‹ Une échappée sur l'infini, vivre - mourir - revivreChapitre 19 sur 44 · DÉFINITIONS EN DOUZE MOTS · texte numérisé non relu

DÉFINITIONS EN DOUZE MOTS

Nous avions remarqué que, soit par hasard, soit intentionnellement — car nous étions bien forcés d'admettre des intentions et une volonté dans cet inconcevable phénomène — beaucoup de phrases dictées se composaient de douze mots.

Un jour, cet être spirituel qui, bien que procédant de nous, comme il l'avouait lui-même, prenait volontiers des airs de professeur et nous parlait un peu comme à

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(les petits garçons, nous adressa l'invitation, ou plutôt l'injonction suivante que je transcris fidèlement, en demandant pardon aux savants qui n'y sont pas très révérencieusemenl traités :

« — Il faut définir à nos adeptes ce que signifient les u termes dont ils entendent parler journellement. Presque « toujours les savants tendent à obscurcir les abords « de leur bouiique, et ils se trompent grossièreu ment. »

— Soit, répondîmes-nous ; mais nous demandons que toutes ces définitions soient faites en phrases de douze mots.

Notre guéridon n'était pas embarrassé pour si peu. Je défie toutes les aead('*mies littéraires et scientifiques réunies de formuler instantanément, sans préparation, sans rénexion, des définitions circonscrites en douze mots, aussi nettes, aussi complètes et souvent aussi élégantes que celles qu'improvisait « au pied levé » notre table, à qui nous accordions tout au plus la faculté de faire un mol composé, avec trait d'union, comme dans cette délinilion de la conscience :

— « Quasi-oigane qui sépare les aliments de l'ame, c comme rcsiomac ceux du corps. » Et comme dans celle-ci : Infini.

— « Abstraction purement idéale, au-dessus et au- « dessous de ce que conçoivent les sens. »

Voilà déjà, n'est-ce pas, deux assez jolis échantillons des productions spontanées de notre table.

J'insiste sur ce mot spontané. Rien n'était prévu d'avance. Nous avions quelquefois, les uns ou les autres, l'idée d'un mot à définir. Nous nous mettions à la table ; c'est une autre chose qui arrivait : dissertations, objur-

gâtions ou exhortations plus ou moins mystiques, comme celle-ci, par exemple :

— « Il faut mêler des idées religieuses à vos recher- « ches scientifiques. Dieu domine toutes vos actions. La « foi en lui dirigera vos importants désirs/Ct vous garance tira de fréquentes erreurs. »

En voici une autre, dédiée au clergé :

— « La RELIGION NOUVELLE transformera les croûtes c< du vieux monde catholique déjà ébranlé par les c< coups du protestantisme, de la philosophie et de la c< science. »

Nous la laissions dire tout ce qui lui plaisait dans son style parfois insolite et nous attendions qu'il lui plût de reprendre ses définitions magistrales, véritables tours de force littéraires qui si vivement piquaient notre curiosité.

Parfois, nouvelle preuve de Tétrange spontanéité de ce mystérieux phénomène, nous refusions d'accepter une définition par trop fantaisiste ou obscure et immédiatement, sans la moindre hésitation, elle nous en dictait une autre entièrement nouvelle, et toujours en douze mots !

En voici un exemple caractéristique : Dans la définition de la géologie, elle nous dicte cette phrase étrange :

— « D'arômes internes toute révolution qui modifie « les diverses couches de la planète. »

— Nous ne voulons pas, de cela, lui disons-nous. Ce n'est pas clair d'abord et puis on ne commence pas une phrase par « d'arômes internes ».

Immédiatement elle dicte :

— « Études des transformations de l'être planétaire « dans ses périodes et révolutions d'existence. »

A la bonne heure !

Poursuivons. Voici toute une série de réponses dont quelques-unes sont superbes.

Physique. — <( Connaissance des forces matérielles « que produisent la vie et l'organisme des mondes. »

Chimie. — « Élude des diverses propriétés de la ma- « tière au simple et au composé. »

Botanique. — « Série des êtres organisés tenant le « milieu entre le minéral et l'animalité. »

Passion. — « Note du clavier de l'ûme dont la vibrau tion résonne toute en Dieu. »

Je ne sais si le lecteur se rendra bien compte de l'émotion artisliijue avec laquelle nous attendions ces mots, surtout les derniers qui devaient achever la pensée, dans cette limite infranchissable du nombre douze.

Quelquefois nous arrêtions le phénomène, pour chercher nous-mêmes la fin de la phrase et nous ne la trouvions jamais.

Tn exemple : la table nous donnait la définition de la foi:

— « La foi déifie ce que le sentiment révèle, et... »

— Et, quoi ? dis-je tout à coup, en appuyant la main sur le guéridon, pour l'empêcher d'achever sa dictée. Plus que trois mots... Cherchons ! Nous nous regardons, nous réfléchissons et demeurons bouche, béante. Enfin

nous rendons la liberté à la table... qui tout tranquille-

ment achève sa phrase :

— Et la raison explique.

Pouvait-on trouver mieux ?

Voici d'autres définitions que je transcris pêle-mêle

comme elles nous sont venues, tantôt spontanément, tantôt provoquées :

Ame, — « Portion de substance que Dieu distrait de « la force universelle pour chaque individualité. »

Cette phrase a un mot de trop ; mais qu'elle est donc admirable et profonde !

Et celle-ci, non moins belle :

Liberté. — « Faculté donnée à l'homme de mécènes naître le but de sa destinée — malheur. »

Esprit. — « L'esprit est là raison dy sentiment ; le « sens est le sentiment de la raison. »

Force divine. — « Force universelle qui relie les « mondes et embrasse toutes les autres forces. »

Cœur. — « Spontanéité du sentiment dans les actes, « dans les idées, dans leur expression. »

Parfait I

Esprit. — « Luxe de la pensée, coquetterie harmo- « nîeuse des rapports, des comparaisons, desanalogies. »

Charmant !

Imagination. — « Source des désirs, idéalisation du « réel par un juste sentiment du beau. »

De mieux en mieux !

Magnétisme. — « Force animale, enchaînement des « êtres entre eux, lien de la vie universelle. »

Nous demandolis qu'est-ce que la lumière ?

Elle répond :

« Divinité, toute-puissance, âme des âmes, couronne « des mondes semés dans l'infini. »

Et la matière f

« Produit de l'Essence infinie, manifestation divine « finie. »

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Fil rhomme ?

<« Jalon principal de l'échelle des êtres terrestres. »

Et ianimal ^

« Végétal organisé puissantiellement. »

Qu'est-ce que Dieu ?

(( Unité absolue, infinie, universelle, partie de tous <« les touts, tout de toutes les parties. »

Et la table, pour compléter sans doute cette définition, nous enseigne cette admirable prière :

« Vie universelle, divine puissance, mouvement infini, « force unique, morale éternelle, foi unitaire, vérité a absolue, Dieu!

« Fais que l'association des hommes se solidarise par « l'amour, par la science ; qu'elle s'avance dans la pau trie procréable. »

Quelque volonté que nous eussions de nous borner au rôle d'expérimentateurs, il ne nous était pas possible de rester indillérenls à certaines affirmations de cet interlocuteur mystérieux qui posait et imposait son étrange parsonnaliié avec tant de netteté et d'indépendance, supérieur à nous tous, tout au moins dans l'expression et la concentration des idées et parfois nous ouvrant des aperçus dont chacun, de bonne foi, convenait n'avoir jamais eu consciemment l'intuition.

Quand nous arrivait une de ces grandes belles phrases contenant tout un monde de pensées dans celte formes! restreinte de douze mots, imposée par notre caprice, nous ne pouvions vraiment nous défendre d'une certaine émotion.

Mais notre admiration avait des bornes et nous fai-

sions nos réserves sur les doctrines. Quelquefois même, nous nous révoltions ouvertement, violemment.

La plus grave lutte de ce genre que nous ayons soutenue eut lieu à propos d'une définition de la mort qui semblait mettre en doute la perpétuité de la vie.

Qu'est-ce à dire ? nous écriames-nous. Tes paroles signifient- elles que la |)ersonnalité morale se dissout et que la mort est l'évanouissement final ?

]N'est-ce pas toi-même qui nous as dicté les lignes suivantes :

« L'homme est attribut de la vie planétaire. Seul, « il a le pouvoir modificateur sur lui-même et sur les « objets qui rentourenl. Il supplée Dieu dont il émane « pour le progrès matériel. »

Alors qu'est-il ce Dieu dont tu nous parles sans cesse, ce Dieu « dont nous émanons » et qui nous abandonne dédaigneusement, corps et Ame, à la dissolution irrémissible du sépulcre ? Qu'il aille au diable avec toi, et tous deux laissez-nous tranquilles 1 A quoi sert alors de nous élever, de chercher à nous perfectionner? Plus nous monterons haut, plus la chute sera profonde ; plus nousauronsacquis, plus nous perdrons. Donc apprendre, s'améliorer, grandir... tout cela n'est que bêtise, et tous les chercheurs du bien qui s'évertuent à perfectionner ces bulles de savon qu'on appelle âmes et consciences sont absolument stupides de s'agiter dans ce vide et de travailler pour ce néant !

La table nous laissait dire, ne remuait ni pied ni patte, ne soufflait pas le plus traître mot.

Pendant quelques jours, nous revînmes obstinément sur cette question. Nous voulions, à tout prix, lui arracher une explication catégorique ; mais elle semblait

prendre un malin plaisir à nous laisser dans l'incertitude et reprenait le cours de ce qu'elle appelait ses « en- SLMj^nomonts ».

Un jour, cependant, impatientée de nos instances, elle rompit la glace et nous dicta, non sans mauvaise humeur :

(c Je recommande à tous instamment la patience et la u soumission. Trop souvent on revient sur ce que j'ai o défini; c'est douter sottement de ma puissance. »

— Il ne s'agit pas de ta puissance, nous écriâmesnous en chœur. Ce que tu dis là n'a pas le sens commun. Nous ne doutons pas de ta puissance intellectuelle, d'où qu'elle vienne, puisque tes assertions nous préoccupent et nous troublent. Tu nous as dit sur la mort une chose que nous repoussons avec indignation. Nous n'admettons pasque lame s'évapore et que la conscience s'anéantisse ; que la vie ne soit qu'un leurre, la morale une soui-se et la justice une fiction. Nous ne pouvons continuer sérieusement nos éludes, puisque études il y a, tant que nous ne serons pas d'accord entre nous et avec toi sur cette base : si nous avons mal compris, déclarenous que nous sommes des brutes ; mais explique-toi plus clairement et, si tu ne veux pas t'expliquer en ce moment, dis-nous du moins un mot qui nous apaise et nous rassure !

Nous avions une main sur la table. Moment de silence. Nous attendions... Enfin, elle se leva.

Je n'oublierai jamais l'émolion qui s'empara de nous devant la physionomie que prit le phénomène en cet instant. — « Physionomie » est le vrai mot.

Avec une lenteur, une majesté impossible à décrire,

la table frappa, — comme revêtue d'une autorité qui s'imposait, — les lettres suivantes que nous vîmes arriver, l'une après l'autre, sans croire d'abord qu'elles pussent avoir un sens. Elle faisait une pause entre chacune d'elles et soutint, jusqu'à la lin des deux mots, cette ampleur, cette solennité de mouvement que nous n'avions jamais vue jusqu'alors et qui nous tint iramo biles d'étonnement, involontairement saisis de respecîl. A — D— S — U...

— Ce n'est pas un mot, il y a erreur, dit l'un de nous. Et la table, impassible dans sa majestueuse lenteur,

continua :M — D — E — U — S.

Adsum Deus — Je suis la. Dieu.

— En voilà assez pour aujourd'hui, dit Brunier en se levant ; nous marchons vers la folie. Jouons au trictrac I

Comme nous tous, il avait senti un frisson dans le dos.

C'est la seule fois qu'en moi, du moins, j'aie constaté une impression de ce genre produite par le phénomène. Que ce soit venu de notre propre disposition d'esprit, ou de je ne sais qui, ou de je ne sais quoi, mais c'était vraiment beau !

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