‹ Une énigme historiqueChapitre 18 sur 100 · Slraboa, III · texte numérisé non relu

Slraboa, III

.'il' i.l> ROUMAINS AU MOYEN-AGE

cette province s'effectua en 197, et la première colonie y l'ut fondée en 171 (Carteïa). La province Narbonnaise de la Gaule soumise aux Romains par Jules César (52 av. J.-C.) élait, du temps de Pline (f 79 après J.-C), '< plutôt une Italie qu'une province» '. Enfin Velleius Paterculus rapporte que, dans laPannonie, à la conquête de laquelle il avait lui-même pris part, par conséquent dans le courant d'une seule génération, non-seulement le latin était répandu, mais même la littérature romaine s'était introduite au sein de la population -. Après de pareils témoignages, peut-on trouver extraordinaire la romanisation de la Dacie en cent soixante-quatre ans, surtout quand il est prouvé que l'élément latin y était si puissant?

La nation des Daccs, doni l'existence sous la domination romaine est hors de doute, fut romanisée par l'influence constante et irrésistible de l'élément dominant. Il y avait, en Dacie, deux classes de population : celle des villes, qui formait, pour ainsi dire, l'aristocratie du pays, composée en majeure partie de citoyens romains immigrés en Dacie, dans laquelle s'étaient confondues les hautes classes du peuple dace, et celle des campagnes, laboureurs et bergers, qui provenait des Daces romanisés unis aux vétérans des légions établis dans la province. Lorsque les grandes invasions commencèrent, nous voyons les gens riches fuir de la province et chercher un refuge dans l'empire romain. Peu à peu les villes se dépeuplèrent par l'émigration constante des citoyens romains et même des Daces haut placés qui s'étaient complètement habitués à la vie romaine. En fut-il de même des habitants de la campagne, de la classe pauvre du peuple qui n'avait accepté des Romains que leur idiome, mais qui avaient, pour le reste, plié leurs conquérants à leur genre de vie? Nous ne voyons aucune raison pour l'admettre, d'autant que, pauvres comme ils étaient, fuir au loin leur était impossible.

Ce n'est pas que cette partie pauvre de la population daco-romaine n'ait cherché, elle aussi, à se garantir contre les invasions. Le sentiment de la conservation devait pousser les pauvres à se sauver tout aussi bien que les riches. N'ayant pas les moyens de fuir au loin, ils durent chercher un refuge dans les endroits qui offraient, par leur nature même, un abri contre les envahisseurs.

1. Pline, //. N., III, 4 : « Breviterque Italia verius quam provincia ».

&. Hist. rom., IV, 110 : « In omnibus Pannoniis non disciplina? tantummodo sed linguse quoque notilia Romanae, plurisque etiam litterarum usus et familiaris animorum erat exercitatio ».

l'évacuation de LA DACIE 33

Quel était ce refuge?

L'histoire postérieure des Roumains répond à cette question, car l'invasion dans les pays occupés par ce peuple ne s'arrêta pas lorsqu'elle eut pris fin pour les autres contrées européennes. La Moldavie et la Valachie surtout, qui n'étaient garanties par aucun obstacle naturel du côté de l'Orient, furent exposées, môme après leur constitution en états, à une invasion pour ainsi dire permanente des derniers barbares qui fondirent sur l'Europe, les Tartares. Ces désordres se répétèrent tous les deux ou trois ans et durèrent sans interruption jusqu'à la fin du dernier siècle, lorsque les Tartares furent incorporés dans l'empire russe.. Les chroniques des pays roumains sont pleines de relations sur ces invasions, et toutes rapportent, comme un refrain perpétuel, que les habitants trouvèrent un refuge dans les montagnes et les forêts dont les pays roumains étaient alors couverts l. Aussitôt que le péril disparaissait, les habitants revenaient à leurs anciennes demeures, s'efforçaient de réparer les dégâts causés par les barbares, quittes à s'enfuir de nouveau au premier danger. Ils se sauvaient donc aussi, mais toujours à proximité de leur avoir qu'ils espéraient tôt ou tard regagner. C'est ainsi que nous voyons des villes détruites par des inondations, par des tremblements de terre, qui pourtant peuvent se reproduire d'un jour à l'autre, se relever de leurs ruines ; car les hommes sont ainsi faits : une fois le danger passé, ils espèrent qu'il ne reviendra plus. Cet esprit de retour se conservait même parmi les gens riches qui abandonnaient la Dacie; à preuve les nombreuses découvertes de trésors enfouis qu'on a faites en Transylvanie 2.

Les habitants de la classe pauvre, qui ne pouvaient s'enfuir dans les parties les plus retirées de l'empire, se réfugièrent dans les montagnes, espérant retrouver leurs demeures, le torrent une fois passé. Mais les années s'écoulaient sans que les barbares disparussent; au contraire, ils se renouvelaient sans cesse, faisant toujours place à

1. Voir les Chroniques de la Moldavie, publiées par Cogalniceanu, 1852. Jasi III, p. 70 : « si nu s'au putut ascunde oamenii »; p. 175 : « multi oameni fugiau prin munti si prin codri »; p. 188 : « tara se bejenise la munti si la codri », etc., etc.

2. Rappelons, à ce sujet, une assertion de M. Hunfalvy. Cet auteur, pour démontrer plus complètement l'isolement dans lequel la Dacie se trouva par rapport aux Romains après son évacuation, soutient que : « uuter den vergrabenen und aufgefundenen Mùnzen befindet sich keine einzige nach don Zeiten des Gallienus; es hœrte demnach unterdiesem Kaiser der regelmsessige "Verkehr von Rom und Dakien auf. » (Ansprûcke, p. 127). Cette assertion est complètement fausse. On a trouvé, en Transylvanie, des monnaies des ive, v° et vie siècles. C. L L-, III, p. 161.

d'autres hordes plus sauvages et plus affamées. Le rel'uge que les habitants avaient cherché temporairement dans la montagne devint permanent; ils s'habituèrent peu à peu à y gagner leur vie en élevant des troupeaux; c'est ainsi que la plupart d'entre eux se firent bergers, sans pourtant devenir tout à l'ait nomades, ainsi que nous le verrons plus bas.

Voilà pourquoi, partout'où l'invasion des barbares prit ce caractère de férocité qu'elle présenta dans la Dacie, nous retrouvons les restes de la population, romaine ou romanisée, réfugiée dans les montagnes. Ainsi, au sud du Danube, nous trouvons les Valaques dans l'Haemus, le Rhodopc et le Pinde. Pour la Rhétie et le Norique, la même chose a été démontrée : « La montagne protectrice était le plus propre refuge des provinciaux qui fuyaient, dans ces temps pleins de trouble, devant les Germains, tant des pays du Danube que du Norique et de la vallée du Pô. La civilisation s'approcha des vallées les plus reculées, des hauteurs inaccessibles et des forêts vierges dont les Rhétiens n'avaient pas encore eu besoin et qu'ils n'avaient pas occupées }. » De même, pour le Tyrol, Steub fait cette remarque : « Ce qui est plus surprenant, c^st que précisément la montagne haute, sauvage et inhabitée qui se trouve derrière Tegernsee est pleine de noms romaniques » 2.

Quant à la population de la Dacie, nous avons une preuve authentique qu'elle se réfugia dans les montagnes lors de l'invasion des Tatares. Le moine Roger, qui fut témoin oculaire de cette calamité et qui décrivit, dans son Miserabile Carmen, l'état des pays hongrois après cette terrible invasion, rapporte quelque part que la population s'était réfugiée dans la montagne pour échapper à l'invasion : « Et erat ibi ad decem milliaria, iuxta silvam, villa quœ Frata dicitur in vulgari ; et infra silvam, ad quattuor milliaria, nions mirabilis et excelsus in cuius summitate lapis et petra fundabatur terribilis; magna eo hominum et mulierum confugerat multituclo, qui nos gratulanter cum fletu receperunt interrogabantque nos de nostris periculis, obtulerunt tandem nobis nigrum panem, de farina et contritis corticibus quercuum pistum. Mansimus igitur uno mense, nec fuimus ausi discedere ; sed mittebamus semper speculatores, videre et rescire si adhuc aliqua pars Tartarorum in Hungaria remansissent. Et quamvis ScBpius necessitate queerendi victualia cogente, loca petierimus quon-

1. Mommsen, cité par Jung, Zcitschr. fur Oe. G., 1876, p. 99.

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