Acta, patr. Const , I, p
indique les régions sur lesquelles doit s'étendre la juridiction de cet archevêché. Entre autres il dit : « (Juum igitur in praesenti, Deo auctore, ita nostra respublica aucta est, ut utraque ripa Danubii iam nostris civitatibus i'rcquentetur, et tam Viminacium quam Recidua et Literata, quae trans Danubium sunt, nostrae iterum ditioni subiectae sunt, necessarium duximus, etc. » Ce passage indique que la juridiction de l'archevêque de Prima Justiniana s'étendait aussi sur la rive gauche du Danube, par conséquent, qu'il y avait des chrétiens dans ces parages \
Les Bulgares, s'établissant dans la Moesie, mirent la main sur l'archevêché de prima Justiniana et en firent un siège bulgare qui garda son ancien titre sous la nouvelle domination. Nous avons montré plus haut que le patriarcat d'Ohrida ne vécut sous sa l'orme bulgare que très peu de temps (20 ou 30 ans), et que dans cet intervalle, il fut même empêché d'étendre son activité sur la rive gauche du Danube. Pour expliquer la soumission de l'église des Roumains au siège épiscopal d'Ohrida, il faut admettre que cet archevêque n'a fait qu'hériter des droits anciens que l'archevêque de Prima Justiniana exerçait sur la rive gauche du Danube, droits qui s'étendirent toujours davantage, avec les progrès de la puissance bulgare sur les pays situés au nord du fleuve.
Lorsque les Bulgares eurent conquis la Moesie et qu'ils eurent établi un patriarche bulgare au siège de l'ancien archevêché, ils introduisirent le christianisme bulgare dans toutes les provinces soumises à son autorité, et par conséquent dans les pays roumains du nord du Danube. Cet archevêché changea ensuite plusieurs fois de résidence, mais ne cessa d'exercer son autorité spirituelle sur les pays placés sous sa juridiction. Il s'arrêta enfin à Ohrida, où il perdit bientôt son caractère bulgare et une partie de son indépendance. Les pays roumains qui avaient été soumis pendant des siècles à son autorité ne laissèrent pas pourtant de la lui reconnaître, alors même qu'il était déchu de son ancienne splendeur.
Lorsque la puissance bulgare fut restaurée au sud du Danube sous sa forme valacho-bulgare, les pays roumains étaient tombés sous d'autres dominations, de sorte que cette fois l'état bul-
1. Du temps de la domination des Gépides, il y avait des évèques dans la Dacie, car le pape écrit en 826, au Chagan des Avares, l'engageant à rétablir les anciens évèchés qui existaient dans ce pays, sous la domination des Romains et sous celle des Gépides : Epist. Eugenii pupae ad TuLund, Avarorum Ckuganum, an. 826, citée par A. Thierry, Attila, II, p. '204.
l'église bulgare chez les roumains 71
gare s'arrêta au Danube. Les Hongrois avaient déjà conquis la Transylvanie, pendant que la Moldavie et la Valachie étaient sous la domination des Cumans. Voilà pourquoi l'autorité du patriarche de Tirnovo ne passe pas le fleuve l; les peuples qui habitaient sur sa rive gauche, quoique soumis politiquement à des puissances étrangères, étaient libres sous le rapport religieux et pouvaient continuer leurs relations avec l'ancien chef de leur église, qui résidait toujours à Ohrida.
Les Roumains n'ont donc pu revenir de la Moesie, attendu qu'ils n'y ont jamais existé. Pour expliquer le rôle des Valaques de l'autre côté du Danube au temps de l'état valacho-bulgare, on n'a pas besoin d'imaginer qu'ils aient été excessivement nombreux « dans la Moesie ». Les premiers chefs de l'insurrection étaient Valaques ; les premières luttes pour l'indépendance eurent pour théâtre le mont Haemus, patrie des Valaques ; l'élément bulgare qui était le seul cultivé finit par avoir le dessus et l'état valacho-bulgare se changea insensiblement en un état purement bulgare.
Quant au rite bulgare que l'on rencontre chez les Roumains du nord du Danube, il y a été introduit pendant le premier état bulgare, qui étendait sa domination jusque dans la Pannonie ; les relations des églises moldaves et valaques avec le siège d'Ohrida, prouvent que les Roumains n'ont pu recevoir le christianisme bulgare qu'au nord du fleuve, dans les contrées qu'ils habitent aujourd'hui ; car, si les Roumains avaient émigré de Moesie en Dacie à partir de la fin du xne siècle, ils auraient dû obéir à l'autorité spirituelle du patriarche de Tirnovo. S'ils étaient venus de plus bas encore, du sud des Balkans, ils devraient officier en langue grecque, ainsi que le font ceux de la Macédoine.
1. Hunfalvy, Ansprûche, p. 28, admet l'existence d'une Bulgarie cis- danubienne du temps du premier état bulgare et la nie pour l'époque postérieure (le second état valacho-bulgare). Pour sauver la Transylvanie, il restreint pourtant cette domination des Bulgares sur la rive gauche du fleuve, aux parties qui avoisinent ses bouches. Nous croyons qu'il a raison, quant à l'époque de cette domination >" car si l'état valacho-bulgare, avait exercé une suprématie sur la rive gauche du Danube, il est évident que nous devrions trouver plus tard les Roumains soumis au patriarche de Tirnovo, ce qui n'a pas lieu. Quant à la restriction territoriale qu'il veut établir, nous avons vu plus haut que la domination bulgare existait précisément en Transylvanie et du côté de la Theiss, où Rœsler lui-même ne peut faire autrement que de reconnaître au moins la présence du peuple bulgare. » (Rom. Stud. p. 205.)
On objecte encore contre la présence des Roumains dans la Dacie trajane le silence absolu que garderaient sur ce fait les chroniqueurs et les historiens du moyen âge.
Ce silence, quand même on le constaterait, ne prouverait rien par lui-même, caria Dacie resta pour ainsi dire en dehors du mouvement historique. Gomme elle n'était point civilisée, et ne venait point en contact avec des peuples qui avaient l'usage de l'écriture, on comprend aisément que les sources du moyen âge ne mentionnent pas l'existence des Roumains dans cette région. Mais, objecte-t-on, les auteurs byzantins contiennent assez souvent des indications qui ont trait aux pays situés au nord du Danube ; il serait donc naturel qu'ils eussent connu les Roumains comme habitant ces contrées, s'ils y avaient existé. Ceci est très juste; mais il faut observer que jamais ces pays n'ont eu pendant ce temps une existence indépendante; ils passaient continuellement des mains d'une race des barbares dans celles d'une autre et acceptaient toujours le nom de leurs envahisseurs. Ainsi la Dacie fut successivement appelée Gothie, Hunnie, Gépidie, Avarie, Bulgarie, Gumanie, etc., et ses peuples, quels qu'ils fussent, soumis par ces divers conquérants, partageaient le sort de leur pays, changeant de nom à chaque nouvelle domination. Ces noms sont les seuls connus des auteurs byzantins. Ou bien encore ces auteurs, dans leur style archaïque, désignent assez souvent les peuples du nord du Danube, probablement aussi les Roumains, par des noms anciens tels que Scythes, Daces, Gètes, etc. C'est ainsi que Pachymère veut sans aucun doute parler des Valaques cisdanubiens lorsqu'il dit que « les
Valaques qui habitaient aux environs de Constantinople et jusqu'à la forteresse de Byzia et au delà, avaient les mêmes mœurs et étaient de la même origine que les Scythes du nord du Danube l. »
Nous avons vu plus haut les Valaques de l'Haemus chercher un refuge chez les Scythes sur la rive gauche du Danube 2. On admet en général que ces Scythes sont les Cumans ; mais on pourrait tout aussi bien y voir des Valaques ; il est plus probable, en effet, que les Valaques de l'Haemus, pour demander secours, se seraient adressés à des frères plutôt qu'à des barbares.
Nous croyons encore retrouver les Roumains dans ce passage de Gantacuzène : « mais les Gètes de l'autre côté de l'Ister, qui se servent des mêmes armes que les Tatares, et qui étaient venus prêter main forte aux Mysiens 3 (Valaques). »
Il est d'autant moins étonnant de voir les écrivains byzantins s'occuper si peu des Valaques d'en deçà du Danube, qu'on les voit même mentionner rarement ceux qui habitaient au cœur de leur empire, Ainsi nous avons vu plus haut que la première mention de ce peuple, comme race distincte portant le nom des Valaques, est relatée en l'année 976, donc vers la fin du xe siècle et pourtant le même Pachymère cité plus haut dit qu'ils habitaient près des faubourgs de Constantinople. Tant que les Valaques ne jouèrent aucun rôle dans l'histoire, celle-ci ne s'en occupe point. Aussitôt qu'ils commencent à déterminer les destinées de l'empire byzantin, on voit ses historiens les tirer de l'oubli dans lequel ils vivaient jusqu'alors. Ainsi Nicétas Ghoniate en parle presque à chaque page. M. Iung observe avec beaucoup de justesse, à cette occasion, que les Valaques qui habitent aujourd'hui l'Autriche, quoiqu'ils forment la douzième partie de la population de l'empire et occupent un territoire de 2,000 lieues carrées, ne sont presque pas mentionnés dans l'histoire de cet empire, jusqu'en 1848, où ils commencent seulement à paraître *.
Que de fois les historiens ont oublié ou passé sous silence des peuples entiers ou des événements importants de l'histoire : Ainsi Ammien Marcellin, cet écrivain si judicieux, ne mentionne pas un mot du grand conflit religieux qui eut lieu de son temps entre les Ariens et