Ibicl, p
L'archidiacre Thomas, dans son Histoire des pontifes de Salone et de Spalato (12GG), dit que les Hongrois vinrent en Pannonie et « interfectis namque incolis regionis illius, aliisque in servitudinem redactis, posuerunt se in planitie illa; hec regio dicitur antiquitus fuisse pascua Romanorum l. » Enfin Simon Kéza dit, dans sa chronique (vers 1285) : « Blackis, qui Romanorum fuere pastores et coloni, remanentibus sponfe in Ponnonia. » Les termes de Valaques et de pastores Romanorum (d'où le pays fut appelé pascua Romanorum) sont donc employés indistinctement pour désigner la même population, et celte désignation est d'autant plus juste que les Roumains étaient, en général, réduits à l'état de bergers.
Rcesler avait trouvé l'Anonyme en défaut sur toutes les parties de son histoire qui ont rapport au contact des Hongrois avec les nations occidentales, où nous avons vu qu'il avait intérêt à cacher la vérité. Une comparaison semblable établie avec d'autres sources indigènes, par rapport aux faits de l'histoire intérieure des Hongrois, confirme, au contraire, ses données de la manière la plus éclatante. Qu'en fautil déduire? Rien autre chose, selon nous, si ce n'est que l'Anonyme n'est pas beaucoup plus ignorant ni plus faux que la plupart des chroniqueurs du moyen âge, qu'il ne cachait la vérité que là où il avait intérêt aie faire et que, par conséquent, ses indications, par rapport aux Valaques, reposant sur la tradition ou, ce qui paraît même plus certain, sur des chroniques plus anciennes, doivent être considérées comme dignes de foi.
La chronique de Nestor, que nous avons vue plus haut confirmer les assertions de l'anonyme relativement à la route suivie par les Hongrois pour venir d'Ateluzu en Pannonie, reproduit aussi la mention faite par celui-ci de l'existence des Roumains en Transylvanie. Nous reproduisons le passage correspondant dans son entier : « Les Ougres (Hongrois) venaient de l'Orient; ils franchirent de grandes montagnes qu'on a appelées montagnes des Ougres, et se mirent à combattre avec les Vlokhs (Valaques) et les Slaves qui vivaient dans ces contrées : car les Slaves s'y étaient d'abord établis; puis les Ougres ayant chassé les Vlokhs et ayant conquis cette terre, s'y établirent avec les Slaves après les avoir soumis : de là vint au pays le nom de Ougrie (Hongrie) 2 » (chap. xix).
!. Thomas archidiaconus Spalatensis, Historia Salonitarum pontificum atque Spalatensium, dans Schwandlner, l. c, III, p. 345. 2. Nestor, traduit par Léger, pk 19.
Nestor répète ces idées dans deux autres passages. Ainsi le chap. iv contient les paroles suivantes : « Les Vlokhs étant venus chez les Slaves du Danube, s'étant établis au milieu d'eux et les ayant opprimés, ces Slaves allèrent s'établir sur le Danube et s'appelèrent Lekhs *. »
Il revient encore sur ce thème au chap. vin de sa chronique : « Puis vinrent les Ougres blancs qui s'emparèrent de la terre slave, après avoir chassé les Vlokhs qui avaient occupé cette terre avant eux 2. » Quand bien même on considérerait ce dernier passage comme interpolé, il n'en est pas moins certain que Nestor parle des Valaques à plusieurs reprises, et il s'agit de savoir quel peuple il entend désigner par ce nom. Ce ne saurait être qu'un peuple d'origine latine, car les Slaves appliquent ce nom exclusivement aux peuples de cette race 3.
Roesler, que ce passage gênait à l'égal de l'Anonyme, mais qui ne pouvait traiter de faussaire aussi le chroniqueur russe, trouve un moyen assez ingénieux d'interpréter ce passage de façon à le rendre complètement inoffensif pour sa théorie. Il avance donc que les Valaques de Nestor sont les Francs de l'empire carlovingien ! Rœsler soutient cette thèse avec beaucoup de conviction. Il s'exprime, à ce sujet, de la manière suivante : « Les Valaques de l'Anonymus Notarius habitent la Hongrie orientale, le pays situé sur la rive gauche de la Theïss; ceux de Nestor doivent être cherchés du côté opposé, dans l'ancienne Pannonie. Les Valaques de l'Anonymus sont le peuple que nous autres modernes comprenons aussi sous ce nom; les Valaques de Nestor sont les Franks de l'empire romain des Garlovingiens. Et cette différence importante n'a pas été remarquée jusqu'à ce jour. Le fait d'avoir supposé que les Valaques de Nestor n'étaient point les Roumains est fort juste. Schlœzer les tenait pour Italiens. Fraehn, au contraire, supposait que le pays des Valaques de Nestor était la France. Si l'on remarque que, chez Nestor, les Valaques sont énumérés immédiatement après les Espagnols (Gallicane, Galliciens), on trouve, dans cette circonstance, une nouvelle confirmation de cette
i. Nestor, chap. m, p. 4.
2. Idem, p. 8. Comme le passage souligné n'est contenu que dans deux manuscrits, il est soupçonné avoir été interpolé par les copistes. M. Fr. Miklosisch l'a complètement supprimé dans son édition du chroniqueur russe, Vienne, 1SC0.
3. Martin Gromer, De origine et rébus gestis Polonorum, chap. xn : « Polonorum atque Slavorum lingua non modo hi populi verum etiam omnes qui sunt Italici generis Vlassi et "Vlossi dicuntur, quod ipsum etiam argumento est Italicam hanc gentem esse. »
vérité. Si donc les Francs sont appelés Valaques dans la totalité des peuples qui faisaient partie de leur empire, alors il va de soi que les Germains de la France orientale sont compris aussi sous ce nom l. »
Nestor énumère, au chap. i de sa chronique, les peuples de race japhétique : « Les Varôgues, les Suédois, les Normands, les Goths, les Russes, les Anglais, les Espagnols (Galitzane), les Valaques (Volkhsï, les Romains (Rimliane, en ancien roumain : Rîmleni), les Allemands (Niemtzi), les Korliazes (?), les Yénèdes (Veneditzky), les Francs (Friagovie) 2. »
Il connaît les Francs tout aussi bien que les Romains; il ne pouvait donc désigner l'empire des Francs carlovingiens par le terme de Valaques ; mais il aurait employé celui de Rimliane ou de Friagovie, car cet empire portait, depuis 800, aussi le titre d'empire romain. Quant à l'ordre dans lequel ces peuples sont énumérés, il faut remarquer tout d'abord que Nestor ne tient compte ni de la situation géographique, ni de la ressemblance des nations. Ainsi, il saute des Russes aux Anglais, pour passer de ces derniers aux Espagnols par dessus les Francs qu'il ne nomme qu'à la fin, après avoir énuméré les Valaques, les Romains, les Allemands* et d'autres encore. Dans l'ignorance où il était de la position respective de ces peuples, il n'en indiquait que les noms qui avaient frappé ses oreilles. Les Italiens, comme peuple, n'existaient même pas de son temps, et les populations principales de l'Italie, à cette époque, étaient précisément les Vénitiens et les Romains que Nestor connaît et comprend dans son énumération.
Mais, s'il est vrai que Gharlemagne a conquis la Pannonie sur les Avares en 797, ces contrées ne changèrent-elles pas de maître durant le siècle suivant et, en 898, obéissaient-elles toujours à l'empire des Francs? « La situation des contrées danubiennes avait bien changé depuis la mort de Charlemagne et la destruction complète de l'empire avare. C'était la confédération des Slaves-Marahaus ou Moraves qui, du haut plateau où elle avait fondé le siège de sa puissance, dominait maintenant les plaines au nord du Danube et tenait en échec la France orientale. Charlemagne n'avait eu pour successeurs que des princes faibles qui ne surent pas porter le poids de son sceptre impérial ou des enfants ambitieux dont les rivalités mirent l'empire en lambeaux 3. » L'empire romain existait, vers la fin du ixe siècle, tout