‹ Une énigme historiqueChapitre 10 sur 100 · Rom. Stud'., p · texte numérisé non relu

Rom. Stud'., p

48 LES ROUMAINS \i; MOYEN-AGË

Ainsi Rœslcr admet que les Romains, devant l'invasion des Barbares, durent quitter la Moesie tout aussi bien que la Dacie ; il devrait logiquement en conclure que les Roumains, immigrés (?) dans la Dacie trajane, venaient des régions où les Valaques se trouvent mentionnés pendant le moyen âge, c'est-à-dire des pays situés au-delà des Balkans, dans la Macédoine et la Thrace. Il n'en est rien cependant. Pour lui, c'est de la Moesie qu'ils vinrent, de la Moesie où subsistaient les débris déshérités de l'ancienne population romaine; mais il ne réfléchit pas que de semblables débris auraient pu tout aussi bien mener leur misérable existence dans l'ancienne Dacie que dans la Moesie. « Ces Valaques de la Moesie, dit-il, les fondateurs du nouvel empire valacho-bulgare, sont les restes de l'ancienne population romaine dans les villes du Danube situées en Moesie unis aux colons romains, qui étaient sortis de la Dacie à partir du 111e siècle et s'étaient établis au sud du Danube. Ce qui survécut aux malheurs des temps, appartenait surtout à la race puissante des bergers '. » Toutes ces idées sont contradictoires et Rœsler semble ne s'être pas bien rendu compte de ce qu'il voulait établir. Il dit, en effet, dans la première partie de ce passage, que les Roumains de la Moesie étaient les restes de l'ancienne population des villes, mêlés aux colons chassés de la Dacie. Dans la seconde, il en fait des bergers, qui seuls auraient pu survivre aux malheurs dont ces pays étaient le théâtre. Bergers et habitants des villes sont deux qualités qui s'excluent, et puis, si les bergers seuls survécurent à l'invasion, ils auraient tout aussi bien pu garantir leur existence dans les gorges des Garpathes que dans celles des Balkans.

Gomment expliquer alors le témoignage des historiens romains?

L'empire romain se sentait faiblir, mais il ne voulait point avouer sa faiblesse. Il s'efforçait d'en imposer au monde parle mirage d'une force qui avait disparu. Voilà pourquoi il cachait ses défaites sous des dehors glorieux et maint empereur, qui avait tourné le dos à l'ennemi, triomphait à Rome. La notifia dignitatum contient le nom de plusieurs dignitaires, dont les provinces étaient déjà depuis longtemps la proie des barbares. Plusieurs villes qui n'étaient plus que des ruines figuraient encore dans les registres des provinces 2. Les histo-

1. Rom. Stud., p. 105. Rœsler, faisant passer les Valaques de la Moesie dans la Dacie, explique ainsi leur disparition delà région située entre le Balkan et le Danube, où ils étaient, selon lui, autrefois nombreux et puissants. Voir p. 117. Nous verrons qu'ils n'y ont jamais habité. (Voirie chap.m. Réimmigration des Roumains.)

2. Jung, Die romanischen Landschaften des rcemischen Reiches, p. 403.

l'évacuation de la dacie 19

r^ens, suivant l'esprit des temps, s'efforçaient de donner une couleur moins odieuse aux calamités qui assaillaient l'empire. Voilà pourquoi ils veulent atténuer la perte de la Dacie, en montrant que l'empereur avait créé deux autres provinces portant le même nom, dans l'ancienne Moesie, et que dans sa sollicitude il n'avait pas même oublié les provinciaux et les avait soustraits au joug des barbares, en leur offrant un refuge au sud du Danube. Tous les historiens romains qui rapportent le t'ait, copient plus ou moins une relation officielle, rédigée par ordre de l'empereur Aurélien. Qui ne connaît la valeur do ces actes destinés surtout à cacher la vérité! D'autre part, la presque identité des termes employés montre que tous ces auteurs ne s'occupaient guère de contrôler dépareilles données; mais que leur but principal était de faire ressortir avec plus d'éclat les faits et gestes de l'empereur '.

Il existe une preuve décisive qu'une pareille transplantation de la population romaine de la Dacie était jugée impossible par les Romains eux-mêmes, et il nous semble assez extraordinaire qu'aucun des auteurs qui ont traité de la question roumaine n'en ait signalé l'importance 2. Le même Eutrope, que l'on cite pour soutenir l'opinion contraire, dit dans la vie d'Hadrien : « Qui (Hadrianus) gloriam invidens Traiani, statim provincias très reliquit, quas Traianus addiderat et de Assyria, Mesopotamia et Armenia revocavit exercitus. Idem de Dacia facere conatum amici deterruerunt, ne mulli cives Romani barbaris traderentur '. » Si les amis d'Hadrien empêchèrent celui-ci d'abandonner la Dacie, de crainte qu'une foule de Romains ne fussent livrés aux barbares, c'est que dans l'idée des Romains, la retraite des troupes ne devait point avoir pour conséquence nécessaire celle des citoyens, et, si cette idée était vraie au temps d'Hadrien, elle ne pouvait perdre sa valeur au temps d'Aurélien. La crainte que les amis d'Hadrien exprimaient à ce dernier, se réalisa sous Aurélien; en d'autres ter-

1. Vopiscus indique lui-même les sources qui servirent à la composition de son histoire; il fait dire à Tiberianus qui l'exhorte à écrire la vie de l'empereur : « Et tamen, si bene novi, ephemeridas illius viri scriptas habemus, etiam bella charactere istorico digesta, quae velim accipias et per ordinem scribas. Quae omnia ex UOris linteis, in quibus ipse quotidiana sua scribi praeceperat, pro tua seduhtate condisces. Curabo autem ut tibi ex Ulpiana Bibliotheca et lintei proferantur. » In Aureliano, c. I. Voilà la source plus ancienne que Vopiscus à laquelle M. G. Paris veut donner une si grande valeur. Romania, p. 611.

2. A l'exception de Fetru Maior, fstoria pentru inceputul Romanilor in Dacia, Buda, 1812.

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