IV PREFACE
fùl pour rieu daus l'allitude prise par la presse catholique au sujet de la séparation des Églises et de l'État, on peut avancer en toute exactitude qu'il lui a laissé carte blanche de propos délibéré. Car il n'a pas jugé nécessaire tout d'abord de dire un mot ou d'ébaucher un geste pour la détourner de ses imprudentes sommations. Au su de tout le monde, son Secrétaire d'État semblait s'attacher à entretenir ses illusions, si tant est qu'il ne les partageât pas. Au sortir de ses réceptions, ses interlocuteurs, par des indiscrétions calculées, le montraient scei)ti(|ue et même souriant à la pensée d'une séparation prochaine. D'ailleurs, en hommes qui souhaitent de plaire, alors surtout qu'ils ne sont pas convaincus, ils s'empressaient d'entrer joyeusement dans les sentiments de tranquillité parfaite et tl'assurance hautaine dont les salles du Vatican leur avaient olïert le spectacle. S'il en était dans le nombre qui lussent moins enclins à s'en remettre d'une persiieclive si sérieuse au jugement d'un jeune homme, ils se rassuraient, en portant plus haut leur attention et eu constatant la parfaite quiétude du |)ai)e, qui ne manquait pas une occasion de répondre chrétiennement aux inquiétudes émises devant lui que Dieu ne ferait pas défaut à son Église, quelle que fût la solution à intervenir.
La même confiance s'était communiquée à nos
l'Ali LAUTEUK DKS DISCOURS V
évèques, qui se seraient jugés coupables envers le Saint-Siège, s'ils avaient entretenu quelques doutes sur sa clairvoj'ance. Les plus militants, les plus hostiles au gouvernement de la République, criblaient de railleries le ministère d'alors et redoublaient d'injures à l'adresse de la majorité parlementaire. Les plus pacifiques et les plus discrets s'abandonnaient, comme le pape, à la volonté divine, chacun d'eux envisageant la séparation suivant la tendance de son esprit ou les espérances d'avenir |)ropres à son diocèse, quelques-uns même se réjouissant à l'idée de recouvrer leur indépendance et de n'avoir plus lien de commun avec un gouvernement justement détesté.
Ce langage et cette attitude n'ont eu qu'un temps. Dès que la volonté gouvernementale de séparer les Églises de l'État s'est afFirmée par des actes parlementaires, le sourire léger et moqueur a disparu des lèvres du secrétaire d'Étal. Il a été remplacé par un air des plus soucieux et. à tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique, on a paru comprendre que l'heure était passée de douter, encore plus de rire, encore plus de braver, la question se présentant avec un caractère d'exceidionnelle gravité. C'est tiui et bien fini de la résignation apparente d'autrefois. Aussi on ne doute plus, on ne brave plus, on ne se résigne plus. On ne parle plus de la séparation
VI l'UEFACF.
que comme d'une doctrine détestable, dogmatiquement condamnée, solennellement anathématisée. On dénie à l'État le droit de la faire, on le menace des pires émeutes, s'il persiste dans cette résolution. Il y a tel coin delà Bretagne où le haut clergé s'apprête à donner l'ordre de charger les fusils pour disi)uter à l'État et aux communes la itro])riété des édifices actuellement affectés au culte. '
Assurément il y a dans cette allure nouvelle du clergé et de la presse catholique autant de verbiage fanfaron, autant de prétention ridicule que jadis, quand des prêtres bretons prétendaient défendre leurs écoles congréganistes, en les entourant de fossés remplis de matières empruntées aux lieux d'aisance des bonnes sœurs. Mais il est intéressant de la signaler, parce qu elle dénote un état d'âme où domine incontestablement une soudaine et cruelle perplexité.
vSi le monde catholique a été surpris à un tel point par l'imminence de la solution qui se prépare, c'est qu'il n'a rien compris depuis trente ans à la marche ascendante de l'esprit démocratique et au cours irrésistible des événements. La sé]iaratiou des Eglises et de l'État n'est nullement un accident de notre histoire,- comme la presse d'opposition s'ingénie à le soutenir, le caprice d'un gouvernement autoritaire, l'acte d'emporlemeul d'un parti vindi-
* l'Ali L'AlTEUlt DKS DlSCOlltS Yll
cafif ; c'est un simple résultat, le résumé d'une doctrine procédant par dével()i>i)ements successifs, le terme fatal d'une évolution mettant les principes fondamentaux de la société en. concordance avec les faits.
Lorsque Gambetta poussait son fameux cri de guerre « sus au cléricalisme ». il préi)arait, qu'il s'en doutât ou non, la séparation des deux sociétés, civile et religieuse. Et ne serait-ce pas faire injure à ce grand homme d'État de supposer qu'il ne se doutait pas de la portée linale de sa déclaration de guerre? S'il assignait un but immédiat à la lutte contre le cléricalisme, il savait bien que ce but ne pouvait se justifier que par le principe |ioliti(|ue supérieur qui veut la société civile absolument indépendante de la société religieuse.
Lorsque Paul Bert et Jules Ferry unissaient leurs efforts pour débarrasser l'enseignement de l'Etat des ingérences cléricales, quand celui-là s'évertuait à chercher en dehors du pacte concordataire de nouveaux moyens de répression contre l'immixtion du clergé dans la i)olitique, quand celui-ci éliminait du programme de nos écoles, avec la surveillance du clergé, la récitation de la i)rière et du catéchisme, ils obéissaient l'un eU'autre au même principe que Gambetta, au principe de la séparation des deux sociétés.
VIII rRKFACK
Bien des gens, sans doute, m'accuseront de tomber dans un paradoxe, si je montre dans Waldeck- Rousseau un précurseur de la séparation. Mais j'ai conscience de ne me rendre coupable d'aucun paradoxe, en avançant que mon éminent prédécesseur a continué la glorieuse tradition de son maître, en la confirmant. Il est vrai, et je le l'econnais, que Waldeck-Rousseau s'est toujours déclaré de son vivant partisan convaincu du Concordat. Dans des écrits posthumes, dont l'authenticité cependant reste à démontrer, il continue d'invoquer les raisons les plus plausibles en faveur de la thèse qui a ses préférences.
Mais qu'on le remarque : cette conviction visait les circonstances du moment ; ces raisons tiraient toute leur valeur d'une situation politique déterminée, bien que sujette à changement. Rien ne prouve que Waldeck-Rousseau se fût tenu ferme aux mêmes raisons, s'il avait assistéaux événements diplomatiques qui sont survenus après sa mort, si surtout il avait pu se rendre compte du puissant mouvement d'opinion qui emporte le pays républicain vers une solution contenue en germe dans les luttes antérieures de la Républif|ue contre le cléricalisme.
Quoi ([u'il en soit d'ailleurs de ces conjectures, il ne |)ouvait èti'e douteux i)our Waldeck-Rousseau que l'œuvre capitale de son ministère, sa loi des associations, conçue et votée en dehors de tout