‹ Une drôle de maisonChapitre 7 sur 9 · EN REGARDANT CHEZ LE VOTSTN · texte numérisé non relu

EN REGARDANT CHEZ LE VOTSTN

parfait musicien qui ne serait pas sensible, ce serait un cuisinier qui aurait perdu le goût.

On avait en effet sonné chez le jeune homme du (juatrième; il s'était empressé de courir ouvrir, car il attendait quelqu'un, et ce quelqu'un devait être une dame... Est-ce qu'il aurait montré tant d'impatience s'il ne se fût agi que d'un homme !

La dame qui vient d'entrer dans le salon de Picginald est mise avec beaucoup d'élégance, et porte sa toilette avec grâce. C'est une femme qui a bien vingtsept ans, peut-être plus... avec les dames on n'est jamais sûr de rien. Elle est jolie, sa figure a une expression de malice, d'enjouement, qui séduit; c'est une brune très-piquante, c'est une femme qui sait faire valoir tous ses avantages : il y a de la coquetterie dans chacun de ses mouvements.

Elle s'est arrêtée à la porte du salon, elle a paru hésiter avant d'entrer... Reginald lui prend la main et la fait asseoir sur un divan qui est en face de son piano. A peine assise, elle ôte son chapeau et le jette de côté. L'artiste a voulu s'asseoir à côté d'elle, mais elle ne veut pas, et lui fait signe de prendre une chaise; il obéit, mais il place sa chaise devant cette dame, bien près, tout près... Leurs genoux doivent se toucher.

Emma a vu tout cela, elle ne perd rien de ce qui se passe chez le voisin. D'abord elle a cru que c'était une élève qui venait prendre une leçon, mais elle s'étonnait de la voir venir seule, les jeunes élèves ayant

EN REGARDANT CHEZ LE VOISIN. lOr,

riiabitiide fie se faire accompagner. Bientôt, en examinant cette dame, elle a compris que ce n'était pas une élève; la tournure, la figure, la loilctte de cette dame, tout cela lui déplaît déjà ; elle écarquille ses yeux pour la mieux voir, elle voudrait bien entendre ce qu'elle dit; mais il n'y a pas moyen, le son de la voix ne traverse pas la rue; du moins, si elle ne peut entendre ce que se disent ces deux personnes, elle lâchera de le deviner par leurs gestes, par leur pantomime, par leurs moindres actions.

Ses regards sont attachés sur le couple qu'elle peut voir fort bien, parce que le divan n'est pas placé au fond de la pièce ; le tonnerre tomberait à côté de la jeune fille, qu'il ne lui ferait pas tourner la tête. Son cœur bat avec violence, car déjà elle devine que cette femme qui est chez Reginald est une rivale, ou, pour [)arler plus justement, est aimée de cet homme qu'elle a la folie d'aimer aussi.

« Comme il lui parle avec feu!... comme il s'approche d'elle en lui parlant! se dit la pauvre fille, qui souffre déjà de ce qu'elle voit. Que peut-il donc lui dire?... cela fait rire cette dame... Qu'est-ce que cela signifie de rire ainsi?... Ah! je comprends... elle a de belles dents. Dieu merci, elle les montre assez... Khbien!... ce monsieur lui prend la main... pourquoi donc lui prend-t-il la main?... 11 doit la serrer dans la sienne... oui, je suis sûre qu'il la serre tendrement... Allons! il lui baise la main à présent... il en est donc bien amoureux de cette dame!...

lOi EN REGARDANT CHEZ LE VOISIN.

Ah! c'est singulier... il me semble que j'étouffe... j'ai là comme un poids qui m'oppresse... Qu'elle est iieureuse cette femme! Il lui baise la main et ça la fait rire... moi, il me semble que cela me ferait plutôt pleurer de joie... Eh bien!... c'est elle qu'il veut embrasser à présent... Ah! elle le repousse, c'e^t bien heureux! mais elle le repousse en riant... Madame, ce n'est pas comme cela qu'on doit repousser quelqu'un... la preuve, c'est que le voilà qui recommence... Ah! mon Dieu! elle pe le repousse [)lus !... »

Emma cache sa figure dans ses mains. . . elle n'ose plus regarder, elle reste ainsi quelques inslants, puis eului la curiosité l'emporte, elleôte ses mains de devant ses yeux... elle veut voir encore... mais pendant qu'elle ne regardait pas, on a fermé la fenêtre, et maintenant on ne peut plus rien apercevoir.

Alors une réaction s'opère chez la jeune fille; à cette lièvre qui l'agitait succède un profond abattement, elle quitte sa croisée, se laisse aller sur une chaise, et un torrent de larmes coule de ses yeux, mais ces pleurs h soulagent, et elle les laisse inonder son visage en murmurant :

• — Ah! c'est fini... je ne regarderai j)lu>; clip/ lui'...

l'NE DROLF. DE MAISON. lor

Le lendemain dn bal donné par madame Tournesol, le jeune Adolphe a été stupéfait lorsqu'on voulant plier son pantalon neuf, il aperçoit l'énorme déchirure faite au fond et horriblement recousue par le jaloux Altamort, qui, pour rapprocher les parties déchirées, s'était servi d'un fil avec lequel il raccommodait les souliers.

Adolphe montre à Grenouillet le fond de sa culotte en lui disant :

— Voilà donc comme tu arranges mes vêtements lorsque j'ai la bonté de te les prêter!... c'est indigne!

— Ce n'est pas moi qui ai déchiré ton pantalon,

lOf. CASTOR ET POLLUX.

c'est Anatole ; tu ne te poiiviens donc pas qu'il était beaucoup trop étroit pour lui, et qu'il a eu infiniment de peine à entrer dedans?...

— Oui, mais il y était entré enfin, et j'ai bien vu alors que mon pantalon n'avait pas craqué.

— Il l'aura fait craquer plus lard en dansant, je m'en suis bien aperçu quand j'ai été pour le mettre; si tu n'avais pas été alors endormi, je te l'aurais fait voir sur-le-champ, m.ais je n'ai pas voulu te réveiller pour te montrer cela; je me suis dit : Il le verra assez, tôt!... C'est le portier qui l'a recousu.

. — On s'en aperçoit... c'est saveté.

Le pauvre Adolphe court alors chez Anatole Bizon, qui dormait profondément, et lui crie aux oreilles :

— C'est donc toi qui as déchiré mon pantalon? Le gros jeune homme qui rêvait qu'il dansait la

mazurke avec une princesse russe, repousse brusquement Adolphe en murmurant :

— Yeux-tu bien me laisser dormir, imbécile, qui viens me réveiller au plus beau moment de mon rêve !

— Pourquoi as-tu déchiré.mon pantalon ?

— Pourquoi as-tu des pantalons si étroits qu'on ne peut y fourrer que des manches à balai?...

— Et pourquoi l'as-tu fait si mal recoudre?... c'est à recommencer.

— Porte-le chez Dussautoy et fiche-moi la paix. Adolphe s'éloigne avec son pantalon sur le bras, en

se disant :

CASTUn ET POLLUX. 107

— lise moque encore de moi!... Que j'aille chez Dtissautoij, un des meilleurs tailleurs de Paris, pour iaire raccommoder un pantalon I ... je serais bien reçu . . . Ma loi, je vais aller chez le tailleur du second... Après toat, c'est son état de l'aire des reprises...

Et le commis en nouveautés va sonner au second, chez le tailleur, auquel il présente son vêtement déchiré, en le priant de vouloir bien le lui recoudre; mais l'Allemand lui ferme la porte au nez, en lui disant :

— Che raccommode bas les quilottes que chai bas conl'ectionnécs!

Obligé de se rendre à son magasin pour faire sa besogne, Adolphe avait remonté son pantalon, remettant au soir à le faire recoudre convenablement. En effet, aussitôt ses occupations terminées, il était rentré chez lui, d'oiî il était presque aussitôt ressorti avec son pantalon neuf roulé sous son bras.

C'est ce même soir que Grenouillet a vu Emma reulrer seule, et qu'il a essayé de lui parler. Mais nous avons vu comment la jeune fille, empressée de rentrer chez elle pour se mettre à la croisée, a coupé court à la tentative de son voisin. Celui-ci est resté dans l'escalier, ne sachant que faire de sa soirée ; n'ayant pas d'argent pour aller au spectacle, il descend, puis remonte les escaliers, s'arrétant sur cha(}uc [)alier, et se grattant le front, en se disant :

— Qu'est-ce que je pourrais donc bien faire ce soir pour ni'amuser '.'... J'ai changé les plaques hier... je

ne puis pas recommencer tout de suite aujourd'hui... D'ailleurs je crois que cette fois ils les ont clouées de la bonne façon... Ah! je nie rappelle que ce malin M. le dentiste a dit que nous étions des polissons, des drôles... 11 ne m'a pas positivement nommé, mais je suis sûr que c'était à moi que cela s'adressait. . . Parbleu, mon bon ami, il faut que je t'apprenne à qui tu as affaire... Voyons... je dois avoir de la cire molle chez moi... Oui, d'ailleurs, il m'en faut trèspeu.

Grenouillet monte vivement à la chambre qu'il partage avec Adolphe, il trouve dans un tiroir de la cire molle verte, il en prend gros comme une petite noisette, la pétrit dans ses doigts, puis la fourre dans sa bouche, à la place d'une dent de côté qui lui manquait. 11 façonne cela de manière à ce que cela ait la forme et la hauteur d'une dent; puis enfonce une vieille casquette sur sa tète, et tenant son mouchoir sur son visage, va sonner chez le dentiste.

La domestique ouvre :

— M. le dentiste y est-il?

— Oui, mais il n'a pas pour habitude d'arracher des dents le soir...

— Oh ! pour une fois par hasard ... Je souffre comme un damné... Aye ! ave...

— Eh bien, entrez, je vais prévenir monsieur.

La domestique va chercher son maître. Grenouillet se jette dans le grand fauteuil de cuir qui est de tradition, et continue de se cacher la figure avec son

mouchoir. Le dentiste arrive, il voit un homme qui se lient la tête en poussant de prolonds gémissements et en faisant des contorsions horribles, il ne j)eut reconnaître mi de ses voisins du quartier et s'écrie :

— Diable, monsieur, il paraît que vous souffrez beaucoup'.'

Grenouillet ne répond que par des signes de tête.

— Voyons... ouvrez votre bouche... très-grande... c'est cela, c'est de ce côté? Oh oui, je vois une dent qui est horriblement gâtée... Elle est verte... Oh! nous allons vous enlever cela, car certainement elle gâterailles autres. Tenez bien votre télé en arrière... et n'ayez pas peur... Je ne m'y reprendrai pas à deux fois... j'ai une poigne de fer.

Grenouillet fait ce qu'on lui dit. Le dentiste introduit son instrument, le fait jouer, puis tire de toute sa force et tombe sur son derrière, parce qu'au lieu de trouver des obstacles, il n'a étreint que de la cire molle qui n'a pas fait la moindre résistance pour sortir.

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écrie le dentiste vexé de sa chute.

Alors Grenouillet ôte sa casquette, le salue et lui rit au nez en lui répondant :

— Cela veut dire, cher voisin, que vous arrachez [tarfaitement les dents en cire molle, et cela sans douleur...

— (Juc vois-je ! un de ces messieurs du quatrième... Ah! vous vous êtes moqué de moi... et vous crovc/.

(jueccla se passera comme cela?... Demain je porterai plainte, monsieur.

— Portez plainte si vous voulez, on saura alors que vous prenez de la cire molle pour une dent, cela ne pourra qu'ajouter à votre réputation... Bonsoir, voisin !

Grenouillct a regagné l'escalier, il est enchanté de lui, et rit tellement fort, que le portier ouvre la porte de sa loge et sort en s'écriant :

— Q'est-ce qu'il y a z encore? 11 est donc à dire àorcna\an[, quant z' et qnante on voudra être tranquille chez soi, qu'il faudra sortir de son foyer! Ahl c'est encore M. de la Grenouille qui se promène dans les estecaliers. . . Wàegonàe^ne sors pas de la loge, je le le défends itérativement !

— Oui, monsieur Roch, oui, c'est moi qui viens vous demander raison de votre vilaine conduite. Vous avez hier laissé une énorme aiguille dans le drap du pantalon que je portais... ce n'était pas pour m'êtrc agréable, sans doute?

— Monsieur, si l'aiguille est restée après le pantalon, c'est un oubli !.., Après tout, vous n'aviez qu'à ne pas présenter votre pleine lune à mon épouse, et cela ne serait pas arrivé. J'ai défendu à Aldegonde de vous faire des reprises n'importe s'off .'

— Portier, vous êtes une huître!

— Monsieur, je représente la propriétaire, et je lui dirai comment vous l'appelez.

Le concierge rentre majestueusement dans sa loge.

et Grenouillet recommence à se promener d'étage en étage, en se disant :

— Il est fort amusant, le portier! si j'étais vaudevilliste, je le mettrais bien vite dans une pièce... Il faudra que je lui demande de ses cheveux.

Au bout de quelque temps, Joliette revient de sa promenade; Grenouillet l'attendait au premier étage.

— Voilà l'aimable Joliette qui rentre... et sans son' amie, car celle-ci est rentrée depuis longtemps.

— Ah ! vous savez cela, monsieur Grenouillet?

— Je dois le savoir, j'ai rencontré votre amie dans l'escaher...

— Vous passez donc votre temps dans l'escalier, vous, monsieur?...

— Cela me réussit, puisque cela me procure le plaisir de vous rencontrer.

— C'est un plaisir bien court, en tous cas !

— Parce que vous ne voulez j)as qu'il soit plus long ! Si vous me permettiez d'entrer causer chez vous.,.

— ■ Mais je ne le permets pas. Bonsoir, monsieur...

— Bonsoir, inhumaine !...

— Eh bien, vous montez!...

— Il me semble que je demeure aussi en haut... il faut donc que je monte.

— C'est juste... Mais nous voici au quatrième où vous demeure/... et vous monte» encore?

— Je veux avoir le plaisir de vous reconduire jusqu'à votre porte...

112 CASTOIl RT POLLUX.

— Mon Dieu, comme vous êtes galant ce soir!

— Je suis pas galant, je suis amoureux... Vous savez bien do qui !

— D'Emma, mon amie...

— Oh! non... vous savez bien que c'est vous qui m'avez volé mon cœur !

— Kn tous cas, je ne l'ai pas fait exprès!

— Exprès ou non, vous le possédez ! ,..

— Monsieur Grenouillet, voilà ma ])orte ouverte, bonsoir...

— Laissez-moi me faufiler quelques minutes chez vous !

— Non, monsieur, un homme seul ne se faufile pas chez moi...

— Alors je vais m'étendre sur votre paillasson, vous m'v retrouverez demain malin... et vous me passerez sur le corps pour sortir !...

— Ce serait joli ! vous voulez donc me compromettre?

— Moi! plutôt cent fois manger un ordinaire aux choux ! et le ciel m'est témoin que c'est un plat (jne je n'nime pas.

— Eh bien, alors allez-vous-en.

-- 11 est de bonne heure... causons encore un peu...

— Comme cela, sur le carré?

— Puisque vous ne voulez pas que j'entre chez vous...

— Que vous êtes bavard ce soir I...

CASTOR ET rOI.UIX. lir>

— Par quel hasard votre amie et vous n'ètcs-vons pas rentrées ensemble?...

— Ah ! vous êtes bien curieux !

— Cehi m'a semblé singulier, car vous ne vous (|uittez presque jamais...

— Mon Dieu, nous avions un peu de temps de reste, j'ai élé me promener avec des camarades de l'atelier, Emma n'est pas venue avec nous parce qu'elle avait mal à la tète... voilà tout!

— Ah! je voudrais que cette circonstance se renouvelât souvent, car lorsque vous êtes avec votre amie, on ne peut pas causer une minute avec vous!... et c'est si gentil de causer avec une femme qui a le nez retroussé et l'œil agaçant...

— Mon Dieu ! que vous êtes bête ce soir !

— Si je ne le suis que ce soir, c'est que j'ai fait des progrès...

— Attendez!,., on monte l'escalier...

— Eh bien, qu'est-ce que cela nous fait? on ne peut pas monter jusqu'ici, puisque votre amie est rentrée et que vous occupez seule ce dernier étage., à moins (|ue ce ne soit une visite qui vous arrive... auquel cas je me retirerais, car je ne voudrais pas vous gêner en rien !

— Non, monsieur, je n'attends pas de visite à dix lieures du soir ; d'ailleurs vous savez bien que nous n'en recevons jamais...

— Oh ! je reconnais celui qui monte. C'est Adolphe, mon camarade de chambre...

— Qu'est-ce qu'il a donc ce soir, votre ami? il parle tout seul... il a l'air de pousser des gémissements...

— C'est vrai... il a certainement quelque chose...

— Pauvre garçon! il se plaint... il est peut-être malade...

— Attendez, nous allons savoir... Le voilà au quatrième... Adolphe! ohé, Adolphe!... lève le nez... et dis-nous ce qui te fait soupirer comme le bœuf gras pendant sa dernière promenade.

Le jeune commis revenait avec son pantalon, qu'il n'était pas parvenu à faire raccommoder ; c'est pourquoi il frappait du pied sur le carré, en s'écriant :

— Faut-il que j'aiedu guignon!... etil faut que je le mette demain malin pour aller déjeuner chez mon oncle, qui déjeune de bonne heure !

En s'entendant appeler, Adolphe relève la tête :

— Qu'est-ce qui m'appelle?

— C'est moi, Grenouillet, ton cohabitant...

— Qu'est-ce que tu fais donc là-haut?

— Je cause avec notre aimable voisine, mademoiselle Joliette, qui a bien voulu me recevoir sur son carré... Mais pourquoi donc gémis-tu ainsi?... est-ce qu'on t'a volé?

— Oh! je n'ai jamais peur d'être volé, moi ! mais c'est mon pantalon... mon beau pantalon neuf, que vous m'avez si bien déchiré au fond...

— Ce n'est pas moi. . . Je t'ai dit que c'était Anatole, qui se permet d'avoir une rotonde trop évasée !

— Enfii) je ne puis pas trouver quelqu'un qui veuille bien me faire une reprise perdue... Celle qu'on a faite est ignoble... j'ai demandé au tailleur du second, il m'a refusé; au portier, il m'a appelé trouble-ménage. J'ai été chez des personnes très-bonnes pour moi, elles étaient sorties ; une autre avait au doigt un mal d'aveuture... enfin il m'a été impossible de faire raccommoder mon vêlement, et pourtant il faut que je le mette demain pour aller fêter mon oncle !

— Comment, monsieur, c'est pour cela que vous sembliez si malheureux? dit Juliette en se penchant sur la rampe.

— .Mais, mademoiselle, il me semble que j'en ai bien sujet...

— L'avez- vous là, votre pantalon?

— Oui, mademoiselle, oh! il ne m'a pas quitté de la soirée!

— Eh bien, montez, je vais vous l'arranger, moi, et ce sera bientôt fait!...

— Ah! mademoiselle, il serait possible?,., vous auriez la bonté?...

— Monte donc, nigaud, ne vas-tu pas faire des façons !

Adolphe est bientôt près de Joliette, à laquelle il préseule son pantalon, en lui disant :

— Ah! mademoiselle, vous êtes ma providence!...

— Mon Dieu, monsieur, pourvu que votre providence ait du (il noir. . . en tous cas, j'ai de la soie noire, et cela ira tout de même...

— Oh! oui, mademoiselle... ce sera même j)!us solide !

La jeune ouvrière ouvre sa porte et entre chez elle, où elle a bien vite de la Inmièio; alors elle dit à ses voisins :

— Vous pouvez entrer, messieuis.

(Irenouillet est en deux enjambées chez la jeune nile. Là, il s'écrie :

— 0 Adolphe ! je te bénis ! toi qui m'as ouvert l'entrée de cette onais où l'on ne voulait pas m' admettre tout seul !...

— Dame! c'est bien naturel, un monsieur qu'on reçoit seul, ça fait jaser; tandis que lorsqu'ils sont plusieurs, c'est sans conséquence. Mais asseyez -vous donc, messieurs, j'ai quatre chaises, Dieu merci... Ce n'est pas élégant chez moi, mais au moins je puis répondre qu'il n'y a pas de poussière sur mes meubles.

— Pas élégant?... ô céleste voisine! mais c'est-àdire que c'est charmant chez vous... Tout reluit, tout e.st brillant, frotté... Cetle chambre est un petit bijou! On y respire un air parfumé! ca sent l'ean de Cologne !

— C'est mon odeur favorite... quelquefois j'en asperge ma chambre.

— Lne jolie femme à Venu de Cologne! voilà mou rêve!

— Vous allez donc encore dire des bêtises!...

— Dame ! à moins que je ne devienne muet!...

— Oh! mais, monsieur. \dolphe, comment avez vou>i

CASTOR ET POLLIX. 111

donc fait pour déchirer ainsi votre vêtement?... vous irètes cependant pas bien gros...

— Ce n'est pas moi qui l'ai déchiré, mademoiselle, c'est Anatole, à coque prétend Grenouillet... Nous avions un bal chez notre propriétaire... Et il l'allait être bien mis, nous n'avions pu à nous trois nous confectionner qu'un seul costume complet... que nous avons endossé chacun à notre tour... Sans cela nous n'allions pas au bal.

— Tiens, c'était une assez bonne idée...

— Et puis, entre amis, ce qui est à l'itn est ;'i raulre...

— Oui, mais il no faudrait pas que l'autre fût gros connno Anatole !...

— Prenez garde, monsieur Adolphe, en tirant votre mouchoir, vous venez de faire tomber une lettre de votre poclie...

— Ah! vous avez raison, mademoiselle, c'est une lettre que le portier vient de me donner quand je suis rentré, mais j'étais si occupé de mon pantalon, je n'y pensais plus... je ne l'ai pas encore ouverte...

— Ilum! mauvais sujet! c'est que tu as reconnu l'écriture, et que c'est d'une maîtresse que lu n'aimes pl\is !

— Oh ! par exemple!... D'abord je n'ai pas de maîtresses... et quand j'en ai...

— Elles ne savent pas écrire?

— Elles n'écrivent jamais, de peur de se compromettre... Je ne connais pas du tout celte écriture-là...

— Eh bien, ouvre donc cette lettre... tu vas peut- «■"Ire trouver là-dedans un billet de banque...

— Oii ! je n'en attends pas!

— Raison de plus...

Adolphe décachette la lettre, puis il commence à la lire tout bas, mais bientôt il pousse un cri, se laisse aller sur sa chaise comme s'il se trouvait mal, en balbutiant :

— Ah! mon Dieu... il serait possible!... ce n'est pas un rêve ! . . .

— Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?... est-ce que tu es nommé premier ministre?...

— Seize mille huit cents francs à moi I... une fortune colossale...

— Que diable nous chantes -tu?... explique -toi donc...

— Tenez, mes amis... pardon, mademoiselle, si je vous appelle mes amis, mais la joie...

— Il n'y a pas de mal, monsieur I

— Mais veux-tu bien l'expliquer, enfin !

— Ecoutez ce qu'on m'écrit... C'est un notaire de Paris... «Monsieur, si vous êtes bien le nommé Adolphe Durard, âgé de vingt ans, ne à Chelles, près de Paris, et fds de Pierre-Nicolas DurarJ , jadis pâtissier, veuillez vous rendre à mon élude pour y toucher la somme de seize mille huit cents francs, que vous a léguée votre cousin Michel Durard, qui vient de mourir à Lyon, sans enfants, et qui a su que vous étiez le plus pauvre de votre famille, et que votre conduite était

sans reproche. Vous aurez soin, en venant chez moi, d'être muni de tous les papiers qui prouvent votre identité... Dumont, notaire...» Eh bien, que dites-vous de cela? en voilà un...

Grenouillet ne laisse pas Adolphe achever sa phrase, il a déjà couru l'embrasser, il le presse dans ses bras, il Tétreint comme s'il voulait l'aplatir sur lui, tout en s'écriant :

— Il hérite!... tu hérites, cher ami!... Ah! que tu méritais bien cela!... toi, le modèle des amis... que je t'embrasse encore. . .

— Pas si fort ! tu m'étouffes...

— Ah! c'est que je suis si content de ce qui t'arrive... Tu vas avoir de l'argent... c'est comme si j'en avais, moi! Tu vas pouvoir t'acheter des paletots, des gilets, des pantalons... et tout cela en double, parce que, vois-tu, s'il arrive un accroc à l'un, on met tout de suite l'autre...

— Il est certain que si j'avais su être riche demain ^ je n'aurais pas donné à mademoiselle la peine de me raccommoder celui-ci...

— Oh! monsieur, la peine n'est pas grande, et si vous m'en croyez, parce que vous \enet d'hériter de seize mille francs, ce n'est pas une raison pour jeter votre argent par la fenêtre. Car enfin, avec seize mille francs, il me semble que vous n'aurez pas douze mille livres de rentes?

— Vous avez raison, mademoiselle. Oh! dans les premiers moments, cet héritage m'avait étourdi...

l'20 CASTOR ET POLLIJX.

mais en y rétléchissant, il est vrai que seize mille francs ce n'est pas une grande fortune. C'est égal, je suis bien content...

— Et tu as raison, et il faut te réjouir... Mademoiselle Juliette est trop raisonnable, elle te prêche l'économie!... mais à ton âge, c'est au plaisir qu'il faut d'abord songer. Pour commencer, tu vas nous payer du punch...

— Mais je n'ai pas le sou...

— Le limonadier te fera bien crédit ; tu lui montreras la lettre du notaire. Tu vas en faire venir deux bols ici... avec dos macarons... des...

— Monsieur Grenouillet, je vous préviens que je ne veux pas que l'on fasse venir la moindre chose chez moi... que je ne boirai pas de punch, que je trouve que vous donnez à votre ami de très-mauvais conseils, et que si vous continuez ainsi, je ne causerai plus avec vous!

— Ah! jolie Joliette! vous êtes bien méchante avec moi.

— Mademoiselle a raison... lu me pousses toujours à la dépense...

— Quand donc t'y ai-je poussé, imbécile, puisque tu n'avais pas le sou?...

— Au reste, dès que j'aurai touché ma somme, je déménagerai... Je veux avoir une chambre pour moi seul.

— Qu'est-ce (|ue j'entends!.., est-ce bien possible! E^t-cc Adol[)he, mon Adolphe que j'ai formé, auquel

CASTOR ET POLLUX. l'21

j'ai appris les belles manières, qui veut se conduire ainsi... qui prétend quitter son ami, son i'rère, son Pijlade^ son Castor ! parce (ju'il vient d'hériter, parce qu'il a maintenant le moyen de dîner chez les meilleurs restaurateurs, où l'on ne dépense pas plus en dinant deux qu'en dînant tout seul, parce qu'on demande toujours pour un. Non, ce n'est pas possible.. < j'ai mal entendu... tant d'ingratitude n'entre pas dans l'ànie d'un commis en nouveautés. Tu ne voudrais pas m'abandonner... me fuir, quand la fortune te sourit... Ce serait une vilenie... disons mieux : une lâcheté !... Adolphe... on ne trouve pas souvent des propriétaires comme madame Tournesol, qui vous donne des bals où l'on soupe, et ne vous demande pas votre terme... Ces propriétaires-là, on les porte dans son cœur!... on leur porte rarement de l'argent, mais on les porte dans son cœur... Allons, dis que tu as voulu plaisanter... (jue tu ne déménageras jamais sans moi !

Adolphe hésite, il est ému, il ne sait (jue répondre; ce moment de silence permet d'entendre comme un gémissement et des sanglots qui j)artent de la chambre d'Emma. Aussitôt Jolielte se lève, donne à Adolphe son pantalon, et pousse ses voisins dehors, en disant :

— Voilà votre pantalon fait... bonsoir, messieurs... allez-vous-en... allez-vous-en bien vite... Je crois (|u'Emma est indisposée... il faut que j'aille y voir...

— Mais, belle voisine...

— Mademoiselle, je vous remercie mille l'ois...

— C'est bien... partez vite...

Et les deux jeunes gens l'ayant quittée, Juliette se hâte de pénétrer dans la chambre de son amie, qui avait laissé la clef sur sa porte.

Lorsque Juliette entre dans la chambre d'Emma, elle y trouve celle-ci assise sur le bord de son lit, versant d'abondantes larmes, et tellement absorbée dans sa douleur, qu'elle ne semble pas s'apercevoir que son amie est devant elle.

— Eli bien! qu'est-ce que tu as donc? qu'est-ce que cela signifie de pleurer comme ça ! s'écrie Juliette, qui commence, pour consoler Emma, par l'embrasser de toutes ses forces. El celle-ci se laisse embrasser sans rien dire, mais en continuant à pousser de gros soupirs.

— Voyons, que t'est-il arrivé ce soir, pour que tu

12i L'AMOUR SANS ESPOIR EST SOUVENT LE PLUS VRAL

nies tant de cliagiiii?... Emma, je t'en prie, conle-moi ce qui le fait pleurer... Tu sais bien que je t'aime, et ([ue je voudmis prendre la moitié de tes peines. Allons, parle... parle... je le veux...

— Tu vas encore me gronder et le moquer de moi !

— Non... je te promets que je ne me moquerai pas de toi... Quand je te vois pleurer, est-ce que j'ai envie de rire !...

— Eh bien... quandjesuisrentrée... jemesuismise à la fenêtre...

— Naturellement , pour regarder chez M. Reginald . . . Enfin! puisque cela te plaît!...

— Oh! non... c'est lini, va... cela ne me plaira jdus!...

— Bah! est-ce qu'il t'a fait la grimace, ce soir?...

— Oh! d'abord il ne me voit pasl il ne s'aperçoit pas que je le regarde. Mais moi, je vois si bien chez, lui, qu'il m'est facile d'observer tout ce qui s'y passe. . . O soir ce monsieur attendait du monde... c'était bien facile h deviner... il allait et venait dans son salon... ensuile il se mettait à sa fenêtre pour regarder si on venait... Enfin on est venu... et c'était une danie... très-élégante... et jeu ne...

— Et jolie...

— Oui... autant que j'ai pu le voir. ..Elle avait d'abord un chapeau qu'elle a ôté... puis un châle... des ganls... Elle a tout ôté...

— Et après?

— Elle s'est assise sur le divan... il s'est placé (levant elle, puis il lui a pris les mains... les a baisées...

— Et tu regardais toujours?

— Mon Dieu, oui... cela me faisait mal... mais je, regardais toujours... Puis il avait l'air de lui parler' avec feu... et ensuite il a voulu l'embrasser... Elle l'a repoussé d'abord... mais bientôt elle ne l'a plus repoussé...

— Et tu regardais toujours?

— Oh! non... alors j'ai caché ma tète dans mes mains...

— Pas longtemps, je gage...

— Mais quand j'ai voulu voir encore... ils avaient fermé la fenêtre... Ah! c'est affreux, n'est-ce pas!

— Affreux qu'ils aient fermé la fenêtre? mais je trouve au contraire qu'ils auraient du la fermer plus tôt ! . . .

— Ce que je trouve affreux, c'est qu'une dame aille ainsi chez un jeune homme pour s'y faire embrasser!...

' — Mais en vérité, Emma, lu n'as pas le sens commun... cette dame est sans doute la maîtresse de M. Rcginald... Tu trouves cela mauvais?... Mais parce que tu es amoureuse de ce jeune homme, qui ne s'en doute même pas, est-ce que tu te figures qu'il n'aura pas de maîtresse?... qu'il ne pensera .-^

•l'iO L'AMOUR SANS ESPOIR EST SOUYENT LE PLUS VRAI.

aucune femme?... qu'il n'aimera personne?... Mais tu es folle!... Les hommes... ce n'est pas comme nous, ils ont le droit de faire l'amour... de chercher à trouver des conquêtes... ils ne peuvent point se passer de.., d'une foule de choses qui ne nous sont pas permises h nous... et cela ne fait aucun tort à leur réputation... au contraire... Si M. Reginald avait cherché à se faire aimer de toi, s'il t'avait promis de n'en pas aimerd'aulre, je comprendrais ton chagrin... Mais il te connaît à peine de vue, et tu te désoles, parce qu'il reçoit chez lui une dame qui... enfin qui fait fermer les fenêtres... Allons, ma bonne amie, si tu veux un peu raisonner, tu conviendras que tu n'as pas le sens commun !

— Oui, c'est vrai... je suis folle... mais c'est plus fort que moi... Parce que j'aime ce jeune homme, je, m'étais figuré qu'il devait m'aimer aussi... C'est absurde, je le sens bien... mais je ne pouvais pas m'emjiêcher de pleurer... C'est fini, je ne penserai plus à hii... et je ne me mettrai phis à ma fenêtre; comme ça, il fera ce qu'il voudra chez lui... il y recevra autant de femmes qu'il voudra... ça me sera bien égal ! Je te jure que je ne regarderai plus ce qui se fera chez lui...

— Ainsi soil-il!... et tune passeras i)lus ton temps à pleurer toute seule, dans ta chambre, pour quelqu'un qui ne se doute même pas (pie tu l'aimes... ce qui est par trop bête. Maintenant couche-toi bien vite et dors. Moi, je vais en faire autant, car il est bien

lard, mais demain je te conterai ce qui m'a tenue éveillée jusqu'à présent.

Emma avait juré à son amie qu'elle ne regarderait plus chez le voisin d'en face... Pourquoi faut-il que les serments en amour soient comme les serments d'ivrogne! et une foule d'autres serments, dont je ne veux pas faire l'énumération, parce que cela me mè^ nerait trop loin! Le lendemain s'était écoulé sans que la jeune tille eût mis le nez à sa fenêtre, mais le jour suivant elle ne peut s'empêcher d'y regarder ; elle se trouve un prétexte pour regarder en dehors, elle veut examiner le ciel, il lui semble que le temps est lourd et qu'il va faire de l'orage; mais tout en voulant regarder les nuages, il se trouve qu'elle voit M. Reginald aller et venir dans son appartement ; probablement elle louchait alors et pouvait voir deux choses à la fois. Son voisin lui semble très-gai, il fait des cabrioles et se dandine tout en touchant du piano, puis il va se regarder dans la glace, il donne beaucoup de soin à sa toilette ; il a déjà essayé plusieurs cravates qu'il a rejetées, trouvant sans doute qu'elles ne lui allaient pas bien; il en a fait autant pour les gilets. Tout cela intrigue Emma, qui se dit:

— On ne fait pas tant de frais pour rien... Certainement il attend quelque femme... sans doute celle de l'autre soir... ou peut-être une autre... les hommes aiment tant à changer !... Oh ! il faut absolument que je sache si c'est la même dame qu'il va recevoir!...

il me semble que j'aimerais mieux que ce ne fût pas la même.

Déjà plusieurs fois Juliette est venue crier h la porto (l'Emma :

— Viens-tii?... il est huit heures et demie passées, nous ne serons pas à neuf heures à l'atelier !..,

Mais après avoir repondu plusieurs fois : « Tout à riieurel » Emma prend sa résolution et dit :

— J"ai mal à la tète... je ne suis pas du tout en train de travailler ce matin,., je vais me faire du tilleul!... va-t'en sans moi.

— Bon! je le connais, tournai de tète !,.. murmure Juliette, il a les yeux bleus!... enfin ! comme tu voudras... tant pis! si tu pleures encore, c'est que tu l'auras voulu.

Joliette est partie sans Emma ; celle-ci se dit :

— Après tout !... {)our une fois!... quand je n'irais pas travailler!... je puis bien me reposer un peu. Je suis toujours certaine de ne pas manquer d'ouvrage... et comme je suis habile, je gagne en un seul jour souvent plus que les autres en trois... D'ailleurs je n'ni pasbesoin degagncr tantd'argenll . . . qu'en ferais-je?. . . Pourvu que j'aie de quoi m'acheter ce qu'il me faut... je ne suis pas ambitieuse... Cependant, si j'étais bien riche! peut-être ferait-on plus attention à moi, peutêtre celui auquel je voudrais plaire m'aimerait-il aussi... Mais non!... qu'est-ce que je dis donc! ce n'est pas moi qu'on aimerait alors, ce serait mon argent?... il vaut bien mieux être pauvre et être aimée

poiic soi!... Ah! le voilà qui change encore de cravate... il est bien coquet, ce jeune homme-là!... sa maîtresse tient peut-être à ce qu'on soit très-élégant... Moi je le trouverais toujours bien!... mais moi, je ne suis qu'une modeste ouvrière, et sa maîtresse doit être une dame du ijrand monde... à en juger par sa toilette!

Une heure s'écoule. Emma, I'omI toujours braqué sur les fenêtres de son voisin, ne trouve pas le temps long; quand on est fortement préoccupé, on ne compte pas les minutes. Celui qu'elle observe avec tant d'attention, regarde souvent l'heure à sa pendule, il commence à s'impatienter, et il se met souvent à sa l'enétre. La jeune iille ne manque pas alors de se pencher en avant et de s'occuper de son pot de fleurs. Tout à coup un vif incarnat vient colorer ses joues habituellement si pâles, un éclair de joie, de bonheur, vient d'illuminer son visage... le voisin, en regardant par hasard en l'air, Ta aperçue et l'a saluée.

— Ah! que j'ai bien fait de rester! se dit Emma, il m'a saluée le premier... il m'a donc reconnue... je ne suis plus une inconnue pour lui!... Comme mon cœur bat! ah! il ne se doute pas du plaisir qu'il vient de me faire!,..

Bientôt un garçon traiteur enti'c chez M. Reginald, il tient un panier qui semble contenir bien des choses; en effet, sur un signe du jeune homme, il dresse une petite table au milieu du salon, devant le divan, sur lequel il est probable que l'on s'assoira pour déjeuner;

puis il met le couvert, la table est surchargée de plats, de bouteilles; différentes choses, qui ne peuvent plus tenir dessus, sont placées sur un meuble à côté. Quand tout cela est fini, Reginald donne pour boire au garron, et celui-ci s'en va.

— Il a mis deux couverts, se dit Emma, M. Reginald attend quelqu'un pour déjeuner... si ce pouvait être un de ses amis!... Oh! non, pour un ami, il n'aurait pas si souvent changé de cravate! c'est elle qu'il attend ! Et quel déjeuner !... que de choses sur cette table ! . . . cette dame est donc bien gourmande ! . . . Et plusieurs bouteilles... il veut donc la griser?... Ah! il tire sa montre... il s'impatiente... Elle le fait bien attendre, cette dame... Bon, le voilà qui se remet à la fenêtre, mais il ne regarde plus en l'air !...

Enfin, comme dix heures et demie sonnent, cette dame tant désirée arrive ; c'est bien celle qui est venue le soir, l'avant-veille, et maintenant Emma peut la voir, l'examiner tout à son aise, car le soleil éclaire parfaitement chez le jeune compositeur, et de plus cette (lame se met un moment à la fenêtre, que son amant la prie de quitter en lui montrant le déjeuner qui attend depuis longtemps.

— Elle est jolie... très-jolie! se dit la jeune ouvrière en poussant un soupir. Mais c'est égal, je n'aime pas cette femme-là... et puis elle ne regarde pas son amant comme il me semble que l'on doit regarder quelqu'un qu'on aime... elle a l'air moqueur... elle rit toujours... Ah! elle consent à se mettre à table...

il s'assied tout près d'elle... Comme il est prévenant, aux petits soins ! ... il la sert, lui verse à boire. . . Comme les hommes sont aimables quand ils le veulent!... Ah! le voilà qui commence déjà à l'embrasser... C'est drôle... c'est toujours lui qui l'embrasse, et pas elle... Encore I... Ah! en voilà assez, je n'ai pas besoin de les regarder plus longtemps!... je vais aller tra-' vailler.

Et la jeune fille quitte sa croisée. Mais au lieu de sortir, elle s'assoit au fond de sa chambre, prend un livre et tâche de lire. Cependant sa lecture ne paraît pas l'occuper, car de temps à nuire, elle fait un mouvement comme pour se lever, puis elle se remet de nouveau sur sa chaise, en murmurant :

— Non, je ne regarderai plus... quelle nécessité de les voir déjeuner!... Encore s'ils déjeunaient comme tout le monde!... mais s'embrasser en mangeant!... C'est lui qui l'embrasse... elle reçoit cela comme si elle lui faisait une grâce... Ah! je parierais bien qu'elle ne l'aime pas autant qu'il l'aime, lui!

Au bout d'un moment, Emma n'y tient plus, et quittant sa chaise, elle court vers la croisée, en s'écriant :

— Il faut pourtant que je voie si on déjeune toujours.

Mais il n'y avait plus moyen de voir ce que l'on faisait chez Reginald... sa fenêtre était fermée. Emma re-

pousse alors tristement la sienne, et se décide à se rendre à son atelier, tout en se disant :

— Juliette a raison... je suis bien sotte, bien stupidc!... Comment donc faire pour me guérir de ce ridicule amour I

Plusieurs semaines se sont écoulées; Adolphe a touché son héritage, Grenouillet ne le quitte pas plus que son ombre. Il lui a fait acheter en double paletots, pantalons, gilets , et jusqu'au chapeau ; puis quand cos messieurs sortent le soir, et que le nouvel héritier a mis de ses vêtements neufs, Grenouillet lui persuade qu'il lui rend service en mettant les autres; il lui fait ce raisonnement :

— Tu es à peu près de ma taille, mais j'ai bien meilleure tournure que toi. En portant tes vêtements neufs, je leur doinic une forme agréable, et alors,

154 SOUVENT FEllME VARIE I...

quand tu les mets, ils te vont bien mieux... C'est un service que je rends... comprends-tu?

Adolphe ne semble pas très-bien comprendre et dit à Grenouillet :

— Mais, j'ai la tête bien plus petite que toi, et tu mets mon second chapeau... Naturellement tu l'élargis, et quand je voudrai le mettre il sera beaucoup trop grand pour moi.

— Tu n'y es pas du tout! répond Grenouillet. Quand tu voudras porter ce chapeau-là, jeté le garnirai avec du coton que je placerai tout autour... Tu verras comme c'est agréable, moelleux, et comme ça tient chaud à la tète ! ... tu n'auras jamais été si bien coiffé... Comprends-tu?

Ce qu'Adolphe ne comprend pas, c'est que l'on ait des dettes quand on a de quoi les payer ; aussi s'estil empressé d'aller porter à madame Tournesol les quatre termes qu'il devait en commun avec Grenouillet; mais celui-ci, qui trouve ridicule que l'on paye son propriétaire, lorsqu'on n'y est pas forcé, gronde son camarade de chambre en lui disant :

— Quelle diable d'idée t'est venue là! et qu'aviiis-tu besoin de porter de l'argent à notre propriétaire qui ne t'en demandait pas!... Tu vas habituer madame Tournesol à recevoir ses termes ; c'est un vilain tour que tu joues à ses locataires...

— Est-ce que tu te figures que ses aulres locataires ne la payent jamais?

— Je n'en sais rien! En tous cas, c'était un chat

((u'il ne fallait pas réveiller. Elle a dû être bien surprise quand tu lui as porté (juatre termes à la fois?

— Elle m'a seulement dit: Mon cher ami, il ne fallait pas vous gêner.

— Vois-tu, elle t'aura trouvé ridicule!... Elle se sera dit : Ce jeune homme croit donc que j'ai besoin d'argent?... Tu l'as offensée!... je suis sûr que tu as blessé son amour-propre ! Ah ! si tu m'avais consulté ! . . . mais tu agis sans me consulter et tu fais des boulettes! Après cela, puisque ton père était pâtissier, cela se conçoit.

Grenouillet était bien forcé de quitter Adolphe, pendant que celui-ci était à son magasin de nouveautés, il avait conseillé au jeune commis d'abandonner sa place, en lui disant :

— Tu auras toujours bien le temps de la reprendre quand tu n'auras plus d'argent!

Mais si Adolphe n'avait pas d'esprit, il avait du moins assez de bon sens pour comprendre que son petit héritage serait bien vite dissipé, s'il écoutait les conseils de son Pylade ; il commençait à lui résister quand celui-ci voulait l'emmener dîner chez Brébant ou chez Peters; alors pour se consoler, Grenouillet tâchait de rencontrer Jolietle, et continuait à lui faire la cour. Comme depuis quelque temps la gentille ouvrière rentrait ou sortait souvent seule, les ocasions de l'entretenir devenaient plus fréquentes.

Il est neuf heures du soir, et Joliette rentre encore

seule, lorsque sur le palier du quatrième, elle trouve Grenouillet qui faisait sentinelle :

— Bonsoir, voisin... vous êtes donc toujours sur votre carré?

— Il le faut bien, voisine, pour vous guetter au passage. Voilà plus d'une heure que j'y fais sentinelle !

— Comment ! c'est pour moi que vous passez voire soirée dans cet escalier?

— Et pour qui donc?...

— Et vous n'êtes pas avec votre cher ami, ce jeune Adolphe, qui est si bon enfant !...

— Bon enfant! pas tant que vous voulez bien le dire... J'avais idée d'aller aujourd'hui dîner chez Brébant ou aux Frères provençaux... histoire de manger de la cuisine provençale!., eh bien, ce cuistre d'Adolphe s'est obstiné à aller à son restaurant à trente-deux sous!... Ah! fi!... quand on a de l'or plein son secrétaire... l'avarice est un vilain défaut... les avares sont capables de tout!... excepté de bien dîner.

— Monsieur Grenouillet, je crois, entre nous, que vous donnez de Irès-mauvais conseils à votre jeune ami. La somme dont il a hérité est bien loin d'être une fortune, s'il vous écoutait elle serait vite dépensée...

— Vous me jugez mal, petite espiègle... Ah ! que j'aime votre nez en trompette!

— Ah! j'ai le nez en trompette à présent? Vous m'aviez dit l'autre soir qu'il était à la Roxelane.

— C'est la même chose...

— Et M. Adolphe veut-il toujours déménager !

— Par exemple!... je voudrais bien voir cela... Au contraire, nous pensons à embellir notre logement, à y faire mettre du papier frais... Et comme nous venons de payer notre propriétaire... quatre termes à. la l'ois... c'est beau cela! alors j'ai dit à Adolphe, qui' voulait lui-même faire cette dépense d'autre papier : Tues un imbécile! quan<l on vient de payer tout son arriére à sa propriétaire, on a bien le droit d'exiger qu'elle vous remette à neuf à ses frais. Je suis allé moi-même trouver madame Tournesol; elle m'a reçu comme un ambassadeur... Elle buvait de la camomille pour sa santé, elle m'en a offert une tasse que j'ai refusée... je n'aime pas cette infusion. Quant à ma demande, cela allait tout seul; elle viendra ellemême...

— Coller le papier?

— Non, moqueuse, mais voir à peu près combien il m'en faut... Profitez de l'occasion, quand elle viendra, si vous voulez vous faiie remettre à neuf...

— Non, c'est iiuitile, mon papier est encore fort propre.

— Et celui de votre amie?

— Egalement, et je suis bien sûre que cela n'amuserait pas Emma d'avoir chez elle des ouvriers...

— A propos de cette chère Emma, il me semble que vous allez bien moins ensemble maintenant... vous sortez et rentrez seule assez souvent... Est-cp

138 SOUVEINT FEMME VARIE 1...

rjii'il est survenu des aigreurs dans vos relations?...

— Oh ! non, pas du tout... Mais il est trop vrai que mon amie ne travaille plus aussi assidûment... Heureusement elle est fort habile, elle nous rattrape toujours. Savez- vous qu'elle est capable de gagner quel- ([uofois sept francs daus sa journée!

— Sept francs !... vous m'étonnez ! et vous en gagnez autant?

— Oh ! non ! quand j'ai fait pour cinq francs dans ma journée, je suis bien contente !

— C'est encore très-gentil... une femme qui gagne cent sous par jour, je m'en contenterais...

— Et vous ne feriez rien, vous?

— Par exemple! je la couvrirais de caresses soir et matin!...

— Joli revenu!... c'est égal, cela me fait de la ])eine de voir Emma négliger ce qu'elle aimait lanl autrefois ; encore si c'était pour s'amuser qu'elle agit ainsi!...

— Ah ! ce n'est pas pour s'anmser?

— Oh! non... c'est pour pleurer, pour se rendre maiade... Ah 1 cela n'a pas le sens commun !...

— Comment! celte jeune Emma ne travaille pas pour pleurera son aise... Ma jolie voisine, je devine le mol delà charade... ily a de l'amour là-dessous !

— Mon Dieu oui ! nous autres femmes, c'est prestpie toujours l'amour qui nous cause du tourment... Mais celui d'Emma est si ridicule!... figurez-vous que

la personne qu'elle aime ne s'en doute seulement pas I...

— En vérité! est-ce qu'elle serait amoureuse tle moi?

— Ah ! ail ! que vous êtes fat !... Non, il n'y a ]ias (le danger.

— Pas de danger... le mot est dur ! Est-ce mon iulimo Adolphe qui a fait sa conquête?

— Oh ! il n'y a pas de danger non plus !

— Ici, je trouve votre mot mieux placé. C'est donc ce gros Anatole, dont le teint fleuri lui a pki?

— Pas davantage... Celui pour qui elle soupire n'habite pas celte maison...

— Ah!... où donc perche-t-il?

— Vous êtes trop curieu.v, monsieur Grenouillet, ceci est le secret de mon amie... je ne le trahirai pas.

— Je ne vous presse plus, superbe Joliette ! nue femme qui sait garder un secret est une merveille trop rare pour que je ne la respecte pas!... Seulement je plains la trop sensible Emma ! .. .

— Oh! oui, plaignez-la! Pauvre petite, elle est à ])laindre de tous côlés !...

— Ah ! il y a un autre côté?... Est-ce qu'elle perd ses cheveux?

— Que vous êtes bcte ! . . .

— Vous me l'avez déjà dit, mais cela ne me fâche pas, car si vous le pensiez, vous ne me le diriez pas...

— C'est possible... pauvre Emma... avec un cœur si sensible, elle aurait besoin d'aimer quelqu'un.

— Elle devait alors adorer son père et sa mère.

— Ilélas! elle ne les a jamais connus !

— Elle les a donc perdus lorsqu'elle était encore au biberon?...

— Bonsoir, monsieur Grcnouillet, vous me faites toujours causer, et j'ai mille petites choses à finir chez moi...

— Laissez-moi vous y accompagner... vous ferez vos millô petites choses, ot cela ne nous empêchera pas de causer.

— Non, monsieur, vous (Mes seul, et je vous ai déjà dit que je ne recevais pas un homme seul... Bonsoir, voisin...

— Bonsoir, cœur de bronze... Ah! dites donc, voisine... et si j'avais un chien, je ne serais plus seul?... .l'en ai un en vue...

Mais Joliette ne répond pas, car elle a déjà refermé sa porte. Gfenouillct se décide alors à rentrer chez lui, en se disant :

— Elle ne veut pas encore me recevoir, mais maintenant elle cause volontiers avec n>oi... Je crois que l'affaire finira par s'arranger.

Depuis qu'elle avait un amour au cœur, Emma, en effet, négligeait beaucoup son ouvrage. Souvent, au moment de sortir, si elle apercevait Beginald à sa fenôtrc, elle ne pouvait plus se décider à (juittcr la sienne, espérant être aperçue desonvis-à-vis, et reci'-

voir un salut de lui. Mais son espoir était presque toujours trompé; ce n'était pas du côté de sa mansarde que le jeune homme portait ses regards, surtout lorsqu'il attendait sa maîtresse. Cependant, Emma, qui remarquait tout, qui couqitaif les jours qui se passaient sans que la jolie dame vînt chez Regiiiald, avait remarqué que depuis quelque temps les visites deve-^ naient moins fréquentes ; d'abord on se voyait tous les deux jours ; puis, on n'était plus venu que deux fois dans la semaine. Enfin, une semaine s'était écoulée, et l'on n'était venu qu'une fois.

Emma ne manquait pas de faire là dessus ses conjectures : cette dame aimait-elle moins le jeune artiste, ou des obstacles s'opposaient-ils à ce qu'elle vînt aussi souvent qu'autrefois? Quanta Reginald, il paraissait être toujours aussi amoureux, cela se voyait à son air attristé quand la jolie femme ne venait pas, à Timpalience qu'il témoignait en revenant à chaque instant regarder à sa fenêtre, puis enfin à ses transports de joie quand sa maîtresse arrivait.

Le printemps était revenu. Dès que les ouvrières de l'atelier d'Emma avaient un moment de libre, elles en profitaient pour aller se promener ; Emma refusait presque toujours de les accompagner, et c'était pour rester dans sa chambre. Mais cette retraite continuelle nuisait à sa santé déjà délicate, elle dépérissait, et sa douce figure pâle était encore amaigrie. Jolielte lui dit un matin :

— Si tu continues ainsi, tu tomberas malade... sais-

tu que cela ne l'embellit pas de soupirer sans cesse?... si tu crois que c'est de cette façon que tu feras la conquête de M. Reginald, tu te trompes bien! Voyons, aujourd'hui le temps est magnifique, ma patronne m'a chargée d'une commission j)Our une dame qui fait des envois en gros ; cette dame demeure dans les Champs-Elysées, avenue Marigny, et on ne la trouve que sur les deux heures de l'après-midi. Veux-tu y venir avec moi? c'est une jolie promenade à faire, et cela te fera du bien. Si tu le veux, je viendrai te prendre; à une heure et quart je serai ici, parce que nous irons sans nous presser... Tu viendras, n'est-ce pas? Cela me fera bien plaisir... car depuis que lu as ce maudit amour en tète, tu ne viens presque plus avec moi... Il paraît que chez loi l'amour fait grand tort à l'amitié...

Emma se jette au cou de son amie, en lui jurant qu'elle l'aime toujours autant, et elle accepte la proposition de Jolictle, ce qui comble celle-ci de joie.

Emma a fait une toilette bien modeste, mais sous laquelle elle est cent fois plus gentille que ces demoiselles, à l'air évaporé, qui se retournent à chaque instant pour voir si on les suit, parce qu'elles se sont fait un chignon qui, par sa grosseur, doit nécessairement attirer les regards. A l'heure dite, Joliette arrive; elle entre une minute chez elle, pour mettre un pelit chapeau qui n'a rien d'excentrique ; puis, les deux jeunes filles descendent vivement l'escalier. Mais au premier étage elles voient encore M. Dauberton, qui

SOUVENT FEMME VARIE!... liô

est planté devant sa porte, où il fait semblant de chercher des papiers dans son porlcfcuilie.

— Ah çà! les locataires passent donc leur temps sur les carrés... Quelle drôle de maison, murmure Joliette en passant lestement devant le monsieur du premier. Mais cette fois le monsieur n'arrête pas les • icunes filles, il se contente de les saluer et de reuarder Emma aussi longtemps qu'il lui est possible de l'apercevoir.

— Cette l'ois du moins, ce monsieur ne nous a pas offert d'entrer chez lui boire de la liqueur! dit Joliette.

— Non, mais il meregarde toujours avec une persistance... il me fait peur, ce monsieur-là!... Quand je l'aperçois, je deviens toute tremblante. . .

— C'est un enfantillage, car enfin ce monsieur ne nous a jamais rien dit d'inconvenant. Il te regarde, dame, c'est qu'il te trouve gentille ajiparemment!... Tu ne peux pas empêcher qu'on te trouve gentille ! Hein, si c'était M. Reginald qui te regardât comme cela?...

— Tais-toi, Joliette, tais-loi... Ce n'est pas généreux de me dire cela.

— Tu as raison, je parle quelquefois sans réfléchir.;; alors on dit des bêtises... Ah! le beau temps! le beau soleil... les Champs-Elysées doivent être admirables... Situ veux^ nous y boirons de la bière?

— Tout ce que lu voudras !

— Ah! décidément^ tu es charmante aujourd'hui.

On se met en marche, on s'arrête pour regarder dans les boiiliques, surtout dans celles où il y a des ijonnets à rc'tala<^^e, car il y a en nous un sentiment (|ui se trahit toujours, et par lequel un observateur devinerait facilement notre profession ou notre vocation : l'homme de lettres s'arrête devant les libraires; le mditaire devant les armuriers; l'acteur devant les affiches de spectacles; l'avare devant les changeurs; la lorette devant les bijoutiers ; la grisette devant les modistes; le fat, devant les coiffeurs; le gourmand devant les magasins de comestibles, et l'ivrogne devant les cabarets.

Les deux amies sont arrivées dans les Champs-Elysées. Elles marchent plus doucement, afin de mieux goûter le plaisir qu'elles éprouvent dans celte charmante promenade. Elles approchent de l'avenue Marigny, quand tout à coup Emma s'arrête, et serre le bras de sa compagne, en s'écriant :

— Ah ! mon Dieu ! c'est elle ! . . .

— Qui, elle? demande Joliette. Tu m'as fait peur... J'ai cru que tu avais marché sur une écrevisse !...

— Oh ! oui... c'est bien elle... je ne peux pas m'y tromper... Je la connais si bien maintenant!... Et puis elle a la robe et le chapeau qu'elle portait la dernière lois qu'elle est venue chez lui...

— Mais enlin, qui est-ce?

— Tiens, Joliette, vois-tu cette dame qui vient de nous croiser... en robe gris clair... un chapeau de paille de riz... un voile dessus... mais relevé?...

— Oui, je la vois. . . Eh bien?

— C'est la maîtresse de M. Reginald... celle (jui vient chez lui...

— Ah! vraiment!... Eh bien, qu est-ce que cela nous fait! Cette femme a bien le droit de venir se promener dans les Champs-Elysées... Voyons, tu n'avances plus à présent?

— Oh! attends... attends... Elle s'est arrêtée làbas... elle regarde autour d'elle... elle alair d'attendre quelqu'un...

— Quand cela serait!,., que t'importe?... Il faut que je fasse ma commission, moi...

— 0 Joliette ! quelques minutes, je t'en J"prie... Je voudrais bien voir quelle est la personne que celte dame attend...

— Ce n'est pas difficile à deviner : c'est M. Reginald... Ça te fera donc plaisir de voir cela?...

— Mais si ce n'était pas lui ! . . . Joliette, va-l'en sans moi, si lu es pressée, mais je ne m'en irai pas sans avoir vu qui cette dame attend...

— Voyez-vous mademoiselle, avec son petit air doux, quelle tète cela vous a!... Je ne veux pas le quitter, moi.

— Alors viens... avançons tout doucement du cùlé de cette dame... Oh! elle ne nous remarquera pas... elle ne s'occupe point de nous...

Les deu.v jeunes filles rebroussent chemin. Elles se tiennent toujours à une assez grande distance de la jolie dame, qui marche pas à pas et s'arrête sou-

vent, en laissant échapper des signes d'impatience. Mais enfin un joli coupé vient du côté de l'obélisque, il s'arrête près du cirque. Un beau jeune homme, bien élégant, bien à la mode, en descend, et va rapidement rejoindre la dame qui attendait. Il l'aborde en riant, et n'a pas du tout l'air de s'excuser de s'être fait attendre ; à coup sûr, ce n'est pas le premier rendez-vous qu'il a avec cette dame ; il présente son bras, que l'on prend aussitôt; puis, tous deux vont vivement rejoindre le coupé, dans lequel ils montent, et fouette cocher!...

Emma a vu tout cela en respirant à peine; elle balbutie d'une voix tremblante :

— Ce n'est pas Reginald...

— Non, dit Joliette, mais c'est un fort joli garçon... un beau monsieur qui a l'air très-distingué... qui est Irès-élégant...

— Mais puisqu'elle va avec cet autre monsieur... elle n'aime donc plus Ueginald?

— Ce qu'il y a de positif, c'est qu'elle le trompe !...

— Et pourquoi le trompe-t-e11e?... Elle n'y est pas obligée... ce n'est pas son mari...

— Est-ce que tu as cru que l'on ne tronqtait (j[ue son mari, toi !...

— J'ai cru que l'on ne devait tromper personne... et ne pas feindre d aimer quelqu'un lorsqu'on en aimait un autre.

— Ah! ma bonne amie, tu te fourres des chimères

SOUVENT FEMME VARIEI... 147

dans la tête... Voyons, j'espère que nous allons faire ma commission maintenant?...

— Pui... allons...

— Bon, tuas l'air tout triste, à présent! Est-ce que tu es fâchée que cette belle dame fasse des inlidélités àM. Reginald? ^

— Oui... cela me fait de la peine pour lui !

148 Vm DROLE DE MAISON.

La Bourse était calme, il n'y avait eu qu'un peu de hausse ; les agents de change commençaient à s'éloigner de la rorheille, carie coup de trois heures allait sonner. Quelques groupes de joueurs causaient dans les couloirs; on entourait un vieux monsieur à figure israélite, et qui avait la réputation de savoir toujours les nouvelle? les plus fraîches ; il connaissait les secrets do tons les cahinets de rEnro])e, et n'était jamais à court do réponses quand on le questionnait sur les projets d'une puissance étrangère.

Les gens sensés souriaient et haussaient les épaules en passant près de cet homme si hien instruit; mais

les badauds, les niais, les jobards, et il y en a beaucouj) à la Bourse, se pressaient autour de lui, et gobaient tout ce qu'il voulait bien leur conter.

Un grand monsieur, dont la figure était peu riante, se promenait d'un air assez indifférent au milieu do tout ce monde, lorsqu'il est abordé par un jeune homme élégant, qui tient encore à la main son carnet de négociations. Celui-ci est Arthur Dclval, le gendre (le madame Tournesol, qui s'est si bien moqué des trois jeunes locataires qu'elle avait invités à son bal. L'autre personnage est M, Dauberton, qui loge au premier, dans la même maison que les trois invités, et auquel on a fait la réputation d'un ours.

— Eh ! bonjour, mon cher monsieur Dauberton, je suis enchanté de vous rencontrer, car il me faut vos ordres pour savoir ce que je dois faire maintenant... ,]"ai vendu vos italiens comme vous me l'avez dit ; vousavez réalisé un fort beau bénéfice... J'ai remarqué (juc vous étiez très-heureux dans vos opérations de bourse. . Depuis trois mois, voilà plus de cinquante mille francs que vous gagnez !...

— Oui, en effet.

— Eh bien, que dois-je faire de vos fonds? En ce moment, j'ai plus de cent mille francs à vous...

— Ma foi, faites-en ce que vous voudrez... Je m'en rapporte à vous...

— Oh ! non pas... Je veux un ordre. ..

— Eh bien... je verrai... je vous écrirai...

— Est-ce que vous attendez quelqu'un ici ?

— Non, personne.

— Eh bien, sortons et allons fumer un cigare en nous promenant... Cela vous va-t-il?

— Volontiers,

Ces messieurs quittent la Bourse. Arthur, qui a toujours des cigares de premier choix, en offre un ;i M. Dauberton, en lui disant :

— Savez-vous bien que vous êtes un homme singulier?.. . Vous êtes extrêmement heureux en affaires. . . Vous gagnez beaucoup d'argent, et cela ne semble pas vous causerie plus léger plaisir...

— Ah! c'est qu'il ne suffit pas d'être iieureux en affaires! il faudrait l'être aussi dans ce qui touche notre cœur...

— Bah ! laissez-moi donc tranquille! Est-ce qu'avec de l'argent on n'a pas tout ce qu'on veut?... Quelque beauté vous a probablement subjugué? Mais quelle est celle qui résiste à un homme (jui l'accable de cadeaux?...

— Vous croyez?

— Oui, c'est mon opinion... Avec du temps et de l'argent, on vient à bout des plus cruelles... Il est vrai qu'avec les femmes j'ai une chance extraordinaire... je n'ai pas encore soupiré en vain... et je ne soupire pas longtemps !

— Vous êtes jeune et joli homme... c'est beaucoup !

— Oh ! cela ne suffirait pas, allez. Tenez... Voyez là-bas... mon associé... il est laid comme le péché

LE MONSIEUR DU PREMIER. 15i

mortel. Eh bien, il a plus de maîtresses que de cheveux... il est chauve à la vérité. iMoi, en ce moment, j'ai une petite femme ravissante... pas une biche, une femme mariée à un vieux général... à ce qu'elle dit, mais entre nous, je ne la crois pas mariée. En tous cas, elle trompe son pauvre général sans le moindre remords... Je l'ai rencontrée au spectacle... j'ai ghssé un billet doux... Le lendemain on me répondait... Oh! cela a marché train express!... Je commence même à m'ennuyer de rencontrer tant de facilité... on n'a pas le temps de désirer... Je voudrais maintenant trouver une femme qui me résistât... quelque temps au moins! Came changerait... ça me piquerait au jeu !

— Mais n'étes-vous pas marié ?

— Oui, je suis marié... certainement! j'ai une petite femme fort jolie... que j'aime beaucoup, et à (jui je ne refuse rien ! . . .

— Vous aimez votre femme et vous avez des maitresses?

— Eh ! mon Dieu, mon cher, on n'est pas parfait... et pourvu que ma femme n'en sache rien!... Ensuite Mélina est d'une santé très-délicate... elle a besoin de ménagements... vous comprenez?...

— Je comprends que la Fontaine a toujours raison, et que son pâté d anguilles est une éternelle vérité ! . . .

— Ah çà! mon cher monsieur Dauberton, vous n'avez donc jamais été marié, vous qui vous montrez si sévère pour les maris?

\:rl LE MONSIEUR DU PREMIER.

— Pardonnez-moi... je l'ai même été deux fois... je suis veuf de ma seconde femme.

— Ah ! si votis avez été veuf très-vile, je comprends que vous ayez été nn mari fidèle... et encore je n'en jurerais pas. Avez-vous des enfants?

La lif^ure de M. Dauberton s'assombrit, il est quel - (|ues instants sans répondre, et murmure enfin :

— Non... j'en ai en de chacune de mes femmes... jo les ai perdus tous...

— Eh bien, il faut recommencer. . . vous marier une troisième fois... Tertia solvet ! vous serez sans doute phis heureux au nom])re trois...

— Oh! non... c'est fini; je ne veux plus me marier...

— Au fait ! quand on l'a été deux fois!., je conçois encoreçela. .. A'ous voulez conservervotreliberté.. . et courir après les jolies baladines... les reines de Mahillc et de la Closerie des lilas... car je sais de vos nouvelles, moi !... On vous failla réputation d'un ours... d'un sauvage!,., vous avez refusé à ma belle-mère de venir à son bal... et cependant vous allez très-souvent dans les endroits publics oi'i les danseuses envoient le bout de leur pied dans le nez de leur danseur ! . . . Ab ! ah! mauvais sujet!... Ne cherchez pas à nier, je vous y ai vu!... Mais comme vous étiez en train de régaler de punch deux jeunes sauteuses, je me serais bien gardé de vous déranger.

— Je ne chercherai pas à le nier ; oui, en effet, je vais assez souvent dans ces liais publics fréquentés par

LE MONSIEUR DU PREMIER. \bZ

des grisettes, par ces jeunes filles qui ne cherchent que le plaisir... Je leur parle, je cause avec elles, et comme elles sont en général très-friandes, elles acceptent volontiers, soit du punch, soit tout autre rafraîchissement... et ne demandent pas mieux alors que de répondre aux questions que je leur adresse; mais vous vous trompez bien si vous croyez que c'est pour leur conter fleurette... pour satisfaire un caprice, que je me conduis ainsi...

— Je ne présume pas cependant que vous suiviez, avec ces demoiselles, un cours de morale, et que vous leur fassiez boire du punch pour leur démontrer le (langer qu'il y a de danser le cancan !...

— Monsieur Delval, les apparences sont souvent trompeuses, ceci est une maxime aussi ancienne que le monde!... Vous êtes loin de vous douter du motif qui me fait agir... du but que je poursuis... quand vous me voyez cherchant à faire connaissance avec ces jeunes filles qui viennent là rire et danser, mais qui n'ont pas toujours de quoi dîner le lendemain!... Je cherche parmi elles une personne... que je donnerais lout au monde pour retrouver... une personne qui est peut-être dans la misère... peut-être sans ouvrage... sans ressources...

— Et c'est parmi ces jeunes filles qui ne font que 1 ire et danser, que vous cherchez votre personne si malheureuse?

— Pourquoi pas? la jeunesse est insouciante, et telle qui n'a mangé que du pain sec dans sa journée,

■154 LE MOiNSIEUR DU PREMIER.

ira le soir dans ces bals, dont l'entrée ne coûte rien, pour oublier ses ennuis et tâcher d'y faire une connaissance qui lui offre à souper. Ensuite, j'ignore si celle que je cherche est dans cette position... Il est possible que le sort lui ait été favorable... Ah ! si du moins j'en avais la certitude !...

— Pardon, mon' cher monsieur Dauberton, pardon! Je vois qu'il s'agit d'une chose sérieuse, et que je me suis complètement trompé dans mes conjectures... Mais, vous l'avez dit vous-même, les apparences trompent toujours!... on sait cela, et on s'y laisse prendre !

— Oui... il s'agit d'une chose bien sérieuse... d'une faute de ma jeunesse que je voudrais réparer...

— Une faute de jeunesse ! Eh! qui diable n'en fait pas, ou n'en a pas fait!... Moi, si je comptais les miennes. . . mais ce serait trop long ! . . .

— Il y en a que peut faire excuser la position dans laquelle on se trouvait lorsqu'on l'a commise... Mais il n'en est pas ainsi de la mienne... car j'étais déjà assez à mon aise lorsque je me conduisis comme un lâche!... comme un homme dénué de cœur !...

— Mon Dieu ! vous vous traitez bien mal, monsieur Dauberton, je suis persuadé que vous exagérez les choses !

— Jugez-en vous-même : malgré votre légèreté en matière d'amour, je suis persuadé que vous ne m'absoudrez pas... J'avais votre âge à peu près... de vingthuit à vingt-neuf ans, et, ainsi que vous, je ne cher-

chais que le plaisir... Je fis la connaissance d'une jeune fille fort jolie... qui me tint rigueur assez longtemps, mais cependant finit par se rendre, en me disant : « Si je devenais mère, jurez-moi que du moins vous prendriez soin de mon enfant ! » Je jurai tout ce qu'on voulut, et au bout de quelques mois, Lucia... c'était le nom de ma jolie fille, m'annonça quelle portait dans son sein un gage de mon amour. Je fis assez peu attention à cette déclaration. Mon caprice pour Lucia commençait déjà à s'attiédir. Bientôt il se dissipa tout à fait, et je cessai d'aller chez elle. Lucia avait une certaine fierté dans le caractère... elle ne mettait jamais en usage, ni les larmes, ni les prières! Elle ne chercha point à me revoir, je n'entendis plus parler d'elle, et je croyais que toutes relations entre nous étaient entièrement terminées ; lorsque six mois plus tard une vieille femme m'apporta chez moi un enfant qui venait de naître, avec une lettre de Lucia, contenant simplement ces mots : « Voilà votre enfant, votre fille, rappelez-vous votre promesse et prenez-en soin. »

J'étais alors tout préoccupé d'un mariage que j'étais sur le point de conclure... Fort mécontent du cadeau que l'on me faisait, dans ma mauvaise humeur je mis la vieille femme à la porte, avec l'enfant, en lui disant : « Reportez cela à sa mère, et dites-lui bien que je la prie de me laisser tranquille à l'avenir!... »

— Et vous ne donniez pas à cette femme une bourse,

contenant au moins assez d'argent pour payer pendant quelques années une nourrice à l'enfant ?

— Non. . . je ne donnai rien ! . . .

— Ah ! en effet... c'était mal... c'était fort mal!...

— Oui, je le sentis après, et je m'étais même promis d'envoyer de l'argent à Lucia... Mais je me mariai alors, et dans ma nouvelle position, j'oubliai celle que j'avais rendue mère. Ce fut alors que je reçus de Lucia une seconde lettre oij elle me disait :

(( Vous êtes un misérable... vous avez repoussé votre enfant, et moi je n'ai pas voulu garder ce qui me venait de vous. Voire fille est aux Enfants trouvés. Si quelque jour il vous prend par hasard le désir de la connaître, vous le pourrez peut-être, grâce à la lettre L que je lui ai imprimée sur le bras gauche, un peu au-dessus de la saignée, et à un petit médaillon en verre que j'ai attaché à son col, avec un ruban noir. Dans le médaillon est un papier sur lequel j'ai écrit ces mots : « Ton père fut sans pitié, ne lui pardonne « jamais. »

— Diable I murmure Arthur, votre Lucia avait un caractère fortement dessiné!... Eh bien! que fîtes vous alors ?

— Rien. Je crus que Lucia me mentait, et m'écrivait tout cela pour se venger. Puis ma femme me rendit père... et je vous avoue que je ne pensai plus à celle qui avait été ma maîtresse. Le temps s'écoula... Mais je perdis ma femme, et bientôt aussi le iils qu'elle m'avait donné. Alors je voulus un jour savoir ce

qu'était devenue Lucia, el si, en effet, elle avait fait ce qu'elle m'avait écrit... Mais Lucia était morte, elceux qui l'avaient connue ne se rappelaient point avoir jamais vu chez elle un enfant. Je tâchai d'oublier cette faute de ma jeunesse, et bientôt je contractai un second mariage.

Le ciel semblait d'abord me favoriser ; ma fortune s'augmentait, et j'avais une épouse tendre, bonne, qui me doima un fils et une fille... Je me croyais à l'abri des coups du sort... Hélas !... que j'étais loin de prévoir tous les malheurs qui allaient fondre sur moi!... Je devins encore veuf... je perdis cette épouse que je chérissais... Puis ma fille... puis mon fils me furent enlevés aussi!... Oh! alors un sombre désespoir s'empara de monàmel... Je me dis que tant de malheurs ne pouvaient être qu'une punition du ciel; je me rappelai ma conduite impitoyable avec Lucia, et je ne vis dans tout ce qui m'arrivait que le juste châtiment de cette faute de ma jeunesse; je n'eus plus qu'un désir, celui de la réparer. Mais il était bien tard!... quinze années s'étaient écoulées depuis... J'aurais donné toute ma fortune pour retrouver celte enfant que je repoussai jadis!... Mais comment la trouver?... Lucia était morte... je n'avais nulle notion sur l'époque... sur le jour, où l'enfant avait été déposé... Je demandai... je m'informai... mais on ne put rien m'apprendre, si ce n'est qu'arrivé à un âge adulte, ces enfants qui ont embrassé une profession sont mis en apprentissage chez des patrons,

ot ne tardent point à être en état de gagner leur vie.

Maintenant, mon cher monsieur Delval, comprenezvous pourquoi, au lieu d'aller dans le monde, que ma position me permettrait de fréquenter, je vais dans ces endroits, rendez-vous habituels des ouvrières, des grisettes? Ce n'est pas dans vos salons dorés que je puis espérer trouver la pauvre fille élevée par la charité!... mais dans les bals publics, dans les promenades populaires, parmi les jeunes tilles qui, sans souci du lendemain, dépensent aujourd'hui tout le fruit de leur travail; croyez-vous donc qu'il n'y en ait pas quelques-unes qui ne connaisent point leurs familles, et qui ont été recueillies... élevées... comme l'enfant de Lucia?... Eh bien, ce sont ces jeunes filles que je veux connaître, avec qui je cause... et, lorsque de l'une d'elles j'apprends qu'elle n'a jamais connu ni son père ni sa mère, alors je m'informe, je tâche d'obtenir d'autres renseignements... et je n'abandonne mes grisettes que lorsqu'il m'est démontré que mon espoir était mal fondé... Mais voilà quatre années d'écoulées depuis que je me livre à ces recherches... Car l'enfant de Lucia... car... ma fille, a maintenant dix-neuf ans accomplis, si toutefois elle e.xiste encore... et rien ne m'as mis sur ses traces... Ah! je vois bien qu'il me faut renoncer à l'espoir de réparer ma faute ! . . .

— Oui, en effet, après dix-neuf ans, il me paraît bien difficile que vous parveniez à retrouver cette

jeune fille!... Pauvre monsieur Dauberlon! et moi qui vous accusais de courir les fillettes dans le but de vous amuser !... Mais à voire place je prendrais mon |)arti... et je ne luirais pas la société, ({ui peut vous procurer des distractions, ])our poursuivre un fantôme que vous n'attraperez jamais...

— Et quelle distraction voulez-vous que j'aille chercher dans le monde, (juandj'ai perdu tout ce qui charmait ma vie?. . . Un enfant seul pourrait me rendre un peu de ce bonheur qui m'a fui 1... Et tenez... il v a quelques mois, lofsque je vins loger dans la maison de votre belle-mère, j'ai cru un moment avoir enfin trouvé celle que je cherche en vain depuis quatre ans.

— Ah ! vraiment... et où donc cela?

— Avant de louer le logement du premier, je m'informai près du concierge des personnes qui habitaient la maison; c'est assez l'usage. Le concierge m'apprit ([u'il y avait au cinquième étage deux jeunes ouvrières fort gentilles, et dont on était très-satisfait, parce qu'elles menaient une conduite régulière et ne recevaient aucune visite. « Quoi ! dis-je, leurs parents même ne Tiennent pas quelquefois les voir? — J'ignore si elles en ont encore, me dit le portier, mais ce dont je suis certain, c'est qu'elles ne reçoivent personne.» Je me hâtai de louer l'appartement, puis, une fois emménagé, il me fut facile de guetter au passage mes voisines du cinquième ; mais jugez de ma surprise, de la profonde émotion qui s'empara de

moi? dans Tune de ces jeunes filles je vis le portrait fort ressemblant deLucia, C'étaient les mêmes traits, les mêmes yeux!... seulement l'expression en était plus douce, plus modeste. Un fol espoir s'empara de mon cœur. Ce doit être l'enfant de Lucia, me dis-je ; ce doit être ma fille que je viens enfin de retrouver. Je m'informai... j'appris que la jiersonne dont la figure m'avait frappé se nommait Emma ; qu'elle était ouvrière en bonnets; j'essayai de lui parler, mais elle est fort sauvage et ne s'arrête jamais pour causer. Cependant je parvins à rencontrer sa compagne... Je sus de celle-ci que la jeune Emma était orpheline, mais que son père avait été menuisier ; alors s'évanouirent toutes mes espérances. Il y a quelque temps j'essayai encore de faire causer ces demoiselles, en leur offrant d'entrer un moment chez moi se reposer ; elles me refusèrent en disant que leurs parents les attendaient!... Elles ont des parents; il me faut donc perdre tout espoir de ce côté, et malgré cela, je ne puis voir cette jeune Emma... je ne puis passer près d'elle sans éprouver une émotion tout à la fois triste et douce... Ah! c'est qu'elle me rappelle Lucia, c'est que je crois alors revoir cette femme avec qui je me suis si mal conduit !

— Est-ce qu'elle est jolie, cette petite Emma?

— Jolie, oui ; ses traits ne sont peut-être pas remarquables, mais l'expression de son visage a du charme, son regard est d'une douceur extrême...

— Tiens, tiens! il faudra que j'aille voir cela...

D'autant plus que ma très-honorée belle-mère veut toujours que j'aille m'informer si ses locataires n'ont pas besoin de réparations... J'irai savoir si mademoiselle Emma désire être réparée. Au revoir, monsieur Dauberton 1 allons, croyez-moi, venez un peu dans le monde. De laphflosophie!... il faut prendre les événements comme ils viennent!...

— Mon cher monsieur Delval, la philosophie est la chose du monde la plus facile... à conseiller.

Depuis sa promenade aux Champs-Elysées, depuis ([u'elle y a vu la maîtresse du jeune compositeur y l'ojoindre un bel élégant, avec lequel elle est montée en voilure, Emma s'occupe plus que jamais de Reginald ; elle voudrait savoir s'il connaît la trahison de cette femme dont il semblait si vivement épris, et pour tâcher de se renseigner, elle se met jjIus que jamais à sa croisée.

Elle voit son jeune voisin fort souvent à la sienne, regardant à chaque instant dans la rue, ou se promenant tristement dans son appartement, jetant fort souvent les yeux sur sa pendule, i)uis par moments se

m HEUREUX HASARD. 163

laissant tomber sur un siège, et y restant, les regards attachés vers la terre, laissant voir sur son visage le découragement et le chagrin.

Les jours s'écoulent, et la jolie femme ne vient plus (hcz Reginald, qui devient pâle, abattu, qui semble en proie à une profonde douleur. Une fois il porte son mouchoir sur ses yeux inondés de larmes, et Emma, qui voit cela de sa fenêtre, ne peut s'empêcher de murmurer :

— Monsieur ! monsieur ! ne pleurez pas ! elle reviendra ! il n'est pas possible qu'elle ne vous aime plus !...

Mais ces paroles se perdent dans l'air, et la jeune tille, qui donnerait tout au monde pour consoler le pauvre amoureux, se désole en se disant :

— Il tombera malade... Oh! oui, je suis sûre qu'il tombera malade, il est déjà bien changé depuis huit jours... Ah ! si je pouvais trouver quelque moyen pour le rendre au bonheur! . . . Pauvre garçon i . . . malade par amour ! Qu'on dise encore que les hommes ne savent pas aimer!... Voilà bien la])reuYe du contraire... Et il faut que celui-là tombe justement sur une femme qui le trompe ! Elle ne vient plus ! elle ne vient plus du du tout !... elle veut donc le désespérer... elle veut donc qu'il meure pour elle!... Ah! c'est affreux cela!... Et dire que moi, qui l'aime tant, je ne puis rien pour calmer son chagrni 1

Le surlendemain, les prévisions d'Emma se réalisent : Reginald prenait le lit, qu'il ne quittait dans la journée

Ifii UN HEUREUX HASARD.

que quelques heures pour s'asseoir sur une chaise longue qu'il plaçait tout contre sa fenêtre.

Emma, qui voit tout ce qui se fait chez Reginald, passe quelquefois des heures entières les yeux attachés sur le jeune malade. Mais celui-ci ne la voit pas ; il regarde dans la rue et y cherche en vain une femme qui ne l'aime plus, tandis qu'une autre, qui l'adore, passe son temps à le contempler!... il en est souvent ainsi dans la vie : nous cherchons le bonheur d'un côté, et nous lui tournons le dos.

Emma était toute livrée à cette contemplation, lorsqu'on frappe à sa porte ; elle fait un mouvement d'humeur, en disant :

— Mon Dieu ! qui donc peut venir me déranger?... il est midi... Joliette ne revient pas du magasin dans la journée... Ce sont peut-être des bonnets que l'on m'envoie à monter... depuis que je vais moins à l'atelier, on me donne de l'ouvrage à faire ici... Allons, on frappe encore... quel ennui !

Emma se décide pourtant à aller ouvrir, mais au lieu d'une ouvrière de son magasin, elle demeure toute saisie en voyant devant elle un jeune homme élégant et à l'air distingué, qui la salue fort poliment, en lui disant :

— Mille pardons de vous déranger, mademoiselle... Je prends peut-être mal mon temps pour me présenter chez vous, mais il faut m'excuser, car je ne suis pas toujours maître du mion.

— 0 monsieur... vous vous trompez sans doute,

répond la jeune ouvrière, il n'est pas possible que ce soit à moi que vous ayez affaire... Qui demandezvous ?

— Mademoiselle Emma, ouvrière en bonnets. C'est bien vous, n'est-ce pas?

Emma rougit et demeure toute saisie. Mais Arthur Delval, car c'est le gendre de madame Tournesol qui vient de se présenter chez la jeune fille, commence par pénétrer dans la chambrette et prend tout de suite une chaise en disant :

, — Excusez-moi d'agir ainsi sans façon chez vous, mademoiselle, mais quand on vient de monter cinq étages, il doit être permis de se reposer un peu... Moi, je vous avouerai que je déteste monter, et je plains les personnes qui sont obligées de loger si haut.

Emma était restée debout, toute surprise des manières de ce monsieur, qui a l'air d'être aussi à son aise chez elle que s'il était chez lui. Arthur, qui s'aperçoit de l'étonnement d'Emma, se hâte d'ajouter :

— Pardon, mademoiselle, j'aurais dû commencer par vous instruire du motif de ma visite... Rassurezvous, du reste, il n'a rien qui doive vous être désagréable!... Mais asseyez-vous donc... car si vous rcsicz debout, vous me forcerez à me lever, et en vérité cela me coûtera.

Emma hésite un moment, puis enfin elle s'asseoit, mais à une grande distance du beau monsieur, que cela fait sourire, et qui reprend :

— Mademoiselle, je me nomme Arthur Delval, et

je suis le gendre de madame Tournesol, votre propriétaire ; depuis longtemps ma respectable belle-mère me prie de faire une tournée chez ses locataires, afin de m'informer près d'eux s'ils n'ont pas besoin de quelque réparation dans leur logement... savoir si les cheminées ne fument pas, si les papiers sont encore convenables, si les portes et les croisées ferment bien... Oh ! c'est que madame Tournesol regarde ses locataires comme ses enfants... elle veut qu'ils se trouvent bien chez elle! C'est une propriétaire modèle !... et certainement elle ferait elle-même sa tournée, si sa santé ne s'y opposait pas souvent; mais elle engraisse trop, ma chère belle-mère, et si cela continue elle finira par ne plus pouvoir bouger. Mademoiselle, vous voilà maintkiant édifiée sur ma visite, sur mon individu ; permettez-moi d'ajouter que je suis heureux d'avoir été chargé de cette mission, puisque cela m'a fourni l'occasion de connaître une personne aussi charmante.

Pendantquel'élégantArthur |)arlait,Emma, revenue de son effroi, avait pu le regarder sans crainte, et chaque fois qu'elle levait les yeux sur lui, elle se disait :

— C'est singulier... où donc ai-je déjà rencontré ce monsieur-là?... certainement ce n'est j)as la première fois que je le vois.

Arthur attendait une réponse, mais la jeune fille pensait à tout autre chose qu'à ce que ce monsieur venait de lui dire. Comme elle le regarde assez souvent

à la dérobée, le beau lion ne doute pas que sa vue n'ait déjà fait impression sur le cœur de la gentille locataire ; il sourit de nouveau, et lui dit :

— Mademoiselle, voulez-vous bien me faire savoir si vous avez besoin de quelque chose dans votre modeste logement?... beaucoup trop modeste pour une personne, aussi jolie, et à qui Ton serait trop heureux d'en offrir un bien gentil, bien confortable... qui ne serait pas à un cinquième étage, et qui renfermerait tout ce que l'on peut réunir pour plaire à une jeune femme.

Arthur attend encore une réponse, mais Emma n'a pas entendu ou point l'ait attention à ce qu'il vient de lui dire, elle n'est occupée que de savoir où elle a déjà rencontré ce monsieur. •

Le silence que l'on garde, après ce qu'il vient de dire, commence à paraître siugulicr au monsieur du grand monde ; il rapproche sa chaise de celle de la jeune fille, en reprenant :

— Vous ne me répondez pas, mademoiselle? j'espère cependant que mes paroles ne vous ont pas blessée?...

— Pardon, monsieur, mais je n'ai pas entendu ce que vous m'avez dit, répond Emma, avec un ton si naïf, si vrai, que cela démonte un peu le bel Arthur.

— Mademoiselle, je vous ai demandé d'abord si vous voulez que l'on mette du papier neuf dans celte chambre... mais ceci n'est que le prétexte de ma

visite... J'avais entendu dire qu'ici, dans cette modeste mansarde, vivait une jeune fille charmante, remarquable par sa grâce, par l'expression angélique de ses traits... Ma foi, je ne cherchais qu'une occasion pour faire la connaissance de ce trésor enfoui sous les toits., . Elle s'est présentée, je l'ai saisie et, . .

— Ah ! je me souviens.., je me souviens maintenant! s'écrie Emma. Oui... oui... c'est bien là que je vous ai vu, monsieur !... Je ne pouvais pas mêle rappeler... mais à présent, j'en suis sûre,,.

— Vous m'aviez déjà vu quelque part, mademoiselle, et vous aviez gardé mon souvenir. En vérité, c'est trop tlatteur pour moi, permettez que je vous en remercie...

— ^Oh ! il n'y a pas de quoi, monsieur!... c'est aux Champs-Elysées. . . il y a quinze jours aujourd'hui. . . C'était un jeudi, je me le rappelle bien,., une dame vous attendait près de l'avenue Marigny... vous êtes arrivé en coupé, vous en êtes descendu et avez rejoint celte dame, avec qui vous êtes remonté en voiture...

— C'est vrai... c'est parfaitement vrai.,. Oh ! c'est singulier comme vous avez retenu toutes ces circonstances!... un mari jaloux n'aurait pas mieux fait...

— Oh ! monsieur, c'est que j'avais une forte raison pour remarquer cette dame qui vous attendait dans les Chimips-Elysées... ce n'était pas la première fois que je la voyais, cette dame-là... je la connais...

— Bah! vous connaissez madame de Harlo ville'?... par quel hasard?...

— Bon ! je sais déjà son nom ! se dit Emma qui reprend :

— Monsieur, quand je dis que je connais cette dame, je n'entends pas par là être de sa connaissance. .. Une hcUe dame comme cela ne devient pas l'amie d'une simple ouvrière... mais... voilà ce que c'est : Un jour, je portais des bonnets élégants dans un magasin où était cette madame de Harloville... c'est bien son nom, n'est-ce pas, monsieur?

— Oui, c'est bien son nom... et alors...

— Alors cette dame, qui vit mes bonnets, les trouva fort à son goût et me dit : « Je veux que vous m'en fassiez dans ce genre-là... Apporlez-in'en chez moi plusieurs et je serai pour vous une bonne pratique. » Puis, celte dame me donna son adresse, en me recommandant de ne point manquer d'aller la voir. Mais je perdis cette adresse et cela me contrariait beaucoup ! lorsque, aux Champs-Elysées, j'aperçus cette dame... oh! je la reconnus tout de suite. J'avais envie d'aller lui parler, maisj'hésitais...jecraignais que cela lui déplût d'être vue dans une promenade, causant avec une petite ouvrière... mais je ne perdais pas celte dame des yeux. Je me doutais bien qu'elle attendait quelqu'un, c'est alors que vous êtes arrivé... vous descendiez de voiture... Vous avez rejoint celte dame, qui a pris surle-champ votre bras et est montée avec vous dans la voiture qui vous attendait... Voilà pourquoi je vous ai

remarqué, monsieur, et c'est ce qui fait que je cherchais tout à l'heure où je vous avais déjà rencontré. Arthur t'ait un peu la moue, parce qu'il voit que ce n'est pas positivement pour sa personne que cette jenno fille l'a remarqué.. Cependant il va recommencer ses tentatives de séduction, mais Emma s'adresse de nouveau à lui.

— Ah ! monsieur, voulez-vous me faire un grand plaisir, me rendre un service qui vous coûtera peu?

— Oh ! mais tout ce que vous voudrez, mademoiselle ! Je désire qu'il me coûte heaucoup, au contraire, car je tiens à vous prouver que je n'ai rien à vous refuser... Parlez, ordonnez!

— Monsieur, ce serait de me donner l'adresse de madame de Harlovilie...

— Comment! ce n'est que cela?... Madame de Harlovilie demeure rue d'Antin, au coin de la rue Jouhert...

— Ah ! merci, monsieur, merci mille fois...

— Mais que diahle voulez-vous faire de cette adresse?

— C'est pour porter de mes bonnets à cette dame.

— Ah ! quelle idée ! y pensez-vous?... Laissez donc là vos bonnets, avec lesquels vous végétez!... N'avezvous pas entendu ce que je vous ai proposé tout à l'heure? Vous êtes ravissante et nullement faite pour vivre dans une mansarde. Laissez-moi vous enlever d'ici. Demain je viendrai vous chercher pour vous conduire dans un joli petit séjour dont vous serez reine et ferez de moi votre esclave.

Cette fois, Emma a bien entendu, bien compris; une vive rougeur lui monte au visage, elle se lève et répond au beau monsieur, d'un ton poli mais sévère :

— Monsieur, vous me prenez pour ce que je ne suis pas... Si j'avais entendu plus tôt vos propositioiiis, je vous aurais prié de ne point les renouveler... Je me trouve heureuse dans celte mansarde et ne désire pas la quitter. Veuillez remercier ma propriétaire et lui «lire que je n'ai besoin de rien dans mon petit logement...

— Ma charmante Emma, vous êtes par trop sévère î dit Arthur eu se levant à son tour. Mes propositions n'ont rien qui doive vous blesser... Encore une fois, les jeunes filles, gentilles comme vous, ne sont pas faites pour passer leur vie à travailler sous les toits... El puis, enfin, il faut bien aimer quelqu'un, avoir une petite connaissance qui vous mène au spectacle, chez le tiaiteur et promener eu voiture dans les environs de Paris... Eh bien, autant que ce soit moi qu'un autre... Ah! à moins que vous n'en ayez déjà un autre... mais on assure que vous êtes un modèle de sagesse... et c'est justement pour cela que je voulais faire votre conquête... Voyous, belle enfant, que diable, on ne peut pas être sage toute sa vie!...

En disant cela, Arthur se rapproche de la jeune fille et veut lui prendre "la main, mais celle-ci lui échap])e, et, courant vers la porte, elle l'ouvre, va sur le carré et, de là, dit au gendre de la propriétaire :

— Je ne puis vous écouter plus longtemps, mon-

sieur, j'ai à travailler et je ne rentrerai chez moi que quand vous en serez sorti.

Arthur est piqué, mais il cache son désappointement sous un éclat de rire et sort de chez la petite ouvrière en lui disant :

— Oh ! mademoiselle, puisqu'il en est ainsi, je pars, je vous laisse à vos intéressantes occupations !... Mais vous êtes très-drôle!... oh! parole d'honneur, vous êtes fort originale, et votre petit air méchant vous sied à ravir... Allons, ne vous fâchez pas... je m'en vais... mais je ne vous dis pas adieu... je vous reverrai...

— J'espère que non, monsieur!...

— Ah ! ah ! elle est ravissante.

Arthur est parti en riant. Emma rentre alors chez elle, puis, son premier soin est de courir à sa fenêtre. Elle aperçoit Reginald, couché dans son grand fauteuil, pâle, l'air morne et la tête penchée sur sa poitrine.

— Pauvre garçon ! . . . comme il a l'air de souffrir ! . . . Oh! mais je vais lui rendre la santé, moi... Cette hclle dame ignore sans doule qu'il est malade, sans quoi elle ne serait pas assez cruelle pour l'abandonner ainsi... Je sais son nom... son adresse... Je vais aller la trouver... Je lui dirai que ce jeune homme est bien malade depuis qu'elle ne vient plus le voir... et certainement cela l'attendrira... Mon Dieu... c'est peutêtre bien hardi ce que je vais faire là... Si cette dame allait se fâcher I... me chasser... Oh ! tant pis... c'est

pour qu'il ne pleure plus, lui... je ne dois pas songer à moi.

Mettant à la hâte une basquine et un petit chapeau, Emma sort pour se rendre à l'adresse qu'elle a su se faire donner. Dans l'escalier elle rencontre Joliette qui lui dit :

— On cours-tu ainsi?

— Chez la bonne amie do M. Reginald, dont j'ai su me faire donner le nom et l'adresse.

— Et que vas-tu faire là ?

— Supplier cette dame de retourner chez ce jeune homme, qui est malade de chagrin de ne plus la voir...

— Ah! par exemple, c'est trop fort! Tu es éprise de ce monsieur et tu veux lui envoyer sa maîtresse!...

— Eh bien?...

— Eh bien,... il faut te faire mettre sous verre ! ma chère amie.

Madame de Ilarloville occupait un fort beau logement, dans la chaussée d'Anlin; elle se disait mariée à un vieux général, mais on n'apercevait jamais ce prétendu mari, il était toujours aux eaux, ou à la (•liasse, ou dans le château d'un ami. C'était en tous cas un époux fort commode; cependant, madame de Ilarloville, (jui voulait quelquefois faire croire à un amant qu'elle s'exposait beaucoup en se donnant à lui, ne manquait pas de dire :

— Ah! si mon mari savait que je le trompe, je serais perdue! il me tuerait! Oh! il me tuerait sans hésiter.

Mais probablement le général ne savait jamais rien, bien que la conduite de cette dame pût donner souvent matière à la médisance.

Madame de Harloville n'était pas ce qu'on appelle une femme entretenue; elle avait par elle-même assez de fortune pour satisfaire ses caprices, et elle en avait beaucoup, en amour comme en toilette. Elle devenait folle d'une coiffure nouvelle, il la lui fallait sur-le- «liamp. Mais, après l'avoir portée deux ou trois fois, il lui arrivait souvent de ne plus pouvoir la souffrir. Nous ne prétendons pas dire qu'elle en agît de même avec un liomme qui lui avait plu; mais, ce qui était certain, c'est que la constance n'était pas sa vertu favorite. Cette dame aimait avant tout le plaisir; elle avait plus de sens que de cœur, plus de tempérament que (le sensibilité, et plus de coquetterie que d'esprit. Elle avait, pendant quelques semaines, adoré Reginald, d'abord parce qu'il était beau garçon, ensuite parce (|u'il avait un grand talent comme pianiste et déjà une certaine réputation comme compositeur; ces dames-là veulent compter les hommes à réputation au nombre de leurs esclaves, elles mettent de l'orgueil à les subjuguer, mais ne les aiment pas plus longtemps poiu' cela.

Le jeune artiste, heureux d'être distingué par une dame élégante et belle, s'était vraiment cru aimé, et de son côté était devenu vivement épris de sa con- (|uéte. Puis il était arrivé ce qui arrive presque toujours avec ces dames si impressionnables; du moment

qu'elle avait vu que Reginald l'adorait, son caprice pour lui avait commencé à s'atliédir ; bientôt une nouvelle liaison était venue se jeter à la traverse de son intrigue avec le jeune compositeur ; et nous savons que le bel Arthur Delval était l'heureux mortel qui avait remplacé Reginald dans le cœur de cette dame qui aimait beaucoup le changement.

Voilà quelle est la personne chez qui se rend Emma. La jeune fille ne se doutait pas qu'il y avait une si énorme différence dans sa manière d'aimer et celle de madame de Harloville. Cependant, plus elle approche de la demeure qu'on lui a indiquée, et plus elle se sent trembler. Elle ne se dissimule pas que c'est bien hardi à elle d'aller dire à une dame qu'elle ne connaît pas : « Madame, je sais que vous avez pour amant M. Reginald... je vous ai vue plusieurs fois chez lui... et il paraissait bien heureux quand il vous y recevait... Mais, depuis quelque temps vous n'y allez plus, et M. Reginald est malade... je suis bien sûre que c'est du chagrin qu'il éprouve de ne plus vous voir... Ah! madame, je vous en prie, allez voir ce pauvre jeune homme, votre présence lui rendra la santé... et moi, je ne souffrirai plus en le voyant si malheureux! »

Tout cela était bien risqué! Cette belle dame pouvffit trouver très-mauvais qu'une petite ouvrière vînt ainsi se mêler de ce qui ne la regardait pas... Quand elle se disait cela, Emma s'arrêtait et ne savait pas si elle devait aller plus avant; mais bientôt elle pensait

à Reginald, si pâle, étendu sur son fauteuil; alors le courage lui revenait, et elle marchait plus vite.

Enfin elle est arrivée à la demeure de madame de Harloville. Elle s'est informée au concierge, qui lui a dit de monter au second, que cette dame était chez elle. Il n'y a plus à reculer. Emma monte, sonne, demande madame de Harloville à une femme de chambre, qui la toise d'un air impertinent et lui dit :

— De quelle part venez- vous?

— Mais je viens... pour moi-même.

— Pour vous? et pour quoi faire?... que voulez-vous à madame?

— Je le lui dirai, mademoiselle, mais cela ne vous regarde pas.

Le ton ferme avec lequel Emma vient de lui répondre impose à la suivante, qui reprend d'un air plus poli :

— Mais enfin, qui annoncerai-je à madame?

— Une personne qui a quelque chose de fort intéressant à lui communiquer.

La femme de chambre s'éloigne, puis revient bientôt dire à Emma :

— Venez, mademoiselle, madame veut bien vous recevoir.

La jeune lillc est introduite dans un délicieux petit boudoir où tout est réuni de ce qui peut séduire, plaire, charmer une femme. La pièce est capitonnée du haut en bas en satin orange, entremêlé de velours

bleu... Des glaces placées de tous côtés réfléchissent dans tous les sens ■votre personne; des divans, des causeuses, des jardinières remplies de fleurs rares, ornent ce mystérieux réduit, dans lequel l'odorat est agréablement frappé par les parfums les plus doux, et oîi la lumière ne pénètre qu'à travers do triples rideaux.

— Attendez ici, madame va venir, a dit la suivante en se retirant.

Emma, qui n'avait jamais rien vu de comparable à ce ravissant boudoir, demeure un moment toute saisie ; elle regarde autour d'elle, se sent honteuse de s'apercevoir dans toutes les glaces, examine ce plafond où les étoffes forment une étoile et ces fleurs qui parfument l'air.

Puis elle se dit :

— Quelle élégance!... Quelle différence de cette pièce avec ma petite chambrette!... Mais, c'est égal, je suis plus à mon aise dans ma chambre. . . je m'y trouve mieux qu'ici !...

Une porte, cachée dans les draperies, s'ouvre et madame de Harloville paraît dans un charmant négligé du matin.

— C'est vous qui désirez me parler, mademoiselle? dit la belle dame en se jetant sur une causeuse et regardant la jeune fille avec curiosité.

— Oui, madame... c'est moi.

— Que me voulez-vous? Et, d'abord, qui ètes-vous? (lue faites-vous? comment savez-vous mon nom?...

Emma, un peu intimidée })ar l'air assez peu a^^'éahle dont cette dame l'interroge, tâche de se remettre et répond à demi-voix :

— Madame, je suis ouvrière en bonnets... mon nom vous est parlaitement inconnu...

— Ahl vous faites des bonnets! que ne le disîezvous donc tout de suite! Et vous venez m'en offrir?... J'en porte rarement ; cependant si, par hasard, il y en avait un à mon goût... Voyons... où sont-ils vos bonnets?... je ne vous vois aucun carton...

— Madame, ce n'est pas pour vous offrir des bonnets que j'ai pris la liberté de me présenter chez vous...

— Alors, pourquoi est-ce donc? Voyons, mademoiselle, parlez, expliquez-vous... je n'ai pas le temps de vous écouter longtemps...

— Madame... je suis venue... mon Dieu... je crains de fâcher madame, et pourtant il me semble que ce n'est point mal agir que d'avoir pitié de quelqu'un qui souffre...

— Mon Dieu, mademoiselle, que vous m'impatientez avec vos phrases auxquelles je ne comprends rienî... Expliquez-vous mieux, ou je vous laisse...

— Eh bien, madame, je demeure rue Uambuteau et justement en face de la maison où logeM.Reginald... le pianiste...

Au nom de Reginald, la jolie dame a prêté plus d'attention ; cependant elle affecte un air indifférent, en Jnurmurant :

— Eli bien, mademoiselle, qu'est-ce que cela me fait, tout cela?...

— Madame... de ma fenêtre qui est au cinquième, je vois parfaitement chez M. Reginald, qui est au quatrième... et... comme je travaille assez souvent à ma fenêtre... j'ai eu... l'avantage d'apercevoir plusieurs fois. madame chez M. Reginald...

Madame de Ilarloville se pince les lèvres en faisant un sourire ironique :

— Ah ! vous vous amusez à regarder ce qui se passe chezvos voisins!... C'est fort bien, mademoiselle, c'est une occupation très-honorable... et qui doit vous procurer bien de l'agrément. Mais vous avez mal vu... je ne connais pas votre M. Reginald, et je ne suis jamais allée chez lui.

Emma est un moment atterrée par cette réponse ; mais bientôt elle reprend d'une voix suppliante :

— Ah ! madame, vous méjugez bien mal... ce n'est pas la curiosité... ce n'est pas pour vous offenser que je vous dis cela... mais ce pauvre jeune homme, qui avait l'air si heureux quand vous alliez chez lui... si vous saviez comme il est changé... malade... malheureux, depuis qu'il ne vous voit plus!... Ah! madame, je suis bien sûre que vous en auriez pitié!...

— Gomment ! vraiment, Reginald est malade? s'écrie madame de Ilarloville, qui est presque touchée par l'air désolé de la jeune ouvrière; pauvre garçon!... Ah! c'est à ce point-là I .. . et c'est lui qui vous a chargée de venir me dire tout cela ?. . .

UNE VISITE SINGULIÈHE. 181

— Oli! non, madame, M. licgiiiald ne me coriiiaîl pas... il ne se doute ])as que je fais celle déinarclie près de vous... Jai agi... de moi-même... cela me faisait tant de peine de voir pleurer ce jeune liomme...

— Comment! il pleure?... 0 l'imbécile! est-ce, (ju'un homme doit jamais pleurer?... Voyons, ma petite, avouez-moi que vous êtes amoureuse de votre voisin, et que c'est pour tâcher de vous faire aimer de lui que vous faites aujourd'hui cette démarche... Alors je vous comprendrai!

— Non, madame, non... je vous jure que je n'ai pas cette idée-là... et que je serais désolée que M. Reginald sût ce que je fais en ce moment... je vous supplie même de ne jamais le lui dire... Car vous irez le voir, n'est-ce pas, madame? vous voudrez bien le rendre à la santé?... vous aurez pitié de sa douleur?... Par grâce, madame, promettez-moi que vous irez le voir !...

Emma avait les mains jointes, elle allait se jeter aux genoux de la belle dame. Celle-ci l'arrête en lui disant':

— Allons, calmez-vous, petite... Mon Dieu, que vous êtes drôle!... se passionner ainsi pour quelqu'un qui ne vous connaît pas! ... Que vous êtes jeune!... Ah ! si vous connaissiez les hommes comme moi !...

^— Madame, vous irez le voir, n'est-ce pas?

— Eh bien, oui... oui, j'irai...

— Vous me le promettez?

— Je VOUS le promets... j'irai demain.

— Et vous ne parlerez pas de moi?

— Si je lui faisais connaître votre démarche, il ne me saurait plus gré d'aller le voir. ,

— Oh! c'est juste... Adieu, madame... vous me ■pardonnez d'èlre venue, n'est-ce pas?...

— 'Oui, je vous pardonne en faveur de l'originalité du fait, et j'aime tout ce qui est original. Adieu, petite... mais si vous vous intéressez ainsi à tous les amants malheureux, ah ! ma chère amie, vous aurez bien de l'occupation.

Emma est partie, bien heureuse de la promesse qu'on vient de lui faire, et madame de llarlo ville retourne à sa toilette en se disant :

— Coumient ! Reginald est malade d'amour!... Est-il bête, ce garçon-là !*.. mais est-il bétel... Avec tout cela, j'ai oubhé de demander à cette jeune fdie comment elle avait su mon nom et mon adresse... car elle n'a pas pu deviner tout cela par sa fenêtre. Oh ! c'est Reginald qui le lui aura dit... elle n'a pas voulu en convenir, mais je suis persuadée que c'est lui qui me l'a envoyée.

Le lendemain, n'ayant rien à faire, n'espérant plus recevoir la visite d'Arthur Delval, madame de Ilarloville se décide à aller chez son ancien amant en se disant :

— Allons ! puis(picje l'ai promis, allons rendre la vie à ce trop fidèle Reginald... 11 n'est |)cut-ôtrc pas

malado du tout... N'importe, je verrai bien lont de snile si la petite m'a dit vrai.

Mais en entrant chez Reginald, cette dame voit surle-champ qu'on ne hii a pas menti : le pauvre garçon est si pâle, si maigri, que c'est à peine s'il peut se soulever de son fauteuil en apercevant madame de Harloville. Il pousse un faible cri qui expire sur ses lèvres.

— Vous, Herminie!... c'est vous, enfin!,.. Ah! vous ne m'avez donc pas entièrement oublié!....

— Bonjour, Reginald, vous ave/ donc été malade, cher ami ?

— Oui... est-ce que vous ne le saviez pas?... je vous l'ai écrit cependant...

— Ah ! mon petit, vous avez eu tort!... vous savez que je vous avais défendu dem'écrire ; les lettres, cela peut compromettre... mon mari pouvait intercepter la v(Mre et alors j'étais une femme perdue !

— Votre mari? vous m'avez dit qu'il était allé en Italie passer six mois...

— Sans doute, et c'est bien heureux.

— Alors vous avez reçu ma lettre !

— Je ne crois pas... elle aura été égarée... ma femme de chambre a si peu de soin...

— Enfin, vous voilà ! Etre trois semaines sans venir !... savez-vous que c'est affreux, cela !...

— C'est que je n'ai pas eu le temps apparemment... je ne suis pas toujours libre...

— Puisque voire mari est en Italie...

184 UNE VISITE SliNGULIÈRE.

— Elî bien!... et le monde qui a les yeux fixés sur moi... Mon Dieu ! (jiie cela sent mauvais ici !...

— Vous trouvez... cependant il n'y a rien (jui...

— Cela sent les drogues... Qu'est-ce qu'on vous luit prendre?...

— Mais rien... je bois une infusion de tilleul, voilà tout.

— Il faut donner de l'air ici...

— Ma fenêtre est ouverte...

— Pas assez.

La belle Herminie va se placer à la fenêtre et son premier soin est de regarder aux mansardes en face ; mais Emma, qui avait vu venir cette dame, a soin de se tenir de façon à ce qu'on ne puisse l'apercevoir.

— Ueginald, avcz-vous de jolies voisines en face de vous?

Le jeune homme relève la tête d'un air surpris, tout en ré[)ondant :

— Moi?... ma foi, je l'ignore, je ne m'en suis jamais occupé. Mais venez donc vous asseoir près de moi, Herminie.

— Mon petit, j'ai besoin de prendre l'air... j'ai mal à la tète... J'ai idée, moi, que là, en face, au cinquième, loge une jolie petite ouvrière en bonnets. Vous ne l'avez jamais remarquée?

— Je n'ai remarqué personne. A propos de ([uoime dites-vous cela?

— Mon Dieu, parce (|ue les voisines ont assez l'ba-

bilude de regarder chez leurs voisins, et ceux-ci eu l'ont autant, cela n'a rien d'extraordinaire.

— De i^ràco, ne nous occupons pas dos voisines... Venez donc vous asseoir à côté de moi, llerniinie; depuis que vous êtes arrivée, je ne vous ai pas encore embrassée...

— Oh I mon cher ami, quand on est malade on n'embrasse pas... il faut être sage, entendez-vous... il faut vous rétablir... Vous êtes horriblement pâle! on croirait que vous avez fait une grande maladie ! ...

— llerminie ! un baiser de vous me rendrait la santé... je vous en prie... un seul...

— Non, non. Oh ! c'est trop dangereux ces choseslà... et votre sanlé m'est trop chère... Je vous le répèle, il faut être raisonnable, vous soigner, ne pas sortir...

— Et vous viendrez me voir souvent ?

— Je viendrai quand je le pourrai... il me vient laiit de monde, tant de visites! Quelquefois, an nion)ent où je voudrais sortir, j'en suis empêchée par l'arrivée dune personne que je ne puis renvoyer....

— Cependant, autrefois vous veniez trois fois dans la semaine...

— C'est (pie apparemment il me venait moins de monde autrefois... Ah! mon Dieu! qu'est-ce que je vois à la pendule? bientôt deux heures !...

— Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait?

— Comment ! ce que cela me fait? et ma couturière

iSfi UNE VISITE SINGTILIÈRE.

qui vient à deux heures m'essayer deux robes dont j'ai le plus pressant besoin!...

— Quoi! vous songez déjà à me quitter?... vous venez à peine d'arriver...

— Ah I vous trouvez cela, mon petit? Je songe à ma couturière, c'est une femme qui habille les dames les mieux mises de Paris, vous comprenez que je tiens à être habillée par elle ; on ne l'a pas comme on veul, elle habille la cour du Brésil ; si elle ne me trouvait pas, elle serait capable de ne plus revenir... Au revoir, Reginald...

— Me quitter si vite ! . . . Ilerminie ! je crois que vous ne m'aimez plus !

— Ah! mon cher ami, nous n'allons pas recommencer nos scènes de jalousie... vous savez que je ne les aime |)as. D'ailleurs en ce moment je n'ai pas le temps d'écouter vos discours; je vous répète que ma couturière m'attend et que je ne veux pas la manquer. C'est une artiste que cette couturière-là... Au revoir! soignez-vous bien.

— Herminie ! quand reviendrez-vous au moins?

— .Vous le verrez bien !

La bulle dame s'esquive vivement, et Reginald, qui avait fait un mouvement pour la suivre, retombe tristement sur son fauteuil en murmurant :

— Comme elle est pressée de partir !... Ah ! je vois bien que c'est fini... elle ne m'aime plus.

MADAME DE HARLOVILLE

Kmma avait vu arriver madame de Ilarloville chez Reginald ; elle l'en avait vue également ])arlir, et elle avait trouvé que cette dame était restée bien peu de temps chez celui qui était malade de chagrin de ne pins la voir. Mais enfin cette dame avait tenu sa promesse et la jeune fille se dit :

— J'ai fait tout ce que je pouvais pour que ce pauvre monsieur recouvre la santé... je ne puis rien de plus; mais sa dame a vu combien il est changé et, sans doute, elle ne sera plus si longtemps sans revenir le voir.

Après avoir vu partir la belle Ilerminie, Emma était

188 MADAME DE HARLOVILLE.

descendue de son cinr|uième pour se rendre à son mngasin. Au premier elle rencontre encore M, Danherton, mais celte fois ce monsieur l'arrête :

— Pardon, mademoiselle... deux mots, sil vous plaît... je ne vous retiendrai pas longtemps.

Emma demeure toute interdite ; la présence de M. Dauberlon lui causait toujours une profonde émotion, dont elle-même ne se rendait pas compte. Elle s'arrête et attend.

— Mademoiselle, vous ressemblez tellement à une personne que j'ai beaucoup connue autrefois, que j'ai pensé qu'entre vous et cette personne il existait peutêtre quelque lien de parenté... Avez-vous entendu parler d'une dame qui se nommait Lucia Gourdet?

— Non, monsieur, jamais.

— Et vos parents... votre mère... ce nom de Gourdet, vous ne le lui avez jamais enlendu prononcer?...

Emma hésite un instant, le rouge lui monte au visage, enfin elle balbutie :

— Non, monsieur.

— C'est singulier... vous avez jusqu'à la voix do cette personne... que j'ai connue! Mademoiselle, serait-ce indiscret de vous demander votre nom de l'amille?...

Cette fois une profonde tristesse se peint sur les traits de la jeune lille. Mais bientôt, relevant la tête avec une sorte de dignité , elle répond d'un ton ferme :

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