‹ Une deuxième campagne laïque, vers la séparationChapitre 4 sur 71 · PAU L AUTEUR DES DISCOURS MU · texte numérisé non relu

PAU L AUTEUR DES DISCOURS MU

des deux Chambres. Elles n'auront raison ni de sa fermeté à poursuivre une œuvre considérée par elle comme le couronnement de son système politique (l'affranchissement moral, ni de sa modération calculée dans l'élaboration des mesures destinées à passer sans secousses de la situation présente à la situation future.

Vainement enfin les chefs autorisés de l'Eglise catholique, hantés de sombres appréhensions pour l'unité de leur communion et la pureté de leur symbole, s'efforcent-ils d'apitoyer les âmes dévotes sur les conséquences redoutées de la séparation. Vainement jettent-ils des cris d'alarme aux quatre coins de l'horizon, sous prétexte que des associations cultuelles locales tiendront entre leurs mains le sort de leurs prêtres et l'entretien de leurs temples. L'État n'a pas à se préoccuper de ce genre de faits. Si le pouvoir religieux ressent réellement pour l'avenir du symbole catholique l'épouvante qu'il fait paraître, il n'a qu'à s'accuser lui-même de l'imprévoyance inexplicable dont il a fait preuve dans ses violations systématiques du Concordat.

Il se peut que les associations cultuelles ne soient pas du goût du pape et des évéques. L'Eglise catholique, qui fut à ses débuts la démocratie la plus libre, la plus égalitaire, la plus fraternelle qui ait jamais été, s'est éloignée rapidement de son type

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primilif. Elle a tendu progressivement à se constituer en pouvoir absolu. Mais, gênée par son ambition, qui l'a mise aux prises dans une longue série de siècles avec les em[)ereurs et les rois pour la possession de ses États, de ce qu'elle appelait par une audacieuse métaphore le patrimoine de Saint- Pierre, elle n'est parvenue à réaliser pleinement son idéal de gouvernement qu'après avoir été dépouillée de ce patrimoine. Aujourd'hui elle a tous les caractères d'une monarchie absolue, avec cette supériorité en plus sur les monarchies de ce genre que son chef non seulement doit être aveuglément obéi, mais encore que, dans la doctrine qu'il [troinulgue, aussi bien que dans les ordres ([u'il donne, il doit être tenu pour infaillible.

Une semblable organisation exclut le plus petit tempérament. Des associations cultuelles, pour peu qu'elles se forment librement, ne cadreront peutêtre pas absolument avec elle. Mais c'est afïaire aux catholiques de se conduire en cette matière comme ils l'entendront. Nous ne voyons pas, s'il faut parler net, qu'ils puissent ni se soustraire eux-mêmes ni être soustraits d'en haut, une fois la séparation faite, à la nécessité de demander à des associations locales les ressources indispensables à l'entretien du culte.

Même dans les systèmes qui leur sont les plus favorables, ces associations apparaissent comme des

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organes indispensables de cotisation et de propagande. Et, sans eotisalions, comment une communion religieuse, qui n'émarge plus au budget de l'Etat, pourrait-elle continuer de subsister? Le rétablissement de la main morte, la captation des héritages, l'acquisition frauduleuse de donations permettraient d'éluder la dilliculté. Mais à quelle date espérer le gouvernement des curés, qui fermerait les yeux sur de pareils abus?

Il faudra donc que la communion catholique, ainsi que les autres communions religieuses, se résigne, bon gré mal gré, à la forme de Tassociation. Nous n'y apercevons, en somme, que des avantages et pour elle et pour l'Etat : pour elle, parce que cette organisation lui sera une condition absolue d'existence; pour l'Etat, parce que l'association, limitée de sa nature à un objet spécial, sera forcément exclusive de tout autre objet, sous peine de perdre toute force ou même de se rendre impossible.

Cette dernière observation peut être regardée comme une réponse directe aux menaces intentionnelles ou feintes du parti clérical, qui ne craint pas de recourir à l'intimidation la plus insolente pour détourner la majorité républicaine delà séparation. On nous fait entrevoir, si la séparation s'etïectue, un clergé et des associations enflammées de colère, qui se rueront avec une rage inouïe à l'assaut de la

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rvé|>ublitiue. .Nous n'aurons g;ir(le de nous ai-r<Mei' sérieusement à une telle peinture. (Julie que le clergé catholique ne s'est ij;uère gêné jusqu'à ce jour pour se ranger presque |)aitout du côlé des adversaires du gouvernement républicain, nous sommes persuadés que la séparation des Eglises et de l'Ktal, bien loin d'ajouter à sa colère contre les hommes et les choses de la République, lui ôtera en grande partie, sinon complètement, son caractère batailleur. L'intérêt de sa communion, non moins que son propre intérêt, lui fera une obligation du calme et de la conciliation. Ce n'est pas en sonnant une fanfare de guerre qu'il pourra se flatter d'atlireile grand nombre à l'association cultuelle.

Or, sans le grand nombre, l'association demeurera précaire et impuissante. Klles seront rares, les paroisses futures où quelque hobereau opulent. quel(|ue bourgeois réactionnaire enrichi dispenseront le curé et ses ouailles de songer au lendeuiain. Encore là même le curé sera-t il conduit par ses |tropres réilexions à s'inquiéter du surlendemain. 11 n'y aura d'avenir assuré pour la communion religieuse que dans l'association, une association assez large pour se sullire entièrement ou peu s'en faut, en même temps, assez tolérante, assez paisible pour n'indisposer et néloigner aucune bonne volonté. Que le curé y soit porté de son naturel ou non, il

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devra modeler son attitude sur celle de rassociation.

On lit tous les jours dans la presse catholique que les militants du parti clérical entendent se passer de l'association pour l'entretien du culte. Suivant eux, c'est un budget centralisé qui en ferait les frais à l'aide de fonds recueillis localement par des comités. Cette conception chimérique ne résisterait pas à l'épreuve d'une année. Elle indique dans ceux qui la caressent une ignorance absolue des sentiments et des habitudes de nos populations.

Mais si j'entrais à ce propos dans des développements de quelque étendue, je sortirais du cadre de cette préface. Je n'ai voulu, en l'écrivant, que marquer ma pleine confiance dans les résultats ultimes de mon œuvre gouvernementale. En faisant des vœux, comme simple sénateur, pour la consolidation définitive de ces résultats, je m'applaudis de les avoir rendus inévitables comme chef de gouvernement. Je m'applaudis de n'avoir cédé, dans la guerre opiniâtre que j'ai menée contre le cléricalisme, ni aux menaces de mes ennemis ni aux inquiétudes de certains de mes amis. Que n'a pas dit ou fait en son temps la réaction pour sauver les congrégations? Aux injures et aux calomnies déversées sur ma personne, comme aussi sur la majorité parlementaire ((ui m'a soutenu, elle joignait l'annonce emphatique de soulèvements populaires et de véri-

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tables prises d'armes en faveur des moines el des nonnes. Les confçrégations ont été dissoutes, leurs maisons ont été fermées. Au lendemain de cette opération, la paix la plus profonde a régné partout, même dans les localités les |)lus anciennement abandonnées aux agissements des couvents. Le silence s'est lait, là comme ailleurs, sur les congrégations si remuantes la veille. A l'heure présente, l'oubli a englouti jusqu'à leurs noms.

Il en sera de même des conséquences sociales de la séparation des Églises et de l'Etat. Dès que celte grande réforme sera passée à l'état de fait accompli, le clergé catholique, rendu à sa seule el vraie mission, n'aura de souci que pour soq œuvre. Il se gardera bien d'ajouter aux ditlicultés de vivre et de la faire vivre les ditlicultés de guerroyer. 11 sentira lui-même, sous l'aiguillon de la nécessité, que les injures et les calomnies, qui ont été trop longtemps ses armes de prédilection contre le gouvernement de la République, ne seront plus de circonstance. 11 sera tout uiiel, après avoir été (oui vinaigre. Oui pounait même dire que, dans très peu d'années, nous, les séparatistes, les persécuteurs, les suppôts de Satan, nous n'aurons pas, à notre insu et en dépit de notre esprit .sectaire, quehjue part à ses bénédictions ?

Kmile CO.MBES.

LA POLITIQUE REPUBLICAINE ET L EGLISE CATHOLIQUE SOUS LE MINISIÈRE DE M. COMBES ',

L'Église catholique de France est unie à l'État par une convention séculaire qui a nom Concordat. Cette convention, qui lui a fait une situation privilé-

1. Nous croyons opportun de donner à ce volume de discours comme introduction la plus grande partie d'un article que M. Combes a fait paraître, dans le n° de mars 1905 de la Aational Review, de Londres. Cet article avait été demandé par le Directeur de la Revue à l'ancien président du Conseil à l'effet de bien établir quelles ont été les raisons premières et les règles de la politique religieuse pratiquée par le dernier ministère. 11 y avait intérêt, au dire du directeur^ à dissiper les préventions Jetées, à rencontre de cette politique, dans l'esprit d'une partie de la société anglaise par les correspondants des journaux religieux de France. L'article devait rouler, comme le comportait le titre choisi par le directeur, sur « la politique républicaine et l'Église catholique ».

Nous avons pensé qu'il ne serait pas déplacé en tête de ce volume, parce qu'il indique très exactement la voie suivie par l'ancien président du Conseil et qu'il résume très fldèlement l'effort accompli.

giée sous certains rapports, lui a imposé, en éciiange, des obligations précises. Elle a limité sa liberté d'action, en même temps qu'elle lui garantissait de très appréciables avantages matériels et moraux. Or l'Eglise catbolique entend jouir des avantages concédés sans remplir les obligations corrélatives. C'est à la fois le devoir et le droit du gouvernement de la contraindre à l'observation de la convention et, toutes les fois qu'elle s'en écarte, de l'y ramener par les moyens légaux dont il dispose.

Et qu'on ne croie pas que ces écarts soient rares ou accidentels. C'est tous les jours, c'est de propos délibéré, c'est intentionnellement qu'ils se produisent. Il y a dans le clergé catholique, depuis le Pape jusqu'au desservant, un parti-pris manifeste de- se dérober aux stipulations gênantes du Concordat. Il allègue pour excuse, bien mieux, pour justification de ses agressions obstinées, que le gouvernement français sous tous les régimes et à toutes les époques, a confondu arbitrairement sous le nom de Concordat la convention diplomatique signée par le plénipotentiaire du pape concurremment avec le plénipotentiaire français, et les articles organiques qui forment la loi du 18 germinal an X et qui ne portent pas la signature du St-Siège. Mais, comme il ressort de la simple lecture de la Convention qu'elle prévoit et autorise les articles organiques ou règlements de police destinés à la mettre en jeu, comme il a été avéré de tout temps que la Convention n'aurait pas

été ratifiée par les Chambres françaises de l'époque, si elle n'avait pas été présentée à leur approbation avec les articles organiques qui en déterminaient la portée, il y a plus que de la puérilité, il y a de la mauvaise foi à vouloir détacher la Convention des articles organiques, sans lesquels elle n'aurait pu avoir force de loi. Aussi Convention et articles organiques figurent-ils dans nos codes, comme ils figuraient dans l'exposé des motifs rédigé à l'adresse des chambres par le gouvernement consulaire, sous l'intitulé commun : « Loi du 18 germinal an X ».

Cette prétention du clergé catholique de scinder ainsi le Concordat a été repoussée avec plus ou moins de force, mais avec une persistance non interrompue, par tous les gouvernements qui se sont succédé en France. En revanche, les papes et, à leur exemple, nos évêques et leurs prêtres n'ont pas apporté moins de persistance à maintenir leur prétention, si bien que, depuis un siècle, l'histoire des rapports de l'Église catholique et de l'État français n'a été que l'histoire des démêlés indéfiniment renaissants auxquels a donné lieu l'interprétation et la mise en pratique du Concordat.

Sous la République actuelle, les violations du Concordat échappent par leur nombre à tout calcul. De plus, elles ont pris une allure chaque jour plus audacieuse. Il n'est pas d'article concordataire impliquant pour l'Église catholique une obligation quelconque qui n'ait été dédaigné et à tout propos

transgressé, soit par le pape, soit par le clergé français. Qui donc pourrait s'indigner de bonne foi, s'il était résulté d'un pareil état de choses de la part du gouvernement français un redoublement de sévérité, qui trouverait son explication dans le développement des principes républicains et dans les lois nouvelles qui en ont été la consécration ? La vérité, c'est que la République a dû se défendre plus que les monarchies contre les attaques du cléricalisme, parce que le cléricalisme a dirigé contre elle des attaques bien plus nombreuses que contre les monarchies.

Une des conceptions primordiales de la constitution républicaine, c'est la suprématie du pouvoir civil, son indépendance absolue vis-à-vis de toute religion et de tout dogme. Une pareille donnée heurtant de front la doctrine catholique, telle surtout qu'elle s'est alTirmée par les encycliques de Pie IX et les décisions du concile du Vatican, une opposition irréconciliable devait surgir fatalement entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux, à mesure que se consoliderait le régime républicain et que se manifesterait de plus en plus par des actes sa volonté de se soustraire à toute tutelle dogmatique.

Personne aujourd'hui n'ignore la part prise par le clergé français aux tentatives de réaction violente qui ont marqué le septennat de Mac-Mahon. C'est alors que Gambetta, pénétrant la cause profonde des dangers^qui menaçaient la République, prononça la

phrase fameuse : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » C'est, en eiïet, le cléricalisme qu'on retrouve au fond de toutes les agitations, de toutes les intrigues dont la République a souffert depuis sa fondation. Et c'est parce que les hommes politiques formés à l'école de Gambetta l'ont ainsi compris, que tous leurs efforts ont convergé vers le même but: émanciper la société civile de l'influence cléricale, en réléguant le prêtre dans son temple, comme dans le seul domaine qui lui appartienne en propre.

L'entreprise n'était pas aisée. C'était une législation à réformer, des mœurs nouvelles à établir. Grâce à la faiblesse des gouvernements monarchiques, du dernier Empire surtout, le parti clérical avait mis la main sur toutes nos administrations. Partout ses créatures occupaient les situations les plus en vue. A la faveur d'une loi fameuse, la loi Falloux, qui avait substitué la liberté de l'enseignement au monopole universitaire, il avait fondé dans toutes les villes, aussi bien que dans les communes rurales les plus importantes, des écoles rivales de celles de l'Etat. Au moment où Gambetta le dénonçait aux inquiétudes des républicains, il avait attiré à soi la clientèle delà bourgeoisie. Par cette clientèle il s'assurait d'avance toutes les carrières libérales. Déjà sous l'Empire, par un effet de la loi du 24 mai 1823 aggravée par un décret dictatorial de 1852, les établissements congréganistes de femmes pullulaient. Vainement la loi de 1823 avait exigé un décret

spécial d'autorisation pour chaque établissement congréganisle à fonder. La loi Falloux ayant proclamé la liberté d'enseignement sans faire mention des congrégations, les congrégations mirent à profit le silence de la loi pour créer à l'envi des établissements. Elles envahissaient même les écoles publiques par suite de la liberté laissée aux communes de choisir pour les diriger un personnel laïque ou un personnel congréganiste.

11 ne fallait pas songer à renouveler contre les ordres religieux les mesures adoptées par la Révolution. Même il n'eût pas été possible d'appliquer les lois de cette époque, qu'aucun texte ultérieur n'avait abrogées, aux congrégations non autorisées. L'opinion publique n'était pas préparée à des dispositions radicales, et les Chambres, qui, par le jeu naturel de l'élection, la représentent aux diverses époques, ne les auraient pas accueillies avec faveur. L'expérience en fut faite par Jules Ferry avec son fameux article 7. Force fut à cet homme d'Etat si courageux et si énergique, ne pouvant prendre la congrégation corps à corps, de se borner à laïciser les programmes d'enseignement dans les écoles publiques et de restituer à l'État la collation des grades, que l'Assemblée nationale lui avait enlevée en partie en 1875.

Ce fut seulement en 1886 qu'on trouva dans les deux Chambres une majorité pour laïciser le personnel des écoles publiques. Encore le législateur fut-il contraint, faute de personnel laïque et d'ar-

gent, d'accorder un délai de dix ans pour cette laïcisation. Le délai est expiré depuis dix ans bientôt, et quelque diligence que j'aie faite moi-même pour compléter l'opération, il reste encore quelques centaines d'écoles à laïciser. Ce sera l'œuvre de l'année qui s'ouvre.

Malheureusement à mesure qu'on chassait la congrégation des établissements de l'État, elle se retranchait dans ses établissements à elle, augmentant d'année en année le nombre de ses élèves. De progrès en progrès, elle en était venue à tuer, ou peu s'en fallait, l'enseignement libre laïque et à rivaliser avec l'Etat pour le nombre des élèves recevant l'enseignement secondaire. Loin de s'affaiblir, son influence grandissait, en proportion de l'influence sociale acquise par les fils de famille, qu'elle imprégnait de son esprit. Il était urgent pour la République d'aviser. Dix ans plus tard, comme l'a dit un jour Waldeck-Rousseau, il eût été trop tard.

Nous devons à ce grand homme d'Etat une reconnaissance sans bornes pour le service incomparable qu'il nous a rendu, en ouvrant les yeux aux plus incrédules sur le péril imminent que nous courions et en nous procurant le moyen légal d'y obvier. Si, par le procès de la Haute-Cour, il a préservé la République du complot nationaliste, par sa loi des associations, comme par son discours de Toulouse, ce fameux discours sur les deux jeunesses, qui a été le commentaire éloquent de sa loi et la règle

de ma conduite gouvernementale, il a engagé définitivement la politique intérieure de la France dans la voie salutaire au bout de laquelle nous avons pu entrevoir la délivrance morale de notre jeunesse.

Je m'honore, et c'est dans ma pensée un honneur sans égal, d'avoir été son continuateur et s|>n disciple. On m'a contesté ce dernier titre. Plusieurs membres de son cabinet m'ont accusé d'avoir faussé sa loi, en exagérant sa doctrine. Je n'accepte pas ce reproche. Ceux qui me l'adressent oublient volontairement le discours de Toulouse. Je n'ai fait que mettre en pratique les paroles de mon prédécesseur. Sur ce point, ma politique est bien la sienne, en dehors de certaines différences secondaires, de certaines variantes, qui tiennent au caractère de la personne, au tempérament, comme aussi aux circonstances de temps.

Sur un autre point, je ne me défends pas d'être allé plus loin que Waldeck-Rousseau avait peut-être l'intention d'aller. Je veux parler de mon attitude à l'égard de l'Église catholique. Et toutefois il me sera permis de faire observer que si Waldeck-Rousseau avait exécuté lui-même sa loi des associations, si par là même il s'était trouvé aux prises avec les difficultés sans nombre que le clergé catholique m'a suscitées, tout modéré qu'il fût d'opinion, peut-être se serait-il rendu compte de l'impossibilité de se cantonner plus longtemps dans la législation religieuse qui nous régit.

Car enfin la politique que j'ai pratiquée pendant deux ans et demi n'est autre que la politique recommandée par Gambetta, par le maître de Waldeck- Rousseau, la politique de lutte contre le cléricalisme, cet ennemi-né de la République.

Sous Gambetta, elle était motivée par la participation du haut clergé catholique au mouvement réactionnaire du 24 mai 1874 et du 16 mai 1877, et elle s'annonçait par des mesures à prendre contre cette intervention du haut clergé dans le gouvernement.

Sous Jules Ferry, autre disciple du même maître, elle faisait porter ses principaux efïorts sur l'éducation de la jeunesse, qu'il s'agissait d'arracher à là direction du clergé.

Sous Waldeck-Rousseau, elle visait à débarrasser la société civile des ordres parasites, qui tendaient à faire un État dans l'État.

J'ai cédé aux mêmes considérations, aux mêmes préoccupations dominantes.

Comme Gambetta, j'ai combattu avec fermeté la prétention émise par le haut clergé d'intervenir dans la direction des affaires publiques.

Comme Jules Ferry, j'ai soustrait pour jamais la jeunesse de France à un enseignement incompatible avec nos idées et nos mœurs.

Comme Waldeck-Rousseau et par la simple application de sa loi, j'ai brisé entre les mains du cléricalisme le principal instrument de son action, les

ordres monastiques, qui enserraient de plus en plus par l'enseignement, par la prédication, même par le commerce, la société civile, jusqu'alors sans défense, dans les mailles d'un filet patiemment et merveilleusement tissé.

D'autres iront plus loin dans la même voie, quand ils se seront procuré les ressources nécessaires pour remplacer les ordres religieux que nous ne pouvons à l'heure actuelle suppléer. Quelque temps est nécessaire pour compléter cette œuvre. Telle que je la laisse à mes successeurs, elle paraîtra sans aucun doute aux hommes de bonne foi assez avancée et assez féconde pour me mériter autre chose que les basses injures et les ignobles calomnies dont les feuilles religieuses accompagnent d'ordinaire mon nom.

En tout cas, ce que je peux dire, en mettant qui que ce soit au défi de me démentir, c'est que pour accomplir cette œuvre républicaine, je ne suis jamais sorti de la plus stricte légalité. C'est le Concordat à la main que j'ai combattu le cléricalisme dans ses deux forces principales, les ordres religieux et le clergé séculier. Je n'ai eu recours à aucune loi d'exception ou de circonstance. 11 m'a suffi, pour procéder en toute tranquillité de conscience, de m'adresser à la loi religieuse qui est la nôtre depuis cent ans.

Les partis d'opposition ont invoqué vainement le Concordat pour protéger les ordres religieux contre

les atteintes d'une loi nouvelle. Le Concordat est muet sur les congrégations et l'on chercherait inutilement dans son texte un seul membre de phrase qui, même largement interprété, fournît un semblant de preuve à ceux qui voudraient le tourner contre notre loi des associations. Or, répétons-le, le Concordat représente pour nous, Français, la constitution de l'Église catholique, telle que l'État lui a donné place dans l'ensemble de notre organisation officielle. L'Église catholique sort de la légalité, quand elle sort du Concordat et des règlements de police qui ont fixé, en vertu du Concordat lui-même, son mode d'application.

Ce que nous avançons là est tellement vrai que, lorsque le pouvoir religieux, croyant les circonstances propices à une modification, à une amélioration des conditions stipulées pour son exercice, a voulu élargir normalement ses attributions et sa sphère d'action, il a dû négocier avec le pouvoir civil un nouveau Concordat dans un sens favorable à ses intérêts. Le fait a eu lieu sous Louis XVIII, en pleine réaction cléricale contre l'esprit de la Révolution. Mais cette tentative imprudente de conférer à l'Eglise catholique de nouveaux avantages s'est heurtée à un tel mouvement de résistance de l'opinion publique qu'elle a dii être abandonnée par ses promoteurs. Elle a simplement abouti à la création de plusieurs nouveaux évêchés que les Cliambres de la Restauration ont eu le tort de consentir et que

des motions, souvent renouvelées sous les gouvernements subséquents et depuis quelques années surtout, ont i)roposé de supprimer pour revenir au chiffre primitif du pacte concordataire.

Le Concordat de 1801 tiemeure donc le statut fondamental de l'Église catholique, et, comme il ne renferme aucune disposition relative aux congrégations, nous avons le droit d'avancer que les congrégations sont en dehors du Concordat, conséquemment de l'Église catholique de France.

Mais il y a mieux à dire à l'appui de cette thrse. Si le Concordat s'est tu au sujet des ordres religieux, s'il ne les a pas compris dans l'organisation légale de l'Église de France, ce n'est pas par indifférence ou par oubli. L'exclusion a été préméditée et voulue. Cela ressort très clairement des négociations engagées entre les plénipotentiaires des deux gouvernements. Au début de l'échange de vues qui a fini par le Concordat, le pape se flattait d'obtenir du Premier Consul la reconnaissance publique, autant vaut dire la résurrection de quelques-uns des instituts religieux anéafitis parla Révolution. Il en avait exprimé le désir en termes explicites. Aucune suite ne fut donnée par le gouvernement français à cette ouverture, qui se reproduisit encore dans le cours des négociations, toujours avec aussi i)eu de succès. Les lettres du plénipotentiaire papal, le cardinal Spina, en font foi. Il n'y a donc pas lieu de mettre au compte d'un oubli involontaire le silence du

IiNTRODUCTION

Concordat relativement aux congrégations. C'est intentionnellement, par volonté bien arrêtée, que l'Église catholique de France a été réduite à l'organisme concordataire.

Le Premier Consul sentait fort bien que ni l'opinion publique ni les Chambres n'auraient souscrit à la renaissance des ordres monastiques, qui avaient laissé dans l'esprit des générations d'alors de détestables souvenirs. S'il a pu, quelques années plus tard, autoriser quelques instituts religieux, alors qu'il était dans tout l'éclat de sa puissance et de sa gloire, alors qu'il se regardait comme supérieur aux critiques des salons et de la presse, du moins il a eu le soin de les afïecter à des objets spéciaux et précis, qu'il estimait alors sans inconvénients pour l'ordre de choses issu de la Révolution et qu'il ne pouvait atteindre à l'aide d'autres associations.

C'est ainsi qu'il engloba dans son Université les Frères des écoles chétiennes, en limitant leur action aux rudiments de l'éducation de l'enfance, lire, écrire et compter. C'est ainsi de même qu'il préposa les sulpiciens à la formation du clergé catholique nouvellement restauré et manquant d'hommes capables de remplir cette tâche. Les autorisations ainsi concédées à quatre ou cinq ordres religieux sont une preuve de plus que l'auteur du Concordat a exclu systématiquement les autres ordres de l'organisation légalement imposée à l'Eglise française.

Donc les défenseurs des congrégations se moquent

du public, quand ils osent préfendre que la formation de ces associations n'est pas contraire au Concordat, puisque le Concordat ne les a pas prohibées. Non, le Concordat ne les a pas prohibées. Mais il a refusé de les admettre. Le résultat devait être identique dans les deux cas. Les congrégations, ainsi laissées de côté, continuent d'être placées sous le coup des lois de la Révolution, qui les ont supprimées. Ces lois n'ayant pas été abrogées, les congrégations ne pouvaient se prévaloir d'aucun droit à l'existence au moment où fut votée la loi du l^r juillet 1991, et c'est tout à fait justement que cette loi leur a été appliquée.

Est-il nécessaire que j'insiste encore pour démontrer jusqu'à la dernière évidence que, dans la pensée de l'auteur du Concordat, les congrégations ne faisaient pas partie intégrante de l'Église de France? Je rappellerai que, sous mon ministère, une suggestion fut faite par quelques prélats au gouvernement pour. un Concordat à conclure au sujet des ordres religieux. Ne convenait-il pas, disaient ces prélats, que, dans une matière mixte où l'État et la religion étaient intéressés, on ne modifiât pas l'ordre de choses existant sans une entente préalable entre les deux pouvoirs ?

Cet appel n'a pas été entendu; il ne pouvait pas l'être. Parler de Concordat à propos des congrégations religieuses, c'était rappeler aux républicains, qui ne l'avaient pas oublié, que les congrégations

n'avaient paru en France qu'en violation du Concordat. C'était leur rappeler aussi qu'à peine réinstallées dans le pays elles s'élaient mises avec un empressement extrême au service des partis de réaction, et qu'elles avaient engagé contre les institutions républicaines une guerre sans trêve ni merci, à telles enseignes qu'elles soudoyaient ou même rédigeaient les journaux les plus violemment, les plus insolemment agressifs contre les hommes et les choses de la République.

Mais la suggestion d'un Concordat n'en est pas moins à retenir comme une ])reuve d'un genre particulier établissant que la situation des ordres religieux était illégale et qu'elle avait besoin d'un acte spécial pour être régularisée.

Peut-on en conscience attribuer pareille intention à la loi du !«' juillet 1901 ? Peut-on soutenir avec quelque apparence de raison que le législateur a voulu légitimer par la simple observation des formalités contenues dans la loi nouvelle l'existence de fait des congrégations ? Personne en France ne l'a pensé, personne ne l'a dit, jusqu'au jour où le minis tère qui m'avait pour chef annonça l'intention de faire repousser par le Parlement les demandes d'autorisation des congrégations enseignantes et prédicantes. C'est seulement quand on fut bien convaincu que ce ministère ne ferait grâce à aucune de ces congrégations et qu'il proi)Oserait à la Chambre des députés de les dissoudre, que leurs partisans

imaginèrent de s'abriter, pour les défendre, derrière la loi du 1er juillet 1901 et d'en restreindre la portée à une simple constalation de fait.

Une semblable théorie aurait passé pour une simple gageure, si Waldeck-Rousseau ne lui avait prêté dans une circonstance mémorable l'autorité de sa parole. C'était à l'occasion d'un projet de loi simplifiant les formalités requises pour la construction des maisons d'école. Waldeck-Rousseau, appelé à la tribune du Sénat par un incident de séance visiblement concerté, s'attacha à définir la nature de la loi du 1er juillet 1901, Il la présenta comme une simple loi de contrôle, destinée à donner un état civil aux congrégations religieuses, comme aux autres associations, sous la seule réserve qu'elles feraient preuve d'une véritable utilité. Sans doute, il n'alla pas, comme certains défenseurs des congrégations l'ont avancé, jusqu'à déclarer que toutes ces associations, ayant acquis depuis des années une existence de fait, ne pouvaient la perdre sans injustice, à moins de très graves raisons tirées de leur action sociale. Mais il était loisible d'inférer de son discours qu'il se serait montré beaucoup plus accommodant que son successeur dans sa façon d'apprécier l'attitude et les titres des congrégations.

Loin de moi la pensée d'élever le moindre doute sur la sincérité des sentiments de mon éminent prédécesseur. Reste néanmoins à savoir si les sentiments qu'il exprimait à cette heure concordaient

exactement avec les sentiments qu'il nourrissait à l'époque oii, président du conseil, il demandait aux Chambre l'arme légale qui lui était indispensable pour se défendre et défendre la République contre le travail de réaction des ordres religieux. Il est permis d'en douter. Non encore une fois que je perde de vue les différences intrinsèques de nos deux tempéraments et l'influence latente du tempérament sur les dispositions morales de l'individu. Mais, si Waldeck-Rousseau, à l'heure où il quitta volontairement le pouvoir, avait ressenti pour les congrégations cette indulgence de cœur ou cette bienveillance d'esprit qui semble percer dans son discours au Sénat, il se serait sans doute gardé de confier l'application de sa loi et la sentence à porter sur les ordres religieux à l'homme qu'il a désigné au choix du chef de l'État pour cette besogne.

Il connaissait cet homme pour l'avoir vu à l'œuvre dans la commission sénatoriale chargée d'étudier la loi et dans les débats parlementaires, où son intervention s'était produite avec un succès marqué au sujet de l'article 14, qui fermait l'enseignement aux membres des congrégations non autorisées. Il l'avait applaudi au vu de l'assemblée tout entière, quand cet homme exposait du haut de la tribune, les raisons d'ordre politique et moral qui impliquaient la condamnation sans réserve de l'enseignement congréganiste. Il l'avait félicité publiquement, quand cet homme avait regagné son banc, en le remerciant

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d'avoir su conservera la discussion son caractère de noblesse et d'élévation.

J'ai gardé pour moi jusqu'ici les conversations qu'il m'a été donné d'avoir avec Waldeck-Rousseau. Je les raconterai, s'il y a lieu, à mon heure. Je veux m'en tenir pour l'instant aux faits publics, et les deux faits publics qu'il est opportun de citer aujourd'hui, afin de mettre en garde l'opinion républicaine contre une interprétation inexacte des sentiments de Waldeck-Rousseau, c'est, d'une part, l'approbation cordiale et manifeste donnée par lui à mon discours sur l'article 14 de la loi des associations, et, d'autre part, mes déclarations explicites, consignées dans le journal Le Figaro à la date du 18 mars 1902, deux mois et demi avant ma prise de possession du pouvoir, sur ma manière d'entendre et d'appliquer aux congrégations enseignantes la loi des associations.

Disons-le, pour en finir avec cette question : ni la commission sénatoriale, ni son président, ni la majorité du Sénat elle-même, pas plus d'ailleurs que celle de la Chambre, n'auraient consenti à voter la loi des associations dans sa teneur actuelle, s'il avait subsisté le moindre doute sur le parti que le gouvernement aurait à tirer de ses prescriptions. Pour la majorité républicaine, la loi des associations était bien autre chose qu'une loi de contrôle, c'était une loi de défense sociale, une loi d'expulsion des ordres religieux enseignants, prédicants etcommer-

çants ; des enseignants, parce qu'ils étaient jugés impropres à former des hommes libres et des citoyens; des prédicants, parce qu'ils dépouillaient le clergé concordataire d'une de ses fonctions essentielles, et que, sous couleur de prédications, ils promenaient partout de véritables croisades contre nos lois les plus libérales; des commerçants, parce qu'ils avilissaient l'idée jeligieuse dans des trafics indignes d'hommes de foi et de désintéressement.

Le successeur de Waldeck-Rousseau n'a donc fait, en appliquant sa loi, que traduire en actes les aspirations du parti républicain et les dispositions intimes de Waldeck-Rousseau lui-même. Il aurait délaissé la politique traditionnelle de la République, il aurait trahi son parti, trompé l'attente de ses contemporains, s'il n'avait pas accompli la même œuvre salutaire que la Révolution avait faite cent dix ans auparavant. Les congrégations religieuses se dressaient insolemment, au mépris des lois qui les avaient dispersées, comme une menace vivante pour l'Etat laïque, ses idées et ses mœurs. Elles étaient même plus qu'une menace, elles avaient passé de la menace à l'action. Elle conspiraient, au su et vu de tout le monde, avec les partis monarchiques, la ruine de nos institutions. Echappant par leurs statuts à la juridiction des évêques, elles se donnaient ellesmêmes comme la milice du pape, opprimant évêques et clergé séculier. Malheur aux prélats qui s'offusquaient de leur indépendance et s'avisaient de vou-

loir les surveiller ! L'archevêque de Paris, Darboy, qui s'était permis d'aller visiter, en qualité de supérieur diocésain, un établissement de Jésuites, apprit à ses dépens, par une censure humiliante du pape, que les congrégations religieuses n'ont d'ordre à recevoir que de Rome. La politique du Second Empire avait enduré cet atlront, qui retombait indirectement sur le gouvernement, et l'avait digéré mélancoliquement entre bien d'autres.

Notre politique républicaine ne comporte pas de ces faiblesses, de même qu'elle n'éprouve pas le besoin de se concilier les bonnes grâces du Vatican par une abdication de ses droits. Les congrégations ne sont pas seulement à nos yeux des surperfétations inutiles d'un culte qui se suffît à lui-même. Elles sont les instruments pernicieux d'une doctrine monstrueuse, la doctrine théocralique, radicalement destructive de notre doctrine politique et sociale, qui a, pour un de ses premiers axiomes, l'indépendance absolue de l'Etat à l'égard de tout dogme et sa prédominance reconnue sur toutes les communions religieuses. Cette doctrine est la doctrine même de la Révolution, dont la République se fait gloire d'être l'héritière. L'expulsion des congrégations équivaut à l'anirmation de cette indépendance, que la séparation des Eglises et de l'Etat marquera mieux encore et ne tardera pas à compléter.

Je me suis étendu à dessein sur la conformité parfaite de la politique républicaine, pendant les

dernières années, tant à notre législation civile qu'à notre législation religieuse. En France, cette conformité a été contestée et même niée par les partis d'opposition, qui, tous, à des degrés divers, se trouvent dans la dépendance du parti clérical. A l'étranger, où le jugement n'est pas offusqué par les passions ou les intérêts qui s'agitent au fond de nos querelles politiques, on se rend compte plus aisément, pour peu qu'on se rapporte aux textes légaux, que mon ministère n"a pas plus transgressé les prescriptions concordataires qu'il n'a dévié de la ligne de conduite qu'il s'était primitivement tracée. Quand il s'est formé au mois de juin 1902, il s'est placé résolument en matière religieuse sur le terrain du Concordat.

Ce n'est pas que personnellement je fusse hostile à la séparation des Églises et de l'État. Bien au contraire, je professais cette doctrine, ainsi que la plupart des mes collègues du Cabinet, et j'étais en communion d'idées sur ce point avec tout le parti républicain, qui a considéré de tout temps la séparation des Églises et de l'État comme le terme naturel et logique du progrès à accomplir vers une société laïque, débarrassée de toute sujétion cléricale.

Mais je sentais, à cette époque, comme les collègues dont je parle, qu'il y aurait inopportunité et imprudence à inscrire dans la déclaration ministérielle une réforme de cette gravité, sans y avoir préparé suffisamment le pays. Toutefois j'avais

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conscience de l'amorcer par les mesures que je me proposais de prendre. Si je me montrais décidé à observer le Concordat dans les dispositions qui procurent à l'Église catholique, avec la liberté du culte, de grands avantages matériels, je ne l'étais pas moins à le faire observer par l'Église catholique dans les dispositions qui garantissent à l'Etat ses droits de souveraineté.

Or, il ne m'avait pas échappé, en examinant le texte du pacte concordataire, que ces droits du pouvoir civil étaient inconciliables avec la doctrine catholique, solennellement promulguée dans les encycliques papales, et je m'expliquais ainsi le perpétuel désaccord qui se remarquait, depuis l'avènement de la République, dans les relations de l'autorité civile avec l'autorité religieuse. 11 n'y avait, selon moi, qu'à prendre acte de ces désaccords inévi tables, à mesure qu'ils se produisaient, pour inciter naturellement le pays à se tourner vers la séparation de l'Église catholique et de l'État, comme vers le remède elBcace à un mal constitutionnel et chronique, qui ne pouvait être guéri autrement. De fait, les événements ont réalisé pleinement cette vue de mon esprit.

Le Concordat n'a pas été plus respecté par l'Église catholique sous mon ministère qu'il ne l'avait été sous les ministères antérieurs. Bien plus, les transgressions ont crû en nombre et aussi en gravité, parce que la politique républicaine du gou-

verneraent a revêtu une couleur anticléricale plus accentuée et pris une allure de combat plus déterminée contre les empiétements du cléricalisme. Cette politique, en s'attaquant aux forces les plus vives et les plus agissantes du parti clérical, aux moines ligueurs et aux moines d'affaires, ainsi qu'à toute la cohorte des nonnains et des nonnes, qui pénètrent journellement, sous prétexte de propagande pieuse, dans la vie intérieure des familles, enlevait à la papauté son principal moyen d'action et ses milices les plus dévouées.

Probablement le bas clergé, s'il avait été laissé à sa liberté d'appréciation, aurait vu partir sans regret les ordres monastiques, qui, par l'ouverture de chapelles particulières, avaient détourné de ses paroisses la clientèle la plus riche et l'avait réduit lui-même, en fait de casuel, à la portion congrue. Mais il était dans la dépendance absolue des évêques, ayant perdu par le Concordat certaines garanties qu'il possédait avant la Révolution, et les évêques, tremblant de leur côté à la seule idée de déplaire aux supérieurs des congrégations tout-puissants à Rome, dépouillés d'ailleurs de toute initiative individuelle par la promulgation du dogme de l'infaillibilité papale, rivalisaient de zèle, pour le plus grand nombre, à qui ferait preuve en faveur des ordres religieux d'obséquiosité onctueuse et de servile complaisance.

Aussi, dès que parurent les projets de loi tendant

à la dissolution des congrégations d'hommes non autorisées, l'épiscopat leva contre l'Étal l'étendard de la révolte. Les cardinaux donnèrent le signal. Ils furent suivis par la masse des archevêques et des évèques, à l'exception d'un petit nombre, qui refusa courageusement de partir en guerre ou se défila ingénieusement dans quelque semblant de manœuvres.

En violation d'un article formel du Concordat, qui prohibe les délibérations concertées sans permission du gouvernement, l'épiscopat fit parvenir au président de la République une déclaration collective pour le pousser à désavouer son ministère.

Des mandements vinrent ensuite, qui letentirenl dans toutes les églises, débités du haut de la chaire, comme autant de coups de clairon, appelant les fidèles au secours des congrégations.

Déjà, quelques mois auparavant, de véritables émeutes avaient troublé les campagnes. Des paysans, excités par leurs curés et guidés par des notabilités locales du parti clérical, s'étaient réunis en bandes, armées de gourdins, pour s'opposer à la fermeture des établissements congréganistes. 11 avait fallu réquisitionner les troupes, afin que force restât à la loi. Si le sang ne coula pas, si des extrémités fâcheuses furent évitées, le mérite en revient aux autorités civiles et militaires, qui s'acquittèrent de leur tâche avec une prudence et, tout ensemble, avec une résolution admirables.

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Le plus Iriste dans ces incidents déplorables, c'est que les excitations malsaines de l'esprit clérical agirent sur quelques olîiciers et provoquèrent des actes d'indiscipline jusqu'alors inconnus.

Il serait trop long et d'ailleurs inutile pour le but que je poursuis de m'appesantir sur ces désordres. J'ai noté ces excès, parce que le clergé en est directement responsable. C'est lui qui, par ses prédications furibondes, a mis les armes à la main à des populations crédules et fanatisées. S'il s'est porté à de telles violences, on peut penser avec quelle désinvolture il a dû se dégager des obligations concordataires. Ce n'est pas exagérer de dire que la plupart des chaires chrétiennes ont servi, depuis deux ans, de tribune à des prêtres assez oublieux de leurs devoirs poui- insuffler aux catholiques la haine du gouvernement républicain.

En vain ce gouvernement a essayé de ramener le pouvoir religieux à l'exécution loyale du Concordat. Il a échoué dans toutes ses tentatives pour imposer à l'Église catholique le respect du pacte qui la liait à l'État. Sauf les articles organiques qui assurent au clergé catholique un traitement fixe et la jouissance des édifices affectés au culte, il ne subsiste plus rien des engagements contractés par le clergé, qui se refuse systématiquement à les exécuter.

Sans croire nécessaire de descendre dans les détails, je citerai comme exemple des empiétements du pouvoir religieux, en raison de l'importance du

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sujet, l'article du Concordat qui règle la nomination des évêques. L'importance de l'article tient au rôle prédominant de l'évêque dans son diocèse. Sous un évêque de caractère vraiment évangélique et d'attitude politiquement correcte, le clergé se dévoue exclusivement à son ministère religieux et ferme l'oreille aux excitations des factions. Sous un évêque batailleur et livré à l'esprit de parti, le désordre est prompt à naître et à se répandre dans tout le diocèse. D'après le Concordat, qui s'exprime sur ce point en des termes d'une clarté parfaite, le gouvernement nomme les évêques. Naturellement il les choisit dans des conditions obligatoires de dignité et de capacité. Le pape entend subordonner celte nomination à son bon plaisir et n'investir canoniquement que des prêtres qui lui agréent. Sous prétexte de se faire juge de la dignité et de la capacité du sujet, il annule le droit de nomination du gouvernement, sans même s'obliger à indiquer les motifs de ses refus.

Le Concordat attribue aux archevêques le jugement des plaintes portées par le clergé inférieur contre les évêques leurs sutTragants. Le pape, sans s'inquiéter de ce droit des métropolitains, évoque les plaintes devant ses tribunaux romains et s'arroge une juridiction que les stipulations concordataires lui dénient.

C'est à l'évêque qu'il appartient, en vertu du Concordat, de nommer ou de révoquer les desser-

vants des paroisses rurales. Ce droit lui est expressément retiré par le pape, qui charge, à la moindre réclamation des desservants, ses tribunaux du Vatican de réviser les nominations ou les déplacements des desservants.

Nous n'en finirions pas, si nous nous astreignions à énumérer en détail les articles organiques du Concordat qui sont quotidiennement violés, soit par le pape, soit par l'es évèques, soit par le r>lergé inférieur. Notons que, pour réprimer ces violations, le gouvernement n'est armé que de pénalités dérisoires, l'appel comme d'abus et la suppression du traitement. Il en use parfois, plutôt pour sauvegarder les principes que pour châtier les coupables. Car les coupables se rient de l'appel comme d'abus ou sont largement dédommagés par des souscriptions individuelles de la perte du traitement.

11 résulte de tout ^cela que nous vivons dans un état de véritable anarchie religieuse ; le clergé foule aux pieds le Concordat, et le gouvernement est dans l'impuissance absolue de l'en empêcher. Aussi la séparation des Églises et de l'État, qui n'apparaissait jadis que comme un principe dont la réalisation serait lente à se produire, a-t-elle fait depuis deux ans des pas de géant et recruté une foule d'adhérents, même parmi les républicains modérés, qui en redoutaient si fort les conséquences politiques. Elle est devenue le cri de ralliement de tous les comités, de tous les groupements républicains. Elle

dispute le premier rang aux autres réformes du programme démocratique dans les préoccupations des Chambres françaises. J'avais prévu, comme je l'ai déjà dit, que nous serions rapidement conduits à cette solution après une expérience nouvelle et décisive du mauvais vouloir du clergé catholique à l'égard du pacte concordataire. Je ne l'espérais pas si prompte.- Un incident de politique étrangère l'a précipitée.

Mes lecteurs comprennent que je fais allusion à la protestation du pape contre la visite du Président de la République au roi d'Italie. Il a fallu vraiment au Vatican une elïronterie extraordinaire ou une ignorance non moins extraordinaire de l'état des esprits en France pour s'imaginer que la République souffrirait humblement une pareille insulte. On a coutume de vanter la diplomatie du Saint-Siège pour sa finesse, sa prudence et son tact. C'est à croire que le dernier pape a emporté ces qualités dans sa tonibe. Nous avons répondu à l'insulte qui nous était faite par le rappel immédiat de notre ambassadeur et nous n'avons pas dissimulé que,dans notre pensée, ce rappel était définitif.

D'autres incidents survenus presque en même temps ont achevé ce que l'insolence de la protestation avait si bien commencé. Deux évéques, l'évêque de Dijon et celui de Laval, faisaient tache aux yeux du pape dans le nombre des évéques, la presque unanimité, qui pourchassaient le gouverne-

ment de leurs imputations fielleuses et de leur haine évangélique. Ils avaient le mauvais goût de recommander aux prêtres de leur diocèse le respect de la loi et la soumission aux pouvoirs établis. Surtout ils avaient commis la faute impardonnable de séparer la cause de la religion de celle des partis politiques. Cette indépendance avait attiré sur eux la fureur de la réaction, qui avait juré leur perte.

Dénoncés à Rome, l'un, comme entretenant une intrigue amoureuse avec une carmélite, l'autre, comme affilié à la franc-maçonnerie, ils furent sommés par la Curie romaine de comparaître devant une de ses congrégations pour y être jugés. La sommation s'accompagnait d'une menace immédiate de la suspension de leurs pouvoirs épiscopaux, s'ils ne se hâtaient d'y obtempérer.

Le plus grave était que le nonce du Saint-Siège, méconnaissant ses devoirs d'ambassadeur et violant l'article du Concordat qui interdit au représentant du pape en France toute immixtion dans les affaires intérieures de l'Eglise de France, s'était fait auprès de l'évêque de Dijon l'agent d'exécution des menaces du Vatican. Il lui avait intimé, au nom du Saint-Siège, l'ordre de s'abstenir de toute fonction épiscopale.

Pour se rendre à Rome, les deux prélats étaient tenus par la loi concordataire de demander et d'obtenir la permission du ministre des cultes. Naturellement, ce dernier, instruit de ce qui se passait,

refusa la permission demandée. Aussitôt les deux évèques se trouvèrent acculés par les procédés incorrects de la Curie romaine à Talternative de désobéir aux ordres du pape ou de manquer à des devoirs essentiels envers le gouvernement de leur pays. Ils hésitèrent quelque temps, comme il est aisé de le comprendre, tiraillés entre des sentiments contraires. Le Vatican s'ingénia par les moyens les moinsavouables à triompher de leur résistance, et il y réussit à force de peser sur leur conscience de prêtre.

Les deux prélats partirent un beau matin pour Rome, malgré la défense de leur chef, le ministre des cultes, dans l'espérance bien téméraire d'apaiser la colère du pape par cet acte de soumission forcée. Une déception cruelle, qui ne surprit qu'eux-mêmes, les y attendait. Bien loin d'être admis amicalement à fournir des explications sur les griefs qui leur étaient imputés, ils furent invités sur un ton qui ne comportait pas de réplique à se démettre de leur siège épiscopal, moyennant la promesse d'une prébende ou d'une rente, et ils s'exécutèrent en hommes anéantis.

Personne ne s'étonnera que cette conduite arbitraire du pape, en i»leine opposition avec la législation concordataire, qui réglemente le mode de nomination et consé([uemment, par manière implicite, le mode de dépossession ou de démission des évèques, n'ait été relevée, comme il convenait, par le gouvernement de la Républiijue. Le pape fut mis

en demeure de désavouer les agissements du nonce et de retirer dans les 24 heures les lettres écrites, tant par le nonce que par la Curie romaine, aux évèques de Laval et de Dijon : faute de quoi toutes relations diplomatiques seraient rompues entre le Saint Siège et la République française. Les 24 heures passèrent, sans que satisfaction fût accordée aux demandes, pourtant si justes et si modérées, du gouvernement français.

Dès lors tout fut dit. Le secrétaire d'ambassade qui expédiait les atïaires courantes depuis le départ de l'ambassadeur, reçut l'ordre de quitter le palais Farnèse, et l'ambassade française auprès du St-Siège fut supprimée de fait, en attendant qu'elle le fût par acte législatif, sous forme de suppression du crédit inscrit au budget pour son entretien.

Cette série d'événements vint à point pour faire toucher du doigt aux plus réfractaires l'impossibilité de maintenir plus longtemps en vigueur la loi du 18 germinal an X. La séparation des Eglises et de l'État se présentait à l'esprit comme la seule fin possible du conflit. Elle fut posée en termes formels devant l'opinion publique par le président du conseil dans son discours d'Auxerre, et, trois mois plus tard, ofTiciellement devant la Chambre des députés à l'occasion d'une interpellation sur la politique religieuse du Cabinet. Enhn elle prit corps délînitivement dans le projet de loi qui fut déposé un mois plus tard sur le bureau de la Chambre des députés.

Que le Ministère actuel le veuille ou non, et j'ai pour ma part toute confiance dans le nouveau ministre des cultes, qui a déclaré le vouloir, la séparation se fera, parce qu'elle ne peut pas ne pas se faire, et elle se fera au grand bénéfice de la liberté publique et de la paix des consciences, au grand bénéfice par conséquent de la République, si elle s'accompagne des mesures de transition indiquées dans le projet de loi déposé et adopté avec quelques modifications heureuses par la commission.

Les dimensions restreintes d'un article de revue ne me permettent pas de développer les deux points essentiels qui sont la conclusion logique de ce travail, savoir, premièrement, que la séparation est devenue une nécessité inévitable, en raison de la contradiction fondamentale qui existe entre l'enseignement dogmatique de l'Eglise catholique contenu dans le Syllabus et la doctrine politique et gouvernementale de l'État républicain français ; secondement, que cette séparation, conçue comme elle doit l'être, comme une libération réciproque des Eglises et de l'État, et pratiquée avec les ménagements indispensables quant aux personnes et aux édifices afïectés aux cultes, est éminemment propre à servir les intérêts des communions religieuses, dont la liberté serait pleinement sauvegardée, en même temps qu'elle restituerait à l'E^tat sa propre liberté et mettrait le dernier sceau à son caractère laïque et confessionnellement neutre.

Au surplus, je n'ai écrit cet article que dans le seul but d'exposer en toute vérité à mes lecteurs les deux événements principaux de mon ministère, la suppression des ordres religieux enseignants, prédicants et commerçants, au nombre de plus de cinq cents, et la défense des droits de l'État en matière religieuse. Ces événements, qui se sont déroulés suivant un ordre absolument logique et conformément au plan adopté par le gouvernement, rentrent dans le cadre général de la politique républicaine depuis trente ans. Ils font partie intégrante du système qui a pour point de départ la souveraineté de l'État, pour caractère uniforme de sa législation, sa neutralité confessionnelle, et pour règle de conduite, la liberté appliquée aux associations comme aux individus.

Dans cette bataille incessante de deux années et demie, livrée par le dernier ministère au cléricalisme et à ses alliés, le gouvernement n'a marcbé qu'appuyé sur les lois et les décisions des Chambres. Les journaux religieux, prodigues d'injures envers l'ancien président du conseil, l'ont accusé d'autoritarisme, de violence, de brutalité. Us l'ont dépeint comme un despote, incapable de supporter la contradiction.

Ce prétendu despotisme a consisté pour lui simplement à dire ce qu'il voulait et à le vouloir obstinément.

Les mêmes feuilles l'ont aussi représenté comme

un sectaire farouche, possédé de la haine de la religion et dévoré de l'envie de la détruire. Ce sont là d'ineptes inventions, contre lesquelles protestent ses opinions philosophiques de tout temps connues et hautement avouées.

Quoi que ses ennemis pensent et disent de sa personne, il s'en remet du soin de le juger aux hommes impartiaux, qui s'éclairent par l'étude des faits, avant de se prononcer sur leur moralité. Républicain ardent, il n'a travaillé que pour la grandeur et la prospérité de la République. S'il n'a pu réaliser jusqu'à la lin son programme, il a eu la consolation, en abandonnant volontairement le pouvoir, de le faire confirmer par la majorité de la Chambre et de le léguer, victorieux de tous les assauts, au cabinet qui l'a remplacé.

K.MiLK COMBES.

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