Rom. Slud.,p
Nous croyons que cette concordance parfaite entre deux sources si différentes est la meilleure preuve de l'existence d'un fait historique et Rœsier qui, sans aucune preuve à l'appui, transplante les Hongrois dans la petite Valachie, n'a pas le droit d'incriminer l'Anonyme avec tant d'amertume, car.il l'imite de point en point, en inventant des faits là où il ne les trouve pas selon ses désirs, pour servir une cause étrangère à l'histoire.
Cette entrée des Hongrois en Pannonie par le sud était même impossible pour plusieurs raisons. D'abord, parce que les Hongrois ne la connaissaient pas, tandis que la route^du nord leur était parfaitement connue, car ils l'avaient suivie plusieurs fois dans leurs expéditions vers l'occident. Ainsi, il est probable que Rœsier lui-même ne pensait pas faire arriver les Hongrois sur les confins de la monarchie franque en 862, en leur faisant passer les défilés des Portes de fer. Nous avons vu plus haut que même en 892, il admet que les Hongrois ont attaqué la Moravie en venant par le nord. Quel motif les aurait poussés, trois ans plus tard, vers le sud? L'attaque des Petchénègues? Pourtant celle-ci ne venait pas du nord, mais bien de l'orient. Ils auraient donc pu lui échapper en se sauvant tant vers le nord que vers le sud. Mais cette attaque des Petchénèques était combinée avec celle des Bulgares qui, pour passer clans l'Ateluzu, devaient venir par le sud (Valachie orientale). Comment admettre que les Hongrois aient cherché un refuge précisément du côté où ils étaient attaqués, à moins d'être un autre Kékauménos? Enfin, quand même les Hongrois auraient voulu passer de Valachie en Pannonie, il n'y avait pas en ce temps de route praticable entre ces deux régions, et cela d'autant moins qu'il s'agissait du déplacement d'un peuple entier. Nous en possédons une preuve évidente. L'historien byzantin Ménandre ', rapporte que le chagan des Avares Baïan, qui occupait la Pannonie, prié par l'empereur de Constantinople Tibère, en 581, de ravager le pays des Slovènes, afin de venger les Byzantins du pillage dont ils avaient été victimes de la part de ce peuple, passa le Danube à Singidunum, longea la rive droite du fleuve jusque vers la Scythie (Dobroudja) et le repassa sur la rive nord pour atteindre ses sujets récalcitrants. Or il est évident que si Baïan avait pu passer directement de Pannonie en Valachie, il n'aurait pas pris ce détour.
Rœsier institue une comparaison continuelle entre les assertions de l'Anonyme et les chroniques occidentales, pour prouver comment la
1. Ménandre, éd. Bonn, p. 404. Comp. Pic. Abslammunrj dcr Rumaenen, p. 55.
vérité a été partout altérée par le chroniqueur hongrois. Mais celte méthode ne saurait conduire à des résultats certains que par rapport à l'histoire externe des Hongrois, à leur contact avec les peuples de l'Europe occidentale. Elle ne saurait trouver son application pour l'histoire interne de ce peuple, pour ce qui se passa lors de la conquête des pays hongrois, car aucune chronique occidentale n'en parle d'aucune manière. Rœsler trouve que l'Anonyme ne mérite confiance sur aucun point, parce qu'il le surprend en flagrant délit de mensonge dans la plupart de ses assertions. Le raisonnement n'est pas d'une rigoureuse logique; d'ailleurs, nous avons vu plus haut que, sur un point très important de l'histoire interne des Hongrois, quant à la route suivie par eux pour entrer en Pannonie, il contenait la vérité. Il n'avait ici aucun intérêt à la fausser, et son ignorance même, en lui faisant accepter la tradition comme base de son récit, donne encore à ses paroles plus d'autorité.
Malgré toutes les fables dont il entoure l'existence des Roumains en Transylvanie, son témoignage ne contiendrait-il pas un fond de vérité? Quel intérêt aurait eu l'Anonyme à inventer l'existence de ce peuple? On ne saurait admettre une falsification d'un fait historique que pour une raison quelconque. Or, dans notre cas, on aurait beau s'ingénier à en trouver une. Mais Rœsler a réponse à tout : comme l'Anonyme trouvait les Valaques établis de son temps (1235-1270) en Transylvanie, il devait expliquer leur présence dans le pays. Voilà l'origine des fables relatives à Gelou. La meilleure réponse que l'on puisse faire à une pareille assertion a été produite par M. Tomaschek, au temps où il était l'adversaire de la théorie rœslérienne. Nous reproduisons, encore une fois, ses paroles rapportées déjà plus haut : « L'Anonyme ne pouvait être si simple de vouloir faire croire à ses compatriotes que les Valaques étaient d'anciens habitants du pays, lorsque — d'après Rœsler — ils y étaient à peine arrivés depuis soixante ans. Non, la tradition immémoriale et la croyance générale de son temps lui faisaient apparaître comme tels les Valaques et les Slaves. S'il avait pu seulement considérer les Valaques, qu'il traite des plus lâches d'entre les hommes, comme des vagabonds nouvellement arrivés, il ne leur aurait pas épargné cette injurieuse imputation '. »
1. M. le professeur Ladislas Pic, l'auteur de l'ouvrage Abstammung der Rumaenen, que nous avons cité déjà à plusieurs reprises dans cette étude, a entrepris, en dernier lieu, une réhabilitation de l'Anonymus Noturius dans un écrit publié en 1882 : Der nationale Kampfgegen das Ungarische Staatsrecht, Leipzig. Il établit sa démonstration sur cette circonstance que les principautés données par
L'Anonyme n'est pas pourtant la seule source du moyen âge qui rappelle l'existence des Roumains en Transylvanie. Ses données sont confirmées par d'autres chroniques contemporaines, ou quelque peu postérieures, dont la véracité n'a jamais été mise en doute. Ainsi la chronique intitulée : De facto Ungavise Magnae invento (1237), commence par les paroles : « Inventum fuit in gestis Ungavovum Chvistianovum, quod esset alia Ungaria maior, de qua vu duces cum populis suis egressi fuerant qui venerunt in terram que nunc Ungaria dicitur, tune vero dicebatur pascua Romanovum, quam inhabitandam pre terris ceteris elegerunt, subiectis sibi populis qui nunc habitabant ibidem l. » Il ne faut pas oublier que l'Anonyme parle aussi d'annales existant de son temps, qu'il aurait eues sous les yeux ; c'est précisément à ces annales qu'il emprunte le fait rapporté aussi par la chronique De facto magnae Ungaviœ invento : « Anno dominice incarnationis DGGGLXXXIIII sicut iaannalibus continetuv evonicis, septem principales persone egressi sunt de terra Scythica versus occidentem 2.->> La chronique antérieure consultée par l'Anonyme était donc la même que celle dont les paroles sont reproduites par l'écrit de Ungavix invento. Gomme l'anonyme lui emprunte ce qu'il y trouve par rapport à l'abandon de la Scythie parles Hongrois, il faut admettre qu'il en reproduit tout le récit relatif à leur émigration et à leur établissement dans leur nouvelle patrie ; ses paroles même : « Quam terram habitârunt Slavi, Bulgari et Blachi ac pastoves Romanovum3,» concordent, jusqu'à un certain point, avec celles de la chronique rapportées plus haut. L'Anonyme ne fait donc que reproduire, quant à l'existence des Roumains, une source antérieure, « ce qui le met hors de cause, » comme dit M. Gaston Paris de Flavius Vopiscus.
l'Anonyme comme existant en Pannonie et dans les autres régions conquises par les Hongrois, à l'arrivée de ce peuple, auraient, jusqu'à un certain point, déterminé les cercles administratifs postérieurs de la Hongrie, qui n'étaient que les anciennes provinces dont la réunion donna naissance à l'état hongrois et qui auraient gardé, même sous la domination magyare, leur autonomie nationale et politique. Ce fait, quoique très important pour établir la véracité du chroniqueur hongrois quant a l'histoire intérieure de son peuple, ne saurait rien prouver contre la thèse de Rœsler. Ses adeptes n'auraient qu'à riposter que l'Anonyme, en voulant expliquer l'état qu'il avait sous les yeux par un passé fictif, aurait admis par induction l'existence des principautés ou des peuples dont il parle et non par suite du témoignage de la tradition ou des sources plus anciennes.
1. Cité par Tomaschek, critique de Rœsler dans la Zeitschvift fur OE. G. 1872, p. 152.