Rom. Stud., p
d'origine étrangère de la part du peuple bulgare, tant qu'elle ne fut pas complètement bulgarisée. Ainsi nous rappellerons ce t'ait que les trois frères, qui inaugurèrent la nouvelle dynastie, périrent victimes d'assassinats politiques, dont les auteurs étaient probablement des Bulgares '. Dans la suite le rôle des Valaques s'efface de plus en plus ; on ne les voit figurer que de temps en temps dans les luttes que le nouvel état eut à soutenir. En temps de paix, ils continuaient leur vie retirée et obscure dans les gorges des Balkans, et si quelques-uns d'entre eux descendaient dans les villes pour s'y mêler à la vie politique, ils étaient absorbés par l'élément dominant et passaient pour Bulgares. Ces mêmes considérations expliquent comment il se fait que dans les monuments slaves le chef de l'état ne porte pas le titre de roi des Valaques et des Bulgares et que ce titre n'apparaît que dans les monuments latins 2. La dynastie tenait à se concilier l'élément dominant et ne devait pas fournir des armes à une opposition naturelle contre une dynastie étrangère.
Voilà comment on peut, sans forcer ni les textes ni les faits, expliquer la naissance de l'état valacho-bulgare, tout en se rendant compte et de la prépondérance des Valaques dans les premiers moments de son existence et de leur disparition ultérieure de la scène politique.
L'histoire roumaine a eu le malheur d'être traitée surtout par des étrangers, et les faits relatés jusqu'ici, principalement le dernier, montrent la manière suivie par eux dans la peinture de son passé. L'intérêt qu'ils portent aux peuples dont ils font partie fausse leur jugement et va souvent jusqu'à leur faire omettre ou altérer les faits qui lui servent de base 3. Il est temps de rétablir ces faits tels qu'ils ressortent des documents eux-mêmes et de leur donner une interprétation naturelle et raisonnable.
Les adversaires de la continuité des Boumains dans la Dacie trajane, croyant trouver un argument irréfutable dans l'existence de l'état valacho-bulgare au sud du Danube, soutiennent contre les slavistes que ce sont les Valaques qui jouèrent le rôle principal dans cette révolte des deux peuples alliés contre l'empire byzantin ; ils admettent la nationalité valaque des chefs de l'insurrection et traitent, en général, cette question conformément aux vœux des Bou-
1. Jirecek, Geschichle der Dulgarcn, Prague, 187G, p. 38?. Pic, Abstammung, p. SS.
!2. Eudoxius von Hurmuzaki, Fragmente zur Geschichte der Rumaenen, pp. 29, 40 cl 75. Comp. Pic, Abstammung, p. 88-90.
3. Nous en avons déjà cité plusieurs cas, et la suiLe le prouvera encore davantage.
mains. S'ils concèdent pourtant aux Roumains un rôle si brillant sur la rive droite du Danube, c'est pour pouvoir d'autant plus aisément nier leur existence sur la rive gauche du fleuve. Car si les Roumains étaient autrei'ois si nombreux dans la péninsule balcanique \ qu'ils purent presque renverser les empereurs qui se succédaient à Constantinople, et si aujourd'hui leur nombre y est si réduit, il est évident qu'ils ont dû émigrer; mais où? Évidemment dans le pays où on ne les trouve pas tant qu'ils florissaient au sud du Danube, et où ils ne tardent pas à se constituer en états, aussitôt qu'ils disparaissent de l'histoire de l'empire byzantin.
Les slavistes, au contraire, qui se montrent, en général, disposés à admettre la permanence indiscontinue des Roumains au nord du Danube, revendiquent pour leur nation l'honneur d'avoir secoué le joug de Byzance et refusent aux Roumains toute sorte d'action dans la péninsule des Balkans, comme prix, pour ainsi dire, de la concession de leur existence en Dacie. Qui ne voit, dans cette manière d'écrire l'histoire, la défense de tout autres intérêts que de ceux de la vérité?
L'analyse des auteurs byzantins et surtout de Ghoniate, celui de tous les chroniqueurs qui s'occupe le plus des Valaques, renverse les théories présentées par les Slaves ou les Allemands. Les Valaques n'existaient dans ces temps-là que dans les Balkans et leurs ramifications ; il n'y en avait pas en Moesie, dans ce pays d'où Roesler et ses disciples veulent les ramener dans la Dacie trajane. C'est dans les Balkans que se trouvent leurs plus nombreux villages ; c'est là qu'ils s'adonnent en partie aussi à l'agriculture, car l'empereur fait mettre le feu à leurs meules de blé 2 ; c'est là qu'ils sont attaqués à plusieurs reprises par les armées impériales, auxquelles leur agilité de montagnards leur permet d'échapper. En dehors de l'Haemus, ce sont la Thessalie, l'Épire, l'Akarnanie, l'Étolie, tous pays de montagnes, situés au sud des Balkans qui abritent cette race vigoureuse et indomp-
1. Rœsler, /. c, p. 114 : « Hier (in Thessalien) und in der Rhodope mùssen sie, bis indieZeitder ethnographischen Umgestallung der Halbinsel durch die Osmanen, sehr zahlreich gewesen sein. » Mais si les Valaques étaient nombreux dans le Rhodope, est-ce une raison pour les trouver en nombre considérable dans la Moesie? Puis si l'on explique leur diminution dans ces régions par l'arrivée des Turcs en Europe (après 1356), comment expliquer leur présence, nombreuse à cette époque, en Transylvanie et en Valachie, où ils constituent déjà des états? Ainsi que nous l'avons déjà remarqué, Rœsler ne sait pas même ce qu'il veut établir.
2. N. Ch., p. 487 : « IIupi oï 'àç f)r)[j.wv{a; twv xap7;u>v rcapaco'j;. »
table. Pas un écrivain byzantin ne les mentionne dans la Moesie; au temps même d'Ioanitza, les luttes qui s'engagent entre ce roi et les empereurs de Gonstantinople ont continuellement pour théâtre la Thrace et la Macédoine.
En présence de laits si évidents, comment peut-on abuser du terme de Mysiens, donné par les auteurs grecs aux Valaques, terme qui, dans leur langage archaïque, est identique à celui de Thrace l? Gomment admettre que les Valaques habitaient la Moesie proprement dite, située entre l'Haemus et le Danube, c'est-à-dire la Bulgarie actuelle, les l'aire descendre des restes de la population romaine réduite à l'état de bergers et, en définitive, en l'aire sortir les 10,000,000 de Roumains qui habitent aujourd'hui l'ancienne Dacie trajane?
Il nous semble tout au moins plus raisonnable de ne pas faire faire à un peuple entier de pareilles pérégrinations; le fait même que les Roumains occupent encore aujourd'hui précisément le pays qu'occupaient leurs ancêtres milite en faveur de la continuité de leur établissement au nord du Danube 2.
Si les Roumains de la rive gauche du Danube y étaient venus de la Moesie, on devrait y retrouver encore aujourd'hui au moins quelques vestiges de cette population, car un peuple n'émigre jamais complètement de son pays; seuls les Roumains feraient-ils exception à cette loi? Les Roumains qui habitent la Bulgarie actuelle y sont tous venus des pays roumains de la rive gauche du Danube, pendant l'époque fanariote ou du temps du règlement organique, pour se soustraire aux abus de toute sorte dont ils étaient victimes. Le même phénomène se reproduit de nos jours pour les Roumains de Hongrie, qui émigrent dans la Roumanie indépendante. Mais il n'existe pas un seul Roumain en Serbie ou en Bulgarie qui ne soit originaire des anciennes principautés, et pas un seul ne parle la langue des Roumains du Pinde ou de la Macédoine. Cette observation a déjà été faite par Kanitz, le profond connaisseur de l'ethnographie balkanique ; il fait observer, en effet, « qu'il n'existe pas un seul village valaque au-delà de deux milles à partir de la rive droite du Danube; les établisse-
1. Que le nom de Thrace était appliqué à presque toute la péninsule balkanique, voir Gonst. Porphyrogénète, de Tkematibus, Bonn., p. 45 : « "H ts ^àp BouV/apt'a '/.où aùxb; o "laxpoç /.ai to ■â£ptwvu[j,ov opoç to oiyjkov a.ypi toU IIcvtou, to xaXoûp.svov Ai[aoç, tyjç 0pây.Y]<; sigi (Jtipvj, vuvi 8s àXkôzpia xpY]|j.aTiÇouai. »
"2, Voir plus haut, Introduction.
ments valaques de ce côté du fleuve, de même que ceux du Timok, appartiennent, pour la plupart, à ce siècle » '.
En outre, quelle nécessité aurait poussé les Valaques à passer le Danube précisément dans les premiers temps de la fondation de l'État valacho-bulgare? Rœsleret M. Hunf'alvy soutiennent que, pendant la lutte pour l'indépendance, les Valaques ayant été contraints, à plusieurs reprises, de passer le Danube pour chercher un refuge chez les Cumans, abandonnèrent peu à peu leur ancienne patrie et s'établirent dans la Moldo-Valachie, d'où ils ne tardèrent pas à passer en Transylvanie et .dans les pays hongrois 2. — Il est d'abord tout à fait inexact que les Valaques aient été forcés de passer à plusieurs reprises le Danube. Cela n'arriva qu une seule fois, au commencement de la lutte. Dans la suite, les Valaques, étant toujours victorieux, n'eurent pas besoin de le faire \ Or peut-on s'imaginer que les Valaques aient quitté leur pays précisément au moment où, ayant fondé un État indépendant, ils pouvaient y jouir de tous leurs droits, et cela pour aller chez les Cumans qui ne pouvaient guère être plus civilisés que les Goths devant lesquels Rœsler fait fuir au plus vite les habitants de la Dacie?Mais l'exode de la Moesie n'ayant pas eu lieu à la suite d'un ordre du gouvernement, comme celui de la Dacie, il devait durer plus longtemps ; faut-il donc admettre que les Roumains soient revenus en Dacie au moment où la plus terrible de toutes les invasions barbares, celle des Tatares (1241), dévasta les contrées situées au nord du Danube? 4. Rœsler prévoit l'objection et croity parer
1. Cilé par Jung, Die Anfxnge der Romacnen dans la Zeitschrifl fur OE. G., 187G, p. 4. Comp. Fallmereyer, Fragmente aus clem Orient. Stuttgart, 1845, II, p. 240.
2. Nous avons reproduit plus haut les paroles de Rœsler. Voici celles de M. Hunfalvy : « Waehrend des Befreiungskampfes des neuentslandenen Bulgariens, der 1185 begann, in- dem "Vlachische Hirten aus dem Haemus die Hauptrolle spielten, und der nur durch die grosse Hilfe der Kumanen einen glùcklichen Ausgang nahm, musste die Befreundung der Wlachen mit den Kumanen sien bedeutend vermehren, und die Wanderungslust der erstern nach dem Lande der Kumanen sleigern. Und wo nicht Hirten sondera Ackerbauer gesucht waren, da fanden gewiss auch Bulgaren unter den Kumanen willkommene Aufnahme » (Ansprùche, p. 81).
3. Voir l'Histoire de l'Etat valacho-bulgare dans Eudoxius von Hurmuzaki, Fragmente zur Geschichte der Rumaenen, I, cap. it.
4. Rœsler, ainsi que M. Hunfalvy, font durer cette immigration des Roumains jusqu'au temps de l'invasion ottomane, à laquelle ils attribuent surtout l'augmentation de la population roumaine au nord du Danube. Rœsler dit : « Unter den elhnographischen Versenderungen welche sich in Gefolge der osmanisehenMachtentfaltung vollzogen, erscheint uns keine bedeutender als der Rùckgang des romaenischen Elementes aufder Ilalbinsel bewirkt dureh Aufsaugung und Auswanderung »
en faisant observer que « le Mongole, qui dévasta la Hongrie de la manière la plus inhumaine, semble avoir épargné la Gumanie orientale, la Vaîachie et la Moldavie ; chez eux, il n'y avait pas d'empire à renverser, pas de trésors à piller » '. Comme si, dans leurs invasions, les barbares avaient uniquement pour point de mire de renverser les États, et ne songeaient pas au moins autant à s'emparer des fortunes individuelles; or quels autres biens pouvaient-ils trouver plus désirables que les troupeaux des pasteurs roumains, dont les barbares, dans leur vie nomade, tiraient leur subsistance?
M. Miklosisch suppose, on l'a vu plus haut, que les Roumains ont passé de la Moesie dans la Dacie trajane à l'époque de l'invasion Slovène (fin du ve siècle); cette hypothèse a contre elle, outre les arguments exposés jusqu'ici, le fait que les Slovènes s'étendirent en même temps des deux côtés du Danube 2, et que, par conséquent, les Roumains n'auraient pu leur échapper en passant le fleuve.
M. W. Tomaschek est l'auteur d'une autre théorie qui diffère de celle de Rœsler, non-seulement quant à l'époque à laquelle il fait rentrer les Roumains dans la Dacie trajane, mais encore par rapport à la région où il place la formation de ce peuple. Il ne le fait point revenir de l'a Moesie, où il ne peut le trouver; il le fait revenir de plus bas « des parties centrales de l'Haemus, où habitait, dans les anciens temps, le peuple thrace des Besses. » Pour trouver les ancêtres des Roumains, d'après lui, on n'a pas besoin de recourir aux colons de la Dacie ; « on doit s'inquiéter tout aussi peu de l'abandon de cette province et de la transplantation des citoyens daco-romains dans la Dacie aurélienne — car ces nouveau-venus, qu'ils aient été nombreux ou non, ne contribuèrent qu'à augmenter le nombre des paysans thraces. Au sud du Danube, sur toute la frontière de l'Illyrie et de la Macédoine, nous trouvons un peuple romanisé, assez étendu et assez considérable pour donner naissance au peuple entier des Valaques 3. »
(Rom. Stud., p. 116). M. Hunfalvy ajoute : « Der Druck den die sich ausbreilnnde Tùrkenmacht im Sùden der Donau auf Bulgaren, Wlachen, Serben seit dem dntten Jarhzehnt des xiv'ea Jahrhunderts ausùbte, schob die Eimvohnerschaft an die Donau und hinùber nach Ungrowlachien und dessen Nebenleendern ; unter der wogenden Einwohnerschafl waren aber die Wiachen die beweglichsten, welche auch von leichten Wellen am weitesten fortgetragen wurden » [Anspruche, p. 101).