‹ Une dispute grammaticale en 1842Chapitre 10 sur 17 · Grande a été ma surprise de retrouver · texte numérisé non relu

Grande a été ma surprise de retrouver

ici 1 affirmation que la diphtongue oi se prononce à Québec comme à Paris !

Le témoignage des hommes sur ce fait se- 1 ait-il par hasard en défaut, et hauteur des Remarques n aurait-il jamais rencontré un Parisien ! Me faut-il prendre aujourd’hui à rebours les renseignements que j’ai sollicités avec tant d’empressement sur cette prononciation à Paris, pendant un séjour de six mois! Enfin les sons que j’y ai entendus, et qui retentissent encore à mon oreille, n’auraient-ils été que des illusions de 1 imagination ! des songes creux !

Quoi qu’il en soit, voici une preuve tangible que je vais puiser dans les écoles élémentaires de Paris même, preuve qui répondra victorieusement à toutes les objections, et ramènera le calme dans l’esprit de quelques personnes trop faciles à s’effrayer.

J’ouvre un livre élémentaire, écrit avec un rare talent, et qui est débité par milliers à Paris chez Belin-Le-Prieur, et je lis sur la prononciation de la diphtongue oi ce qui suit:

“ septième; eeçon Voyelles composées

“ Les voyelles a, e, o, s’unissent à Vi ou à Vu qui les suit, et il en résulte un autre son.

Signes. Sons

oi oa

Diphtongue, deux sons de voyelles prononcés ensemble.

“ Exception à la septième leçon.

oi se prononce è:

“ i° Dans foible, foiblesse, harnois, monnoie, pâmoison, paroître, je parois, connoître, je connois, j’apparois, je comparois, je reconnois, méconnois.

“ 20 Dans les mots marquant une action passée ou conditionnelle:

“ Ce matin, je cherchois, je touchois, Jesentois, ils dansoient, ils sautaient, ils écrivoient ; à présent je sauterais si je pouvois, je rirais si j’osois, je travaillerais si j’étais sage. ^

“ 30 Dans la plupart des noms d'habitants

de lieu;

“ Les Marseillois, Lyonnois, Mâconnois, François, Anglois, ” etc.

D’après ce témoignage irrécusable, il est clair, qu’à quelques exceptions près, le son de la diphtongue oi est figuré par oa dans l’enseignement des écoles élémentaires de Paris. Et il est digne de remarque, que si l’on avait suivi, dans ce petit livre, l’usage admis aujourd'hui par l’Académie, de remplacer dans certains cas

1 ’oi par ai le nombre des exceptions aurait été presque nul.

Force donc est d’admettre, que “ la diphtongue ” oi “ ne se prononce pas à Québec comme à Paris

Dans votre feuille de samedi dernier, [28 mai,] l’on revient à la prononciation de la diphtongue oi. J’ai lu ce très long article, et loin d’être ébranlé, je me trouve plus que jamais affermi dans ma pensée.

18. La simple assertion que le mot indien pémina, a été incorporé à la langue française, pour signifier la baie de l’aubier du Canada, ne me convainc pas.

19. Par une singulière méprise, l’auteur des Remarques me fait condamner comme vicieuses [ce sont ses paroles] les expressions, tirer les vers du nés, etc. Mon article est là pour attester le contraire; qu’on le lise. Non, je n’ai point condamné ces expressions comme vicieuses. Je savais qu’elles se trouvent dans plusieurs dictionnaires, je les y avais vues; je savais également qu’elles ne pèchent point contre les règles de la syntaxe; mais j’ai dit, et j’ose répéter, qu’elles sont surannées, ignobles et j’ajouterai dégoûtantes, quand elles inondent le discours.

20. Porter une question de grammaire devant les sièges de justice ! ! ! devant les tribunaux militaires ! ! !

Un tel langage, dans une discussion littéraire, ne semble guère convenable.

J’ai vainement essayé, dit l’auteur des Remarques, à prouver que Trois-Rivières est un nom masculin; qu’il est du nombre singulier, et qu’il ne peut prendre l’article les.

Duvivier va parler, et l’on verra si mon article est, ou non, en harmonie avec les leçons de l’auteur de la Grammaire des Grammaires.

Relativement au genre, Duvivier, édit, de 1822, p. 118, dit:

“ Sont masculins d’après le sens, ”

“ 90 Tous les noms des villes en général: s’il y en a de féminins, c’est un petit nombre; et quelques-uns font même très distinctement connaître leur genre, étant composés de l’article, comme d’une partie propre et inséparable du nom : tels que La Rochelle, La Villette et autres semblables. ”

Relativement au nombre, il dit, p. 135:

“ De nom propre n’étant qu’un nom de famille, un nom qui distingue un homme des autres hommes, une chose des autres choses, ne peut être susceptible de l’idée accessoire de pluralité. ”

Et plus loin :

“ . . . tant qu’un nom reste nom propre, il ne peut. . . prendre la marque du pluriel. ”

Quant à Y article, Duvivier, p. 219, dit:

“ Les hommes. . .ont regardé une ville comme

“ un point par rapport à une province, à un royaume. Dès lors le nom de ville n’est pas susceptible de plus ou de moins d’étendue, et il se trouve naturellement parmi ceux qui ne doivent pas prendre l’article. ”

Et il ajoute :

“ Les noms propres de divinités, d’animaux, de villes, de lieux particuliers, se mettent aussi sans article; parce que, comme nous l’avons déjà dit. le sens de ces mots est tellement déterminé par lui-même, qu’on ne peut pas se méprendre sur sa détermination. ”

Il résulte donc de ces passages, que Trois- Rivières est un nom masculin du nombre singulier, et qu’il ne peut prendre Y article.

Je pourrais m’en tenir à cette opinion de Duvivier, fondée, comme elle l’est, sur des arguments puisés dans la nature même de la chose : opinion d’ailleurs qui n’est nullement contredite par Lévizac. Mais d’autres inculpations demandent quelques mots de réponse.

Je proteste que je n’ai jamais rêvé que les Romains fussent venus au Canada baptiser une ville du nom de Trifluvium. Je savais que Trifluvium est le nom latin imposé à la ville de Trois-Rivières par les premiers missionnaires du Canada ; et en donnant un nom du nombre singulier pour désigner, non plus les trois rivières formées à l’embouchure du Saint-Maurice, mais bien une ville, ces enfants de Saint- François ont fait preuve de connaissances

grammaticales; et voilà tout simplement pourquoi j’ai cité leur traduction.

Mais allons un pas plus loin; essayons une phrase latine, bâtie dans le sens de ceux qui veulent que Trois-Rivières soit un nom pluriel. En rendant compte de la localité de cette ville, l’on dira: Tria flmnina sunt œdificata super flumen S. Laurentii. Quelle confusion dans les idées ! quelle disparate dans les termes ! enfin quel langage ! Et puis en français cette phrase offre également les mêmes contre-sens, les mêmes défauts. Traduite littéralement en anglais, cette locution serait aussi révoltante que dans les autres langues. Aussi les géographes anglais disent-ils invariablement, sans article et au singulier: Three Rivers IS situated, etc.

Mais pourquoi l’auteur des Remarques a-t-il recueilli plus de trente noms de lieux portant l’article? Loin de nier, j’ai admis dans mon Manuel l’exception pour ces noms. Pourquoi surtout n’a-t-il pas fourni un nom de ville de l’Europe avec l’article les?

J’ai écrit en toutes lettres, même en lettres italiques, Le Havre, Le Puy, La Rochelle; j’ai reconnu formellement dans mon article la correction de ces termes. Avec ces faits sous les yeux, était-il loyal de la part de mon adversaire, de travestir ces mêmes termes, pour me prêter le langage barbare : il demeure à Havre. . . à Puy. . . à Rochelle? . . .

Trois-Rivières, peu connu depuis longtemps

en France, n’est guère mentionné avec détails, que par quelques auteurs récents, qui ont écrit ex profcsso sur le Canada. Encore parmi ceuxci quelques-uns n’ont-ils pas toujours songé à la syntaxe du mot Trois-Rivières Cependant il y a d’heureuses exceptions; et je puis offrir ici une couple de noms, entre quelques autres, qui ne me reviennent plus, et dont je n ai réellement pas le loisir de faire la recherche.

Vosgien, par Roujoux [1834], écrit Trois- Rivières sans l’article. Isidore LeBrun de mémoire. . . l’écrit également sans l'article. Je ne dois pas omettre ici Bouchette, quoiqu il dise le pour et le contre dans sa Description Topographique du B. Canada. On sait que cette traduction de l’anglais a été, si non faite, du moins retouchée par une main française. On y lit le mot Trois-Rivières tantôt avec, tantôt sans 1 article. Voici un des passages les plus remarquables sans l’article [p. 307] : . ,

“ . . . Trois-Rivières étant fort négligé, il n’accrut pas beaucoup son étendue, et cependant vers le commencement du siècle dernier, il [ Trois-Riv .] commença etc. . . . et jusqu à présent il [ T rois-Riv. ] n a epiouve, etc.

Le même auteur dit [p. 563] ’• R a Seigneurie DR Trois-Pistoles.

Et p. 565: Trois-Pistoles EST coupé, etc..

Relativement au mot Trois-Rivières, voici mon dernier mot : L’unité est essentiellement

opposée à la pluralité: or Trois-Rivières (ville) est un point, une unité : donc, etc.

21. J ai eu tort, mais seulement à demi, d’avoir avancé qu approprier, dans le sens de nettoyer, est une faute grossière. J’aurais dû écrire avec Rolland : approprier. . . rendre propre. . .vieillit. Puisque l’auteur des Remarques invoquait cette autorité, il ne pouvait omettre cet avertissement important: car un mot qui s’en va, perd les droits affectés aux membres de la famille.

22. Le célèbre P. Blanchard, qui a tant écrit poui le jeune âge, recommande le Dictionnaire de locutions vicieuses, par M. D. R., édit 2me Paris, 1825. On y lit: “venez aveque moi, mauvaise prononciation. . . le c à la fin de ce mot ne se fait entendre que devant une voyelle.” J ajouterai que le son du c de ce mot serait quelquefois insupportable dans la poésie.

23- J ai blâmé l’emploi du mot bande pour signifier la musique d’un régiment. Je n’en ai parlé que dans ce sens, et dans aucun autre : et c’est faire violence à mes paroles, que de leur donner une extension qu’elles n’ont pas.

En rédigeant mon article, j’avais sous les yeux 1 Académie, et j’y lisais, bande de voleurs, bande d archers, bande de violons, etc. J’y lisais aussi : la musique du Roi, la musique de la Chambre, Maître de musique, etc.; mais nulle part, la “bande” de musique du Roi, la “bande”

de musique de la Chambre, etc. Un tel langage ferait crisper les nerfs.

24. J'ai condamné comme ridicule la locution, si vous trouves votre belle. L’Académie, au contraire,, écrit, prendre sa belle signifie saisir l’ occasion! mais de suite elle avertit que cette expression est familière.

Quant à l’expression en belle, je 1 ai vainement cherchée dans les lexicographes; je ne l’ai rencontrée dans aucun auteur : et si elle est mentionnée quelque part, j ai la conviction qu’elle n’a pu trouver place que parmi les termes ignobles et populaires. Si elle est mentionnée quelque part, ai-je dit: mais je n’en dois pas douter, puisque l’auteur des Remarques a^fait la découverte de la phrase suivante, qu il a transcrite en italiques.- si vous voulez lire , vous l’avez en belle. Seulement il a oublié d indiquer l’ouvrage où il l’a puisée: ce qui était de rigueur. ,

25. Qu’est-ce qu’une futaille en botte ? L Académie ~et Trévoux répondent, celle dont les douves et les fonds sont préparés, et assembles. Or dans les grands ateliers on réunit en botte, et on lie ensemble les différentes pièces .de chaque futaille afin qu’elles ne se trouvent point mêlées avec d’autres, lorsque le temps de les monter est arrivé. C’est aussi liées en bottes que, dans le commerce, les futailles sont transportées par terre et par mer.

Maintenant quelle idée le peuple attache-t-il

à cette locution, cette futaille est tombée en botte, si ce n’est que, par accident ou par vétusté, elle a été brisée ? Or, une futaille brisée , se retrouve-t-elle précisément dans l’état où elle était avant d’être montée ? Absurdité ! Et puis, un homme tombé en botte! ô horreur!

L’auteur des Remarques affirme qu’on ne dit plus une futaille en javelle. Ici, comme en maintes autres occasions, j’ai à regretter de ne trouver qu’une simple affirmation: j’ajouterai que le besoin de connaître les sources où mon adversaire a puisé, s’est fait vivement sentir, dans mon examen de ses innombrables locutions imprimées en italiques, parmi lesquelles il m'a été le plus souvent impossible de démêler son langage de celui de ses autorités.

26. Quoi ! un traité entier sur la prononciation des lettres c, k, q, qu, etc., pour faire arriver à la prononciation de deux seuls mots : cœur et chœur! !

On cite Duvivier, p. 32. Je n’y trouve rien, absolument rien qui a trait à la présente question. Mais la page 47 du même auteur fournit la solution désirée, et la voici :

Après c la lettre h est purement étymologique dans plusieurs mots qui viennent du grec, ou de quelque langue orientale, parce qu’elle ne sert alors qu à indiquer que les mots radicaux avaient un h aspiré, et que dans le mot dérivé elle laisse au c la prononciation naturelle du k, comme dans. . . chœur. . . ”

Donc la lettre h du mot chœur est étymologique, et par conséquent elle est nulle en prononciation : donc la lettre h laisse au c du mot chœur , la prononciation naturelle du k: donc pour figurer le son du mot chœur, il faut écrire

keur. . ,

Mais consultons quelques autres autorités. La prononciation du mot chœur est figurée dans Boiste le parisien, remarquons-le bien, par keur; dans Gattel par keur; dans Wailly par keur; dans Rolland par keur; dans Noël, et Chapsal par keur; dans Wailly par keur: et l’on viendra me blâmer d’avoir aussi écrit keur, pour figurer la prononciation du même mot!, Du reste je déclare franchement que je n’ai pu suivre le fil des arguments de 1 auteui des Remarques dans son très long discours sui la prononciation de la lettre c.

27. L’Académie de 1832, Trévoux, Noël et Chapsal de 1828, Salmon, Wailly, Boiste, Boyer, Rolland, rejettent le mot croustillant . Le dictionnaire de Locutions Vicieuses cité plus haut, dit: cette pâtisserie est croustillante: dites, croquante. . . croustillant n’est pas fran~ cens.

N’étais- je pas libre de préférer toutes ces autorités à celle de Landais, alors même que ce dernier recevait l’appui de Noël et Chapsal, dans une édition récente de leur dictionnaire .

28. L’Académie, Trévoux, Boiste, Boyer, Noël et Chapsal, Rolland, Salmon, Wailly,

disent qu ’ ébaroui est un terme de marine. Bien plus, l’auteur des Remarques se joint à eux pour dire qu ’ ébaroui est un terme de marine: et puis du même trait de plume ce Monsieur écrit : “ les expressions ce seau est ébaroui, cette cuve est ébarouie, sont très correctes. ”

Les seaux, les cuves seraient donc exclusivement employés dans la marine!

Mais ce qui étonnera sans doute, c’est que 1 auteur des Remarques prétend que ces expressions sont très correctes, parce qu’elles sont généralement reçues dans un [ce] pays. D’après ce principe, ce Monsieur doit dire : je me greille pour sortir;' je revire de bord, et surtout il ne peut manquer d’ embarquer dans sa carioleü

29. Avouer que le mot fièrement, dans le sens de beaucoup, est signalé par l’Académie comme populaire, c est avouer qu’il n’appartient pas au langage poli. D’ailleurs Boiste dit que fièrement, dans le sens de beaucoup, est abusif : et c est à quoi 1 auteur des Remarques n’a pas probablement fait attention, lorsqu’il a cité cet auteur comme lui étant favorable.

30. C’est une erreur très grave d’avoir fait du mot fraîche un substantif, pour ensuite le donner comme régime du verbe prendre. Fraîche est un adjectif. A la fraîche, selon I\oël et Chapsal, est une locution adverbiale. Je persiste donc à soutenir que prendre la fraîche est un barbarisme.

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