Préface de la Grammaire de Landais
réserve, lorsque l’on entreprend de réformer la prononciation de la langue française en Canada. Ce n’est pas sur la prononciation du midi ou du nord de la France, que l’on doit se guider, mais sur celle de la capitale et des départements voisins. Pour avoir voulu procéder d’une manière contraire, l’auteur du Manuel s’est exposé à critiquer ce qu’il y a de correct dans notre prononciation et à préconiser ce que les hommes lettrés de Paris considèrent comme un défaut notable dans la leur.
Le moindre inconvénient qui pourrait résulter du nouveau système que l’auteur désirerait nous faire adopter, serait de détruire l’uniformité de prononciation parmi nous, et d’exposer quelques jeunes personnes, peu familiarisées avec les bons grammairiens de Paris, à prendre, même dans la maison paternelle, certains petits airs d’afféterie qui pourraient finir par les rendre ridicules contre l’intention de leurs instituteurs.
Je puis ajouter ici, sans craindre de me tromper, que les Canadiens sincèrement attachés à la langue de leur pays, doivent vivement regretter que l’auteur du Manuel, au lieu de faire de vains efforts pour changer notre prononciation sur quelques points qui ne sont nullement répréhensibles, ne se soit pas élevé avec plus de force contre notre articulation lourde et traînante de la voyelle a, et qu’il ne se soit pas étendu plus au long sur cet article important.
C’est là, à mon avis, une véritable lacune dans le Manuel. J’ose prendre sur moi, uniquement dans le désir d'être utile à la jeunesse, de remplir cette lacune, du moins en partie, par quelques observations sur la quantité de la voyelle a.
Pour rendre ce que j’ai à dire plus intelligible, je pense qu’il ne sera pas inutile de donner ici la table suivante, où l’on a indiqué avec le plus grand soin les cas particuliers où la voyelle a est longue, ou brève, ou douteuse dans la dernière et surtout dans l’avant-dernière syllabe de chaque mot.
Je suis porté à croire qu’il sera plus facile, au moyen de cette table, de distinguer les mots où notre articulation vicieuse de la voyelle a se fait remarquer davantage. Cette prononciation désagréable nous vient, comme personne ne l’ignore, principalement de la Normandie et de la Bretagne, où elle est encore assez généralement répandue, ainsi que dans les autres parties du nord de la France. Il est impossible qu’elle puisse se maintenir longtemps parmi nous, puisque déjà toutes les classes instruites de la société semblent se concerter pour la faire disparaître. Que nos grandes institutions littéraires aient le courage de se mettre à la tête de cette réforme dans l’enseignement public, et bientôt nous n’aurons plus à rougir d’un défaut de prononciation que les étrangers ne manquent pas de remarquer lorsqu’ils arrivent en Canada.
Voici la table dont je viens de parler:
On distingue deux sortes d’a, l’un grave ou ouvert, comme dans blâme, âcre, et l’autre fermé ou aigu, comme dans trace, glace. Le premier est toujours long et le second toujours bref ; c’est-à-dire que l’on appuie plus longtemps pour prononcer l’un que pour prononcer l’autre. — Il est douteux, lorsque l’usage n’a pas encore décidé s’il est long ou s’il est bref dans certains cas.
i 0 A est long et ouvert quand il se prend pour la première lettre de F Alphabet : un petit “ a ”, ni “ a ” ni “ b ” ; il est bref et fermé quand il est préposition : il demeure “ à ” Paris: j'écris “ à ” Londres; j'ai parlé “ à ” Pierre; il en est de même quand il vient du verbe savoir: Paul “ a ” Pierre “a” des livres; il “a” chanté. Il est bref et très fermé dans les prétérits et les futurs, il aima, il aimera, etc. ; dans l’article la; dans les pronoms ma, ta, sa; dans les adverbes çà là, déjà, oui-dà, etc. ; un peu plus ouvert et moins bref dans la plupart des substantifs pris des langues étrangères, comme dans sofa, ou sopha, agenda, etc., et dans les noms propres, comme dans Cinna, Attila, Canada, eaux de Spa, etc.
2°. Abe. Long dans crabe (crustacé e) ; douteux dans arabe, astrolabe; bref dans les autres mots, syllabe, etc.
3°. Able, abler. Long dans câble, fable, diable, et dans les verbes accabler, il accable, hâbler, il hâble, ensabler, il ensable: bref, selon
quelques-uns, douteux selon d’autres, dans les adjectifs, comme dans aimable, capable, etc., et dans les substances, comme dans table, étable, etc.
4°. Abre, abrer, toujours long, comme dans sabre, sabrer, se cabrer, délabrer, etc.
5°. Ace. Long seulement dans grâce, espace, il lace, il délace, il entrelace; bref dans tous les autres mots, face, glace, vorace, etc.
6°. Ache, acher. Long dans lâche, lâcher, tâche (entreprise) , tâcher (faire en sorte), gâche, gâcher, mâcher, il mâche, il relâche, relâcher; il se fâche, se fâcher; bref dans tous les autres mots, vache, hache, hacher, tache (souillure), tacher, il attache, attacher, etc.
7°. Acle, acier, long dans miracle, il râcle, râclcr , débâcle, débâcler: bref dans tous les autres mots, oracle, tabernacle, pinacle, obstacle, etc.
8°. Acre, acrer. Long dans âcre, (piquant), sacre (oiseau) ; bref dans tous les autres mots, sacre, sacrer, nacre, nacré, etc.
9°. A dre, adrer. Toujours long, cadre, escadre; escadrer, etc., excepté dans ladre, où il est bref.
^io°. A fie, a fier; toujours long; rafle, rafler; j’érafle, crafler, etc.
ii°. Affre, afré, afrer; long dans affre, (frayeur extrême), les affres de la mort; bref dans tous les autres mots, balafre, balafrer, safre, etc.
12°. Age, ager. Long dans âge, âgé; très bref dans tous les autres mots, sage, ménage, ménager, nage, nager, etc.
130. Agne, agncr. Long dans je gagne, gagner; bref dans tous les autres mots ; compagne, accompagner, campagne, cocagne, etc.
140. Aille; long dans les substantifs, comme dans rocaille, canaille, paille, bataille, etc., et dans l’impératif et le subjonctif des verbes: comme dans qu’il émaillé, qu’il travaille, qu’il raille, etc. ; bref dans médaille, etc., dans l’indicatif des verbes, comme il détaille, il émaillé, il travaille, etc.
150. Aillé, ailler, aillon. Long dans débraillé, railler, un raillon, nous taillons, haillons; bref dans médailler, médaillon, détailler, détaillons, travailler * travaillons.
160. Al, ale, aile. Long dans haie, pâle, un mâle, râle ; bref dans tous les autres mots, royale, morale, malle, etc.
170. Ame, amme. Long dans âme, infâme, flamme, et dans les prétérits en âmes, nous trouvâmes, nous allâmes, etc., bref dans les autres mots, dame, êpigramme, programme, etc.
180. A ne, amne, anvner, anne. Long et ouvert dans âne, crâne, mânes, manne (espèce de suc congelé), je damne, damner, je condamne, condamner, (dans ces deux verbes et dans leurs dérivés, on ne fait point sonner la consonne
ni); bref dans tous les autres mots, cabane, manne, (panier), panne, etc.
j 9°. Ape, appe. Long dans râpe, râper; bref dans tous les autres mots, sape, saper, je frappe, frapper, etc.
20°. Apre. Toujours long; âpre, câpre.
2i°. Aque , acque: Long dans pâqne, Jacques; bref dans tous les autres mots, casaque , attaquer, attaque, baraque, etc.
22°. Ar, ard, art. Toujours long au pluriel: Césars, renards, arts; bref au singulier : César, renard, art, etc., ainsi qu’au commencement et au milieu des mots : artifice, rébarbatif, etc.
230. Are, arre, arron. Selon quelques grammairiens, toujours long: avare, bizarre, larron, marron ; dans les verbes, je prépare, je m’égare ; mais dans ces verbes il redevient bref, quand la dernière syllabe n’est plus muette : égaré, préparant, je m’égarais, etc. — Selon d’autres grammairiens, au contraire, a est bref dans avare, tiare, bizarre, etc., et long dans barbare, barreau, carrosse, carrière, etc.
240. Ari, arri. Long dans hourvari, marri, équarri; bref dans tous les autres mots ; marri, Marie, barbarie, etc.
250. As, toujours long ; Pallas, pas, tas, amas, gras, tu as, tu aimas, tu aimeras, etc.
26°. Ase, toujours long; base, emphase, périphrase, etc.
2 70. Asse, asser. Long seulement dans casse, classe, passe, tasse, chasse, (de saint), masse,
(au jeu) ; dans les adjectifs féminins, basse , grasse, lasse ; dans les verbes j’amasse, enchasse, casse, passe, compassé, et dans leurs composés ; enfin dans la première et la seconde personne du singulier et la troisième personne du pluriel, terminées en asse, asses, assent, au subjonctif : que j’aimasse, que tu aimasses, qu’ils aimassent, etc. Tous ces mots conservent leur quantité, lors même qu’au lieu de la terminaison muette, ils en prennent une masculine, châssis, passer, casser, etc. ; bref dans tous les autres substantifs, chasse (au renard), masse (amas), etc., et dans la première et seconde personne du pluriel de l’imparfait du subjonctif ; que nous aimassions, que vous aimassiez, -etc.
28°. Ate, ater, aies. Long dans hâte, pâte, il gâte, il mate, mater (ternie de marine), il démâte, démâter, et dans les secondes personnes du prétérit défini terminées en âtes, vous aimâtes; bref dans tous les autres mots : vulgate, date, dater, mate, mater (jeu d’échecs) ; agate, etc.
290. Ation. Toujours long; nation, éducation, opération, etc.
30°. Atre, attre; toujours long; théâtre, plâtre, emplâtre, idolâtre, opiniâtre, etc. ; excepté dans quatre, battre, et ses dérivés, où il est bref.
310. Ave; toujours bref, selon les grammairiens les plus modernes : conclave, grave, je pave, il se dépave, etc., et lorsqu’au lieu de Y&
muet il suit une finale masculine: gravier, faveur, conclaviste, paveur, aggraver, etc.