Voir, pour ces noms, plus bas ehap. vu, la toponymie
2. Paul Hunfalvy. Ethnographie Ungarns. p. 'Si'2. Die Rumxnen und ihre Ânspruchc, p. 14. Schwicker, Ucber die Uerkunft der Rumxnen dans VA usland, 1877, pp. 761-768.
peuplèrent la Daciè n'étaient pas originaires de l'Italie, mais bien de l'Illyrie, de la Pannonie, de la Dalmatie, de la Syrie et de l'Asié-Mi-
neure, ainsi que le montrent les inscriptions. Mais l'on pourrait avancer la même chose pour les autres provinces de l'empire romain. Ou bien pense-t-on que l'élément latin ait pénétré directement d'Italie dans toutes les parties de l'empire, ot que pour la Dacie seule on ait l'ait exception? L'élément latin proprement dit était dans l'origine très peu nombreux et n'aurait assurément pas suffi à romaniser toutes les provinces ; mais il se multiplia par le l'ait môme de son extension, et les peuples qui furent latinisés par les Latins proprement dits servirent plus tard à latiniser les autres. C'est ainsi que les Samnites et les Étrusques donnèrent des colonies à l'Espagne, celleci à la Gaule, la Gaule elle-même à la Bretagne et à la Dacie. Il est hors do doute qu'une partie des colons amenés en Dacie parlaient la langue de leur pays; ils devaient cependant connaître aussi le latin, sans quoi les Romains ne les auraient pas établis en Dacie, dans le but d'en faire une colonie romaine. D'ailleurs l'usage du latin s'imposait nécessairement à des gens parlant différents idiomes, pour pouvoir s'entendre mutuellement; donc, quand même le latin n'aurait pas été la langue parlée par les colons à leur arrivée en Dacie, il le devint forcément au bout d'un certain temps '.
Il est presque prouvé que Trajan ne prit pas dans la péninsule italienne 2 les colons qu'il envoya en Dacie. Mais pouvait-il empêcher la foule des spéculateurs, des chercheurs de fortune, qui pullulaient en Italie, d'aller en Dacie, où ils étaient attirés par les mines d'or de ses montagnes? Si la Dacie devint si florissante, si elle en vint en peu de temps à compter plus de villes que n'importe quelle autre province d'égale étendue 3, si sa capitale Sarmizegethusa couvrait un emplacement
1. « On sait que les colonies des Romains étaient, à très peu d'exceptions près, toutes militaires, c'est-à-dire toutes composées de soldats vétérans auxquels on assignait pour retraite des portions du territoire conquis; tous ceux de ces vétérans dont le latin n'était pas la langue maternelle, avaient été obligés de l'apprendre à l'armée, de sorte que, bien ou mal, tous le parlaient comme s'il eût été leur seule langue ». Fauriel. Dante et les origines de la langue et de, la littérature italiennes. Paris, 1854, II, p. 241.
2. Gapitolinus dit d'Antonin, c. u : « Hispaniis exhaustis, italica allectione contra Traiani praecepta verecunde consuluit. »
3. Outre les villes énumérées par Ptolémée, la Table de Peulinger contient le nom de vingt-cinq stations ou villes différentes. Ces deux sources complétées par le Géographe de Ravenne et par les inscriptions, donnent un cliilïïe de quatre-vingts villes existantes dans la Dacie.
l'évacuation dp. la dacie -'•»
qu'occupent aujourd'hui douze villages ', cette floraison ne peut être attribuée, en premier lieu, qu'à l'élément volontaire de la colonisation. Voilà pourquoi, ainsi que l'ont l'ait observer plusieurs auteurs, la Dacie différait profondément des autres provinces de l'empire. C'était une colonie romaine dans la véritable acception du mot. Peut-on soutenir avec une ombre même de raison que précisément ici l'élément romain ait fait défaut, lorsque nous le voyons pousser de si profondes racines dans la Rhétie, la Thrace et la Macédoine?
On objecte encore contre la romanisation du peuple dace le fait que les Romains s'étaient seulement établis dans une partie de la province, la Transylvanie occidentale, le Banat et la petite Valachie, pendant que le nord de la Transylvanie, la Moldavie et la grande Valachie à partir de la rivière de l'Olte, n'étant point occupées parles Romains, n'ont pu être romanisées 2.
Nous ne pouvons nullement partager l'opinion de ceux qui croient le reste de la Dacie soustrait à l'influence romaine. R est presque impossible d'admettre que les Romains n'aient pas occupé au moins la rive gauche du Danube en aval de l'embouchure de l'Olte, quand on trouve des villes importantes tout le long de la rive droite du fleuve 3.
Mais quand même il n'aurait pas existé de colonies romaines en dehors de la Transylvanie, les Daces étaient-ils soumis seulement à l'influence de l'élément latin des colonies romaines? La romanisation de la majorité de ce peuple, comme de tous ceux qui passèrent sous la domination romaine se fit par le service militaire.
Les légions romaines étaient composées d'éléments latins ou latinisés. Les étrangers n'étaient admis que dans les cohortes auxiliaires. Elles stationnaient presque toujours au même endroit 4, ce qui facilitait aux soldats la liaison avec des femmes de la localité et don-
1. Goos, dans VArchiv fur siebenbiirgische Landeskunde. 1874, p. 318.
2. Paul Hunfalvy, Ethnographie Ungarns, p. 342. Comp. G. de La Berge, Essai sur le ri: g ne de Trajan, p. 55.
3. Si nous voulions suivre la méthode de M. Hunfalvy et utiliser des sources non encore publiées (voir plus bas chap. VI Documents), nous pourrions citer des inscriptions latines recueillies à Campu Lung, dans la grande Valachie, et qui se trouvent au musée de Bucharest. Elles feront l'objet d'une prochaine publication que prépare en ce moment M. Tocilescu, directeur de ce musée.
4. Pour les légionnaires la durée du service était de vingt ans. Elle montai L à vingt-cinq pour les troupes auxiliaires. Voir Mommsen, C. I. L., III, p. 903, sq. Jung, Rœmer und Romxnem, in dot Donqulœndern, p. 45 et suiv.
nait naissance à do nombreux enfants, lesquels, ('levés dans le camp, subissaient l'influence de l'élément qui les entourait. Ainsi il nous est rapporté que, pendant la guerre d'Espagne, les troupes romaines procréèrent avec des femmes de ce pays un grand nombre d'enfants, qui furent élevés dans le camp et dont la République forma plus tard une ville, à la prière de leurs pères '. Cela était d'autant plus possible que souvent un seul soldat avait jusqu'à quatre concubines. Les soldats licenciés s'établissaient habituellement dans la province où ils avaient stationné et d'où leurs femmes étaient originaires. Ceux qui n'étaient pas citoyens obtenaient le droit de cité, tous le « connubium » avec leurs femmes, légitimant leurs enfants « per subsequens matrimonium ». Nous possédons plusieurs diplômes militaires qui accordent le connubium avec des femmes de la Dacie à plusieurs soldats romains 2 et combien n'a-t-on pas dû délivrer de ces diplômes dans le cours de deux siècles!
Quant aux auxiliaires, ils n'étaient pas habituellement employés dans leur propre pays, mais bien dans d'autres, dans le but, justement de détruire leur nationalité. Les Daces, dont le nombre était considé-
1. Mommsen, Rœm. Geschichte, II, p. 4. Comp. Harsler, Die Nationen des Rœmcrreiches inden Heerender Kaiser. Speier. 187:;, p. 2G : >■< Daneben aber kommt nicht weniger als 81 Mal die Bezeichnung castris slatt des Vateiiandes vor, was nichts anderes bedeuten kann als ein im Lager geborenes Soldatenkind, so dass also nach diesem Verhaeltniss drei achlel der gesammten Mannscliaft unter den Wajfen geboren und uufgezogen war. »
2. Akner el Mùller, Rœm. Inschriften in Dakien, '6Gb : « Imperator Caesar divi Nervae lilius — equitibus elpeditibus qui militaverunt in alis duabus et cohortibus decem, quae appellantur : I civium Romanorum et I Augusta Ituraeorum et I Augusta Ituraeorum sagittariorum et 1 Bntaunica milliaria cj'ium Romanorum et I Hispanorum pia felix et I Thracum civium Romanorum et 1 Ituraeorum et I Flavia Ulpia Hispanorum milliaria civium Romanorum et III Cypria civium Romanorum et VIII Raetorum civium Romanorum et pedites singulares Britannici et sunt tn Dacia sub Decio Terentio Scauriano quinis el vicenis pluribusve stipendiis emeritis, dimissis honesta missione, quorum nomina subscripla sunt, ipsis, liberis posterisque eorum civitatem dédit et connubium cura uxoribus, quas tune habuissent cum est civitas iis data, aut si qui caelibes essent, cum Us quas postca duxissent dumtaxat singuli singulas. Ante diem xui Kalendas Martias Servio Scipione Salvidieno Ortito, Marco Paeducaeo Priscino consulibus ». Comp. un autre diplôme d'Antoninus Pius, Akner 50 : « Titius Aelius Hadrianus Antoninus Augustus Pius — equitibus et peditibus qui militant in ahs III quae appellantur I civium Romanorum et I Hispanorum Campagonum et I Augusta Ituraeorum et cohortibus X : I "Vindelicorum miliaria, et I Flavia Commagenorum, et I Ubiorum, et I Thracum sagittariorum, et I Gallorum Dacicorum, et I Augusta Ituraeorum sagittariorum et peditum singularium Britlanicorum el sunt in Dacia sub Statio Prisco, etc >;.
l'évacuation de la dacie 31
rable dans les armées romaines, étaient envoyés au loin et, quoique romanisés, ne s'en retournaient qu'exceptionnellement dans leur patrie.
La Dacie était donc soumise à un double courant : l'introduction de l'élément romain et l'affaiblissement de l'élément indigène, surtout de l'élément viril. Un pareil procédé, poursuivi pendant près de deux cents ans, était assurément plus que suffisant pour dénationaliser un peuple presque barbare, quand, d'autre part, l'élément civil de la population était tellement puissant.
C'est de ces vétérans romains établis en Dacie que descendent les Roumains actuels, et une preuve, entre autres, de leur origine, c'est la désignation des successions immobilières chez les mosneni (paysans propriétaires ab antiquo), par le nom de batrtn (veteranus).
Pendant que l'influence de l'élément civil latin contribua surtout à romaniser les classes supérieures de la société dace, celui qui était représenté par les militaires infiltra cet élément dans les couches inférieures du peuple. De cette manière, toute la nation des Daces (ou Gètes), qui n'abandonna pas la province, fut romanisée, à tel point que la religion de ce peuple disparut presque complètement. L'étude du roumain est encore trop peu avancée pour qu'on puisse, dès aujourd'hui, préciser quels sont les éléments daces conservés jusqu'à nos jours. Nous aurons, plus loin, l'occasion d'en énumérer quelquesuns l. Pour le moment, nous nous bornons à attirer l'attention sur d'autres vestiges conservés jusqu'à nos jours par les Roumains, tels que le port des cheveux, le vêtement, la construction de leurs habitations et jusqu'au type de leur figure qui rappelle, à s'y tromper, les Daces de la colonne Trajane.
Une troisième difficulté que l'on oppose à la romanisation des Daces, c'est la durée relativement courte de la domination romaine en Dacie 106-270, c'est-à-dire cent soixante-quatre ans 2. Mais le temps employé à la romanisation de toutes les provinces ne fut nulle part plus long, et, pour quelques-unes d'entre elles, considérablement plus court. Ainsi Strabon nous dit que, de son temps (vers la naissance de Jésus-Christ), l'Espagne était complètement romanisée, que les indigènes avaient oublié leur langue pour adopter l'usage du latin et qu'ils ne différaient plus en rien des Romains :i. L'organisation de