procéder par demi-mesures, par étapes alternées d'activité et de repos, de déclarations de guerre et de traités d'armistice. {Rires et bravos.)

Nous sommes d'une opinion absolument contraire. Outre que nous dédaignons les moyens factices de nous maintenir au pouvoir, nous pensons que la politique de luttes intermittentes élit été la pire des politiques; qu'à vouloir la bataille, il fallait la livrer de suite et la faire décisive, pour permettre au pays de jouir, après la victoire, d'une paix assurée, au lieu de lui offrir en perspective des périodes échelonnées de paix et de guerre, qui auraient entretenu dans les esprits une agitation prolongée, aussi funeste à la tranquillité publique qu'à la bonne marche des affaires. {Salves d'applaudissements.)

Une preuve éclatante que nous avons sagement calculé, c'est que le pays n'a cessé de nous approuver, de nous encourager par les interprètes les plus autorisés de ses sentiments ; c'est qu'il a multiplié ses adresses de félicitations dans la même proportion que nos adversaires multipliaient leurs attaques. {Approbations.)

236 LE BANQUKT DK LAON

Une secoade preuve non moins éclatante, c'est que sa représentation parlementaire, organe ofliciel et souverain de la pensée nationale, nous a suivis jusqu'au bout dans les projets de loi que nous lui avons soumis en vue de la sécularisation complète de notre société. (Applaudissements.)

En vain l'opposition a mis en œuvre tous les moyens, licites ou non, pour détacher du ministère sa lidèle majoriti?. En vain de misérables intrigues de couloirs ont fomenté les passions les moins nobles, excité les appétits individuels et, par l'appât de portefeuilles, qui se décuplaient à mesure que les tentations semblaient réussir, relâché dans de petits groupes d'arrivistes le lien d'une discipline tout d'abord librement consentie. En vain des défections retentissantes, survenant au moment le plus critique de la bataille, ont essayé de jeter le désordre dans nos rangs et de changer en défaite une dernière et suprême victoire. L'union des gauches a résisté comme un bloc de granit aux assauts réitérés de la réaction cléricale et à la coalition des ambitions personnelles. C'est par elle, comme le disait M. Mcrlot, que nous avons vaincu, de môme que c'est par elle que nous avons gouverné et que nous continuerons de gouverner dans l'unique intérêt de la République. [Bravos répétés.)

Mais, messieurs, cette union salutaire, sans laquelle il nous serait Impossible de réaliser la partie de notre programme qui va se présenter avec un caractère d'urgence, notamment l'impôt général sur le revenu et l'organisation des retraites ouvrières, cette union ne doit pas être seulement un moyen d'action parlementaire. Elle doit se reproduire en dehors du Parlement, comme une règle générale de conduite

pour le parti républicain. Si olle s'impose aux mandataires du suffrage universel, elle ne s'impose pas moins au suffrage universel lui-même pour le choix de ses mandataires. Qui ne voit qu'elle n'eût pas été possible aux élus, si les électeurs ne l'avaient pas d'abord pratiquée? {Bravos.)

Il faut donc qu'elle se fasse méthodiquement, à tous les degrés de la représentation nationale, et au prix de concessions mutuelles. Il faut que, dans chaque commune, dans chaque élection municipale, tous les républicains sincères, j'entends encore une fois par là ceux qui font passer l'intérêt républicain avant leurs préférences personnelles, se concertent en vue d'une action commune pour le triomphe d'une liste commune. {Applaudissements prolongés.)

Je n'ignore pas que, sur ce théâtre restreint de la vie publique, les questions de personnes tiennent une place fort large, qui rend parfois le concert singulièrement diflicile. Mais je sais aussi que les chefs locaux du parti républicain, conscients des devoirs particuliers qui leur incombent dans la phase critique que nous traver.'^ons, ne feront pas vainement appel au dévouement de ce parti, dévouement exalté par cinq années de luttes et û'é\weu\e^. {Acclamations.)

D'ailleurs, messieurs, ils n'ont pour exhorter leurs amis et pour s'exhorter eux-mêmes à une attitude désintéressée qu'à prendre exemple sur les partis d'opposition. Un mot d'ordre a été donné cà nos adversaires de tout genre qui sera fidèlement exécuté. Partout, on a constitué contre les républicainsdes groupements nouveaux, qui se parent de l'étiquette républicaine, afin de mieux tromper les électeurs républicains. {C'est vrai.) L'Action Libérale, ainsi dénommée par antithèse, parce

qu'elle entend la liberté à la faœn du Syllabus, qui en est la négation, a pris la direction du mouvement électoral. Les ralliés, les nationalistes, et même, tout en rechignant, les progressistes se sont enrôlés sous sa bannière. Celte coalition hybride, aussi dépourvue de principes communs que de scrupules dans le choix des moyens, va marcher avec ensemble contre nos municipalités républicaines.

Unissez-vous contre elle, vous tous, républicains sincères, qui vous rattachez par vos sentiments à un des groupes de gauche. Faites taire vos sympathies personnelles; sacriliez au bien public vos désirs propres, vos mécontentements accidentels ; élevez-vous au-dessus des considérations étroites pour ne songer qu'à la République. La République sera ce que vous la ferez par votre vote, puisque ce vote déterminera directement le choix de vos futurs sénateurs, et indirectement le choix de vos futurs députés. (Vives acclamations.)

Que cette réflexion soit constamment présente à vos esprits dans la période électorale qui vient de s'ouvrir, et qu'elle inspire à chacun de vous des résolutions viriles et désintéressées. Il n'y a pas de victoire qui ne coûte quelques sacrifices. Il n'y a pas de sacriïices qu'un vrai républicain ne soit prêt à faire pour procurer la victoire à la République.

Républicains de l'Aisne, je lève mou verre pour célébrer d'avance cette victoire. Je bois à la République qui nous est chère. République de paix, de liberté et de progrès, seule capable de réaliser notre programme de réformes politiques et sociales, qui se résume dans l'amélioration du sort du peuple et dans son émancipation matérielle et morale. {Ovation prolongée. Cris de : Vive Combes! Vive la République ! >

Page 1