L ÉGLISE BULGARE CHEZ LES ROUMAINS
De l'analyse à laquelle nous venons de nous livrer, il ressort donc que le retour des Roumains en Dacie serait tout aussi impossible que leur abandon de la province. Pourtant, si l'on admet que ce peuple n'a jamais quitté la Dacie de Trajan, une difficulté surgit qu'il nous faut, avant tout, écarter. On sait que les Roumains ont adopté, dans leur église, le rite slave ou bulgare l, que la langue bulgare ou vieuxslovène a été, pendant des siècles, tant en Transylvanie que dans les principautés, la langue officielle et écrite des Roumains. Comment expliquer cette circonstance, si l'on admet que les Roumains n'ont jamais passé le Danube?
La réponse à cette question se trouve dans le fait que la Bulgarie, au moins pendant la durée du premier état bulgare, s'étendait aussi au nord du fleuve, sur la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie. On comprend l'intérêt de Rœsler et de ses disciples à combattre l'existence d'une Bulgarie prolongée sur la rive gauche du Danube. Essayons donc d'établir sur des données positives la vérité sur ce point, un des plus importants dont nous ayons à nous occuper dans cette étude.
A l'origine, les Bulgares occupaient les terres situées dans les environs du Dnieper. Les fils de Cubrate (f 660) se déplacèrent, et l'un d'eux, Asparuch, vint, avec une partie de son peuple, s'établir en Va-
1. Introduit en Bulgarie par Méthode et Cyrille du temps du roi Bogor ou Boris qui reçut en se baptisant le nom de Michel, 835. Voir Louis Léger, Cyrille et Méthode. Paris, 1868.
l'église bulgare chez les roumains 57
lachie, sur les bords du Danube. Dès 678, il quitta cette région et passa le fleuve, s'établissant sur la rive droite, au milieu des Slovènes, qui y étaient descendus plus d'un siècle auparavant. L'histoire ne dit pas si Asparuch garda en sa possession la rive gauche du fleuve; mais elle ne fait pas non plus connaître personne qui l'ait occupée à sa place. Il est donc probable qu'Asparuch resta maître de la Valachie.
Sous le règne de Grum (802?-820), nous voyons les auteurs byzantins établir une distinction entre une Bulgarie en deçà et une autre au-delà du fleuve; Nicéphore Grégoras rapporte que le roi bulgare, ayant fait prisonnières un grand nombre de familles de la ville d'Andrinople, les transporta dans la Bulgarie d'au-delà de Vlster et les y établit l. Ces familles parvinrent à se soustraire à l'esclavage sous le règne du successeur de Crum, Mortagon, ce qui prouve que, sous ce dernier, la Valachie appartenait encore aux Bulgares. Mais les Bulgares avaient aussi la Transylvanie sous leur domination, car Suidas rapporte que ce même Grum soumit à son autorité les Avares qui avaient été chassés de la Pannonie par Gharlemagne ~.
Bientôt après, une rivalité éclata entre les Bulgares et les Francs, ce qui suppose un voisinage de ces deux peuples. Enfin les Bulgares envahirent la Pannonie à plusieurs reprises. Rœsler, qui ne saurait nier ces faits, croit cependant qu'il n'est pas besoin d'admettre l'existence d'une Bulgarie près de la Theïss pour expliquer ces invasions, car les Bulgares auraient parfaitement pu entrer en Pannonie par le Sud et « nulle part on ne rencontre la moindre mention que les Bulgares auraient été les voisins orientaux de la Pannonie 3. Et pourtant, dans ces mêmes Annales Fuldenses, que Rœsler cite pour appuyer son opinion, on lit un peu plus tard, à l'année 863 : « Interea rex, collecto exercitu, specie quidem quasi Rastizen, Maharensium sclavorum ducem, cum auxilio Bulgarorum ab oriente venientium *. » Les Bulgares étaient donc précisément les voisins orientaux de la Pannonie, ce qui ne saurait avoir lieu que s'ils occupaient la Transylvanie. Gomment se fait-il que Rœsler ignore ce passage lorsqu'il en
1. Grégoras, éd. de Bonn, p. 391 : « BouA^apîa èxeïôsv tsj "Jsxpou 7COxa[J.oij. » Conip. Léo Grammaticus, ibid., p. "233.
2. Suidas, I, p. 1017 : « "Or. toÏ>ç r\êapsiç -/.axaxpâTi? àpovp ^çàviffav ci auxci BoûX^apoi -riptoT^cî oï Kpi\j. xobq tôv 'A6âpwv ar/jj.aXw"ccuc. »