LA VIE
Qu'est-ce que la vie? demandions-nous au début de ce livre, et l'on sait dans quels sentiments de désespoir, d'exaspération, d'ironie amère ou de nihilisme intransigeant, il a été répondu à cette question.
Eh bien ! ceux qui ont répondu de la sorte sont tout simplement des gens... mal informés. — J'aurais pu, à l'adresse de certains d'entre eux, employer une qualification plus énergique ; mais n'offensons personne. — Quoi qu'il en soit, c'est dans un tout autre esprit qu'il fallait répondre — ef c'est dans cet esprit-là que nous répondrons.
c La terre est une terre d'épreuves, une vallée de larmes et de misère, » gémissent les pauvres gens.
Ces pauvres gens sont dans le vrai et leurs souffrances sont bien faites, hélas! pour justifier leurs lamentations.
Halons-uous toutefois de remettre les choses au point. Oui, la terre est un lieu d'épreuves, un séjour d'expiations ; mais ces expiations et ces épreuves n'ont jamais été comprises par les dogmatistes plus ou moins assermentés qui ont bien daigné nous communiquer leurs conclusions.
Il ne s'agit nullement de nous interpeller les uns les autres, comme le font les trappistes, et de nous répéter, sans trêve, leur macabre et monotone apostrophe : « Frère, il faut mourir I »
A quoi donc rime cette abdication prématurée et de quel droit invoquer ce lâche et coupable suicide ?
Eh non, frère, il ne faut pas mourir; tout au contraire il faut vivre ! Vivre pour accomplir notre tache, vivre pour alléger les douleurs et essuyer les larmes, vivre pour nous aider et nous aimer et marcher ensemble, la main dans la main, vers les cimes altières qu'il nous faut escalader.
Il est absurde de s'imaginer qu'il n'y a de possible, ici- bas, que les lamentations et les larmes ; lamentations lâches qu'ont mises à la mode, d'une part, tous ces prétendus désespérés, fils posthumes de Schopenhauer, nihilistes en disponibilité, sceptiques blasés prêts à toute capitulation et qui, sincères ou non dans leur découragement volontaire, jettent leurs armes au plus fort de la bataille — et d'autre pari, tous ces pleurards de sacristies dont Tame déliquescente s'abandonne, renonce à tout effort et s'en remet passivement à la « pure grâce », au « bon plaisir » de leur dieu anthropomorphe fantasque et vindicatif.
Que signifie donc cette doctrine immorale et débilitante qui table sur les aléas d'un pardon que l'on n ob-
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tient qu'à genoux, d'un paradis que l'on n'achète que par d'avilissantes et hypocrites humilités ?
Séchez donc vos larmes et, debout, devant les réalités de la vie, sachez voir et comprendre, et admirer à l'occasion ce que nous offre le présent, ce que nous promet surtout l'avenir. Il y a, sur notre terre, de me^'veilleux spectacles à contempler et des heures exquises à passer, quand on a des yeux pour s'enivrer du beau, une intelligence pour apprécier le vrai, un cœur pour aimer le juste et le bon.
Le spiritualiste — qui n'est en somme qu'un homme bien informé — n'est pas plus un ascète égoïste, qu'un fakir qu'hypnotisent de stériles et grotesques contemplations. 11 vit avec intensité, parce qu'il comprend le sens de la vie, et ce qui le distingue des insouciants, des fanatiques et des sceptiques, c'est qu'il voit un ciel sur sa tête, c'est qu'il n'étouffe pas dans l'atmosphère opaque où trébuche la foule, c'est qu'il y a pour ses yeux des fenêtres ouvertes sur l'azur, des échappées plongeant dans l'infini. Il n'a pas le front nimbé de l'auréole des saints ou des "martyrs ; mais il sait vers quel but il a le droit de lever la tête. Par-dessus les misères humaines et par delà les brumes grises, ce qu'il aperçoit et contemple, c'est une étoile qui lui sourit, l'étoile du pôle, l'étoile de l'idéal.
Il est donc bien entendu que notre terre est une pri* son ; mais elle est fort belle., après tout. Savez-vous ce qui la dépare?... Ce sont les prisonniers qu'elle renfermé.
Ah, les vilaines gens et les mauvais Cdjurs ! Petitesses, jalousies, rancunes, égoismes, haines, injustices, mépris
144 UiNE ÉCHAPPÉE SLR l'iNFINI
des faibles et adulation des forts, passions farouches et bestiales ivresses... la voyez-vous se dérouler, devant vous, cette gamme chromatique d'horreurs, avec leurs teintes et leurs demi-teintes savamment nuancées t
€ Quelle avidité de proie, quelle cruauté ! Quelles embuscades tendues de tous côtés î Quels plis et quels replis pour étoutfer les faibles !
— De qui parlez-vous? Est-ce de Thorame ou de l'animal ?
— De l'homme. (Ed. Quihet.) (1). »
Mais laissons les forçats et revenons au bagne. Bagne splendide; à quoi servirait de le contester? De la plaine à la foret, de la forêt à la montagne et de ses crêtes neigeuses aux bleus horizons des mers, certes le spectacle est vaste et les magnilicences abondent.
Il est bien vrai que notre atmosphère trop peu nutritive nous oblige à creuser la terre, pour y chercher un supplément de nourriture et que la terrible pesanteur qui nous attache au sol nous obHge à y ramper péniblement. N'importe, elle est splendide, notre terre, et combien dramatique est son histoire dans les annales du ciel.
Écoutez-en le résumé rapide.
Formée d'un lambeau de soleil que lança dédaigneusement dans l'espace le roi superbe de notre système planétaire, elle obéit à l'impulsion donnée et tournoya dans l'orbite du foyer générateur.
Vapeur incandescente, tout d'abord, puis tourbillon lumineux, puis radieuse étoile, elle rayonna pendaiit des
(1) La Création.
l'épopée de la vie 14?>
niîlUons de siècles dans les abîmes de Tétlier glacial. l>enteinent elle s'y refroidit, lentement s'y condensa. D'une blancheur éclatante au début, couleur des jeunes étoiles, blanche comme Sirius, glorieux frère de notre soleil, elle prit la teinte dorée de ce dernier, puis passant au rouge vif, graduellement assombri, elle finit, ens'encroûlant de ses propres scories qui flottaient à sasurface, par faire un globe brûlant où des torrents de vapeurs successivement condensées en déluges, puis de nouveau vaporisées, s'élevaièntet retombaient en cataractes, pour s'élever encore au milieu des plus inimaginables déflagrations de tonnerres et d*éclairs qui, se ruant les uns sur les autres, se foudroyaient entre eux.
Cent fois chassée par la croûte incandescente, remontant pour retomber sans cesse, la mer affolée finit par s'étaler sur le globe graduellement refroidi.
Il s'étendit largement, l'océan des premiers âges, et la terre uniformément plate disparut sous les eaux. Dans ces eaux tièdes, électrisées, frémissantes d'énergies génésiques-, se forma le protoplasma, masse gélatineuse, océan de vieamorphe et confuse dontlesremous visqueux alourdissaient les flots.
Dans cette matière vivante, des noyaux se formèrent, s'entourant de membranes où la cellule, reine du monde, capsule de vie, apparut et s'organisa dans sa toutepuissance.
De ces cellules se peupla l'océan. Monères, amibes, éponges, algues et fucus tapissèrent les bas-fonds, en même temps que de microscopiques animalcules bâtissaient de leurs coquilles mortes les assises des futurs continents.
A la tête de ces premiers fondateurs du globe, étaitle tri-
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lobilc. il a une carapace, il se dirige dans les eaux et son œil estle premier qui se soit ouvert sous les lueurs du ciel.
IjCS montagnes étaient encore enfouies sous la vase des marécages. Çà et là émergeaient quelques plages où s'attachaient des plantes marines arrachées par la tempête« Ce fut le règne des cryptogames. Puis, de toutes parts, surgirent, s'élancèrent les fougères géantes dont se composèrent les premières forets.
C'est alors que s'ouvrit l'ère des volcans. Momentanément ensevelis sous les eaux, tous ces titans révoltés, exuloires formidables d'un globe mal éteint, dressent sur les vagues leurs gueules enflammées, vomissent leurs scories, leurs laves, leurs basaltes et ébranlent la jeune terre de leurs convulsions désespérées. Dans cette lutte n^ij^antesque des eaux contre le feu, beaucoup d'entre eux se sont éteints ; mais il en reste encore dans les lianes de notre planète assagie.
L'ilécla, l'Klna, le Vésuve, leStromboli veillent encore sur notre Europe, et tandis que l'Erebus et le Terror fument aux confins des reliions australes, flamboient et grondent dans le nouveau continent les centaines de volcans que Hitler appelle le cercle de feu. «Terrible u illumination, ajoute Michclel, qui fait l'eflroi du monde u en fait aussi la sûreté. Les gardiens de l'Asie, de « la Polynésie regardent ceux des xVndes. L'Océanie (( cj'ihlée d'innombrables volcans éteints en a encore deux cents en action (1). »
Dans les vases tièdes rampent quelques batraciens monstrueux, bientôt suivis par des reptiles plus monstrueux encore dont les liordos féroces, gueule béante,
(1) La Monlafjnc,
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ont rempli des périodes où les siècles s'amoncellent aux siècles. — Ce furent là nos ancêtres dont à la vérité nous ne saurions nous enorgueillir.
Puis vint la période des mammifères colosses : Mégathériums, Mammouths et Mastodontes dont les éléphants de*nos jours ne sont que des diminutifs. Avec la faune se développa dans sa jeune puissance une flore luxuriante. Feuilles et fleurs enguirlandèrent la terre épanouie. Dans les forêts nouvelles, bien autrement riches que les forêts houillères, apparut l'oiseau dont l'aile s'élança d'une île à l'autre, déjà toutes fourmillantes d'insectes. Au-dessus de la terre, des forêts et des mer^ dont les vaguesmurmuraient aux golfes arrondis, s'étendît un ciel serein, resplendit un soleil radieux.
De cette terre jusqu'^alors plate et uniforme, surgirent les jeunes montagnes. Le Jura se soulève. Les Pyrénées s'agitent et se dressent. Les Alpes, jusque-là humbles collines, se lèvent à leur tour. Hésitantes tout d'abord et ne montant que lentement, de nouveau elles s'agenouillent dans la mer Helvétique, puis se redressent enfin, hautes et fières, telles que nous les voyons aujourd'hui. En même temps, là-bas, se hausse le Caucase, tandis que le gigantesque Himalaya entasse sur ses contreforts ses cimes dominatrices et que sur l'autre face du globe les Cordillères des Andes, prises du même tressaillement, hérissent d'une Amérique à l'autre les vertèbres de leur échine colossale.
Le monde était désormais habital)le. Le théâtre était préparé pour le dernier acteur, l'acteur du drame éternel. Et c'est artors que l'homme apparut.
L'hommie, non ; les hommes, carie mythique person-
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• nage qu'on appelle Adam ne fut, tant s'en faut, ni le seul, ni surtout le premier. Mais parlons de l'homme type que nous isolons de ses congénères.
De quelle gangue animale furent formés ses premiers tissus? D'où émergeait-il, alors que pour la première fois son œil s'ouvrit à la lumière et que sa tête enfin se releva vers le ciel ?...
Avant lui, sur une terre basse, presque tous les êtres marchaient la tête inclinée vers lé sol ; mais lui, il a dû naître sur quelque plateau, d'où il apercevait au-dessus de lui quelque contrée montagneuse qui attirait ses regards vers des lieux plus élevés (i).
C'est donc par l'homme que se termine la série zoologique. C'est lui, le dernier né, qui résume et parachève l'œuvre mille fois séculaire des solidaires évolutions.
« Le principe pensant, dit M. G, Delanne (2), a parcouru lentement tous les échelons de la vie organique ; c'est par une ascension ininterrompue pendant une série de siècles, qu'il a pu lentement fixer, dans son enveloppe fluidiquQ, toutes les lois de la vie végétative, organique et psychique. Il a fallu recommencer bien des fois cette longue initiation pour que tous ces mouvements sentis, conscients, voulus, arrivassent à l'inconscience et à l'automatisme parfait qui caractérisent les réactions vitales et les actions réflexes. Ce n'est pas tout. d'un coup que chaque être est arrivé à ce résultat, la nature ne fait point de miracle, elle va toujours du simple au composé. Pour qu'un organisme aussi complexe que l'homme, qui réunit les caractères les plus
(1) Ed. Quinet, la Création; de Rossi, Congrès d'Anthropologie, 1867.
(2) V Évolution ànimiqiLc.