LA TABLE PARLANTE
Un jour, pendant que nous étions en train de répéter nos expériences, entre un ami, le D*" Arthur de Bonnard.
— Tiens, dit-il, vous faites tourner les tables.
— Vous connaissez cela, docteur?
— Si je le connais, nous ne faisons pas autre chose à la maison. Nous avons mênre un Esprit, un nommé Jopidiès, qui amuse beaucoup nos enfants.
— Un Esprit!...
— Mais sans doute, ne savez-vous pas que les tables ne se contentent pas de tourner, qu'elles parlent et que ce sont des Esprits qui se servent de ce moyen de communication à la portée de tous les ménages, pour venir causer avec nous ?
— Pas possible !
— Essayez une conversation avec votre table, vous verrez bien.
— Mais comment ?
— Rien de plus facile, et le docteur nous enseigna le procédé.
— Veux- tu causer ? demandons-nous à notre guéridon . Deux coups sont frappés, ce qui veut dire : oui.
— Demandez-lui son nom, dit Bonnard. 11 faut savoir avec qui Ton cause.
Le guéridon, lettre après lettre, nous répond : Pythagoras.
— Excusez du peu, fil Bonnard, vous avez de belles connaissances ! Pythagoras, du premier coup etavecson nom grec, encore.
Je ne me souviens plus de ce que nous dit Pylhagoras, non plus que des paroles et des récits de tous les personnages célèbres ou inconnus qui, pendant trois ou quatre mois environ, nous firent l'honneur de venir causer avec nous. Nous n'avons rien écrit de nos conversations avec la table, dans celte première période denos expériences. 11 n'en fut pas toujours ainsi.
A moitié sceptiques, à moitié crédules, nous suivions curieusement et un peu passivement les fantaisies du phénomène tantôt élevées, tantôt émues, tantôt plaisantes, tantôt insignifiantes ou nulles, selon la qualité et le caractère de la personnalité qui venait se manifester à nous.
Nous n'étions pas assez sûrs de l'identité des visiteurs, ni même de la réalité des visites, pour évoquer, soit des morts illustres, soit des morts chéris. Cela nous eût semblé une profanation, presqu'un sacrilège. Mais familiarisés, peu à peu, avec la pratique matérielle de
ces communications, nous nous sentions troublés malgré nous et parfois ébranlés dans notre raison dans ses rap|)orts avec notre spiritualisme, car nous étions spiritualistes et le sommes encore — ceux du moins qui ont survécu.
Nous étions convaincus que la conscience persiste et qu'au delà de la mort l'être continue. Mais nous avions peur, par respect pour nos convictions elles-mêmes, d'accepter trop facilement une solution si complète de nos rêves. Si ces communications entre morts et vivants étaient réelles, tout était dit ; la persistance indéfinie du moi devenait pour ainsi dire tangible, irréfutable. Mais qui nous prouvait que les Esprits ne viennent pas uniquement, parce que nous pensons à eux et que cet étrange phénomène ne nous donnait pas tout simplement — ce qui ne serait certes pas déjà si simple — le propre reflet de nos idées?...
Mais poursuivons. Nous avions nos mains sur la table.
— Parle î lui dit l'un d'entre nous. Tu vois nos doutes, nos perplexités. Qui que tu sois, ou quoi que tu sois, Esj)ril, intelligence ou phénomène, puisque tu parles et que tu penses, ce dont il ne nous est pas possible de douter, dis-nous quelque chose de sensé que nous puissions croire.
Et dans un silence impressionnant, — nous frissonnions un peu, je crois, — la table se mit en mouvement et lentement, comme avec autorité, nous dicta ces mots que nous transcrivîmes à mesure qu'elle parlait :
« — Le phénomène résulte de l'association de vos âmes « entre elles et avec l'Esprit de vie. La manifestation <( émane des forces humaines et de la force universelle.
«sf'--»
« L'Être que vos ûmes forment, durant le temps, asso- « ciées avec l'Esprit de vie immatériel, lié a vos sens et à « vos sentiments, n*estque l'expression de votre solidarité « animique : verbe mi-divin, mi-humain ; divin, lorsque v( vos âmes sonten vibration harmonique avec l'ordre unice versel, c'est-à-dire avecle beau, le vrai, le bien,lejuste; « humain, c'est-à-dire faussé, lorsque vos âmes necons- « tituent pas une unité nécessaire pour vibrer harmoni- « quement. »
— Diable I voilà qui est plus fort que tout le reste. Si nous prenons à la lettre cette association avec TEsprit de vie, rjntelUgence universelle, tranchons le mot, avec Dieu, nous voilà sur la pente de l'hallucination... Défions-nous !
Ainsi mis en garde, d'un commun accord, contre les entraînements de nos imaginations, le sang-froid bien établi et dûment constaté, nous reprîmes nos études. A partir de ce moment, tout ce qui s'est fait sous mes yeux et sous mes mains, je l'ai scrupuleusement écrit.
Sauf quelques intermittences dont la cause nous échappait, nous étions pour airtsi dire identifiés avec le phénomène et maîtres de lui. Ce guéridon, que nous avions fini par adopter exclusivement, prenait part à nos entretiens, répondait à nos questions, tranchait quelquefois d'un mol net, incisif ou profond, nos discussions les plus embrouillées. 11 manifestait son désir de parler en se soulevant sur deux de ses pieds. Aussitôt, nous faisions silence et quelqu'un, prenant le crayon, écrivait lettre par lettre les mots qu'il nous dictait.
Ainsi, un jour, à propos des prétendus sorciers du moyen âge, qui nous semblaient avoir eu quelque ac-
cointance avec les faits que nous produisions, nous dissertions sur l'hallucination. La table nous interrompit et
dicta :
« Il y a deux sortes d'hallucination : la mauvaise,
« peur; la lionne, lueur. »
Causions-nous politique, elle nous disait ceci : « Les révolutions n'ont pas d'utilité, quand elles (( ne tendent qu'à renverser un gouvernement établi. « Elles favorisent les ambitions mauvaises et soulèvent « la masse des intérêts qui, poussés par la peur, entra- (( vent tout progrès, même le vrai — D'autre part, elles .< surexcitent les hommes intelligents et généreux qu'un « trop long repos engourdirait. »
Il y avait dans cette réponse une sorte de contradiction dont la table ne parut pas s'inquiéter le moins du
monde.
Parlions-nous du phénomène, de certaines dictées qui nous paraissaient en désaccord avec la raison, elle se levait pour répondre :
(( C'est par suite des préoccupations des opérateurs (( que l'unité du phénomène a une si grande tendance « à conclure faussement. La solidaire vanité produit la (» solidaire sottise. »
— Merci bien !
Il est bien entendu que toutes mes citations sont textuelles. Je reproduis les phrases dictées en dégageant ma responsabilité de certaines singularités de style. L'on eût dit parfois que c'était un Allemand non encore familiarisé avec les tournures de notre langue, qui nous parlait.
Du reste, notre table ne se bornait pas à converser en français. Elle nous glissait de temps en temps quelques
ngr^jTT»*?*'
:9^;k^yi'r^r'
mots de latin ou de grec. Un jour même, elle nous fit comprendre qu'elle entendait l'anglais.
— Parle-nous anglais ! s'écria l'un de nous.
Et sans se faire autrement prier, notre guéridon nous dicta la chose suivante en anglais, que l'un de nous, qui connaissait à peu près cette langue, nous traduisit comme suit en s'aidant d'un dictionnaire :
« La pâquerette est une fleur supérieure à toutes les « autres, parce qu'elle perce dans la neige. Les lis em- « blêmes des rois de France sont plus superbes, mais « ne fleurissent que pour les riches. Les enfants saluent « le printemps par leurs gentilles manifestations sur le « vert tapis de gazon, couvert d'innombrables pâque- « rettes, la fleur du véritable amour moderne. »
Je regrette que nous n'ayons pas demandé à notre guéridon de faire lui-même la traduction de sa singulière fantaisie anglaise.
Mais nous eûmes en français, et souvent en bon et charmant français, des choses bien autrement remarquables.