Eutrope, chap. vin
mes, lorsque les légions abandonnèrent la Dacie, les colons restèrent dans le pays, ci furent livrés aux barbares. Il est à remarquer que ce passage d'Eutrope nous donne l'opinion même des Romains sur la controverse qui nous occupe, et il suffit, pour y mettre fin, d'invoquer cette opinion d'un écrivain contemporain des événements; son témoignage doit assurément peser bien plus lourdement dans la balance, que tout ce que les modernes peuvent produire sur la question '.
Les Romains avaient de bonnes raisons pour croire que, malgré la retraite des légions, la population resterait attachée à sa patrie. L'invasion des Goths a commencé bien avant 270 et, malgré la résistance des légions, la province fut envahie à plusieurs reprises. Ainsi l'empereur Décius repousse les Goths de la Dacie, et prend le nom de « restitutor Daciarum ». Sur les monnaies frappées pendant son règne, on voit la légende : « Daciafelix » et la ville d'Apulum qui avait été reconstruite après l'invasion, s'intitule : « Golonia nova apulensis. » Sous l'empereur Gallus, en 253, les Goths attaquent derechef la province, les Romains ayant refusé de leur donner les subsides promis 2. La Dacie est même de fait abandonnée par les Romains du temps de l'empereur Gallien, 259-268, car Sextus Rufus nous dit : « Dacia Gaiheno imper at or e amissa est. »
Nous croyons que, si la population de la Dacie dut s'enfuir devant l'invasion, elle n'avait pas besoin d'un ordre du gouvernement pour le faire; et, comme il est naturel que l'effroi produit par la vue des barbares ait été plus fort dans les premiers moments, il est hors de doute que les habitants qui ne voulurent pas s'exposer aux périls de l'invasion, prirent leurs mesures à temps et n'attendirent pas la retraite des légions pour quitter la Dacie. Ainsi on rapporte que la mère de l'empereur Maximien (arrivé au trône en 280, à un âge mûr) s'enfuit de la Dacie, quand elle portait encore dans son sein le futur empe-
1. M. Duruy, Histoire des Romains, Paris, 1875, IV, p. 330, semble mettre en doute le conseil donné à Hadrien par ses amis : « Ils montrent aussi quel cas il convient de faire de la tradition qui attribue à Hadrien la destruction du pont de Trajan par jalousie de la gloire de son prédécesseur, et jusqu'à l'intention d'abandonner la Dacie, projet dont ses amis, dit-on, vinrent cependant à bout de le détourner. » Quand même ce conseil serait fictif, l'opinion des Romains sur les conséquences de l'abandon de la Dacie n'en ressort pas moins. On peut fort bien révoquer en doute le motif que l'historien prête à l'empereur, sans nier pour cela le fait luimême.