III
de la langue f rançaise est de 1 797. La seconde, qu’il a considérablement augmentée, et à laquelle il a travaillé pendant plusieurs années, n’a été imprimée qu’en 1813, après la mort de l’auteur.
M. Gattel reconnaît dans la préface de cette édition, page 12, que la diphtongue oi a tantôt le son d ’oè, comme dans foi, loi; tantôt celui d’oa, comme dans mois, noix; tantôt enfin celui d ’oua, comme dans bois. “ Mais, ajoute-t-il, ces nuances m’ont paru en général si légères, si difficiles à saisir, et quelquefois même leurs indications si sujettes à erreur, que pour ne pas tomber dans des inconvénients pires que ceux que j’aurais cherché à éviter, j’ai jugé plus convenable, à l’exemple de Férand, de désigner toujours et indistinctement la prononciation d’oi par oa, en prenant la seule précaution d’affecter ou non l’a de l’accent circonflexe, suivant que le son en devait être plus ou moins fortement appuyé. ” Voilà bien le langage d’un homme qui, entraîné par le torrent de la coutume et de l’exemple, n’admet la prononciation du midi de la France que parce qu’il se sent incapable de bien figurer celle de la capitale, où parce qu’il appréhende d’éprouver la plus vive opposition de la part des hommes de lettres et des savants au milieu desquels il a toujours vécu depuis un grand nombre d’années.
M. J. F. Rolland est de Lyon. C’est dans cette ville qu’il a rédigé et fait imprimer son
Nouveau Vocabulaire ou Dictionnaire portatif de la langue française. Il déclare formellement dans la 5ème édition (1819), que dans le système de prononciation figurée qu’il a adopté, il a pris M. l’abbé Férand pour un de ses guides. Ne doit-on pas inférer de ce que l’on vient de dire que, dans la rédaction de son Nouveau Vocabulaire, M. Rolland a préféré la prononciation du midi de la France à celle de la capitale?
Messieurs Noël et Chapsal figurent la diphtongue oi à peu de chose près comme Messieurs Férand, Gattel et Rolland. Ils la figurent donc comme on la prononce dans le midi de la France, et non pas comme on la prononce à Paris.
Ainsi l’objection que l’on vient de réfuter se réduit en dernière analyse à celle-ci : On donne à la diphtongue oi le son d’oa dans le midi de la France. Donc on doit lui donner le même son en Canada. Donc les instituteurs canadiens s’exposent à grever leur conscience d’une immense responsabilité s’ils négligent de former leurs élèves à cette prononciation; credat judœus Apella.
Aux mots Termes parasites. — On lit dans le Manuel: “ On doit également éviter les tours surannés, les expressions ignobles, qui ne peuvent que fatiguer les personnes qui écoutent: tels que, tirer les vers du nez; — vous pouvez
m en croire; — par-dessus le marché ; — je vous remercie bien des fois; — au bout du compte; — ce n’est pas l’embarras; — sourd comme un pot, etc. ”
Je suis loin d’approuver l’abus que l’on fait quelquefois dans la conversation de ces locutions elliptiques et familières : voilà l’ embarras ;
— c’est là l’embarras; — ce n’est pas là l’embarras, etc. Je dois de plus avouer, avec toutes les personnes instruites, que l’expression, je vous remercie bien des fois, est ignoble et triviale; aussi n’est-elle en usage que dans les classes les plus ignorantes de la société.
Je me flatte que l’auteur du Manuel avouera facilement lui-même que l’on ne doit pas porter le même jugement sur les cinq autres locutions proverbiales et familières qu’il a signalées comme ignobles et surannées. Il suffira, au reste, pour l’en faire convenir, d’examiner ces cinq locutions chacune en particulier.
Selon l’Académie, verbo nez, tirer les vers du nez à quelqu’un, signifie, tirer de lui un secret en le questionnant adroitement ; et selon Landais, tirer les vers du nez de quelqu’un, c’est tirer adroitement un secret de quelqu’un.
— L’Académie, verbo croire, dit : “ en croire quelqu’un, en croire quelque chose, pour, s’en rapporter à quelqu’un, à quelque chose, et donne pour exemples : je vous en croirai sur parole: m’en croirez-vous ? en croirez-vous cette lettre ?” Landais, verbo croire, après avoir défini
le mot en croire, ne donne que ce seul exemple, c’est un honnête homme, vous pouvez l’en croire. — L’Académie et Landais, verbo dessus {par), donnent pour exemple, par-dessus le marché. — Selon l’Académie, Boiste et Landais, verbo bout, au bout de compte est une expression adverbiale et familière qui signifie, tout considéré après tout ; l’Académie donne pour exemples : au bout du compte, que lui en peut-il arriver? Au bout du compte il n’a pas de grands torts. — L’expression proverbiale, sourd comme un pot, se trouve, verbo sourd, dans l’Académie et dans Landais, et signifie extrêmement sourd.
On doit conclure de ce que l’on vient de dire qu’il ne faut pas toujours condamner comme vicieuses certaines expressions, parce qu’elles ne se trouvent pas dans les dictionnaires que l’on a sous la main, ou parce que l’on ne s’est pas donné la peine de les y chercher.
Au mot Trois-Rivières. — Après avoir fait d’inutiles efforts pour prouver, par une définition grammaticale ad hoc, que Trois-Rivières est un substantif masculin du nombre singulier, l’auteur du Manuel décide que ce nom ne peut, d’après la règle générale, être accompagné de l’article les.
“ Il est vrai, ajoute-t-il, que cette règle souffre quelques exceptions, comme le Havre, le Puy, la Rochelle. ”
A cette prétendue règle générale que l’auteur du Manuel ne s est pas donné la peine d’énoncer, on peut en opposer une bien claire et bien précise, et que l’on trouve dans toutes nos meilleures grammaires. La voici telle que M. l’abbé Lévizac 1 établit dans la sienne, tome I, page 21 5- “ On met l’article. . . avant quelques noms de villes et de lieux particuliers, qui, formés de noms communs, conservent toujours l’article comme portion inséparable : ” tels sont le Bar, le Blanc, le Bourg-du-Page, le Caire, la Capelle, le Cârlet, etc.
Voir là-dessus les dictionnaires de Boiste, de Catineau et de Landais, et le dictionnaire de Vosgien, édition de 1830, par Parisot. Ce qui prouve évidemment que l’on se conforme encore aujourd’hui en France à la règle établie par l’abbé Lévizac. Il résulte de là qu’il y aurait de la témérité à vouloir retrancher l’article du nom de Trois-Rivières, et que cette témérité serait d’autant plus blâmable que, depuis l’établissement du pays, on a toujours écrit Trois- Rivières avec l’article, et que cette pratique s’est constamment maintenue, dans toutes nos cours de justice et dans tous les bureaux publics, soit ecclésiastiques, soit civils ou militaires. L’auteur du Manuel ne l’ignore pas, puisqu’il regarde cette pratique comme une vieille erreur que les écrivains récents, d’accord avec la raison, travaillent à corriger.
En France, les écrivains récents, qui pos-
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sèdent parfaitement leur langue, prononcent, entendent prononcer, écrivent et lisent tous les jours certains noms propres de lieux particuliers, composés de noms communs inséparablement unis à l’article, comme la Tour-du-Pin, la Villettc, etc. Ces mêmes écrivains disent habituellement, il demeure au Caire, à la Flèche, à la Haye, au Havre, à la Motte, au Puy, à la Rochelle*, etc. ; ils ne pourraient s’empêcher de sourire, si un prétendu grammairien soutenait gravement en leur présence, que, pour être d’acord, avec la raison, on doit dire : il demeure à Caire, à Flèche, à Haye, à Havre, à Motte, à Puy, à Rochelle, etc. On peut inférer de là que les écrivains récents dont parle l’auteur du Manuel ne sont pas Français, et conséquemment qu’ils sont Canadiens.
Je n’ignore pas que plusieurs écrivains canadiens possèdent parfaitement leur langue, et qu’ils ont de vastes connaissances littéraires et grammaticales, et qu’il y en a d’autres, au contraire, auxquels on ne pourrait pas rendre le même témoignage ; il aurait donc été nécessaire que l’auteur du Manuel eût articulé les noms de ces écrivains, afin que l’on pût juger avec connaissance de cause, si l’on doit préférer leur opinion à celle des écrivains français, et à celle de Catineau, de Boiste, de Vosgien, de Malte- Brun, etc., qui écrivent Trois-Rivières avec l’article.
L’auteur du Manuel prétend enfin que le
terme latin Trifluvium indique suffisamment que le nom propre Trois-Rivières est un substantif masculin du nombre singulier, et par conséquent qu'il ne peut être accompagné de l’article.
L’auteur a-t-il donc oublié que le nom propre Trois-Rivières ne vient point du terme latin Trifluvium, et que ce dernier terme au contraire n’est que la traduction très-tardive du nom Trois-Rivières ?
Il résulte des observations qui précèdent: i°. que 1 on doit dire, ]e vais aux Trois-Rivières, il demeure aux Trois-Rivières ; et non pas, je vais à Trois-Rivières, il demeure à Trois-Rivières.
2°. que les noms de certaines paroisses et d’autres lieux particuliers, comme la Baie- Saint-Paul, la Canardière, le Cap-Santé, les Cèdres, le Château-Richer, la Côte-des-N eiges, les Eboulemcnts, les Grondines, la Pointe- Claire, la P ointe-Lévi, la P ointe-aux-Trembles, la Prairie, la Rivière-Ouelle, le Sault-au-Récollet, les Trois-Pistoles, les T rois-Saumons, etc., doivent suivre la même règle et être accompagnés de l’article.
Au mot Approprier. — Selon l’auteur du Manuel, “ c’est une faute grossière de dire, approprier une chambre, un meuble, pour signifier nettoyer une chambre, un meuble ” . — Selon l’Académie, Boiste, Landais, Nodier, Noël et Chapsal, Rolland et plusieurs autres, le
verbe actif approprier signifie ajuster, agencer convenablement, mettre dans un état de propreté: approprier un appartement, un cabinet, un meuble.
Au mot Avec. — “ Venez avèque moi, ” dit l’auteur du Manuel, est une mauvaise prononciation ; dites, venez avé moi. Le c dans ce mot ne sonne que devant une voyelle \ ”
Landais, Catineau, Noël et Chapsal, Gattel, Rolland, font sonner le c final dans avec également devant les voyelles et devant les consonnes; ainsi il faut prononcer, frapper avek un bâton, venez avek moi, etc.
Au mot Bande. — L’auteur du Manuel dit: “ On a francisé, à tort, ce mot anglais et l’on dit : la bande de musique de tel régiment : dites, le corps de musique, ou simplement, la musique de tel régiment. ”
Selon l’Académie, Boiste et Landais, le mot bande, dans une de ses acceptions, signifie troupe, compagnie, et alors on dit et on a toujours dit en France, la bande des 24 violons, la bande des tambours, la bande des musiciens, labande de musique 1 2.
1. Le c final dans avec, se prononce même devant les consonnes. (Landais)
2. Molière a écrit : “ la bande des musiciens Il paraît certain que l>ande, dans le sens de corps de musique,
Aux mots Belle, en Belle. — “ Ces mots, dit l’auteur, sont employés par le peuple pour signifier facilité, occasion favorable, et il en résulte des locutions tout à fait ridicules, comme, vous avez en belle, pour vous avez la facilité; si vous trouvez votre en belle, pour si vous trouvez une occasion favorable, ” etc.
Si l’auteur veut se donner la peine d’examiner l’article beau dans les dictionnaires de l’ Académie et de Landais, il lui sera facile de se convaincre que ces expressions elliptiques, si vous trouvez votre belle, — vous me la donnez belle, — en faire de belles, — prendre, chercher sa belle, — l’échapper, la parer belle, — vous ne l’aurez jamais plus belle, — si vous désirez lire, vous l’avez en belle, (pour, vous en avez la facilité, ou l’occasion favorable), — il s’était retiré du monde, mais il y est rentré de plus belle, etc., sont de vrais gallicismes; qu’à la vérité elles sont familières, mais qu’elles sont loin d’être ridicules.
Au mot Botte. — “ Tomber en botte, dit l’auteur, en parlant d’un tonneau, d’une cuve, etc., dont les douves et les cercles se séparent, est un solécisme. ”
“Les tonneliers, suivant Trévoux, disent
est du bon français, mais, comme le mot a vieilli, il vaut mieux dire corps de musique, comme le veut M. Maguire.
tomber en javelle. Le peuple dit aussi, mais improprement, cet homme tombe en botte, pour désigner le dépérissement rapide de sa santé ou de sa fortune. ”
Selon l’Académie, Landais, Gattel, Nodier et plusieurs autres, une futaille en botte est celle dont les douves et les fonds sont préparés, mais ne sont pas assemblés ou retenus par les cercles. Une futaille montée est celle qui est foncée et cerclée. On ne dit plus une futaille en javelle.
Je demande maintenant à l’auteur pourquoi on ne pourrait pas dire, sans faire un solécisme, qu’une futaille qui a été montée, tombe en botte, lorsque les douves, les fonds et les cercles qui la composent, se séparent; et pourquoi on ne pourrait pas dire au figuré, dans la conversation familière, qu’un homme tombe en botte, lorsque ses facultés intellectuelles, sa santé ou sa fortune dépérissent rapidement?
“ Cœur, chœur se prononcent keur. Gardezvous de dire avec le peuple, quieur. ”
Je me flatte que les observations suivantes démontreront suffisamment que l’on doit prononcer keur, queur ou qu-eur précisément de la même manière ; et par conséquent, que l’assertion de l’auteur, énoncée ci-dessus, renferme une contradiction palpable.
Première observation. — On peut remplacer le k par le c devant a, o, u, comme dans Kan,
koran, kuphe, etc., que l’on prononce, can, coran, cuphe. Réciproquement, devant les mêmes voyelles, on peut remplacer le c par le k, comme dans cabane , colere, cuve, que l’on prononce kabane, kolère, kuve.
Le k alors, soit initial, soit dans le corps du mot, conserve le son dur qui est propre au c devant a, o, n, avec cette différence néanmoins que, devant u, le k comme le c, prend un son moins dur et adouci, comme dans kubikulaire (cubiculaire) , chakune (chacune), cerkueil (cercueil), etc. (Dictionnaire de Landais; Duvivier, tome I, page 32 ; Lévizac, tome I, page 73, etc.) — Telle est la prononciation des personnes instruites, à Paris; dans le midi de la France, au contraire, on donne au c et au k le son dur devant u, ce que les Parisiens regardent comme un défaut.
Seconde observation. — On peut remplacer le k par q ou q-u devant e, i, comme dans kermès, kiosque, etc., et que l’on prononce quermès, quiosque. Réciproquement on peut remplacer le q ou qu par le k, non seulement devant e, i, mais encore devant toutes les voyelles simples ou combinées, comme dans kalitê, kerelle, kotité, pikure, etc.
Le k alors, soit initial, soit dans le corps du mot, conserve toujours le son qui est propre à q ou à qu; c’est-à-dire que, lorsqu’il représente qua, que, quo, il a le son très dur, comme dans kalitê, kerelle, kotité, ( qualité , querelle, quoti-
té); au lieu qu’il a le son beaucoup moins dur, lorsqu’il représente qué, què, que, queu, qui, comme dans rekérir {requérir) , kelke ( quelque ), ékerre (équerre), margeur ou mieux markieur (marqueur), kinine (quinine), etc. (Dictionnaire de Landais; Duvivier, tome I, page 56; Lévizac, tome I, page 86, et plusieurs autres grammaires.)
La prononciation que l’on vient d’indiquer est celle de Paris. Sous ce rapport, c’est précisément celle des personnes instruites en Canada. L’usage contraire, de ne point adoucir le son de k, lorsqu’il représente qué, què, que, queu, qui; ou ne point adoucir le son de qu dans ces mêmes syllabes, est particulier aux habitants du midi de la France. Il y aurait donc plus que de la témérité à vouloir l’introduire dans nos maisons d’éducation.
Il résulte de ce que l’on vient de dire que les mots suivants ainsi que les mots qui les accompagnent respectivement, doivent se prononcer avec le son adouci ou moins dur de c, de k et de qu: accueil ( akeuil ), — cercueil (cerkeuil), — écueil (ékeuil), — recueil ( rekeuil ), — chœur, cœur (queur, keur ou mieux kieur), — craqueur, (crakeur ou crakieur), — liqueur ( li keur ou likieur), — et ses semblables; — queue (keu ou kieu) ; — masqué ( maské ou maskié), — faquin (fakin ou fakiein), — et ses semblables; — Vulcain (Vulkin ou Vulkiein), etc.
Remarque. — La dernière des deux pronon-
ciations que l’on a jointes à la plupart des mots qui forment cette suite d’exemples, est de M. Landais ; elle semble préférable à la première. Toutes deux conservent également au c, au k et au qu le son moins dur qu’ils doivent respectivement avoir dans chacun de ces mots.
Au mot Croustillante. — “ Ce mot, dit l’auteur ne se trouve dans aucun dictionnaire. Conséquemment l’on ne doit pas dire: pâtisserie croustillante. ” — Selon Landais, Noël et Chapsal, croustillant-te, se dit des aliments qui croquent sous la dent : pâtisserie croustillante \
Au mot Ebaroui. — L’auteur conclut à la fin de cet article que les expressions, ce seau est ébaroui, cette cuve est ébarouie, ne valent rien.
Selon presque tous les lexicographes, l’adjectif ébaroui signifie desséché, en terme de marine. Il se dit d’un vaisseau dont le bordage se déjoint par l’action de la chaleur et de la sécheresse.
Selon M. Landais, en terme de marine, on appelle ébarouissage l’action qui déjoint les douves d’une futaille, etc., et les empêche de conserver aucun liquide. Or, je le demande à l’auteur du Manuel, quel peut être l’effet de
1. Croustillant se trouve dans le dictionnaire de l’Académie et dans celui de Hatzfeld. Se dit d’une chose qui craque sous la dent, comme une croûte de pain.
l’ébarouissage sur une futaille, etc. ? n’est-ce pas de la faire ébarouir , de la rendre ébarouie? Ainsi, quoi que l’auteur du Manuel en dise, les expressions, ce seau est ébaroui, cette cuve est ébarouie, sont très correctes ; elles doivent donc valoir quelque chose, surtout lorsqu’elles sont généralement reçues dans son pays 2.
Au mot Fièrement. — “ C’est peu connaître la valeur de ce mot, dit l’auteur, que de l’employer comme suit: cet homme est fièrement laid {très-laid) ; cet enfant est fièrement gauche {très-gauche) , etc. ”
Fièrement signifie quelquefois beaucoup, extrêmement; il a été fièrement puni, — tancé ; il est fièrement paresseux: l’Académie, Boiste et Landais. Pris dans ce sens, fièrement est populaire et familier.
Au mot Fraîche. — “ Prendre la fraîche, dit l’auteur, est un barbarisme ; dites : prendre le frais. ”
Landais, verb. frais, donne pour exemple, boire à la fraîche, boire frais \
2. Ebarouir n’est pas académique, mais on le trouve dans Hatzfeld. L’Académie avait admis ce mot en 1762, mais elle le rejeta en 1798.
1. Nous lisons dans Hatzfeld au mot frais, fraîche: Familier. Heure où il fait frais. Ex. Se promener à la fraîche.
Au mot Fringale. — “ Ce mot vulgaire, dit l’auteur, employé pour signifier faim pressante, n est pas dans les dictionnaires. ”
Ce mot se trouve dans l’Académie et dans Landais pour signifier une faim subite, dont °n est saisi hors de l’heure des repas: avoir la f ringale. L Académie observe que ce terme est familier. Landais n’en dit rien. — Les personnes instruites ne font usage du mot fringale en Canada, que dans la conversation familière 1.
Au mot Ginguer, être en gingue. — “ Expressions barbares, dit l’auteur, pour signifier faire des gambades, en parlant des quadrupèdes, et même des personnes. ”
Messieurs Boiste, Landais, Nodier, Catineau, etc., se contentent de dire que le mot ginguer a vieilli; on ne pourait donc en faire usage, ainsi que de l’expression être en gingue, que dans le genre burlesque, ou, tout au plus, dans le genre très familier 2.
Au mot Groseille. — Il ne sera pas inutile d’observer ici que l’on ne cultive dans les jar-
1. Fringale est français. Hatzfeld la définit par un besoin violent, impérieux, de manger.
2. Ginguer se trouve dans Hatzfeld: Sauter, folâtrer, ruer. Gingue n’y est pas.
dins que trois espèces de groseilliers pour en avoir les fruits.
La première espèce a des fruits en grappes, couleur de chair, ou d’un blanc imitant celui des perles, et d’une acidité très agréable. C’est ce groseillier qui est désigné sous le nom de gadélier dans un grand nombre de dictionnaires français et dont les fruits s’appellent gadèles.
La seconde espèce est le cacis ou cassis dont les fruits sont noirs et en grappes. Ces fruits portent assez communément le nom de cacis ou de cassis, comme l’arbrisseau qui les produit.
La troisième espèce est épineuse; les fruits qu’elle porte se nomment groseilles à maquereau. Ces groseilles sont vertes ou rougeâtres, et sont beaucooup plus grosses que les groseilles ordinaires. (Voyez le Nouveau Dictionnaire d’Hist. Nat. V. Gadelier et Groseillier.)
Ce que l’on vient de dire nous met en état d’apprécier à leur juste valeur les petites plaisanteries que certains étrangers aiment à faire quelquefois sur le mot gadèles, parce qu’ils croient, sans doute, que ce mot est d’origine purement canadienne, tandis qu’il nous est continuellement importé de France. On aura la preuve évidente de ce que l’on vient d’avancer ici, si l’on se donne la peine de chercher les mots gadèles et gadéliers, dans les Dictionnaires de MM. Boyer, Salmont, Nugent, Jannet, Catineau, Gattel, Noël et Chapsal, Nodier,
Boiste, Landais, etc., où ils se trouvent écrits en toutes lettres.
Je laisse maintenant à l’auteur du Manuel à faire lui-même bonne et prompte justice de cette assertion : que c’ est une erreur de nommer gadèles les groseilles ordinaires rouges ou blanches.
Au mot Gueullard. — “ Prononcez, dit l’auteur, gheu-lar, et non pas gu-el-lar. Cette prononciation est vicieuse, ” etc.
Comme on ne prononce pas toujours gh et gu de la même manière à Paris et dans le midi dé jà France, l’auteur aurait dû indiquer le son qu'il assigne à ces lettres dans les deux mots figurés gheular et gu-el-lar. Ce silence de la part de l’auteur exige que l’on fasse ici quelques observations préliminaires. C a le son propre gue devant a, o, u, ou, ue, comme dans gâteau, gosier, anguleux, goulu, vague, etc. Il a le son accidentel du j devant e, i, y, comme dans gelée, gibier, gymnase, etc., que l’on prononce jelée, jibier, jimnase.
G initial ou dans le corps du mot n’a le son accidentel du j que devant e, i, y, comme on vient de l’observer; dans tous les autres cas, il a le son propre, mais avec cette différence qu’il a un son très dur devant a, o, l, r, ua, ue, uon, comme dans gadèle, gobelet, glande, glu, grue, il intrigua, il intrigue, nous intriguons, nous intriguâmes, vous intriguâtes, intriguant, etc. ; et qu’il en a un beaucoup moins dur ou adouci :
i°. dans gu, comme aigu, arguer, cigïtc, ambiguité, etc. Dans tous ces mots, les deux lettres gu font seules une syllabe, ainsi que dans les différentes terminaisons du verbe arguer; 2°. dans guc, gué, gué, gucu, gui, guai, comme dans guérir ( guiérir ), guère ( guièrc ), guêtre (guiêtre), gueux ( guicu ), gueule ( guicule ), guide, guise, il intriguait (il intriguiè), ils intriguaient (ils intriguiè), intrigueur (intriguieur), etc. La prononciation figurée que l’on a ajoutée à la plupart de ces mots est de M. Landais.
Il est aisé de voir que, dans tous les mots que l’on vient de donner pour exemples. Vu qui suit le g est muet et qu’il ne sert qu’à indiquer qu'il faut donner à g le son moins dur ou adouci, au lieu du son accidentel du j, comme dans guirlande que l’on devrait prononce'r jirlande si l’on retranchait 1’// muet qui suit le <7. — G conserve le même son, et u est pareillement muet dans les mots suivants, orgueil (orguicil) anguille, anguillère, guillemet, (dans ces quatre mots, il et il! ont le son mouillé), guichet, guimauve, ainsi que dans les mots figurés par M. Landais qui suivent: guié (gué), guié (gai), guiété (gaîté), guiéman (gaîment), guiène (gaine), égaiê-ié (égayer) ~ etc.
Mais il y a certains mots, ainsi que l’on vient de l’observer, dans lesquels lh< se fait parfaitement entendre, comme dans aiguille, aiguillette, aiguillon, aiguisé, aiguisement, etc., que Ton
prononce aigu-ille, aigu-illette, aigu-illon, (dans ces trois mots ill ont le son mouillé), aigu-izé, aigu-izeman, etc. Dans les noms propres de Guise, d’ Aiguillon, le Guide, u se fait entendre et on doit prononcer de Gu-ize, d’ Aigu-illon, le Gu-ide, (Lévizac, tome I, page 77; Duvivier, tome I, page 37; Landais, etc.)
Les principes que l’on a exposés dans cet article sont basés sur la prononciation de Paris, et il est aisé de se convaincre que la manière dont les personnes instruites prononcent en Canada g initial, ou dans les corps du mot, devant a, 0, u, e, i, y, l, r, n’est, pour ainsi dire, que l’application de ces mêmes principes; d’où il résulte que, sur ce point, notre prononciation est conforme à celle de Paris. Dans le midi de la France, au contraire, on fait sentir assez généralement le son très dur de g dans orgueil, enorgueillir, gueulard, gueule, guerre, gueusaille, gueux, égayer, gai, gaiment, gaité, gaine, etc., ce que l’on condamne à Paris, comme un vice de prononciation.
Je reviens maintenant au mot figuré gheular (gueulard). Si l’auteur prétend que l’on doit faire sonner le g moins dur ou adouci dans la syllabe gheu, il y aura réellement peu à objecter contre cette prononciation, puisque c’est à peu près ainsi que les personnes instruites prononcent gueullard, en Canada. Je dis à peu près, car on prononce réellement guieulard avec M. Landais, ou plutôt avec les Parisiens.
Si l’auteur prétend, au contraire, que l’on doit faire sonner le g dur dans gheu, il est complètement dans l’erreur, et il a grandement tort de chercher ainsi à nous faire abandonner la bonne prononciation de Paris, pour nous faire adopter la mauvaise prononciation du midi de la France.
Concluons de là que l’on doit continuer à prononcer en Canada, avec M. Landais, guieule (gueule), guieulé (gueuler), et leurs semblables.
Au mot Joliment. — “ On fait quelquefois, dit l’auteur, un étrange abus de ce mot ; comme quand on dit: cet homme est joliment laid; il fait joliment froid. ”
Suivant l’Académie et Landais, joliment se prend quelquefois ironiquement et signifie beaucoup, extrêmement ; pris dans ce sens, il est familier. L’Académie donne pour exemples: elle l’a joliment tancé; vous vous êtes joliment trompé; et Landais, il est joliment laid.
“ Le mot Longue-vue, dit l’auteur, employé pour signifier lunette d’approche, ou lunette à longue-vue, est un solécisme. ”
“ Lunette de longue-vue, dit l’Académie, verb. vue, ou plus ordinairement longue-vue, lunette d’approche, qui sert à voir distinctement les objets éloignés. . . Cette longue-vue est excellente ” . . . “ Longue-vue, dit Landais, est
une lunette d’approche d’une grande longueur, au moyen de laquelle on aperçoit des choses fort éloignées. Au pluriel, des longues-vues. ”
Au mot Mal-complaisant. — Selon l’auteur, il faut dire, peu complaisant. “ Les locutions, mal appris, mal éduqué, ajoute l’auteur, sont incorrectes : il faut dire mal élevé ” . . . Selon l’Académie, Boiste, Noël et Chapsal, Landais, etc., mal appris signifie un homme grossier, sans usage et sans éducation. Landais donne pour exemples : une personne mal apprise; vous êtes un mal-appris. Ce terme est familier.
L’expression Moyennant que, n’est pas française, selon l’auteur ; il faut dire : pourvu que. — Moyennant que, dit Landais, est une locution conjonctive qui signifie à condition que.
Les mots Picote, picote-volante, sont des barbarismes, dit l’auteur. Il faut variole, varicelle; ou petite-vérole, petite-vérole-volante.
Selon Messieurs Catineau, Gattel, Boiste, Landais, Nodier, etc., la petite-vérole porte le nom de picote dans quelques provinces de France. Le mot picote n’est donc point un barbarisme dans les provinces où il désigne communément la petite-vérole, surtout lorsque l’on convient avec l’auteur que l’on fait usage du mot picoté pour désigner marqué de la petitevérole, ou mieux de la picote.
Au mot Plançon. — On désigne ainsi, dit l’auteur, une longue et forte pièce de bois écarrie : c’est une faute. . . Ce n’en est pas une au moins aux yeux de MM. Boyer, Salmon et Boiste qui désignent par le mot plançon une longue et forte pièce de bois écarrie.
Au mot Portant. — “ Portant, dit l’auteur, participe du verbe porter, ne doit pas être employé comme adjectif verbal. B ne faut donc pas dire : je suis bien portant, — elle est bien portante; mais je me porte bien; elle se porte bien. ”
Il faut espérer que cette décision ne nous empêchera pas de continuer à dire avec Boiste, Bandais et l’Acadmie: je suis bien, — je suis mal portant; elle est bien, — elle est mal portante.
Au mot Queue. — “ Prononcez ken, dit l’auteur, et non pas qu-eu. ” — On a déjà observé que queue se prononce kieu, à Paris, avec le son adouci et moins dur de k. C’est précisément de cette manière que les personnes instruites prononcent queue en Canada.
Au mot Sauvagesse. — “ Ce mot, dit l’auteur, ne se trouve dans aucun dictionnaire. ” — Il se trouve dans ceux de Catineau, de Boiste et de Landais. C’est un substantif féminin: cette sauvagesse est sage et vertueuse: mais on
ne pourrait pas dire, une femme sauvagesse ; il faudrait dire, une femme sauvage. — Il est aisé de concevoir pourquoi ce mot est peu usité en France, et pourquoi, au contraire, il est assez fréquemment employé en Canada.
Au mot Somme. — “ Cette phrase dormir un somme, dit l’auteur, pèche contre la grammaire, parce que dormir, verbe neutre, n’a point de régime : dites : faire un somme. ” — Gattel, Noël et Chapsal, Nodier, Landais, l’Académie, etc., emploient le verbe dormir activement dans les phrases suivantes : dormir un bon somme ; dormir un somme, etc.
Au mot Sortir. — S’il faut en croire l’auteur, on ne doit pas dire : sortes cet homme de la maison; — sortes ce cheval de l’écurie ; mais faites sortir cet homme, faites sortir ce cheval.
Selon l’Académie, Boiste, Landais, Gattel, Noël et Chapsal, Nodier, etc., sortir s’emploie aussi comme verbe actif dans quelques phrases du langage familier, où il signifie faire sortir, tirer, etc. L’Académie donne pour exemples: sortes ce cheval de l’écurie; sortes la voiture de la remise, etc.
Au mot Sur. — Selon l’auteur, il ne faut pas dire, les cheveux me dressèrent sur la tête, mais à la tête. — Selon M. Landais, on peut également faire usage de ces deux locutions.
Voyez les observations précédentes, au mot Dresser.
Au mot Transvider. — “ Ce verbe n’est pas français, suivant l’auteur; transvaser, l’est. ” On touve le verbe actif .transvider daps Boiste et Landais, pour signifier vider un vase en versant son contenu dans un autre. Boiste ajoute que ce verbe est très usité en physique.
Au mot Apertement. — L’auteur classe l’adverbe apertement (du latin aperte) parmi les mots barbares et dénaturés. Catineau, Boiste et Landais l’emploient pour signifier manifestement, ouvertement. Boiste ajoute que ce mot est usité et qu’il est très bon.
Aux mots Blague, Bloque. — Ces deux termes sont populaires et familiers. Ils signifient l’un et l’autre sac à tabac, autrefois, sac à petun. — Landais n’admet que le mot blague, et prétend que bloque est hors d’usage. L’Académie ne mentionne ce dernier mot que pour renvoyer à blague. Ne pourrait-on pas conclure de là, que fauteur du Manuel a eu tort d’avancer que l’on doit dire bloque au lieu de blague?