REMARQUES SUR LE MANUEL
Par iæ G.-V. DEMERS
Remarques sur le “ Manuel ”
L’auteur du Manuel des difficultés de la langue française , prétend prouver, dans quelques observations qu’il a publiées le 28 avril dernier, que Duvivier et Gattel sont d’accord pour le fond sur la prononciation de la diphtongue oi, et qu’ils ne diffèrent d’opinion que sur quelques distinctions subtiles qui n’affectent nullement la règle générale ( sujette à quelques rares exceptions) , fournie par le Manuel.
Pour mettre le lecteur en état de juger sainement de cette étrange assertion, il suffira de comparer la prononciation figurée par ces deux grammairiens, de quelques mots mentionnés dans le paragraphe de Duvivier cité par l’auteur des Remarques sur le Manuel. Ces mots sont voyelle, royaume, loi, foi, mois, pois, bois. Duvivier figure ainsi la prononciation de ces
mots : voi-ïelle, roi-ïaume, loué, fouè, mouâ, pouâ, bouâ. Gattel, au contraire, la figure ainsi : voa-ièle, roa-iôme, loâ, foâ, moâ, poâ, boa. Or est-il un seul grammairien de bonne foi qui oserait soutenir sérieusement que ces deux manières de prononcer la diphtongue oi sont les mêmes pour le fond, et qu’elles ne diffèrent tout au plus que sur quelques distinctions subtiles qui n’ affectent nullement la règle générale? Et cependant il est bon de remarquer que tous les mots dont il s’agit dans cet article, à l’exception de deux seulement, sont monosyllabes, et que dans les principes de la prononciation de Paris, les monosyllabes sont, en général, les mots où la diphtongue oi est plus fréquemment représentée par oa, comme on peut le voir dans l’extrait des Remarques sur le Manuel publié dans votre feuille du 23 avril dernier.
L’auteur, dans la crainte que la logique de son raisonnement ne fût pas sentie par tous nos grammairiens, passe rapidement à une autre objection, ou plutôt à un nouveau genre de preuve en faveur de sa thèse, et prétend démontrer que la diphtongue oi est figurée dans le dictionnaire de Noël et Chapsal de la manière qu’on la prononce à Paris ; la preuve, sans réplique, selon lui, qu’il en donne, c’est que ce dictionnaire a été mis au rang des livres classiques par l’Université, qu’il a été adopté pour les Ecoles militaires, et qu’il a été autorisé pour la Maison royale de Saint-Denis, l’un des plus
beaux établissements d’éducation de la France.
A toutes les preuves qu’il a données pour soutenir son opinion, l’auteur en ajoute une nouvelle bien capable de faire la plus vive impression sur ceux de ses lecteurs qui le connaissent personnellement: c’est son séjour de six mois à Paris, séjour qui lui a procuré le précieux avantage d'entendre les plus célèbres orateurs de la capitale, tant sacrés que profanes, et qui lui a fourni, en maintes occasions, les moyens les plus sûrs de constater par lui-même que, dans cette grande ville, on prononce la diphtongue oi précisément de la manière qu’il l’a figurée dans son Manuel, pages 86 et ioo.
On doit sans doute présumer favorablement des dictionnaires français qui ont été jugés dignes d’être mis au rang des livres classiques par le Conseil royal de l’Université : mais il ne faut pas conclure de ce qu’ils ont mérité cette distinction honorable, qu’ils sont parfaits et exempts de toute espèce de défauts sous tous les rapports : la raison bien simple en est que, de l’aveu des meilleurs lexicographes, de tels dictionnaires sont encore à paraître en France. Dans l’adoption des dictionnaires propres aux hautes classes des établissements soumis à son régime, le Conseil royal de l’Université doit d’abord avoir égard au prix, et par conséquent, au format de ces sortes d’ouvrages. Il n’a réellement à choisir qu’entre ceux qui dans le cadre resserré d’un seul volume in-8°, réunissent plus
d’avantages et présentent moins de défauts dans leur rédaction. Or, le dictionnaire de Noël et Chapsal se trouve indubitablement dans cette catégorie. Le Conseil royal de l’Université ne pouvait donc pas se dispenser de le mettre au rang des livres classiques, malgré la prononciation vicieuse (du moins au jugement des classes lettrées de la capitale) de la diphtongue oi figurée par oa dans ce dictionnaire.
Il y a plus, et l’auteur du Manuel ne peut pas l’ignorer, le Conseil royal de l’Université ne doit avoir que peu d’égards au système de prononciation adopté dans les dictionnaires qu’il admet au rang des livres classiques; la raison qu’il a d’en agir ainsi, est que ces dictionnaires ne sont pas seulement à l’usage des établissements universitaires de la France entière. C’est aux administrateurs de chacun de ces établissements à adopter ceux de ces dictionnaires qui leur conviennent le mieux sous tous les rapports, et conséquemment, sous celui de la prononciation, s’ils le jugent à propos. C’est ainsi que les administrateurs des Ecoles militaires et de la Maison royale de Saint-Denis ont adopté le dictionnaire de Noël et Chapsal pour les établissements dont ils sont respectivement chargés. Ce chiffre, il faut l’avouer, paraît bien faible, lorsqu’on le compare au grand nombre d’établissements universitaires disséminés dans la capitale et dans les départements voisins; et surtout lorsqu’on considère l’excel-
lente rédaction de ce précieux dictionnaire. J’ignore à quel propos l’auteur cite à l’appui de son assertion la grammaire de Noël et Chapsal, puisqu’il y est à peine fait mention de la manière de prononcer la diphtongue oi, du moins dans 1 édition de 1841 que j’ai sous la main. Au reste, ce que je viens de dire suffirait pour répondre à cette objection, quand bien même cette grammaire représenterait réellement la diphtongue oi par oa.
J’avoue avec bien du plaisir que cette autorité est extrêmement respectable et qu’elle est d’un très grand poids sous bien des rapports; je suis forcé néanmoins de reconnaître que lorsqu’il s’agit de constater quelle est la véritable prononciation en usage à Paris, il m’est impossible de ne pas lui préférer celle de Duvivier, de Gatineau et de Landais, édition de 1840 et 1841, et surtout celle de Boiste, qui n’a, je le répète, établi son système de prononciation que sur celui de la capitale (Paris), dans laquelle il est né, et oit il a vécu dans le sein de la classe lettrée, et qui n’a publié ce système qu’ après l’avoir soumis à l’oreille et à la critique des personnes les plus capables d’en juger dans la capitale
Je prie le lecteur de revoir cet extrait en entier, et de bien se persuader qu’il ne renferme aucune mystification, comme il sera facile de le démontrer par la suite, si l’auteur du Manuel paraît l’exiger sérieusement.
L’auteur du Manuel se plaint, dans les observations qu’il a publiées dans votre feuille du 28 du mois dernier, de ce que le petit livre, qu’il n’avait fait paraître que pour être à l'usage du jeune âge, a fait naître des discussions profondes et des disputes interminables sur les difficultés de la langue française, auxquelles il ne devait pas s’attendre. S’il veut bien se donner la peine d’examiner le ton tranchant, réformateur, et parfois même un peu leste qui règne dans son Manuel, surtout les erreurs qui s‘y sont glissées, il sera forcé de convenir qu’il est lui-même la cause des contrariétés qu’il éprouve aujourd’hui.
L’auteur a-t-il droit de se plaindre de celles de mes remarques qu’il signale dans ses observations? C’est ce que je dois examiner ici.
1. A la page 7 du Manuel, verb. air, l’auteur s’exprime ainsi : “ On dit, cette femme à l’air bon, et non pas bonne, parce que bon se rapporte à Y air, etc. ” C’est bien là, comme on le voit, approuver la première de ces locutions et condamner la seconde. . . Pour prouver que l’on peut, sans se rendre coupable du crime de lèselangage, faire usage de ces locutions : cette femme a l’air bonne,. . . a l’air souriante,. . . douce,. . . contente, etc., — je me suis borné à
rapporter presque textuellement la décision motivée de l'Académie (éd. de 1835), sans néanmoins condamner l’opinion contraire, parce qu'elle est soutenue par d’excellents grammairiens. L’auteur a trouvé dans cette citation la critique de l’article air du Manuel. Au lieu d’avouer de bonne foi qu’il se serait exprimé autrement, s’il eût connu cette décision de l’Académie lorsqu’il a composé son Manuel, il prétend au contraire justifier cet article: et comme s’il jouait de malheur, le principe sur lequel repose sa justification, est si évidemment opposé aux règles de la critique grammaticale, qu’il n’y a pas un seul grammairien qui ne le condamne même à la première lecture.
Comme l’auteur du Manuel cite souvent ce qu’il appelle l’édition du Dictionnaire de l’Académie de 1832, je crois devoir prévenir le lecteur que les seules éditions de ce Dictionnaire qui aient jamais existé, sont celles de 1694, de 1718, de 1740, de 1762, de 1798, et enfin de 1835. Cette dernière édition est bien préférable aux autres sous tous les rapports. — L’Académie, au moment de la Révolution française, était loin d’avoir terminé les changements notables qu’elle voulait introduire dans la cinquième édition de son dictionnaire. Son travail se réduisait alors à quelques notes marginales et interlinéaires qu’elle avait faites sur un des exemplaires de la quatrième édition. C’est d’après cet exemplaire que Smits a publié, en
1798, la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie, mais sans ce corps célèbre qui n’existait plus alors, et seulement sous les auspices de l’un de ses membres. Ainsi toutes les prétendues éditions de 1801, de 1813, de 1832, etc., ne sont que des réimpressions de la cinquième édition, auxquelles on s’est contenté d’ajouter les termes d’arts et de sciences devenus nécessaires à l’époque de chacune de ces réimpressions. Il est vraiment fâcheux que l’auteur du Manuel n’ait pas eu ces connaissances bibliographiques quelques années plus tôt, parce qu’il lui aurait été facile de se procurer la dernière édition de cet excellent dictionnaire, avant de publier le Manuel, ce qui lui aurait évité bien des méprises. Je passe à l’examen du No. 2 des observations.
2. Suivant Lévizac et tous les grammairiens, on met l’article devant les noms de contrées éloignées et peu connues \ Or les Canadiens français peuvent-ils considérer le vaste pays qu’ils habitent comme une contrée éloignée et peu connue? Pourquoi donc ne pourraient-ils pas dire en se conformant à une règle générale de la langue française: il est venu, — il demeure, — il voyage en Canada, comme on dit
1. On pourrait demander à l’auteur des observations pourquoi il a omis cette partie essentielle de la règle, et peu connues? ( N . de l’auteur des Remarques.)
il est allé, — il demeure, — il voyage en France, — en Ecosse, — en Italie, — en Sicile, — en Syrie, — en Egypte, — en Algérie, etc. ? Telle était la question que je faisais à l’auteur du Manuel clans celle de mes remarques qu’il signale dans cet article.
3. Notre atoca 1 est une espèce d’airelle canneberge ou d’airelle des marais particulière à 1 Amérique du Nord. Les premiers colons qui s’établirent en Canada, ne connaissant point cet arbuste, lui donnèrent, ainsi qu’à la baie qu’il produit, le nom indien qu’il a toujours porté depuis, et qu’il porte encore de nos jours. Ce nom n’est pas scientifique, à la vérité, mais il fait parfaitement connaître, et beaucoup mieux que la nouvelle dénomination que l’auteur du Manuel voudrait introduire aujourd’hui, l’arbuste et la baie qu’il désigne. Que le lecteur en soit lui-même le juge. — L’auteur prétend que l’on ne peut dire, cueillir, manger des ato-
1. On lit dans le Nouveau Dictionnaire de la langue française de Laveaux (Paris 1820) :
“ Atoca, s. m. T. de bot. C’est l’airelle canneberge. ” Laveaux est l’auteur des additions faites au Dictionnaire de l’Académie dans l’édition publiée par Moutardier et Leclère en 1803, et qui donna lieu à un long procès que les éditeurs gagnèrent devant trois tribunaux et qu’ils perdirent en quatrième instance. Il est aussi l’auteur d’un Dictionnaire raisonné des difficultés grammaticales et littéraires de la langue française, etc.
(JV. du Béd. Gaz. Quêb.)
cas, parce que le mot atoca est purement indien, et qu’il ne paraît pas qu’on l’ait adopté en France, mais il faut dire avec Boiste, cueillir, manger des canneberges. Or, je vous le demande, lecteur, cette manière toute nouvelle de s’exprimer serait-elle bien comprise dans nos campagnes ? Et d’ailleurs, la baie que Boiste appelle canneberge, est-elle bien la même que notre atoca ? La réponse à cette question est facile. Selon Boiste, la canneberge est bonne à manger: or, ce n’est certainement pas là le côté brillant de Y atoca, qui n’est recherché que parce qu’il est propre à l’assaisonnement des mets.
J’avais oublié de mentionner, dans celle de mes remarques qui est l’objet de cette petite discussion, que le savant voyageur et botaniste Michaux, après mûr examen sur les lieux, donne à notre atoca le nom d’airelle des marais à gros fruits.
4. L’observation que l’auteur fait ici, supplée à celle qu’il aurait dû faire à l’article ch du Manuel.
5. J’avais avancé sur l’article Demain du Manuel, page 35, que l’Académie ne dit que demain au soir, sans s’exprimer sur demain soir. Je dois avouer qu’au mot soir, elle dit aussi demain soir. Après avoir corrigé cette erreur, je vais répondre à l'objection No. 5 de l’auteur du Manuel.
L’Académie dit également demain matin et
demain au matin, demain soir et demain au soir: selon 1 auteur du Manuel au contraire, on dit : demain matin, demain soir, de préférence à demain au matin, demain au soir. C’est bien là décider une question grammaticale, (en matière peu importante, à la vérité) contre l’opinion de l’Académie. “ L’autorité de Duvivier jointe à celle de Noël et Chapsal, dit l’auteur du Manuel, m'a fait adopter la locution demain soir. ” — Je réponds i°. Que ces savants grammairiens avaient publié, le premier sa grammaire, et les deux autres leur excellent dictionnaire avant 1835; d’où il résulte qu’il y a dans ces ouvrages plusieurs points de grammaire qui ne sont pas parfaitement conformes à la dernière édition de l’Académie. 20. Que, sur cet article, Duvivier est peu favorable à l’auteur du Manuel, comme il est aisé de le voir par la manière dont il s’exprime, aux mots matin, soir, dans ses remarques détachées. Voici ses propres paroles: “On dit dans le style soutenu : hier au soir, demain au soir, hier au matin, demain au matin. Mais dans la conversation on peut dire : hier soir, demain soir, hier matin, demain matin. ” Or, est-il bien vrai que ces deux locutions, on peut dire, on dit de préférence, soient vraiment identiques? C’est à l’auteur du Manuel à le démontrer.
6. Dans ma remarque sur le mot dresser du Manuel, après avoir fait observer que, selon Landais, on peut dire également : cette nou-
velle fait dresser les cheveux à la tête et sur la tête, je me suis contenté d’ajouter que l’Académie donne pour exemples : cela fait dresser les cheveux à la tête, ou simplement, cela fait dresser les cheveux; les cheveux me dressent à la tête. Etait-ce donc là abandonner l’autorité de l’Académie, pour recourir à celle de Landais? — Mais pourquoi mentionner ici l’opinion de Landais? — Pour faire voir que cette locution: cela fait dresser les cheveux sur la tête, quoique l’Académie la passe sous silence, a néanmoins une grave autorité en sa faveur, et pour empêcher que certain critique ne la qualifie de quelque épithète peu convenable.
Comme le Dictionnaire général et grammatical des Dictionnaires de la langue f rançaise par M. Napoléon Landais est souvent cité dans cette discussion, il ne sera pas inutile de faire connaître ici ce que l’on pense en France de cet ouvrage important. Quoique ce Dictionnaire soit d’une acquisition un peu coûteuse, puisqu’il est plus étendu que celui de l’Académie, et qu’il est pareillement en deux volumes, le chiffre de la vente en a été néanmoins vraiment extraordinaire. — La première édition qui en a été faite a été achevée à la fin de 1835. Elle a été immédiatement suivie de trois autres avec des augmentations considérables. Dès 1840, l’auteur en a donné une cinquième édition qui a été épuisée en si peu de temps, que l’éditeur a été forcé de faire un nouveau tirage dès le com-
mencement de la présente année. Déjà, à cette époque, les libraires en avaient vendu 52,000 exemplaires. Un débit aussi rapide prouve mieux que tous les discours le mérite et l'excellence de ce précieux dictionnaire, et la grande réputation dont il jouit dans toute l’étendue de la France.
La Grammaire générale on résumé de toutes les Grammaires françaises du même auteur, forme un moyen volume in-quarto (troisième édition de 1841). Elle est en tout point digne du Dictionnaire des Dictionnaires. Ces deux ouvrages se complètent l’un par l’autre, et sont, ainsi que la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie et la çme édition du Dictionnaire de Boiste (1839) par M. Charles Nodier et Louis Barré, indispensables à toutes les personnes qui veulent écrire sur la langue française. Je conseille à l’auteur du Manuel de se procurer ces excellents ouvrages lorsqu’il donnera une seconde édition du sien.
7. L’auteur du Manuel, pour prouver que cette locution, éclairer à quelqu’un, n’a pas vieilli, cite un passage de Duvivier qui lui paraît si décisif, qu’il ne peut s’empêcher de dire que la conséquence est patente. C’est bien dommage qu’il n’ait pas eu à sa disposition une nouvelle édition de la Grammaire des Grammaires publiée à Bruxelles en 1839 1, il y aurait