‹ Une échappée sur l'infini, vivre - mourir - revivreChapitre 9 sur 44 · L'ÉPOPÉE DE LA VIE · texte numérisé non relu

L'ÉPOPÉE DE LA VIE

élevés de toutes les créatures vivantes, puisse exister, il faut de toute nécessité qu'il ait parcouru toule la série dont il résume les états différents.

En arrivant à l'humanité, l'âme est déjà vieille ; son enveloppe a fixé sous forme de lois les étals successivement traversés, et c'est peut-être à cette cause qu'est due l'évolution fœtale qui fait repasser l'embryon par lous les stades que l'ame a parcourus antérieurement. »

Le voilà maintenant dans la vie, cet enfant dont nous avons raconté la naissance, cet homme que les lois de son évolution ont ramené dans cette « vallée de larmes » , où il nous faut revivre, nous tous réincarnés.

Eh bien, disons-le hautement, elle sera féconde et relativement heureuse pour lui, cette vie, s'il sait et veut en comprendre la signification.

Oui, noble et belle chose entre toutes qu'une vie droite, simple et pure, ouverte aux grandes pensées, accessible aux sentiments généreux. Combien nous console des laideurs humaines le spectacle réconfortant d'un homme qui sait d'où il viçnl, qui sait où il va, qui a su choisir la voie directe ety marche sans reculs, sams arrêts, sans capitulations de conscience.

Il est une chose qui pour lui prime toutes les autres et dont le nom résume toutes les obligations de la vie terrestre, le devoir ^^i).

(1) Dans une humanité sufiisamment évoluée, dit leD' E. Gyei, c'est-à dire intelligente et bonne, le principe d' obligation fera place au principe ùq liberté. La notion du devoir disparaîtra presque entièpement, pour être remplacééT)ar la notion de ïamour. Ce sera devenu, en effet, un plaisir de faire le bien et une souîfrance de faire le mal.

Et pour le remplir, il a reçu en don suprême — véritable apanage divin — son intangible, son inaliénable liberté. Il a re<;;u plus encore, puisqu'il apporte, en venant au monde, les notions héréditaires, les impulsions innées de la loi morale ineflaçablement gravée dans son cœur. Ineffaçablement... pas toujours peut-être. Il peut défaillir, déchoir, s'avilir en des abjections anciennes, redescendre qu<*lques échelons déjà Franchis ; mais la douleur est là qui veille, feu purificateur qui affine, détache les scories et fait lemonter à la surface celui qui sombrait aux bas-fonds.

Sous l'influence de celte inéluctable hygiène de l'âme que lui impose la loi de l'évolution, les perspectives changent, les horizons s'élargissent. Il ne s'agit plus ici de cette étrange dogmatique, base de nos religions modernes, qui transforment en facteurs d'un salut tout personnel les diverses tribulations de la terre, rapetisse cette œuvre que l'égoïsme seul inspire et dirige.

La philosophie de la doctrine ésotérique nous concède de plus hautes prérogatives. Ce que doit et peut rechercher l'homme, ce n'est plus ce bonheur exclusivement terrestre que revent les matérialistes, pas plus que ces joies problématiques qu'espèrent trouver les croyants orthodoxes au sein du paradis conçu par leur mesquine imagination.

Ce que l'homme veut, quand il a compris la vie, ce à quoi il applique toutes ses énergies, c'est le perfectionnement continu de sa personnalité, — noble et réconfortante incitation qui divinise l'humanité.

Devant la vaste perspective de nos existences dont chacune d'elles est un combat pour la conquête de la

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lumière, devant cette ascension de l'être qui de cercle en cercle s'élève vers le Parfait, le problème du mal disparaît sans retour. Le mal n'a pas d'existence absolue. Simple effet de contraste entre la lumière et l'obscurité. Le mal, c'est la situation d'infériorité, c'est l'échelon précédent, la phase transitoire que traversent les êtres dans leur ascension vers un état meilleur.

Nous avons une âme douée d'admirables vertus, mais latentes, endormies. Ce sont ces virtualités qu'il faut mettre en lumière, dont il faut organiser le jeu régulier. Nous avons une raison faillible, vacillante ; mais n'estce point cette raison, de haute origine, qui, par ses vagues pressentiments et ses mystérieux souvenirs, nous révèle elle-même ses propres défaillances? La raison humaine n'est qu'un reflet de la raison transcendante, vague reflet, lointaine lueur, mais qui n'en possède pas moins comme boussole le sens interne de sa normale orientation. Ses aptitudes lui sont inhérentes et c'est de l'cfflorescence de la plante humaine que nous voyons surgir, s'épanouir, toutes ces fleurs merveilleuses qui s'appellent la bonté, la douceur, la patience, la résignalion, la tolérance, l'oubli de soi-même, la pitié, le dévouement, au-dessus desquelles s'élève et domine la vertu par excellence, régulatrice de la conscience, inspiratrice du cœur : la Justice — glorieuse émanation des plus hautes virtualités divines.

Ecoutez Jean Reynaud, l'inspiré précurseur qui, longtemps à l'avance, a pressenti la pure doctrine et, dans un langage superbe, en a tracé les grandes lignes, enlr'ouvert les lumineux horizons (1) :

La vie circule éternellement dans l'immensité de

(1) Terre et Ciel (résumé des principaux passages).

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l'univers. La création n'a de bornes, ni dans le lemps, ni dans l'espace. Si le théâtre de la vie est infini, il faut que le mouvement de la vie qui s'y déroule soit également infini. Infini par la durée, infini par l'étendue, infini par les populations qu'il renferme dans le sein de sa vibrante immensité.

Comme il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'un ciel. Cette terre elle-même roule dans le ciel' qui constitue noire résidence (1). Emportés sur la nef delà terre, nous nous sentons flotter dès à présent dans l'infini, notre demeure éternelle.

De là quel spectacle, pour qui sait le comprendre ! Dans ces profondeurs étoilées, où chaque grain de poussière est un monde, l'immensité s'anime à nos yeux. Je ne puis distinguer les groupes vivants qui l'habitent; mais je vois les fanaux qui les rallient et je m'émeus à la pensée que les rayons qui nous arrivent à travers les espaces soient les mêmes rayons qui éclairent tous ces frères célestes. Nous respirons tous ensemble dans la même lumière. Comment n'être pas agité au fond de l'âme à Tidée de tant d'êtres inconnus qui nous environnent, partageant avec nous le même temps, le même espace, le même éther et, sous la main du même souverain, se précipitant à travers les péripéties infinies de la vie, vers la même immortalité.

Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que ce ciel n'est pas une demeure ; c'est un chemin. Ces archipels de planètes, ces pâles nébuleuses, ces soleils ne sont pas un séjour fixe. Ce sont les étapes de l'immensité par oii les âmes doivent passer pour parcourir les phases variées de leur immortalité. L'immortalité des âmes est sans

(1) Voiries Terres du ciel de M. C. Flammarion.

repos comme l'univers est sans limites. Le principe du progrès ne laisse pas de trêve à l'inépuisable activité de ces immortelles voyageuses. Notreterre elle-même n'est qu'une des mille hôtelleries semées sur le chemin de l'infini.

Notre naissance apparente ne marque pas l'âge de notre âme. Elle a déjà vécu comme elle vivra ailleurs.

La continuité de la vie n'est pour elle qu'une série d'émigrations. Â chacune de ces étapes marquées sur la route du ciel, elle se dépouille du corps qu'elle y avait pris, attire à elle les éléments nécessaires et se fait ainsi un organisme nouveau pour de nouvelles destinées, un autre corps pour de nouvelles terres.

Aller toujours plus haut dansje ciel, ce devrait être le vœu de toutes les âmes ; mais toutes n'obéissent pas à cette loi sublime. Elles sont libres et achètentd'un haut prix ce privilège de la liberté. Elles peuvent démériter par des pensées basses, des désirs impurs, des actes plus ou moins criminels, obéir aux sollicitations de la matière. Elles sont alors punies non directement par rOrdonnateur des destinées, mais par les conséquences mêmes qui découlent de leurs défaillances.

L'économie merveilleuse du plan divin repose sur des lois aussi simples pour les phénomènes spirituels que sont celles qui régissent les phénomènes matériels. Lois d'unité, de concordance, de similitudes partout les mêmes. Ce sont des lois analogues à celles de l'attraction .qui président à l'équitable distribution des peines et des récompenses, lois d'affinités suivant lesquelles les âmes désincarnées se trouvent naturellement conduites à la place que leur assignent leurs mérites ou leurs démérites. D'elles-mêmes elles montent à des conditions plus hautes,

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tandis qu'une force équivsilente mais inverse les entraîne, le cas échéant, vers des situations inférieures.

Et ce sont ces divers états d'âmes qui expliquent toutes les inégalités physiques et intellectuelles qui différencient les hommes les uns des autres.

La mort se trouve ainsi le point de départ d'un faisceau de routes divergentes qui rayonnent dans toutes les directions. Celle que doit suivre notre vie future est dès aujourd'hui dans nos mains, car elle n'est en définitive que le prolongement de notre vie présente.

De toutes ces routes, laquelle prendre? — Celle qui monte tout droit. Sur les autres, il faudrait stationner, louvoyer, rétrograder peut-être. Celle-là seule nous mène en ligne droite à l'idéal.

C'est cette voie centrale qui forme Taxe de l'univers. C'est autour d'elle que tout s'agite ; c'est à elle que tout revient. De quelque point que partent les âmes, vers quelque foyer lointain que les aient emportées les perturbations, les tournoiements de leur destinée, c'est toujours dans celte voie qu'elles finissent par se rallier, et que l'homme s'élèvera à travers les splendeurs croissantes du monde sidéral, mesurées par une loi d'infaillible proportion aux splendeurs de ses vertus.

iMerveilleuse apothéose î

Que l'on ne vienne pas dire qu'à travers le cours de nos existences notre individuahté puisse se dissoudre ou tout au moins perdre la netteté de ses contours. Après les rêves de chaque nuit, nous nous réveillons chaque matin d'un état aussi étrange que la mort. Nos rêves ont été pour nous aussi réels que la réalité de la veille. Nous étions le même individu ; mais nous étions

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dans un autre milieu où nous menions une autre existence. Semblables aux magnétisés, aux somnambules, nous avons eomme deux consciences, deux vies allernées et entièremenl dictinctes, mais dont chacune a sa continuité rationnelle, et qui s'enroulent autour d'un même principe vivant, comme des cordons de couleur diverse autour d'un fil invisible.

Ce fil invisible, c'est le corps fluidique dont l'arae s'enveloppe. Après chacune de ces morts qui terminent les réincarnations, après l'éclipsé momentanée que la matière afaite autour de nous, surgit une nouvelle lueur qui éclaire toute la série des existences rattachées, soudées les unes aux autres par la mémoire endormie sous la carapace de chair, mais qui, persistante malgré tout, se parcours réveille à l'heure de la délivrance.

Nous ressemblons à la fusée. Elle monte dans une obscurité relative, mais, parvenue au plus haut point de sa course, elle éclate en une gerbe éblouissante, en une pluie d'étoiles qui en retombant ^illuminent tout le parcours de sa trajectoire.

Mais,objecte-t-onencore,nous ne nous souvenons plus, pendant la vie terrestre, de ce que nous avons été dans le passé, oubli néfaste qui annule à nos yeux la sapction de nos souffrances, la légitimité de notre expiation.

Oubli néfaste, avez-vous dit; moi je réponds, je l'ai déjà dit, oubli providentiel!

La vie d'ici-has serait à tout jamais impossible si nous avions gardé le souvenir de nos imperfections, de nos grossièretés passées ou simplement de nos défaillances. Que serait la société des réiacarnés s'ils sci reconnaissaient entre eux, si leurs méfaits réciproques sortaient

de l'oubli el si bourreaux et victimes se revoyaient face à face, sous la fulgurante et tragique lueur d'aûemémoire devenue soudain clairvoyante. N'éprouvons-nous pas parfois certaines sympathies Inexplicables, certaines antipathies surtout qui semblent transparaître par une déchirure du voile qui nous cache le passé. Que seraitce si le voile entier brûlé par une lueur foudroyante nous révélait tout subitement ?

Qu'importe au surplus à notre personnalité ? La chenille ignore la chrysalide qui ne se souvient plus de la chenille, sans pressentir le papillon. Gela Tempêche-t-il, ce dernier, de s'épanouir dans la suprême incarnation de son être, glorieuse métamorphose, fleur ailée qui, dans l'ivresse de son vol, a tout oublié lui aussi et la chenille et la chrysalide ?

C'est là ce que nous promet la vie et c'est le papillon qui survivra., il vit déjà, dès ici-bas, de la vie intense qu'il devine et dont il escompte les pressentiments. A l'horizon de notre patrie d'un jour, ne voyons-nous pas rougir l'aube des prochaines clartés ?

Autour de nous vont et viennent les futurs concitoyens de notre vie d'outre-tombe, peuple invisible mais toujours présent, famille céleste de frères, d'amis, de protecteurs, de conseillers. Telle bonne pensée qui surgit dans notre cerveau, sans que nous l'ayons pressentie, qui parfois même semble être en contradiction avec les nôtres, mais qui les domine et doucement s'impose, celle-là nous est suggérée par nos chers invisibles.

C'est de mille manières qu'ils se communiquent à nous. Délivrée par le sommeil et les rêves, par le somnambulisme surtout, des attaches de la matière, notre âme

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s'échappe et s'en va flotter dans les régions éihérées où nous environnent les lumineuses légions. Momentanément affranchie, Psyché regagne la patrie regrettée, où lui arrivent en foule souvenirs du passé et prévisions de l'avenir. C'est là que s'inspirent les poêles, les inventeurs, les hommes de génie et qu'ils vont se retremper auprès de ceux dont ils réalisent les désirs, parachèvent l'œuvre interrompue.

Que d'inspirations nous sont fournies par d'anciens amis dont 1« souvenir nous échappe, mais qui, eux, ne nous ont pas oubliés. C'est ainsi que s'expliquent ces découvertes simultanées, nées à l'insu les unes des autres, ces idées communes dont on dit qu'elles sont dans l'air et qui témoignent de communications incessantes entre toutes les humanités.

Léthargies, catalepsies, médiumnités, secondes vues, extases, autant de phénomènes connexes ayant même origine et qui ne diffèrent que par leur intensité.

El c'est ainsi que dans l'éther vibrant, où s'associent les deux et les terres, les vivants et les désincarnés, s'accomplit en commun l'œuvre universelle, sous l'œil de l'Organisateur du plan divin dont nous sommes les glorieux collaborateurs.

CHAPÏTfŒ V

Les lomps sont accomplis ; l'épreuve de la vie est parvenue à son terme. L'organisme usé s'affaiblit. Les fonctions s'oblitèrent. Les liens matériels se dénouent. La vie perd conscience d'elle-m(>me et la dernière heure va sonner. Heure solennelle eiitre toutes î

Que va-t-il se passer ?

Le voilà posé, le plus formidable des problèmes. Qui donc le résoudra 1 Les religions y ont échoué. La mort demeure pour elles le « roi des épouvantements » . Les philosophies ont balbutié. Le matérialisme s'est contenté de sourire, sourire grimaçant et de mauvais aloi; nullement rassuré.

La doelrine ésotérique seule a répondu sans hésitation, nettement, catégoriquement.

Cette réponse, la voici :

Très diverses sont les sensations qui précèdent et stiivenl la mort, selon la situation morale où se trouve l'ame de celui qui va faire le « grand voyage », suivant l'expression habituelle. ÎVous connaissons le voyageur.

Nous l'avons vu naître ; nous l'avons suivi dans la vie et voilà que nous le retrouvons à la porte du sépulcre, sur le seuil du royaume sombre, dans le frisson suprême de l'inconnu. ,

Cest après une série d'éclipsés successives, de défaillances intermittentes que va s'éteindre cette vie. C'est par lambeaux que va se désorganiser ce corps qu'attend rirrémissible décomposition.

La voilà, la mort, la vraie mort — ténèbres sans lueur, nuit sans aurore, tombe que scelle pour l'élernilé la lourde pierre que nulle puissance ne saurait soulever.

Que va-t-il donc rester de ce vivant qui pour jamais roule à l'abîme?

— Rien, dites-vous.

— Tout, voilà ma réponse.

11 lui reste tout ce qui l'a fait vivre : la pensée, le sentiment, l'amour... la haine aussi quelquefois.

La loque hideuse tombe sur la route. Qu'importe au survivant, puisqu'il lui reste son âme impérissable qu'enveloppe, impérissable comme elle, son corps glorieux, forméd'élher, tissé de matière subtile qui se rit des vers du tombeau, échappe à la pierre sépulcrale et s'envole !

Qui donc croyait qu'elle allait y mourir ?

Tous ou presque tous. Lamentable ignorance humaine, aveugle obstination qui ne sait et ne veut pas savoir.

Mourir, c'est renaître. La mort n'existe pas. (^e n'est pas plus une chose qu'un état ; c'est un passage, une transition, un réveil. C'est un nouvel acte dans le drame de la vie, et si la toile s'abaisse pour un instant, c'est pour se relever sans enlr'acte.

ifiO rXE ÉCHAPPÉE SIR l'iNFINI

Aux approches de Tagonie, Tâme a parfois le pressentiment de la séparation qui va s'opérer. « Je vais mourir ! » dit en frissonnant celui que tout abandonne, et parfois aussi, aux lueurs d une sorte d'éclair qui l'illumine et passe, il revoit toute sa vie entière encadrée, resserrée dans un tableau qui lui en montre la récapitulation rapide.

Mais voici la dernière minute. La circulation, qui depuis quelques heures s'était ralentie, cesse subitement. Le cœur s'arrête et le dernier soupir s'exhale dans un dernier hoquet. Tout est fini.

L'âme, alors, frappée de stupeur, perd conscience d'elle-même ; c'est ce qu'on appelle le « trouble spirite ». L'état de cette âme, en quelque sorte évanouie, ressemble à celui d'un homme qui, sortant d'un lourd sommeil, cherche à se ressaisir et lutte contre son engourdissement comateux.

Ce n'est que peu à peu que la lucidité revient, que l'âme reprend conscience de ses sensations à mesure que se dénouent les attaches matérielles et que se dissipe cette sorte de brouillard où eHe flotte comme dans un rêve.

La durée de ce trouble est très variable. Il peut persister des heures, des mois, des années entières, chez celui dont le corps fluidique, fait d'une matière épaisse à laquelle il s'est identifié, ne parvient qu'avec une lenteur extrême à s'échapper de ses enlacements.

Ah ! dans quelle torpeur de cauchemar se débat ce forçat de la gangue terrestre ! « Il n'a plus, dit M. Schuré, ni bras pour étreindre, ni voix pour crier sa misère ; mais il se souvient et il souffre dans ses limbes de ténèbres et d'épouvante. La seule chose qu'il aperçoive

LA MORT ^Cl

auprès de lui, horreur inexprimable ! c'est ce cadavre qui ne lui appartient même plus et pour lequel il éprouve encore une invincible et effroyable attraction; car il sent bien que c'est par lui seul qu'il vivait. Or qu'esl-il maintenant ? Il se cherche avec épouvante dans les fibres glacées de ce cerveau, dans le sang figé de ces veines, et il ne se trouve plus. Est-il mort ; est-il vivant ? Il l'ignore. Il voudrait pouvoir se cramponner à quelque chose ; mais il ne saisit rien dans son néant et c*est le chaos qui l'environne. Une voit toujours que cette même chose « qui n'a plus de nom dans aucune langue, qui l'attire et le fait frissonner de dégoût... la phosphorescence sinistre de sa dépouille putréfiée ».

Étranges, hideuses et parfois grotesques sont les particularités qui accompagnent la mort de certains individus, suivant leur caractère et le genre de mort auquel ils ont succombé. Dans les morts violentes par suicide, supplice, apoplexie ou accident subit, l'ame surprise, épouvantée, ne croit pas à cette mort qui Ta brutalement arrachée de son corps matériel. C'est vainement qu'elle voit cette enveloppe désormais indépendante d'elle, elle la considère toujours comme lui appartenant, et cette illusion étrange se prolonge et dure jusqu'au dégagement complet du corps fluidique qui flotte pour ainsi dire entre l'ame et le cadavre. — (Voir la note i.)

Cette âme, ignorante des phénomènes qui accompagnent le trépas et persistant à croire que la mort n'est rien d'autre que l'anéantissement définitif, ne comprend nullement la désincarnation. Et comment le pourraitelle? puisqu'elle se sent vivre, penser et, chose inouïe, se voit revêtue d'un corps qui ressemble à l'autre, qui

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n'est pas Tautre cependant, mais dont elle ne peut constalep la nature semi-matérielle.

S(»ml)lable aux nouveaux somnambules qui ne veulent pas croire qu'ils dorment, ce nouveau trépassé ne croit pas à son décès. Il le compren(> si peu, qu'il se demande parfois ce que signifient ces apprêts funéraires qui se font autour de lui. Combien y en a-t-il qui, dans ces étranges dispositions d'esprit, accompagnent leur propre convoi et ne voient qu'un étranger dans ce cadavre que Ton emporte à sa dernière demeure. Combien d'autres qui, avec une demi-comprébension de la vérité des choses, se voient au milieu du groupe de leurs parents, de leurs amis et sont parfois amenés à faire de singulières réflexions sur la comédie des héritiers qui, pleurant d'un œil, riant de l'autre, témoignent de leurs véritables sentiments plus ou moins habilement dissimulés. Et à combien d'autres scènes écœurantes assistent également certains trépassés, à demi conscients, à Touvorture du testaient qu'entourent les convoitises ardcnies et où se donnent libre carrière, dans l'impudence la plus éhonlée, les déconvenues, les jalousies féroces, en présence des cupidités satisfaites.

étranges leçons de philosophie pour les désincarnés qui nous voient, nous apprécient et nous jugent î

De tous ces faits il résulte que la matérialité du corps élhérique est toujours proporlionnelle à la valeur morale de l'ûme. Psyché n'a que la robe qu'elle mérite et l'étode en est d'autant plus grossière, que son immatérialité laisse plus à désirer.

Si le dégagement des âmes matérialisées qui ne veulent pas se séparer de la terre présente ces phénomènes de

lenteur excessive, il en est tout autrement pour Tymc pure qu'ont préparée à la mort ses pensées élevées et s?s hautes aspirations. « Ses sens, sens tout spirituels, sciaient déjà réveillés. Ils avaienteu comme le prcssenlîment magnétique de l'approche d'un monde nouveau. Elle e Uend comme de lointains appels, ressent de significalives attractions de ce monde habité par des amis dont les effluves sympathiques arrivent jusqu'à elle, et sous l'induence de ces puissantes sollicitations, voilà que les attaches de la matière se rompent ou plutôt se dénouent tout doucement et que l'àme, s'enyolant de sa prison terrestre, s'élance, et avec quelle ivresse, vers sa patrie spirituelle, j (Ed. Schuré.)

Les Esprits d'ordre inférieur demeurent donc longtempsplongésdansunenuit profonde etdansunisolement complet. Quelles terreurs viennent les y poursuivre. Cuelles affreuses visions, surtout, viennent hanter les criminels qu'entourent et que harcèlent les fantômes sanglants de leurs anciennes victimes !

C'est également pour l'Esprit qui ne croit qu'au néant que cette heure terrible réserve d'inexprimables angoisses. Il ne croyait qu'à la vie de ce monde et la voilà, cette vie éphémère, qui s'enfuit et échappe à jamais. Epouvantable lutte entre la matière qui se dérobe et lame qui s'acharne à la retenir. Parfois s'obslinantetne voulant c «mprendre, elle y reste comme rivée, dans un aiîcouplement monstrueux, jusqu'à la décomposition complète, croyant sentir, horreur suprême ! « les vers du tombeau lui ronger la chair (1) ».

(l) Expression ûgurée employée par un Esprit désijicarnç, dans une communication d'outre-lombo.

Les ouvrages spirites nous racontent Thistoire véritablement stupéfiante d*un naufragé qui, quelques mois après sa mort, racontait lui-même, dans une communication, que son &me aflolée avait suivi pendant des jour- « nées entières, en plein océan, son cadavre décomposé que roulaient dans leur écume les vagues déchaînées.

C'est sous des noms très divers qu'a été désignée, dans le langage des peuples, cette phase mystérieuse et terrifiante de la vie glissant et roulant au gouffre noir.

Pour Moïse, elle s'appelle Horeb, pour Orphée, c'est l'Erèbe ; dans la doctrine chrétienne, c'est le purgatoire ou, plus expressivement encore, la vallée de l'ombre de la mort. Les initiés grecs, plus pratiques et qui voulaient la localiser avec netteté, la plaçaient dans le cône d'ombre que la terre traîne toujours derrière elle et qui s'étend jusqu'à la lune, ils l'appelaient le gouffre d'Hécate. Dans cette ombre sinistre, prison aux barrières fictives, tourbillonnent, selon les Orphiques et les Pythagoriciens, les âmes désemparées qui cherchent à regagner le cercle de la lune ; mais que la violence des vents rabat par milliers sur la terre, tourbillons de feuilles, disent Homère et Virgile, essaims d'oiseaux qu'affole la tempête.

En résumé, c'est par une loi natui^elle analogue aux lois d'attraction et d'affinité qu'est fixé le sort des âmes après la mort. L'Esprit impur, alourdi par les fluides matériels, reste confiné dans les couches inférieures, tandis que l'ame pure et légère flotte et monte naturellement vers les régions radieuses.

D'autre part, nous le savons, c'est dans sa propre conscience que l'Esprit trouve sa récompense ou son

châtiment. Il est son propre juge. Après la chute du dernier lambeau de sa chair, apparaît à ses yeux le vivant panorama de ses vies écoulées. Tout surgit de l'ombre ; tout reparaît au jour.

Heure amère de désillusions et de remords, alors que réapparaissent les scènes criminelles.

Heure exquise, en revanche, de satisfaction sereine et de joies ineffables, quand revit le souvenir des bonnes actions simplement accomplies et des dévouements désintcressés.

Et c'est alors qu'apparaît entière, indéniable, la corrélation qui rattache, les unes aux autres, toutes les existences successives. Le passé explique le présent qui lui-même fait prévoir et fixe l'avenir.

Mais quittons ces régions d'inquiétude et d'angoisse. Sortons de ce gouflre d'Hécate, de cet Erèbe, de cetle vallée de l'ombre de la mort... et pénétrons dans la himière.

CHAPITHE VI

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