‹ Une échappée sur l'infini, vivre - mourir - revivreChapitre 3 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On l'a dit et souvent répété : « Tout ce que nous pensons et toutes les manières dont nous pensons ont leur origine en Asie. »

Pour aussi loin que puissent remonter les souvenirs confus qui nous sont venus de l'Inde, tous mentionnent une première race blanche historique établie au pied de THimalaya. C'est du versant méridional de cette haute chaîne, si longtemps appelée le « centre di) monde », qu'est descendu le flot civilisateur.

C'est donc en ces régions qu'ont dû s'empourprer les premières aurores.

Remontons vers elles.

Il en est deux toutes spéciales que nous appellerons les « aurores de la vie spirituelle ». L'une d'elles fut autrefois saluée par le père, prêtre et sacrificateur, qui, devant un humble banc de gazon, célébrait, au lever du

soleil, le culte de famille. Cette aurore-là teintait de rose les neiges de l'altière montagne, autel grandiose du temple qui pour dôme avait le grand ciel d'azur.

L'autre, reflet de la première - comme le sont ces arcs-en-ciel dédoublés qui reproduisent l'orbe générateur sur les nuées orageuses — celte seconde aurore, à travers la distance, à travers la succession des siècles, colore notre ciel dont l'horizon lentement s'illumine, des lueurs prophétiques de l'aube de l'Himalaya.

Contemplons-les de près, ces premières lueurs. Nous sommes dans l'Inde, la terre de nos ancêtres les Aryas, peuple de lumière qui d'un côté, dans la haute Asie, de Tautre, vers la Perse, l'Egypte, la Grèce et Rome, a marqué son sillage éclatant comme d'une longue traînée d'étoiles (1).

C'est sur cette terre privilégiée, depuis trente ou quarante mille années, et davantage, s'il faut en croire certains historiens, — cent mille peut-être, dit M. le D"* Paul Gibier qui s'est beaucoup occupé d'orientalisme, — que parurent les livres où furent consignées les premières doctrines religieuses formulées par les hommes. C'est là que furent chantés des poèmes étranges, naïfs et sublimes vagissements de l'humanité à son berceau (2). — (Voir la note 2 à la fin du volume.)

« L'aube est dans les Védas, dit Michelet. Dans le Ramayana, c'est le soir délicieux où toutes les enfances, toutes les maternités de nature, esprits, fleuves, arbres et bêtes jouent ensemble et charment le cœur. » C'est là que fut le vrai paradis terrestre.

(1) Michelet, Bible de l^ Humanité.

(2) Le spiritisme n'est que le bralimanisiiie ésotérique à l'air libre. P. Gibier.

LES AimOKES 35

Que disent-ils, ces poèmes ?

Deux personnes unies, riiomme et la femme, d'un élan commun, remercient la lumière, chantent ensemble un hymne à Agni, le Feu divin :

« Merci pour la lumière du jour naissant, merci pour l'aurore désirée, pour le foyer qui rayonne et fait sourire la maison pendant l'hiver ; merci, merci au bon Agni, le doux compagnon de la famille. »

Duo charmant, pure oraison, touchante et naïve adoration de ce feu créateur, source de toute lumière, de toute chaleur, de toute vie.

Pendant des siècles, les peuples d'Orient écoutèrent, charmés et recueillis, ces hymnes védiques qui ne se contentent pas d'invoquer le saint et glorieux Agni, mais qui, s'élevant bien plus haut qu'un simple chant de reconnaissance, affirment — chose inouïe, à l'aube même de la vie sur la terre — le principe de l'immortalité de l'âme et le dogme de la réincarnation.

Répétons-les, ces voix du passé.

« Il est, chantent les hymnes védiques, une partie de l'homme qui est immortelle. Parmi les âmes, il en est qui viennent vers nous et s'en retournent, alors que d'autres encore reviennent vers nous. »

Toute la doctrine ésotériciue (1) est pressentie, esquissée, dans ces quelques mots.

(1) La doctrine ésotérique, ou cachée, est celle qui, longtemps tenue secrète dans les sanctuaires des temples antiques, puis transmise par les initiés, a été atlmise par le s[)iritualisme moderne, parce qu'elle résume les principes fondamentaux de la religion de Tavenir.

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Elevé par les ascètes, au sein des forêts de cèdres qui croissent aux pentes de l'Himalaya, Krishna (Chrislna ou Kristna), prototype de Jésus-Christ, fut l'inspirateur des croyances indoues. « Né, lui aussi, d'une vierge, dans une grotte où se trouvait un Ane, » il fut soustrait par ses parents aux recherches du roi qui voulait le faire périr (1).

Initiateur de la première heure, réformateur des doctrines védiques. Krishna, entouré d'un petit nombre de disciples, allait de ville en ville, révélant, répétant la doctrine sacrée*

Or, voici ce qu'il enseignait :

« Le corps, enveloppe de l'âme dont il est la demeure temporaire, est chose périssable ; mais l'âme qui l'habité est invisible et éternelle. Le sort de l'âme, après la mort, constitue le mystère des renaissances. Toute renaissance heureuse ou malheureuse est la conséquence des oeuvres pratiquées dans les vies antérieures.

« Pour atteindre la perfection, il faut s'élever à l'Être divin qui est en chacun de nous, car, sache-le, tu portes en loi-meme un Ami sublime que tu ne connais pas. Dieu réside dans l'intérieur de tout homme ; mais bien peu savent le trouver. L'homme qui fait le sacrifice de sCî désirs à Celui d'où procèdent toutes choses arrive à la perfection. L'homme qui trouve en lui-même son bonheur et sa lumière est un avec Dieu. Or l'âme qui a trouvé Dieu est délivrée de la renaissance jct de la mort, de la vieillesse et de la douleur. Elle boit l'eau de l'immortalité. »

(1) L'on retrouve égaleineni les plus singulières alialogies enlre l)Oucldlia et Krishna.

Et Krishna disait encore :

« Les âmes inspirées par i*amour de nos semblables sont celles qui pèsent le plus dans la balance céleste.

« L'homme juste et bon doit tomber sous les coups des méchants ; mais il ressemble à Tarbre santal qui pai'fume la hache qui l'a frappé.

a Vous et moi, disait-il à ses disciples, nous avons eu plusieurs naissances. Les miennes ne sont connues que de moi ; mais vous ne connaissez pas les vôtres. Quoique je ne sois plus, par ma nature, obligé de renaître et de mourir, toutes les fois que la vertu décline dans le monde, succombant sous l'injustice et la perversité, alors je me rends visible et je reviens ainsi d'Age en âge, pour le salut du juste et le châtiment du méchant.

« Longtemps avant qu'elles se dépouillent de leur enveloppe mortelle, les âmes qui n'ont pratiqué que le bien acquièrent la faculté de converser avec les âmes qui les ont précédées dans la vie spirituelle. »

« Telles sont les révélations (1) — le mot n'est pas trop fort — qui nous sont venues du fond de l'Asie préhistorique. L'humanité a donc eu, réellemeat, des révélateurs qui l'ont initiée aux vérités suprêmes, des sauveurs qui sont venus l'assister dans ses jours de défaillance — hommes eux-mêmes, créatures de Dieu> comme nous, mais supérieurs aux âmes parmi lesquelles ils descendaient, comme l'adulte est supérieur aux enfants qu'il éclaire.

« La faiblesse intellectuelle et morale de leurs disciples a pu voiler la lumière qu'ils avaient apportée, mais non l'éteindre. Sous les fables dont l'humaine puériUlé enve-

(1) E. Nus, les Grands M n stères.

'J?Jf

38 UJSE ÉCHAPPÉE SUR l'iNFINI

loppa la parole de vie, rinlelligence agrandie se retrouve et dégage le texte divin.

« Quelques phrases des plus vieux livres du monde nous ont apporté des lueurs qui brillaient à l'aurore de l'humanité et qui, encore aujourd'hui, dépassent l'entendement vulgaire. Elles n'ont pu être trouvées par ces hommes enfants qui les ont é<!rites... sous la dictée de quelle intelligence? Elles doivent être venues de plus haut que la terre. »

Quoi qu'il en soit, c'est des Aryas que nous est venue la lumière. Aux plus hautes origines d'un passé nuageux et lointain, qui donc leur a fait connaître à ces bergers simples et purs, mais ignorants, ce qu'ils savaient, ce qu'ils pressentaient tout au moins? Sans doute, ils étaient attirés vers TinGni par les larges horizons de leurs plaines et de leurs montagnes. Ils passaient de longues heures à regarder l'immensité d'azur qui s'étendait sur leurs têtes, à observer la marche des constellations et se préparaient à comprendre Dieu par la contemplation du ciel. A peine séparés de la nature, ils lui parlaient et entendaient sa voix. Celte grande mère, à laquelle ils tenaient encore par leurs artères, leur apparaissait comme vivante et animée (1). Mais qui donc a pu leur révéler TÊtre des êtres, « celui, ainsi que s'expriment les Védas, dont est u émané le fleuve de la vie, principe et racine, cause pro- « ductrice de la nature, maître de la vie et régulateur des « mondes, de qui tout vient, en qui tout subsiste et à « qui tout retourne ? »

Qui leur fil entrevoir les mystères de l'évolution, l'existence de cette substance diil'use qui remplit les «spaces

(1) Renan, /cA" lîeliyiotis de lUintiquité ,

et dont la condensation crée les soleils et les terres, — celte succession des existences, cet enchaînement des êtres et cette unité de la création, enfin, bases de l'immortalité rationnelle qui deviendra l'inaltérable credo des futures humanités ?

Sans doute, ces grandes notions ne tardèrent pas à s'effacer de Tesprit humain et disparurent sous un monceau de fables invraisemblables et grotes((ues. Il faut, aux peuples enfants, des contes de fées dont l'extravagance constitue tout le charme. L'imagination seule crée pour ces êtres primitifs, qui n'ont ni raison ni savoir, une sorte de vie morale sans laquelle leur cerveau ne fonctionnerait pas. Pour être acceptés par les races grossières, les initiateurs furent donc obligés d'envelopper d'images plus ou moins transparentes les vérités qu'ils voulaient enseigner. El c'est pourquoi les premières légendes furent des symboles dont le sens caché demeura confiné dans4es cryptes des initiés.

Puis voilà que le sens symbolique se perdit à son tour. L'esprit des apôtj'es primitifs s'était éteint. Quelques hommes intelligents, mais ambitieux, s'étaient enveloppés d'un prestige devant lequel s'inclinèrent les foules. La caste fut reconnue et consacrée. Le sacerdoce se matérialisa comme le vulgaire et ne discerna plus l'esprit sous la lettre, la pensée sous la forme. La fantaisie inventa des dogmes ; l'hallucination créa des dieux.

« Mais l'esprit humain montait malgré tout. Des raisons plus lucides, des consciences plus saines se dégageaient peu à peu de ces ténèbres. Pour la multitude même, au milieu du désordre, quelques vérités restaient acquises.

« Et quand la réaction se faisait contre ces chimères ;

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quand le doule envahissait les ûmes ; quand le peuple commençait à railler ses divinités mensongères et que deux augures ne pouvaient plus se regarder sans rire; quand enfin l'humanilé éperdue cherchait à l'horizon une lueur nouvelle — la lueur, alors, réapparaissait. » (Eugène Nus.)

Ce sont ces lueurs intermittentes dont nous cherchons les traces, à travers les temps et à travers les peuples.

Après l'Asie, voici l'Egypte.

Voici l'Egypte grandiose., austère, mystérieuse, terre des sphinx — sphinx elle-même. Et c'est aussi cette terre funèbre qui va nous initier aux mystères d'outretombe.

Oui, le voilà bien, le pays de la mort, avec ses innombrables sépultures, ses nécropoles, ses momies. On ne voit que des tombeaux d'un bout à l'autre de l'Egypte. Ici ses pyramides, ces << montagnes de douleurs > conjme les appelle Michelet, oii l'on ensevelissait ses rois; làbas, ses nécropoles immenses creusées dans les roches dures des chaînes arabiques qu'un travail éternel changeait en ruches funéraires. Que de vies humaines, que . de douleurs et de larmes dans l'entassement de ces mausolées gigantesques, dans le percement de ces souterrains, véritables villes sépulcrales !

Toutefois, que l'on ne s'y trompe point. Ce culte permanent de la mort n'était, en réalité, que la contre-partie du culte de la vie. C'était pour arracher à la mort tout ce que l'on pouvait, qu'un peuple entier, pendant une

longue s(Tie de siècles, ne s'est proposé d'autre but que d'assurer aux trépassés la seconde vie du sépulcre.

La vallée du Nil est une terre à double face. Si avec ses pylônes, se^ sphinx, ses innombrables pierres à inscriptions symboliques, ses mausolées couverts d'hiéroglyphes et ses temples qui ressemblent à des tombeaux gigantesques, elle nous apparaît, à nous, comme un long papyrus mortuaire, d'autre part elle est pour l'Africain du désert la terre désaltérée, la luxurianie épouse du Nil qui la féconde de ses eaux, Fengraisse de son limon périodiquement épandu.

Voilà sous quel double aspect apparaît cette terre à nulle aulre pareille. Tandis que l'Europe en admire les austères grandeurs, l'Afrique assoiffée ne voit que les eaux de la puissante nourricière, si bien que, suivant la pittoresque image de Michelet, « on la révérait volontiers comme un immense sphinx femelle, de la longueur du Nil, une nourrice colossale, en deuil, qui montre sa face lugubre aux peuples blancs, tandis que devant sa mamelle et sa croupe opulente le noir se lient agenouillé. »

Que l'Egypte soit l'héritière directe des doctrines de l'Inde ou qu'elle les possédât, déjà, dès la plus haute antiquité, il n'en est pas moins vrai que la grande voix primitive de la haute Asie a trouvé un écho dans la mystérieuse terre des Pharaons (1).

{!) Ce que l'on ne saurait à coup sur contester, c'est la prodigieuse antiquité de la première civilisation éj>yptienne qui remonte à l'antique race rouge, la première du monde. Dans une inscription de la quatrième dynastie, il est parlé du sphinx colossal de Giseh comme d'un monument dont l'origine s'était perdue déjà

C'est à tort que nombre d'historiens ont cru pouvoir assimiler ces Pharaons d'Egypte aux despotes delSinive et de Habylone. Alors qu'en Assyrie la royauté s'efforça d'écraser le sacerdoce et de s'en faire un instrument docile, en Egypte, tout au contraire, ce fut le sacerdoce qui disciplina la royauté, chassant les despotes et gouvernant la nation sans abdiquer jamais, et cela, grâce à son occulte et puissante organisation.

C'est par son « ossature religieuse et scientifique » que l'Egypte devint l'axe autour duquel évolua la pensée religieuse de l'humanité, en passant d'Asie en Europe. C'est dans le temple d'Osiris qu'elle conserva intacte la science divine et tous les mystères de l'initiation. C'est là que fut élaborée la fameuse doctrine du Verbe-Lumière, que Moïse enfermera dans son arche d'or et dont le Christ deviendra, plus tard, la vivante incarnation.

Le sphinx, première création allégorique de l'Egypte, est devenu sa marque distinctive, le symbole de sa quadruple signification, l'image de la nature calme en sa force, redoutable dans son mystère. Cette tète de femme sur un corps de taureau, aux grilFes de lion et qui replie ses ailes d'aigle sur les lianes de sa fécondité, c'est l'isis terrestre dans la synthèse de ses vies et qui résume, dans ce monstre symbolique, cette grande idée que la nature humaine émerge de la nature animale (1) (Ed. Schuré).

dîins la nuit des temps et qui aurait été retrouvé, par hasard, enfoui dans les sables sous lesquels il était oublié depuis nombre de générations. Or, la quatrième dynastie nous reporte tout au moins à quatre mille ans avant Jésus-Christ. Qu'on juge par là de la prodigieuse anticjuité du sphinx (Ed. Schuré). (l) Ecoutons le sphinx; lui-même se définit comme suit: — Regarde moi, dit-il, j'ai une tète humaine, dans laquelle

C*est dans les livres sacres d'Hermès « le divin » que fut formulée et conservée la doctrine secrète. Il la pensa, il l'écrivit, la cacha en partie, se taisant avec sagesse et parlant toutefois. « Et ayant ordonné aux dieux ses frères de lui servir de cortège, il monla aux étoiles. »

Mais avant de remonter vers la lumière, il avait conversé avec l'Invisible, il avait eu une vision (l). — Et cette vision, la voici :

Un jour, Hermès s'endormit après avoir réfléchi à l'origine des choses. Une lourde torpeur s'empara de son corps ; mais son esprit montait dans l'espace.

Alors, il lui sembla qu'un être sans forme déterminée l'appelait par son nom.

— Qui es- tu? demanda Hermès elïrayé.

— Je suis rinteUigence souveraine ; que désires-tu ?

— Contempler la source des êtres, connaître Dieu.

siège la science, mais la science seule ne suffit pas, et c'est pour quoi j*ai des griffes de lion; je suis armé pour l'action. Mais ces pailes ne sont aussi solides (juo parce qu'elles sont grellôes sur mes flancs de taureau. Je poursuis mon but lal)orieusemont, avec la patience du bœuf qui trace son sillon. Et (juand m'arriveciuelque défaillance, j'agite mes ailes d'aigle, je m'élance dans lo domaine de l'intuition, je scrute les secrets de la vie univ(îrselle, puis je reprends mon œuvre en silence — science, force, patience, idéa lité, voilà ce que je suis, moi le sphinx, moi rMi»yple.

(1) Cette vision n'a été écrite sur aucun papyrus. Elle fut gravée, en signes symboliques, sur les sttles de la crypte du temple d'Osiris. De pontife en pontife, l'explication en était transmise oralement, et c'était sur la plate-forme du temple, dans les tièdes splendeurs des nuits égyptiennes, que rinéroplianle la répétait aux initiés qu'il y conduisait à la lin de la dernière épreuve (Ed. Schuré).

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U UNE ÉCHAPPÉE SUR l'iNFINI

Aussitôt, Kermès se sentit inondé d'une lumière ineffable oii flottaient des ombres transparentes...

Puis, soudain, des ténèbres descendirent sur lui.

Alors, s'éleva de l'abîme une voix, le cri delà lumière, et des profondeurs humides s'élança un feu subtil qui, soulevant Hermès, l'emporta dans les hauteurs éthérées. Des chœurs d'astres s'épandaient dans l'espace et la voix de la lumière remplissait l'infini.

— As- tu compris ce que tu as vu ? demanda la voix.

— Non, répondit Hermès.

— Tu vas l'apprendre. La lumière que tu as vue, tout d'abord, c'est l'intelligence divine qui renferme toute chose en puissance. Les ténèbres, c'est le monde matériel où vivent les hommes de la terre. Et \\\ fou que tu as vugaillir des profondeurs, c'est le Verbe divin. — Dieu est le Père, le Verbe est le Fils, leur union, c'est la Vie.

— Fais-moi voir la vie des mondes, demanda Hermès, le chemin des âmes, d'où vient l'homme et où il retourne.

Alors Hermès vit un spectacle merveilleux. L'espace infini, le ciel étoile l'enveloppait de toutes paris.

— Maître, demanda Hermès, comment s'accomplit le voyage des hommes à travers tous ces mondes ?

— Vois-tu, reprit la voix, cette semence lumineuse qui tombe des hauteurs éthérées ? Ce sont des « germes d'ames ». Elles flottent comme des vapeurs légères, heureuses, mais ne connaissant pas leur bonheur. Et en tombant de sphère en sphère, elles revêtent des enveloppes toujours plus lourdes. Dans chaque incarnation, elles acquièrent des sens corporels conformes aux milieux qu'elles habitent.

LES AURORES ir>

A mesure qu'elles entrent en des corps plus épais, elles perdent le souvenir de leur céleste origine. De plus en plus enivrées par la matière, elles se précipitent, avec des frissons de volupté malsaine, à travers les régions de la douleur, de l'amour cl de la mort, jusque dans la geôle terrestre où tu gémis toi-même et où la vie divine ne te semble qu'un vain rêve.

L'âme est fille du ciel, mais son voyage est une épreuve.

Vois cet essaim d'ames qui essaient de remonter vers les régions éthérées. Les unes sont rabattues vers la terre, comme des tourbillons d'oiseaux que chasse la tempête. Les autres, à grands coups d^ailes, atteignent la sphère, supérieure. Elles recouvrent le sens des choses et deviennent lumineuses, car elles possèdent le divin en ellesmêmes. Les âmes les plus pures, éparpillées dans les sphères comme des gerbes d'étincelles, remontent jusqu'au Père, parmi les puissances, puissances elles-mêmes. Et là où tout finit, tout recommence éternellement.

Et Hermès entendit le chœur des sphères qui disaient ensemble. : Sagesse! Amour I Justice I Splendeur 1 Science I Immortalité !

Voilà quelle fut la vision d'Hermès.

C'est dans cette vision, ce rêve, cette révélation... et qui, à coup sûr, vaut bien les visions d'Ezéchiel ou celles de l'Apocalypse, que fut puisée la doctrine qui, sur les pas des peuplades émigrantes, se répandit sur toutes les plages de la Méditerranée, fut acceptée par les diverses civilisations et que modifia chaque peuple, suivant son caractère, ses mœurs et ses aptitudes.

C'est ainsi qu'elle devint monothéiste en Judée et poly-

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théiste en Grèce, sans que l'économie fondamentale en ait été foncièrement altérée.

Après les invasions dont les tempêtes se déchaînèrent sur l'Egypte, l'école d'Alexandrie en recueillit quelques parcelles dont hérita le christianisme naissant, tandis que, d'autre part, les initiés échappés de la terre des Pharaons dévastée firent pénétrer dans l'Hellade les principes fondamentaux de la doctrine hermétique.

Toujours est-il que, malgré la confusion inextricable d'empires fondés par les uns, renversés par les autres, conquis, perdue, reconquis, de cultes rivaux qui s'imposent ou se défendent, de races ennemies qui s'oppriment et s'égorgent tour à tour, que malgré ces tueries sauvages et ces torrents de sang que fit couler pendant des siècles la mêlée des peuples forcenés — toujours est-il que les mêmes doctrines, ou peu s'en faut, furent enseignées au fond de tous les sanctuaires.

Les symboles se ressemblent chez tous les peuples, les légendes se répètent, les dogmes se copient. L'Inde a comme l'Egypte, la Chaldée et la Judée, son Noé qui repeuple la terre après le déluge. Comme le Noé de la Bible, le Noé des Brahmanes, Satyaurata, a trois fils. Après la sortie de l'arche — car il y a aussi une arche là-bas — il boit du mead (liqueur de riz), s'enivre et s'endort nu. Son fils Charma — vous pourriez prononcer Cham — se moque et appelle en riant ses frères qui s'indignent et couvrent de leurs vêtements leur père en rupture des plus élémentaires bienséances. Au réveil, Noé-Satyaurata, étant informé des faits, maudit de tout cœur le fils irrévérencieux : « Tu seras, lui dit-il, le serviteur des serviteurs de tes frères. »

L'histoire d'Adam et d'Eve, y compris la tentation du serpent, se retrouvent mot pour mot dans les fables orientales. Ce ne sont pas seulement les doctrines et les légendes, mais encore les mêmes usages qui se retrouvent en tous pays. Tout indique qu'un courant traditionnel tout à la fois intellectuel et moral est descendu des hauts plateaux de l'Asie et s'est répandu sur toute la terre habitée, modelant les intelligences, identifiant les points de vue et façonnant les civilisations.

Encore est-il heureux qu'au milieu d'extravagances puériles se soient répandues certaines idées préservatrices, transmis certains pressentiments dont Tuniversalilé présente un caractère étrange et exceptionnel.

C'est ainsi qu'à la base de toutes les religions connues, pour aussi informes qu'elles soient, se retrouve le dogme fondamental de l'Etre infini d'où procèdent les êtres.

— De Brahm, vient l'œuf du monde, dit l'Indien.

— De Knef, vient l'œuf du monde et l'univers, répète l'Egyptien.

— L'Eternel a créé Ormuzd et Ahriman, proclament les mages.

— L'Etre incréé a créé tout, disent, chacune en sa langue, Babylone, Tyr et Sidon.

— C'est d'Esus que coule la vie, affirment les Druides, dans leurs forêts de chênes.

— Jupiter est le principe et le régulateur du monde, disent les vieux poètes grecs, se faisant l'écho des doctrines orphiques.

Mais n'anticipons pohit. Quittons l'Orient et passons en Europe.

Voici la Grèce. Sur les flots bleus de Tune des plus belles mers qui soient au monde, elle étale ses promontoires et ses golfes déchiquetés, semblables aux découpures d'une gigantesque feuille dé mûrier (Morée), et de ses côtes ciselées, aux îles innombrables qui Tenguirlandenl de leurs récifs, vont et viennent les vagues qui les battent harmonieusement de leurs remous, les frangent de leur écume d'argent.

Que n'a-t-on pas dit de ce pays de la beauté, de sa meretdcson ciel qui mêlent leurazur, de ses montagnes de marbre sculpté que l'aurore teinte de rose, que le crépuscule drape de velours violet?

C'est sous l'inspiration de cetre nature incomparable que s'est formé le génie de la race hellénique, souple, ondoyante, éloquente, artiste sans rivale et dont l'imagination créatrice sut si bien illustrer cette terre que la nature avait déjà faite si belle. Tout y était spectacle, et le regard, enivré de sa lumière élyséenne, flottait, s'égarait de la mer aux montagnes, du peuple de blanches statues qui remplissait les villes, aux lignes fières de l'Acropole ou à la colonnade du Parlhénon.

La Grèce était habitée, depuis des milliers d'années, par une population de race blanche voisine des Gètes, des Scythes et des Celtes primitifs. Cette race issue de mélanges multiples formait comme la résultante de toutes les civilisations antérieures. Des colonies venues de l'Inde, de l'Egypte, de la Phénicie, lui avaient apporté leurs idiomes, leurs coutumes, leurs innombrables divinités. De tous ces croisements était sorti un peuple affiné, compréhensif dont la langue harmonieuse imitait toutes les voix de la nature, depuis le gazouillement

des oiseaux, jusqu'au murmure des vagues se brisant au\ rivages. C'est en cette langue souple et claire, et sous l'inspiration de son génie lumineux, que la Grèce sut traduire les beautés et les mystères parfois obscurs de la doctrine orientale. Orphée, Homère, c'est-à-dire la musique et la poésie, chantèrent à la terre ravie des strophes de l'harmonie divine dont s'enivra l'ûme de l'Hellade (1).

Cette âme n'a pas été généralement comprise. La plupart des historiens n'ont vu que la Grèce extérieure, sous les rayons éclatants de son soleil, une Grèce dont le casque empanaché élincelait dans la poussière de ses fêtes, de ses jeux héroïques ou de ses champs de bataille.

Certes, ils sont sublimes, ils sont immortels et sonnent conome une fanfare, les noms prestigieux de Marathon, des Thermopyles^ de Salamine, de Platée ou de Mycale; mais c'est aussi dans ses temples qu'il faut aller chercher l'âme de l'Hellade religieuse, dans les sanctuaires de Jupiter à Olympie, de Junon a Argos, de Cérès à Eleusis, d'Apollon à Delphes et de Minerve à Athènes.

« Cérès et Proserpine, lisons-nous dans Michelet (2) (qui lui, non plus, n'a pas compris suffisamment la Grèce des sanctuaires, ne s'occupant presque toujours que des fantaisies exotériques de sa mythologie), Cérès et Proserpine, la terre d'en haut et la terre d'en bas, étaient fort redoutées. Sans l'une on ne vit pas et l'autre tôt ou lard

(1) La Grèce si petite a fait plus que tous les empires. Avec ses œuvres immortelles, elle a donné l'art qui les fit, l'art surtout de Création, d'éducation, qui fait les hommes.

Elle est (c'est son grand nom) le peuple éducateur (Michelet).

(2) Bible de l'Humanité,

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nous reçoit au royaume sombre. La guerre, rînvasion, qui ne respectent rien, s'arrêtaient devant leurs autels. On les constitua les garQiennes de la paix. Elles eurent nombre de sanctuaires, dans la pélasgique Dodone, dans la mystérieuse Saraothrace où elles s'adjoignaient aux génies du feu, dans la volcanique Sicile, et spécialement au grand passage qui ouvrait ou fermait la Grèce, au déûlé des Thermopyles. D'Eleusis, elles couvraient l'Attique. »

Qu'il est restreint, dit M. Ed. Schuré, le nombre de ceux qui ont compris la grandeur et la majesté de celte figure d'Orphée, chez lequel on s'obstine à ne voir que le « troubadour » de la Grèce, l'homme à la lyre, apprivoisant de ses mélodies magiques les lions et les panthères des forêts.

Ecoutez-le, alors qu'il raconte, à l'un de ses disciples de Delphes, la mort de sa chère Eurydice :

«... Après avoir vu ce que nulle bouche ne doit répéter, je remontai dans la grotte sacrée de Trophonius où je tombai dans une léthargie profonde. Pendant ce sommeil, m'apparut Eurydice. Elle flottait dans un nimbe pâle, comme un rayon lunaire, et me dit: « Pour moi, tu as bravé l'enfer, lu m'as cherchée chez les morts. Me voici ; je viens à la voix. Je n'habite pas le sein de la terre, j'erre dans l'espace, en pleurant comme toi. Si tu veux me délivrer, sauve la Grèce, en lui donnant la lumière. Alors, moi-même retrouvant mes ailes, je monterai vers les astres et tu me retrouveras dans la lumière des dieux. Jusque-là, il me faut errer dans la sphère trouble et douloureuse. »

Je voulus la saisir, mais elle s'évanouit comme une ombre. J'entendis seulement comme la vibration d'une

LES AURORES 5t

corde qui se hrise ; puis une voix faible comme un soufile, iriate comme un baiser d'adieu, murmura: — Orphée !

A celle voix, je m'éveillaii Ce nom prononcé par une âme avait changé mon élre. Je sentis passer en moi le frisson sacré d'un immense désir et le pouvoir d'un amour surhumain. Eurydice vivante m'eût donné l'ivresse du bonheur; Eurydice morte me fil trouver la vérité. C'est par amour que j'ai reviliiu l'habit de Un et me suis voué à la grande initiation de la vie ascétique. C'est par nmour que j'ai cherché la science divine, que j'ai traversé les cavernes de Samothriice, les puits des Pyramides et les tombeaux de l'Egypte. J'ai fouillé la mort pour y chercher la vie, et par delà ia vie j'ai vu les lûnbes, les sphères lumineuses, l'Elher des dieux. La terre m'a ouvert ses abîmes, le ciel ses portiques flamhoyanis. J'ai arraché la science cachée sous les momies. Les pnHres d'Isis el d'Osiris m'ont livré leurs secrets. 'Is n'avaient que ces dieux, moi j'avais Erôs. Par lui, ] ai épelé le verbe d'Hermès et le verbe de Zoroastre.

Mais l'heure est venue de confirmer ma mission par ma mort. Encore une fois, il me faut descendre aux enfers pour remonter au ciel (Poèmes orphiques) (i).

ta lyre d'Oï-phée, cette « voix des temples inspirés » a-l-elle jamais rendu des sons plus déchirants et plu; profonds ? Ne sont-ce pas des accords mourants que l'oi croit entendre, en lisant cette page mélancolique, s tendre et de si hante inspiration r

(1) Les Grands InitU-s.

Parmi les pliilosophes grecs, au-dessus de Socrate, audessus de Platon et combien plus haut qu'Aristote, rayonne la grande figure de Pyihagore, maître en toutes sciences de l'époque : mathématiques, médecine, physiologie. Ce fut bien autre chose en astronomie. 11 dépassa à un tel point son siècle et l'antiquité .elle-même, que son système, ébauche grandiose de ceux de Copernic et de Galilée, anticipa de deux mille ans sur les découvertes de la science moderne.

Avant tout autre, il déclara que la terre tourne sur elle-même, en même temps qu'elle gravite autour du soleil, que c'est à cet astre que la lune emprunte sa lumière, que les étoiles sont des soleils, centres de systèmes planétaires dont il reconnut l'habitabilité ; notions exactes sur la nature des comètes et les phénomènes des éclipses — telles furent les conquêtes de ce prodigieux génie.

Grand initié des temples d'Egypte et de Babylone, il sut par son intelligence souveraine, créatrice et ordonnatrice, comprendre mieux que tout autre l'âme de la Grèce et lui appliquer la pensée religieuse un peu flottante de ses devanciers.

Pythagore fut le maître de la Grèce laïque, comme Orphée avait été le maître de la Grèce sacerdotale. Ce fut lui qui, secondé, plus lard, par Socraie et Platon, ses héritiers intellectuels, élargit la sphère d'action des doctrines secrètes. Il coordonna les inspirations orphiques en un système qu'il entoura de preuves scientifiques, et c'est avec une brûlante ardeur de propagande qu'il en vulgarisa les principes fondamentaux d'un bout à l'autre du monde antique.

C'est dans la colonie dorienne de Crotone, voisine de

LES AURORES î)3

Sybaris, que Pythagore fonda un inslilul pour rinitialion laïque de la jeunesse, avec l'arrirre-pensée de transformer peu à peu l'organisation politique des villes grecques du golfe de Tarente.

C'est 15 que s'accomplit la grande œuvre de Pythagore.

« Elle brillait sur la colline, parmi les cyprès et les oliviers, la blanche demeure des frères initiés. D'en bas, du^rivage, on apercevait ses portiques, ses jardins, son gymnase. D'en haut, de la terrasse supérieure, l'on dominait la ville avec son Prylanée, sa place publique, son port, tandis qu^au loin s'étalait le golfe enchâssé dans ses roches brunes comme dans une coupe d'agate et que la mer Ionienne fermait l'horizon de sa ligne d'azur ». (1)

Et c'est là, sur cette merveilleuse terre d'Italie qui rappelait toutes les splendeurs de la Grèce, que Pythagore initiait à sa doctrine des théories de jeunes femmes et des groupes d'éphèbes qui, chaque jour, allaient accomplir leurs rites, les unes au temple de Gérés, les autres au temple d'Apollon."

Le maître leuc enseignait que l'homme a reçu de Dieu sa partie invisible, immortelle, active qui s'appelle Vosprit^en même temps que sa partie visible, périssable, passive qui s'appelle le corps et que ces deux éléments sont rattachés, l'un à l'autre, par un troisième élément intermédiaire issu du fluide cosmique ou élher et qui n'est autre chose que Vâme, sorte de corps élhéié que l'esprit se « lisse », se confectionne lui-même.

Quand survient la mort, le corps retourne à la terre,

(l) Les Grands Initiés.

tandis que Tesprit et l'âme, indissolublement liés, s'élèvent vers les sphères divines. Mais cette ascension de l'âme qui constitue le drame grandiose de la vie n'a qu'un mode de réalisation : la « transmigration des âmes ».

Cette doctrine généralement connue — disons plutôt méconnue — sous le nom de « métempsycose » est la partie de la doctrine occulte qu'ont le plus outrageusement travestie les littérateurs et les philosophes, aussi bien dans l'antiquité que dans noire âge moderne, où semblent vouloir rivaliser d'incapacité le scepticisme systématique et l'inaptitude à comprendre les notions spiritualistes les plus accessibles.

Ce qu'enseignait Pythagore et ce qui constitue le fondement même des traditions ésotériques, c'est la doctrine de la vie ascensionnelle de l'âme, à travers, une série d'existences successives que rattache les unes aux autres la poursuite d'un but unique : l'épuration et le perfectionnement de l'individualité humaine.

Ce que racontait donc Pythagore à ses jeunes initiés, c'était l'histoire céleste de Psyché, — nom que les Grecs donnaient à l'âme.

Psyché est une parcelle individualisée de la grande âme du monde, une étincelle du foyer divin. Pour arriver à la situation qu'elle occupe en ce monde, il a fallu qu'elle traversât tous les règnes de la nature, qu'elle gravît toute l'échelle des êtres. Tout d'abord, force aveugle, étincelle endormie dans le minéral, puis individualisée dans le végétal, puis galvanisée par l'instinct, puis rendue efficiente par la sensibilité et enfin réveillée par l'intelligence de l'animal et de l'homme, elle finit par arriver à la lucidité consciente de soi, terme définitif de cette longue et lente élaboration.

A son origine donc, l'inconsciente Psyché n'a été qu'un souffle qui passe, qu'un germe qui flotte, qu'un faible oiseau battu des vents qui émigré d'existence en existence... et la voilà cependant qui^ à l'heure inefl'able de la résurrection — après des millions d'années, peutêtre; mais qu'importe? — est devenue la fille de Dieu et ne reconnaît plus d'autre patrie que le ciel. Et c'est pourquoi la poésie grecque, d'un symbolisme si profond, a comparé l'âme à l'insecte ailé, tantôt ver infime et tantôt papillon céleste. Combien de fois a-t-elle été chrysalide avant l'éclosion libératrice ? Elle ne le saura jamais, peut-être ; mais ce qu'elle sait, ce qu'elle sent, c'est qu'elle a des ailes !

« L'homme renaît, tout est dans ce mot.

Nous étions les générations du passé, nous serons les générations de l'avenir. Nous récoltons ce que nous avons semé autrefois ; ce que nous semons aujourd'hui, nous le récolterons plus tard. — Si la justice n'est pas là, qu'on me dise alors où il faut la chercher.

L'homme renaît, augmenté par son courage, ennobli par sa constance, élaboré par ses douleurs. La mort n'est pas, ce n'est qu'un mot. Chaque existence est ime étape sur le chemin de la perfection. Il y a des traînards sur ce chemin, il y a même des déserteurs ; mais tôt ou lard, les premiers arrivent et les seconds reviennent.

L'ame humaine peut descendre et reculer ; mais elle ne saurait abdiquer. Elle pieut oblitérer sa conscience, abrutir sa raison, amoindrir sa liberté, redescendre peut-être, par une série de lamentables dégradations, jusqu'à ces races semi-animales d'où l'homme a lentement émergé. Mais cet homme ne peut supprimer son principe. Il ne saurait perdre que ce qu'il a acquis par

lui-même; or, il ne peut reculer au delà du point d'où il est parti, car ce point ne lui appartient pas » (l).

Voilà ce (jue disent les philosophes <. modernes, après avoir médité sur ce que nous oiit enseigné les ihéosophes anciens.

Ah î c'est qu'il nous importe à tous de savoir ce qu'a été le vertigineux passé de notre âme ; or nous la connaissons, maintenant, la douloureuse et glorieuse histoire de Psyché, la divine.

C'est sa descente et sa captivité dans la chair, ses souiïrances, ses luttes, son triomphe, sa réascension graduelle et son retour final à la lumière, c'est ce drame poignant de la vie qui était représenté dans les mystères d'Eleusis.

Doctrine toujours semblable à elle-même, malgré les modifications qu'y apportèrent les civilisations diverses, — la même en Grèce, la même en Egypte, la même dans l'Inde, — et qu'on peut résumer en trois lignes : Juste appréciation de la mort et de sa véritable nature ; connaissance des vies successives ; communications révélées entre les vivants et les habitants de l'Au delà.

C'est en cela que consistent les dogmes des mystères ésotériques que Sophocle appelait u les espérances de la mort» et telle fut la doctrine pythagoricienne dont Socrale et Platon se firent les interprètes en Attique, mais bien plus timidement que ne l'avait fait le maître. Socrate ne se fit pas initier. Platon fit un voyage en Egypte, fut admis aux mystères et puis il revint en Grèce, où il fonda son académie. Mais en qualité d'initié, il crut devoir garder une certaine réserve, réserve telle que,

(1) Les Grands Mystères,

dans son système phrlosophique, la grande doctrine demeure singuïièremenl obscure et voilée (1).

Quant à Uome, elle eut comme adeptes plus ou moins déclarés, plus o^ moins éclairés surtout, Cicérou, Ovide, Virgile, Tacite, qui dans leurs œuvres parlent fréquemment de songes, d'apparitions et d'évocations de morts.

Mais nous avons encore d'autres voix à entendre.

Les siècles ont passé. Un peu avant notre ère, dit M. Léon Denis (2), en môme temps que la puissance romaine monte et s'étend, on voit la doctrine secrète reculer et perdre de son autorité . Les vrais initiés se font rares. La pensée se matérialise. L'Inde est endormie dans son rêve ; la lampe des sanctuaires égyptiens sest pour toujours éteinte ; la Grèce livrée aux rhéteurs et aux sophistes insulte les sages, proscrit les philosophes et profane les mystères. Les oracles sont muets; la superstition, Tidolâtrie et la luxure ont envahi les temples et l'orgie romaine se déchaîne sur le monde avec ses saturnales et leur bestiale ivresse. Du haut du Capitole, la louve repue domine peuples et rois. César empereur et dieu trône dans une apothéose sanglante.

Et ailleurs et partout, quel désordre dans le chaos des agglomérations humaines, véritables troupeaux affolés, enivrés de haines et de colères. Chaque peuple avait ses

(1) Ce qu'Orphée a révélé par d'obscures alléiçories, dit Proclus, PyUiagore renseigna ouverlement après avoir été initié aux mystères orphiques et Plalon en eut pleine et entière connaissance par les écrits orphiques et pythagoriciens.

(2) Après la mort.

dieux représentant ses désirs et ses passions, incarnant ses instincts, résumant ses puissances mauvaises. Ces religions partielles plus ou moins barbares avaient groupé des races, créé des nationalités, établi des empires . Et tous ces groupes, serrés autour de leurs prêtres fanatiques, se ruaient les uns sur les autres au nom de leurs dieux plus féroces encore que leurs adorateurs. Combien de fois ne vit-on pas dans le sein même d'une nation des sectes rivales, divisées par dlnepies arguties, noyer dans le sang leurs inconscientes et slupides fureurs?

Et c'est alors que naquit le Christ, dès longtemps annoncé, tout au moins pressenti, par les anciens pro^ phètes (1).

Mélange de mazdéisme, de brahmanisme, de bouddhisme et de l'idéalisme de Platon, la grande religion occidentale est presque exclusivement aryenne. Outre les emprunts faits à l'Inde antique, nous avons pris au bouddhisme son cérémonial, ses ornements, ses couvents de moines et de nonnes.

Le Zend-Avesta nous a donné son paradis, son enfer, son prince des ténèbres, sa liturgie et ses anges gardiens. Les platoniciens ont fourni l'évangile de saint Jean, quintessence de la métaphysique chrétienne. Si l'on restitue d'autre part à la Perse la chute adamique d'où est née l'idée du rédempteur, il ne reste guère à l'actif' de la Judée que le Dieu des psaumes funèbres et l'esprit d'intolérance et de fanatisme inculqué à l'Église de saint Pierre. (Eugène Nus.) .Aussi, a-t-on pu dire que l'ésotérisme coule à pleins

(l) Esaïe, Li, 1 à 5 ; un, 2 à 8.

bords dans l'économie chn^lienne tout entière ; mais combien voilé sous les paraboles, dissimulé ou incompris par les traducteurs, défiguré surtout par les traditions ecclésiastiques.

Essayons de soulever un peu ce voile (1).

Jehoshoua, que nous appelons Jésus, de son nom hellénisé Iviaouç, naquit à Nazareth. Il était fils de Myriam, que nous appelons Marie, femme du charpentier Joseph, une Galiléenne de noble souche et affiliée aux Esséniens.

La légende a enveloppé la naissance de Jésus d'un tissu de merveilles. Tâchons de dégager le sens ésotérique de la tradition juive mêlée à la légende chrétienne.

L'action providentielle qui préside à la naissance de chaque homme est plus visible à la naissance des hommes de génie dont l'apparition ne s'explique nullement par la seule loi de l'atavisme physique. Elle atteint sa plus grande intensité, lorsqu'il s'agit de l'un de ces divins prophètes destinés à changer la face du monde. L'ame élue pour une mission divine vient librement, consciemment, sur la terre ; mais pour qu'elle y entre en scène, il lui faut un vase d'élection, l'appel d'une mère d'élite qui, par le désir de son ame et la pureté de sa vie, attire, incarne dans sa chair lame de celui qui est destiné à devenir, aux yeux des hommes, un « fils de Dieu » . — Tel est le sens profond que renferme l'anlique symbole de la Vierge-mère. Le génie indou l'avait exprimé déjà dans la légende de Krishna ; mais les évangiles de Mathieu et de Luc l'ont rendu avec une simplicité, une poésie bien supérieures.

(1) Ed. Schuré^ les Grands Initiés, — C/est à cet auteur (jue nous empruntons le^ appréciations suivantes sur la personne du Christ.

Jésus grandît dans le calme de la Galilée. Son âme inquiète et curieuse cherchait, s'informait, voulait comprendre. De la bouche de ses parents, il apprit à connaître les Écritures en même temps que iui fut révélée l'étrange destinée du peuple de Dieu^ dans les fêtes périodiques de l'année, telle que celle des Tabernacles.

Cette vie mystique s'alliait chez l'adolescent à une remarquable lucidité des choses de la vie réelle. Luc nous le représente à l'âge de douze ans « croissant en force, en grâce et en sagesse ». La conscience religieuse fut chez lui chose innée, intime, indépendante du monde extérieur ; mais la conscience messianique ne pouvait* s'éveiller qu'au choc des impressions du dehors et sous rinduence d'une initiation spéciale.

Cettç initiation lui fut donnée par les Esséniens qui, dans la vie retirée qu'ils menaient sur les rives de la mer Morte, avaient conser,vé la tradition des prophètes et le secret de la pure doctrine. Ce groupe d'initiés se livrait à l'exercice de la médecine, mais, se proposant un but plus élevé, il enseignait à un petit nombre d'adeptes les lois qui régissent l'univers et ce qu'il savah des mystères de la vie. Le culte que ces hommes simples et purs rendaient à Dieu était tout spiritualiste. Us professaient le dogme fondamental de la doctrine pythagoricienne, c'est-à-dire la préexistence de l'ame et la série de ses vies successives, conséquence et raison de son immortalité.

C'est au milieu d'eux et sous leur direction que Jésus consacra à son initiation les années de son adolescence, sur laquelle les évangiles oui gardé un silence singulier, mais significatif. 11 étudia leurs dogmes et s'exerça à la thérapeutique occulte.

Les preuves de celte préparaiîon spéciale ne ressortentelles pas de ce fait qu'immédiatement après sa rencontre avec Jean-Baptiste il prit en quelque sorte possession de son ministère et entra en Galilée avec une doctrine arrêtée, l'assurance d'un prophète et la conscience apparente de sa mission messianique, autant de témoignages de la parfaite orientation de son esprit.

Dès lors, il accepta le rôle redoutable de son incomparable mission à laquelle l'avaient prédestiné les siècles. Il s*y était suffisamment préparé. Possesseur de ce don mystérieux de seconde vue qui, de tous temps, a caractérisé les initiateurs, il allait et venait dans les foules, sondant les cœurs, réveillant les consciences, dans ce sentiment d'amour ineffable qu'il éprouvait pour ses frères en humanité, et quand il disait à l'un d'eux: Suismoi, l'homme interpellé le suivait, magnétisé par le profond regard du*maître, du doux Rabbi qu'accompagnait tout un peuple électrisé par sa seule présence. 11 guérissait les malades par imposition des mains, par un commandement, parfois par un simple regard.

Et combien douces étaient les paroles qui sortaient de ses lèvres :

« Venez à moi, disait-il, vous tous qui êtes malhcu- « reux et troublés et je vous soulagerai, car mon joug « esl aisé et mon fardeau léger. »

Jamais paroles semblables n'avaient été entendues. Jamais homme, avant lui, n'avait parlé comme cet homme. De ses adeptes, il n'exigeait ni serment d'obéissance, ni profession de foi ; il ne demandait qu'une seule chose : qu'on l'aimât et qu'on crût en lui. Merveilleuse puissance de l'amour ; n'était-ce pas là véritablement l'évangile, c'est-à-dire la « bonne nouvelle » ouvrant des

horizons inconnus à tous les déshérités de la terre ?

Mais le voici sur la montagne. Ses futurs initiés l'entouraient en silence. Plus bas, le peuple recueilli, attentif, attendait ses paroles.

Que va-t-ildire, le nouveau docteur? Que va-l-il ordonner, commander? Les jeûnes, les macérations, les pénitences publiques, ordinaire appareil de toutes les religions impitoyables, figuraient immanquablement au programme de tous les conducteurs des peuples...

Eh bien, non. Nulle prescription semblable à celles des docteurs pharisaïques, ni pénitences, ni expiations. Singulière hardiesse, en ce temps où tout culte se manifestait au dehors, alors que lui, tout au contraire — dangereux novateur 1 — plaçait l'invisible au-dessus du visible et résumait toute sa doctrine par le précepte suprême, injonction pénétrante et divine: « Aimez-vous les uns les autres. »

Et sur la montagne, il disait : « Heureux les pauvres « d'esprit (c'est-à-dire les humbles de cœur), car le « royaume des cieux est à eux. Heureux ceux qui pleu- « rent, car ils seront consolés. Heureux ceux qui ont « faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. Heureux <( ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. — « Aimez-vous, aimez Dieu par-dessus toute chose. Vous « êtes tous frères, vous êtes tous un. Dieu est le père « commun en qui tout s'unifie. »

Verbe éternel, parole nouvelle, révélation suprême que nulle autre ne dépassera.

<c Jamais, dit Renan, l'on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais plus ennemi des formes qui étoufïent la religion, sous prétexte de la protéger. Par là, il a posé une pierre éternelle, inébranlable fondement de la reli-

gion en esprit. L'idée d'un culte fondé sur la pureté du cœur et sur la fraternité humaine faisait par lui son entrée dans le monde — idée tellement élevée que l'Eglise chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses intentions.

C'est pourtant bien le royaume de l'esprit qu'il fondait, et ce qui restera éternellement de lui, c'est la doctrine de la liberté des âmes.

« Femme, dit-il à la Samaritaine, crois-moi, l'heure « est venue où l'on n'adorera plus ni sur cette montagne, « ni à Jérusalem ; mais où les vrais adorateurs adorent ront le Père, en esprit et en vérité. »

Le jour où il prononça cette parole, il lut vraiment fils de Dieu. Il dit, pour la première fois, le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle. Il fonda le culte pur^ sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes lésâmes élevées jusqu'à la fin des temps. Non seulement sa religion, ce jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la religion absolue, et si d'autres planètes ont des habitants doués de raison, leur religion ne peut différer de celle que Jésus a proclamée près du puits de Jacob. »

Voilà quel est le résumé de l'enseignement public de Jésus. Mais à côté de celui-là, destiné à la foule ignorante et matérialiste, il en avait un autre, parallèle, expHcatif du premier, qui en montrait les dessous et qui révélait à ses disciples les vérités spiritualistes qu'il tenait de la tradition ésotérique des Esséniens, comme aussi de son expérience personnelle.

64 UNE ÉCHAPPÉE SUR l'iNFIM

Cette tradition, dit M. Ed. Schuré, ayant été violemment étouffée par rEjflise, impartir du second siècle, la plupart des théologiens ne connaissent plus la véritable portée des paroles du Christ, avec leur sens double, parfois triple, et n'en comprennent que le sens primaire ou littéral Pour ceux qui connaissent la doctrine des mystères dans Tïnde, l'Egypte et la Grèce, la pensée ésotérique du Christ anime non seulement ses moindres paroles, mais encore explique presque tous les actes de sa vie. Déjà visible dans les trois synoptiques (Mathieu, Marc et Luc), elle perce tout àTait dans l'évangile de Jean.

Parmi les nombreux exemples que Ton pourrait citer, le plus caractéristique est celui que nous fournit l'entretien de Jésus avec Nicodème, pharisien instruit et cherchant à s*éclairer, mais qui, craignant de se compromettre, demanda un entnUien secret au jeune docteur galiléen. Celui-ci le lui ayant accordé, Nicodème arriva la nuit. — Maître, lui dit-il dans un exorde quelque peu insinuant, nous savons que tu es un docteur venu de la part de Dieu, car personne ne saurait faire les miracles que tu fais, si Dieu n'est avec lui.

On connaît la réponse du Christ, réponse quelque peu énigmatique pour qui n'était point initié.

— En vérité, en vérité, je te dis que si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu.

Stupéfaction de Nicodème ! — Est-il possible qu'un homme rentre dans le sein de sa mère et naisse une seconde fois ?

— En vérité, répète Jésus, sans s'expliquer davantage, je te dis que si un homme ne naît d'eau et d'esprit^ il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce quie^Tné delà chair est chair, mais ce qui est né de l'esprit est esprit.

Le vent souffle où il veut et lu en entends le bruit ; mais lu ne sais ni d'où il vient, ni où il va.

La voilà, la doctrine ésotérique. Jésus résume sous une forme symbolique Tantique doctrine de la réj^^énéraiion déjà connue dans les mystères. Renaître par l'eau et par l'esprit, être baptisé d'eau et de feu, marquait deux degrés de l'initiation, deux étapes du développement spirituel de l'homme.

Mais ce qu'il ne dit pas, retenu sans doute par la prudence habituelle aux initiateurs qui ne révélaient l'entière vérité qu'à ceux qui pouvaient la comprendre, ce qu'il ne dit pas à Nicodème, c'est que l'évolution de la personnalité humaine ne peut s'effectuer que par une succession de vies terrestres et, par suite, de renaissances corporelles, en des corps nouveaux où l'ame réincarnée subit les conséquences de ses existences antérieures et prépare les conditions de sa destinée future.

Et quant à ce vent, ou esprit, qui souffle où il veut, est-ce autre chose que l'ame qui, à la veille d'une nouvelle incarnation, choisit un nouveau corps, un nouveau champ de travail, de luttes et de rénovations, sans que les homnies sachent d'où elle vient ni où elle va. , Nicodème coniprit-il? Non, assurément; mais il s'en alla rêveur, frappé, ému peut-être. Il crut peut être sentir ce vent de l'Esprit « qursouffle où il veut», car, bien qu'il continuât à vivre parmi 1rs pharisiens, il demeura fidèle à Jésus et, au jour de sa mort, vint, avec Joseph d'Arimalhie, l'ensevelir pieusement, suivant la coutume juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe et de l'aloès.

Et combien d'autres passages révélateurs pour qui

66 LNE ÉCHAPPÉE SUR l'iNFIM

sait les comprendre, viennent ouvrir de larges échappées sur cette doctrine ésotérique qui forme comme la trame des enseignements évangéliques.

« C'est à vous, dit Jésus à ses disciples qui Tinterrogeaîent sur ses paraboles, c'est à vous qu'a été révélé le mystère du royaume de Dieu ; mais pour ceux qui sont du dehors, tout se passe en paraboles et en similitudes. » (xMarc, IV, 10 à 13, et Mathieu, xui, 11 et 13.)

« II y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. Je m'en vais vous préparer le lieu, puis je reviendrai et je vous retirerai à moi, afln que là où je serai, vous vous trouviez aussi. « (Jean, xiv, 2 et 3.)

Plus de parabole ici. C'est en termes à peinC voilés qu'est faite une allusion au vaste ciel, la maison paternelle, avec les mondes innombrables que peuplent des légions infinies. C'est là que sont ces demeures, ces stations temporaires, où les âmes évoluent dans la longue série de leurs vies successives (1).

Quand les disciples lui demandent « pourquoi les scribes disent qu'il faut d'abord qu'Elie revienne», il leur répond : « Elle est déjà venu ; mais ils ne l'ont point reconnu. » Et ils comprennent que c'est de Jean-Baptiste qu'il veut parler. Ne le dit-il pas ailleurs en termes formels, alors qu'il déclare « qu'entre tous les enfants des femmes, il n'en est poinlde plus grand que Jean-Baptiste. Et si vous voulez le compiendre, il est lui-même Elle qui devait venir. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende, i (xMathieu, xi, 14 et 15.)

(1) C'est en ces termes précis (lu'Origène commente ce passage* « Le seigneur fait allusion aux stations différentes que les âmes doivent occuper après qu'elles ont été dépouillées de leurs corps actuels et qu'elles en ont revêtu de nouveaux. »

Ailleurs encore : « Je vous enverrai le consolateur. J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pourriez les comprendre présentement. Quand Tesprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute chose. » (Jean, xvi, 12, 13.)

Il serait vraiment difficile de parler plus clairement, et c'est bien vainement que l'Eglise, avec son parti pris de défigurer, de travestir le sens profond de cette déclaration, feint de n'y voir que l'annonce du Saint-Esprit descendu à peine deux mois plus tard sur les apôtres. Etait-ce donc en quelques semaines que l'humanité aurait pu acquérir la faculté de comprendre des choses qui, cinquante jours auparavant, lui demeuraient incompréhensibles ? Non, ce n'est pas de cinquante jours qull s'agissait, mais de l'infinie durée de l'évolution humaine, au cours de laquelle nous seront envoyées, successivement, telles révélations qui seront jugées nécessaires, et n'est-ce pas dans la vision de ces lointaines perspectives que Jésus concluait par cette affirmation hardie : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. »

Telle fut cette figure du Christ, étrange, mystérieuse, à nulle autre pareille, si simple dans sa modestie, dans son humilité, quand il allait, suivi de ses disciples, par les chemins poudreux de la Galilée, qu'il causait avec les pêcheurs du lac de Génésareth ou s'asseyait à la table des péagers — et d'autre part, si grande, par le mélange de ses douleurs, de ses fragilités humaines, avec les

68 UNE ÉCHAPPÉE SUR L'iNFCNI

hauteurs de ses aspirations divines et les prodigieux coups d'ailes qui le soulevaient jusqu'au ciel.

Lui-même, il s'appelait « Fils de l'homme » et il avait raison, car en descendant parmi nous, pour y accomplir son glorieux sacriflce, il est devenu fils de notre humanité.

Ses disciples l'appelaient « Fils de Dieu » et les deux noms étaient exacts, car il était bien la synthèse incarnée de l'humain et du divin combinés. 11 était la vivante attache qui relie le ciel à la terre, le trait d'union qui rend soHdaires le monde visible et le monde invisible. Dans son corps et dans son amo, par son amour et sa pitié pour tous les déshérités dont il comptait les larmes et les sanglots, il a assumé toutes les douleurs, toutes les amertumes et tous les dégoûts de la terre, alors surtout que s'étalaient devant lui les bassesses, les fourberies et les cruautés de l'égoïste nature humaine. Mais, quand levant, vers le ciel, sa face pâle d'ascète, il voyait les Esprits descendre vers lui, comme le firent Elie et Moïse, sur le Thabor, qu'il sentait, sur son front de prédestiné, le rayonnement de la lumière d'en haut — alors il reprenait courage et poursuivait sa voie douloureuse. Le Thabor le consolait de Gethsémani.

Que de douleurs; mais aussi quel triomphe I

Incarnant en lui les hautes pensées des initiateurs qui l'avaient précédé, arrachant les doctrines secrètes aux . cryptes sourdes et aux muets sanctuaires, il arrêta les générations qui roulaient aux abîmes, leur fit rebrousser chemin sur le stade de la vie, brisa les idoles des vieux temples et, se faisantune voix de toutes les voix du passé, cria aux hommes affolés qui, tête basse, adoraient des dieux féroces devant des autels ensanglantés : « Là-haut,

LES AUROUES 69

c'est là-haut qu'il faut regarder et y aimer l'unique Dieu, le vrai, le saint, le juste — votre Père qui est aux deux ! »

Puis il mourut.

Il mourut comme les jusies, cooime les martyrs, poursuivi par la haine imbécile, livré par les. traîtrises et les lâehelos, conspué, avili, outragé par une foule qu'enivrait, sans qu'elle siït pourquoi, une inepte et sauvage fureur.

— A mort .le Christ; mais que Barabbas soit relâché ! Le Christ fut donc flagellé, torturé, crucifié.

— Mon Dieu , pardonne-leur !

Ce dernier cri d'amour est la fin de son oeuvre, la consécration de sa doctrine, dit E. Nus (1). C'est son supplice qui a fait croire ; c'est du haut de son gibet qu'il resplendit. Les peuples ne l'auraient pas vu, s'il ne fût monté sur la croix. La semence qu'il avait jetée dans les âmes ne pouvait germer qu'arrosée de son sang. Mais ce sang précieux, ce n'est pas à Dieu qu'il l'a donné ; Dieu ne réclame pas de sang, — C'est l'homme qui en avait besoin ; c'est à l'homme qu'il l'a offert.

Et c'est pour cela qu'il devait mourir.

Mais le tombeau ne le retint point — pas plus du reste qu'il ne relient les autres qui y descendent. La chair seule y demeure, car le périssable ne peut revivre ; mais ce qui lui échappe, c'est le corps fluidique, éthéré, médiateur plastique, corporéité diaphane qui, du seuil du

(1) Les Grands Mystères.

sépulcre, s'élance et retourne vers sa patrie d'origine. Et c'est après celle résurrection spirituelle que le Christ, en son corps glorifié, réapparut à diverses reprises, se montra à ses apôtres, à plus de cinq cents frères réunis ensemble et à Paul lui-même, sur le chemin de Damas (I, Corinthiens, xv, 5 à 8.)

Voilà ce que fut le Christ, «cet homme incomparable» con^me l'appelle Renan ; « le plus grand des révélateurs > comme l'appelle Eugène Nus ; « le plus grand des Fils de Dieu (1) » comme l'appelle Ed. Schuré.

Après la mort de Jésus commence une nouvelle phase.

C'est par un communisme naïf que débuta la révolution morale préparée par le Galiléen crucifié . Ce fut la période enfantine de la nouvelle humanité. Qu'importe le lendemain? Les oiseaux du ciel s'inquiètent-ils de leur nourriture ? Les lis de la vallée ne sont-ils pas mieux vêtus que les rois? — Spiritualisme dangereux. L'homme ne vit pas seulement d'amour et de foi, mais de travail et de science. Jésus sachant quel sort attendait ses adeptes

(1) Une remarque est indispensable ici sur le sens symbolique de la légende et sur l'origine réelle de ceux qui, dans l'histoire, ont porté le nom de fils de Dieu, Selon la doctrine secrète de l'Inde, de l'Egypte etde la Grèce, l'âmehumaine est filleduciel, puisque, avant de naîlre sur la terre, elle a eu une série d'existences corporelles et spirituelles. Le père et la mère n'engendrent que le corps de l'enfant, puisque son âme vient d'ailleurs. C'est donc en toute vérité que l'on a pu dire des grands prophètes et initiateurs qu'ils élaient fils de Dieu. — (Ed. Scburé.)

les avait détachés de la vie sociale pour les préparer au martyre. Ses paroles si mal comprises : « Je suis venu pour diviser et non pour unir» font allusion à la lutte qui s'apprête, lutte qui séparera l'époux d'avec l'épouse et le fils d'avec le père. N'en est-il pas ainsi dans toutes les querelles qui passionnent l'humanité?

Et ces querelles ne se firent pas attendre, suivies de persécutions qui déchaînèrent toutes les rages du fanatisme d'un bout à l'autre de la Syrie. Les fidèles se dispersent et vont jeter au loin le grain de la bonne parole. Saul, devenu Paul, après sa conversion, va planter en pleine terre païenne les premiers jalons de l'Eglise universelle ; mais la lumière qu'il répand n'est déjà plus celle que fit resplendir le Christ. Ce n'est plus la doctrine de Jésus, mais bien plutôt « une doctrine sur Jésus », où apparaissent l'adoration mystique du fils unique de Dieu, ressuscité dans sa chair, la théorie monstrueuse de la grâce et de la prédestination qui ouvrirent, pour des siècles, les disputes scolastiques et firent couler tant de sang sur celle terre, où, suivant le désir du doux Révélateur, ne devaient fleurir que la paix, la concorde et l'amour, ne devaient mûrir sous le soleil de justice que des moissons bénies et des fruits de consolation.

A partir de ce jour, la fantaisie des fanatiques mêle son alliage à la parole de vérité. Les conciles compléteront l'œuvre des ténèbres. Les dogmes parasites et subversifs viendront ensevelir, sous leurs malsaines frondaisons, le tronc de l'arbre divin planté sur le Golgotha. Le clergé se substitue aux laïques. Le clergé représente l'esprit ; les laïques, la chair. Or, ne sait-on pas que la chair est méprisable, perveise et maudite de toute éter-^

nité? Si les hiunbles entrent encore dons le royaume des deux, ce sont les superbes, sous leur tiare, qui leur en ouvrent les portes. L'orgueil, l'égoïsme et Tambition sont les vertus maîtresses des « représentants » d'un Dieu d'amour et de juslice. Faisant aux autres ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît à eux-mêmes, les ((.ministres du Christ », à peine échappés aux fureurs du paganisme, prennent les anciens bourreaux à leurs

gages et leur livrent de nouveaux martyrs arrachés des parvis de l'Eglise elle-même. — <( Les bêles féroces ne sont pas plus redoutables que les chrétiens ne le sont les uns aux autres, » disait l'empereur Julien, prince éclairé et philosophe, si mahraité dans les chroniques cléricales pour avoir abandonné le prétendu « christianisme » par dégoût de ses disputes et horreur de ses excès.

Pendant l'agonie de l'empire romain, le sacerdoce, dit chrétien, s'organise. Les royaumes s'écroulent, les dynasties sont renversées — le clergé demeure debout.

Les évêques sont mêlés à toutes les luttes. Ils bénissent tous les drapeaux, consacrent toutes les usurpations, sanctionnent toutes les conquêtes, prêchent la paix ou fomentent la guerre, et font converger, vers leur but, le3 événements qu'ils n'ont pas préparés, mais dont ils profitent toujours.

Ce sont eux qui fondent la monarchie française, fille ainée de l'Église et bras droit de la papauté. Sous le bouclier (|ui élève le Mérovingien Clovis, sur la terre gauloise, vous n'apercevez que le glaive et la lance. — Regardez bien I La crosse épiscopale est au milieu. (Eugène Nus.)

Trois siècles plus tard, Pépin d'Hérislal donne au pape Etienne III Texarchat de Ravenne et le pouvoir temporel est fondé. Peu à peu, le successeur de saint Pierre s'attribue l'infaillibilité. L'an 1080 de Jésus- Christ, trois siècles après l'établissement du pouvoir ponlilical, Grégoire Vil fait décréter que « le pape est le seul dont tous les princes baisent les pieds, qu'il peut déposer les empereurs et qu'il est indubitablement saint par les mérites de saint Pierre ».

Et la terre entière tombe dès lors sous la domination du pape qui ordonne, dirige, bénit ou réprouvé, manipule les consciences, ouvre ou ferme à son gré les portes du paradis, domine l'homme par l'excommunication, asservit la femme par le confessionnal, surveille la famille, fait la police du foyer... Honte et misère! — Voilà ce que le sacerdoce a fait de la petite Église sainte et pure, fondée là-bas, sur les bords du lacdeGénésarelh, par l'humble Fils de l'homme qui d'un mot a résumé sa doctrine : « Aimez-vous les uns les autres. »

Et c'est ainsi que dix-neuf siècles se sont écoulés ; dixnenf siècles d'autorité pour l'Eglise, dont douze de pouvoir absolu. Pendant douze cents ans, l'Église a dominé, pétri à sa guise l'àme humaine et la société. Tous les pouvoirs étaient dans sa main. Toute autorité était en elle ou venait d'elle. Elle régnait formidablement sur les esprits et sur les corps par la [)arole et par le livre — par le fer et par le feu.

Or, qu'a-t-elle fait de cette société, de ces troupeaux humains dont elle avait la garde, de cette Église qui, de son propre aveu, lui avait été confiée par saint Pierre, par les apôtres, par le Christ lui-même ? Qui a-t-elle

dirigé, inslruit, consolé, sauvé? N'est-ce point sous rinspiration de l'esprit des ténèbres, avec la complicité du diable qu'elle a inventé et avec le contrepoids de l'enfer attaché à l'engin formidable dont elle s'est toujours servi, qu'elle a mené les peuples à l'idolâtrie, à l'avilissement et à la superstition? (Léon Denis.)

Elle n'a eu pour lumière que la sinistre lueur de ses torches, pour autels que les bûchers de ses inquisiteurs et pour victimes expiatoires que les moutons bêlants de ses propres troupeaux. Ëxiste-t-il non pas seulement un seul prêtre, mais un seul évêque qui, en dehors de ses momeries réglementaires, possède sur les conditions morales delà vie présente et de la vie d'outre-tombe la notion la plus élémentaire qu'aurait pu lui enseigner le moindre initié des anciens sanctuaires, le plus humble des diacres de l'Église primitive?

Ah! ces voix du passé, ces voix réconfortantes et consolatrices dont nous avons cherché à recueillir les plus faibles échos dans notre course à travers le monde, en quels cris discordants de fureur et de haine se sont-elles transformées !

Une seule nous reste encore, c'est la voix de notre terre de France, de notre vieille Gaule où flottent encore, dans le feuillage des vieux chênes, les souvenirs et qui sait ? les esprits familiers, peut-être, qu'y évoquaient autrefois nos ancêtres les Druides.

La vieille foi de nos aïeux n'a laissé que très peu de traces matérielles.

Comme Tont fait toutes les religions antiques, le druidisme réservait aux seuls initiés l'explication des mystères sacrés et n'admettait dans ses collèges que ses néophytes éprouvés (1).

Mais, dans cette race celtique, tenace et tkire comme le granit de ses montagnes, les empreintes ne s'effaçaient pas. L'initiation druidique ne céda que par contrainte à l'invasion chrétienne, et si lacélèbre hérésie du moine breton Pelage (qui en celle s'appelait Morgan^ c'est-à-dire le maritime), hérésie prétendue qui u niait le péché originel et soutenait que par ses seules forces l'homme peut arriver à la perfection », fut si ardemment adoptée dans notre Bretagne française, qui pourrait nier que cette insnr" rection dogmatique, attirant sur elle les foudres de trois conciles, fut suscitée et maintenue par le vieux levain druidique fermentant encore dans les cœurs armoricains?

Pendant tout le moyen Age, l'initiation druidique continua dans le pays de Galles, constituant une sorte de franc-maçonnerie qui se donnait pour mission la conservation des débris de la vieille tradition nationale. Ce travail des bardes gallois, qui chantaient dans toute la Gaule les merveilles du culte d'Hésus, fui résumé vers la fin du xvïi® siècle, dans un manuscrit intitulé : Mi/stère des Bardes de Vile de Bretagne,

L'enseignement druidique procédait par triades, où étaient divisésleursaphorismesentroispoints principaux,

(1) Les seuls renseignements historiques que nous ayons sur leur doctrine nous sont fournis par Jules César qui, dans ses Commentaiî'cs, nous apprend que les Druides cnsoiguaient non seulement Fimmortalité, mais encore la transmigration des âmes, à travers les mondes. Les autres chroniciueurs romains reconnaissent comme exacte l'attestation de César.

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nets, catégoriques et privés de tout commentaire (1).

Selon la doctrine contenue dans les triades, l'âme se forme au sein de l'abîme ; elle y revêt les organismes élémentaires et n'acquiert la conscience de sa liberté qu'après de longues luttes livrées aux bas instincts et aux tyrannies de la matière.

Ecoutez le chant bizarre, étrange, mais moins allégorique qu'il n'en a l'air, du barde Taliésin, célèbre dans toute la Gaule ancienne :

c( Existant de toute ancienneté au sein du vaste océan, « je suis né des formes élémentaires de la nature. J'ai u joué dans la nuit. J'ai dormi dans l'aurore. J'ai été u couleuvre dans le lac, aigle sur la montagne, loup- « cervier dans la forrt. Puis, marqué par l'esprit divin, « j'ai acquis l'immortalité. J'ai vécu dans cent mondes. « Je me suis agité dans cent cercles. »

La philosophie des Druides ("2), reconstituée dans toute son ampleur, s'est trouvée conforme à la doctrine secrète de l'Orient comme aux aspirations des spiritualistes modernes. Comme eux, ils affirment les existences progressives de l'âme sur l'échelle des mondes.

Cette doctrine virile inspirait à ses adeptes un courage indomptable, une telle intrépidité qu'ils marchaient à la mort, comme on va à la fête. Alors que les Romains matérialistes se couvraient de boucliers, se bardaient de fer ou d'airain, nos pères, la tète haute et regardant le ciel, combattaient demi-nus et la poitrine découverte. Ils s'enorgueillissaient de leurs blessures et regardaient

(1) Voici Tune de ces triades si éloquentes dans leur hautaine et magistrale concision : u Trois choses sont nées en même temps : L'Homme, la Lumière et la Liberté ».

(2) Léon Denis, ouvrage cité .

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comme une lâcheté d'user de ruse à la guerre comme le faisaient leurs ennemis. Leur certitude des vies à venir était si profonde, qu'ils se prêtaient de l'argent u remboursable en d'autres mondes ». Aux mourants, ils confiaient des messages pour leurs amis défunts. Ils laissaient les dépouilles des guerriers morts, éparses sur les champs de bataille. « Ce ne sont, disaient-ils, que des « enveloppes déchirées. »

Les Druides étaient en communication incessante avec le monde invisible. Ils évoquaient les morts, dans l'enceinte des menhirs qu'avaient alignés ou groupés avant eux les peuples des âges de pierre. LesDruidesses et les Bardes y rendaient leurs oracles, sous la lueur spectrale qu'y répandaient les nuits lunaires.

Vercingétorix s'entretenait, sous les ramures des forêts, avec les âmes des héros morts en défendant la patrie. Avant de soulever les Gaules contre César, il se rendit dans l'île de Sein, antique demeure des Druidesses et là, au milieu des éclats delà foudre, lui apparut un génie qui lui prédit sa défaite et son martyre (1) ; mais en vrai Gaulois qu'il était, il n'hésita pas un instant à poursuivre jusqu'au bout son œuvre patriotique.

Au milieu de ces inspirés, de ces illuminé? de tous les siècles, quelle belle place ne faut-il pas faire à notre pure et glorieuse Jeanne d'Arc? Dès les premiers siècles de notre ère, paraît-il, des prophéties avaient annoncé sa venue, et c'est aussi sous un chêne, le « chêne des fées », qu'elle entendit souvent « ses voix ».

Aucun témoignage de l'intervention des habitants d'un

(1) Léon Denis, Bosc, Bonnemère.

78 UNE ÉCHAPPÉE SUR L'iNFïM

monde supérieur, dans la destinée d'un peuple, n'est comparable à celui que nous fournit l'histoire héroïque et touchante de la vierge deDomrémy. C'est par la voix d'une humble fille du peuple^ mais prédestinée à cette œuvre unique dans Thistoire, que les puissances invisibles ranimèrent une nation démoralisée, firent surgir l'idée de patriotisme inconnue jusqu'alors et sauvèrent la France d'une fatale et peut-être mortelle dislocation . « La vérité, dit fièrement Jeanne devant ses abomina- « blés juges, c'est que Dieu m'a envoyée, et que ce que « j'ai fait est bien fait. »

Résumons. La doctrine ésotérique, mère des religions, inspiratrice de la philosophie grecque, revêtant des apparences diverses, ici déguisée sous les mythes, là-bas enveloppée de symboles, tour à tour cachée et révélée, mais partout et toujours semblable à elle-même, dans son essence originaire, a traversé la terre d'orient en occident, relevant les cœurs, éclairant les consciences et traçant d'un bout du monde à l'autre §on sillage de lumière divine.

Cette doctrine secrète, la doctrine , sans autre désignation — car il n'y en a qu'une — n'est pas seulement une science, une philosophie, une morale, une religion ; elle est la science, la philosophie, la morale, la religion dont toutes les autres ne sont que des préparations ou des dégénérescences, des expressions partielles ou défigurées, selon qu'elles s'acheminent vers elle ou qu'elles en dérivent, à l'état de parodies grotesques.

« Dans la série des grands initiés. Rama ne nous

LES AUROKES 79

montre que les abords du temple ; Krishna et Hermès en donnent la clé ; Moïse,- Orphée et Pythagore en montrent l'intérieur. Jésus-Christ nous en ouvre le sanctuaire.

« Et que l'on ne s'imagine pas qu'ils ne furent que des contemplatifs, ces hommes prédestinés, des rêveurs impuissants et inutiles, des fakirs hypnotisés, des anachorètes stupéfiés par leurs hallucinations, ou des fous juchés sur leurs colonnes, comme Siméon le Stylite(l). Non, ce furent de puissants mouleurs spirituels, de prodigieux éveilleurs d'ames, d'incomparables fondateurs et organisateurs de sociétés. » (Ed. Schuré.)

A ce « problème de la vie » dont nous avons fait le titre du chapitre précédent, les voix ont répondu. Le voilà résolu, nous en connaissons Vx troublant et ineffable.

Ces voix faibles encore qui vagissaient sous les cèdres de l'Himalaya — simples soupirs des ascètes vers de plus hautes destinées — les voilà qui s'enflent, résonnent, tonnent, font voler en éclats les murailles des cryptes et les voûtes des sanctuaires.

L'ûme immortelle — la mort vaincue — la vie triomphante — l'abîme comblé entre la terre et le ciel qui

(1) Siméon, né vers l'an 390 à Sisan, sur les confins de la Cilicie, mort en 459, s'est rendu célèbre par ses austérités, ne faisant qu*un repas par semaine. Il finit par quitter sa chaumière et se retira sur le chapiteau d'une hauie colonne (appelée iS^î^/oAen grec), du haut de laquelle il haranguait ses fidèles. Il vécut ainsi trente-six ans ; changea trois fois de colonne et demeura vingtdeux ans sur la dernière^ où on le trouva mort.

n'est plus ni fermé, ni trop loin, puisqu'il descend vers nous — ces trépassés que l'on croyait ensevelia pour jamais sous la pierre de leur sépulcre et qui, plus vivants que nous-mêmes, sont au milieu de nous, nous aiment, nous inspirent et nous crient, parfois, du sein de leur lumière, à nous qui trébuchons dans l'ombre : « Prenez donc courage, frères ! |a mort, c'est le réveil ; le dernier raie n'est qu'un cri de délivrance, et le sépulcre, rien d'autre que le seuil de l'immortalité !... — Voilà ce que nous ont dit les voix.

Révélations inouïes ! va-l-on dire, incompréhensibles mystères ou dérisoires mystifications !

Quoi, des Esprits au milieu de nous, le ciel sur la terre, l'invisible et le visible confondus, des voix comme au temps de Jeanne d'Arc, des apparitions comme au moyen âge, des incantations comme à Cumes, ou à Delphes, ou à Thèbes, ou à Memphis ?...

Parfaitement. Entendons-nous toutefois. 11 y a des abîmes entre les âges que vous évoquez et Tépoque où nous vivons.

Là-bas, superstitions, le plus souvent; mais, ici, vérité.

Vous vous récriez naturellement et, non sans ironie, vous demandez : Pourquoi donc, s'il vous plaît?

— Pourquoi ? Ah ! la réponse est facile. Ne voyez-vous donc pas qu'en dehors des initiés sérieux, hommes de désir et de conscience élevée, tous les autres qui évoquaient les morts faisaient des incantations, assistaient

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aux mystères, offraient des sacrifices, apportaient scrupuleusement du riz et du lait sur la tombe des ancêtres, ne faisaient tout cela que machinalement, sans (!onviction et sans foi ? C'était pour obéir aux prêtres, pour accomplir les rites imposés — sans parler même de désirs plus ou moins honteux et de pn'^occupalions inavouables — que ces pratiquants automatiques s'acquittaient de leurs « devoirs religieux ». Et c'est là qu'était la superstition.

Ces hommes ne cherchaient que le visible, ne s'attachaient qu'à la lettre. Or, ne sait-on pas que la lettre tue et que l'esprit seul vivifie ?

C'est par le formalisme que sont morts les vieux cultes, avec leurs dogmes autoritaires et leurs doctrines manipulées dans les officines sacerdotales. C'est par le sacerdoce qu'ils sont morts comme c'est par le sacerdoce que le catholicisme périra (1).

Pratiquer, c'est souvent se dispenser de croire. Les cultes, en tant que forme, sont la négation de toute spiritualité, et tant que les hommes s'obstineront à ne pas comprendre l'une des plus profondes paroles du Christ : « Un temps viendra où les vrais croyants ado- « reront le Père en esprit et en vérité ;» tant qu'ils ne chercheront, dans les pratiques extérieures du culte, qu'un oreiller pour leur paresse morale, ou qu'un odieux trafic en échange duquel ils espèrent obtenir, en ce

(1) Le ppotestanlisme lui-même, bien que beaucoup plus spiritualiste, a, lui aussi, pour ver rongeur un certain dogmatisme qui pourrait lui devenir fatal. Lui aussi — je parle du protestantisme orthodoxe — a conservé le félicliisme irréductible de la formule, la tare d'une foi irraisonnée, en un mot le credo quia cJ)surdum d'un « augustinisme » inconscient.

82 U>E ÉCHAPPÉE SUR l'iNFIM

monde, la considération de leurs semblables, et, dans Tautre, leur part de paradis ; tant que leur foi intéressée rappellera celle des prétendus croyants de l'ancien monde qui ne consultaient les oracles qu'en vue des profits qu'ils espéraient en retirer, — toute religion humaine demeurera stérile.

Les religions du passé, ni plus ni moins que les religions modernes, ont fait fausse roule et ont entraîné à leur suite tous leurs adeptes dévoyés. Du fétichiste grossier, au prêtre qu'asservit et aveugle un dogmatisme irréductible, s'étendent les attaches d'une parenté indéniable. L'humanité^ une dans ses erreurs et ses tendances héréditaires, n'a jamais su ou voulu se « mettre au point », et c'est pourtant là qu'est le secret de la vie.

D'où viennent le parti pris, l'obstination de ceux qui, invinciblement, piétinent sur place, sinon de l'incapacité involontaire ou systématique où se trouvent certains hommes — savants compris — d'envisager les choses comme elles sont, d'accepter les modifications et les améliorations qu'imposent la vie, la loi du progrès, l'éternel devenir des hommes et des mondes... esprit humain, ton nom est routine !

Mais à quoi sert de discuter? Laissons les morts ensevelir leurs morts.

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