‹ Une énigme historiqueChapitre 57 sur 100 · Hunfalvy, Anspruche, p · texte numérisé non relu

Hunfalvy, Anspruche, p

comme il est prouvé qu'il existait en Transylvanie une noblesse valaque, il va de soi que sous le mot no biles on doit entendre tous les nobles de ce pays, sans distinction de nationalité, par conséquent aussi les Valaques, les Ruthènes, etc. Ensuite le roi dit expressément qu'il avait convoqué aussi les Valaques dans cette assemblée dans le but de réformer l'état des populations « pro reformatione status eorundem », mesure essentiellement politique et qui n'est de la compétence d'aucun tribunal, fût-ce même dans la cause de maître Ugrinus. D'ailleurs, nous avons vu dans d'autres documents des Valaques prendre part aux congrégations de la Transylvanie; il n'est donc nullement extraordinaire de les retrouver ici. Il va sans dire que M. Hunfalvy, pour pouvoir montrer que le peuple roumain était un peuple de nomades nouvellement arrivés dans le pays, et qu'on ne pouvait leur accorder de si tôt des droits politiques, cite ce document comme s'il était tout à fait isolé et sans mentionner les autres où se trouve rappelée la même circonstance.

L'étude de l'état politique des Valaques dans les premiers siècles qui suivent l'apparition des documents sur la Transylvanie nous a montré que ce peuple jouissait de certains droits. Ainsi, il possédait des voévodes ou grands seigneurs territoriaux , des knèzes ou juges de villages qui réglaient les différends d'après le droit coutumier; c'est ce même droit qui déterminait le mode et la mesure des prestations en argent ou du service militaire dont les Valaques étaient tenus. Ils prenaient part aux assemblées générales et particulières du pays, et leurs nobles ne se distinguaient en rien des nobles Magyares.

Si nous comparons cet état politique du peuple roumain à celui où nous le trouvons plus tard, vers la fin du xvme siècle, nous sommes frappés devoir à quel point sa condition avait empiré. Sa noblesse, chargée primitivement de défendre les droits du peuple, a disparu ; il en est de même de ses knèzes et voévodes, de ses coutumes, de sa participation aux affaires publiques. Les Valaques ne sont plus qu'un peuple de paysans attachés à la glèbe ; ils ne possèdent plus aucun droit; leur existence clans le pays n'est que tolérée « pour l'intérêt public, tant qu'il plaira aux princes et aux regnicoles ». « On déclare qu'ils ne peuvent rien posséder en propre, si ce n'est le « salaire de leur travail » ; défense leur est faite de se vêtir comme les membres des nations dominantes, de porter des panta-

Ions, des chemises de toile fine, des chapeaux d'une certaine forme et bien entendu aussi des armes, sous peine de perdre la main droite; on voulait leur enlever ainsi le moyen de se défendre contre leurs oppresseurs '.

Ce changement dans la condition sociale et politique des Roumains ne se fit point sans des secousses terribles, qui ébranlèrent jusque dans ses fondements la constitution de leur pays. Les révolutions réitérées entreprises par les Roumains, n'étant jamais couronnées de succès, ne firent qu'empirer leur sort, qui, avec le temps, devint intolérable. Il ne sera pas sans intérêt d'exposer à grands traits cette lutte acharnée des Roumains contre leurs oppresseurs, lutte dans laquelle ils se défendirent, avec la force que donne le désespoir, contre les empiétements toujours plus prononcés de l'élément dominateur.

La première révolte des Roumains de la Transylvanie dont les documents aient gardé le souvenir est celle qui arriva en 1437. A ce soulèvement prirent part les paysans tant hongrois que valaques de la Transylvanie. Par suite de circonstances analogues à celles qui se produisirent dans toute l'Europe, les paysans étaient tombés à l'état de serfs, et les propriétaires nobles, sur les terres desquels ils vivaient, abusaient de leur autorité pour les soumettre à toutes les vexations que la cupidité la plus effrénée les poussait à commettre 2. Les paysans auraient peut-être encore longtemps souffert cette oppression si une circonstance particulière ne les avait tirés de leur torpeur Georges Lepes , archevêque catholique de la Transylvanie, ayant négligé, pendant trois années consécutives, d'exiger la dîme qu'il percevait sur les catholiques (Hongrois) ainsi que sur les orthodoxes (Roumains) 3, demanda qu'on lui payât en une fois les trois années qui lui étaient dues; les paysans ne purent le satisfaire, à cause de l'importance de la somme qu'ils devaient débourser : alors

1. « Rusticus praeter mercedem suam nihil habel. » Verbœczy Jus tripartitum. Pour les autres prohibitions, voir les Compilatae et Approbalae Constitutiones.

2. Cet état de choses s'était pourtant établi en dépit des lois qui prohibaient le servage (Voir Fejer, X, m, p. 152, anno 1397; X, v, p. 43, anno 1410).

3. Celte injuste contribution qui faisait payer aux Roumains une dîme pour une église qui n'était pas la leur, fut abolie en 1481 par le roi Malhias Corvin : u Schismatici ad solutionem décime non adstringantur, et neque per comités Parochiales instar aliorum ad huiusmodi decimarum solutionem compellantur — ». Malliiae Gorvini liegis décret. V, anni 1481, artic. 3, reproduit entre autres dans le Magazin isloric pentru Dacia, par Balcescu et Laurian, Bucarest, 1840, III, p. 160. Un décret du successeur de Corvin, Vladislas, renouvelle cette disposition. Ibid-, p. 101.

l'archevêque lança l'interdit contre les paysans catholiques; les offices divins furent suspendus dans les églises; les gens mouraient sans avoir reçu les sacrements; les mariages et les baptêmes ne pouvaient s'effectuer. Les paysans hongrois appelèrent à la révolte ceux de nationalité roumaine. Quoique ceux-ci no fussent pas atteints par l'interdit, puisqu'ils n'appartenaient pas à l'église catholique, ils n'en avaient pas moins des griefs tant contre les seigneurs que contre l'église catholique, qui leur imposait sans raison des contributions pour soutenir une croyance qui n'était pas la leur; ils répondirent donc à l'appel des Hongrois.

Les paysans hongrois et roumains se réunissent en grand nombre sur la montagne de Babolna et envoient demander qu'on leur rende les libertés dont ils jouissaient du temps des anciens rois de Hongrie et notamment sous saint Etienne. Leurs maîtres massacrent les députés; il s'en suit une lutte, dont le résultat, quoique indécis, n'en force pas moins les nobles à entrer en composition avec les révoltés. Plusieurs conditions imposées par les paysans sont acceptées par les seigneurs, et ceux-ci s'obligent même à permettre aux paysans de rechercher chaque année si les droits accordés par les nobles ont été respectés. Cette trêve fut signée le 6 juillet 1437 ».

1. Fejer, X, vu, p. 893 : Qnod nobiles viri Ladislaus filius Benedicti — et Paulus Magnus de Vaidahaza, vexillifer universitatis regnicolaram Hungarorum et Valachorum Transylvanie — detexerunt — quod quanquam praedicta universitas Hungarorum et Valachorwn in his partibus Transylvanie commorantium, tum pro eo quia reverendus pater Georgius Lepes episcopus... suas décimas... (suit la question de la dîme telle qu'elle a été exposée dans le texte. Pour le reste du document qui manque dans Fejer, voir YArchiv filr Siebenbiirgische Landes kuncle . 1874, p. 78 et suiv. où le commencement du document n'est pas reproduit) : « dein quia per ipsorum dominos terrestres velnt emtitii in gravem serviiudinem fuerint redadi — cura enim de aliquorum possessionibus ad alia loca se transferre voluissent — rébus et bonis eorum etiam omnibus spoliatis, abire minime permillerentur et omnibus eorum juribus libertatum privati penitus opressi et imporlabilibus oneribus aggravati — pro reacquirendis et reobtinendis pristinis libertatibus per sanctos reges cunctis hujus regni Hungarorum incolis datis et concessis — m.iture — inito consilio in montem Babolna — missis nuntiis — in dictis libertatibus sanctorum regum se conservari et a jugo intolerabilis servitutis colla eorum exsolvi humillime et devote supplicarunt — quod litteras sancti Stephani régis aut successorum ejusdem in quibus libertates et statula habentur, ab imperiali majestate possent impetrare, censum annalem solvere, munera dare et servitia exhibere hoc modo teneantur — tali obligatione ut si que partium predictarum universilatum nobilium scilicet et regnicolarum — in premissis omnibus — persidlere nollet — iidefragus habeatur. »

Les nobles n'avaient, paraît-il, cédé aux paysans que parce qu'ils avaient 616 surpris sans avoir eu le temps de concerter des mesures de résistance. Au mois de septembre de la même année, ils concluent avec les Saxons et les Szèkles Y union appelée plus tard improprement des trois nations, qui devint célèbre dans l'histoire de la Transylvanie. Le style du document rédigé à cette occasion parle à mots couverts du véritable but de l'alliance, qui était la lutte contre les paysans révoltés ; il parle seulement des « causes ardues » de ce pays de Transylvanie '.

Peu de temps après, une nouvelle lutte s'engage, à la suite de laquelle les deux partis se décident à recourir à l'arbitrage du roi. En attendant, les nobles renouvellent leur alliance avec les Saxons et les Szèkles; cette ibis, ils avouent franchement le but de cette union. Les services que les membres de l'Union s'obligeaient à se rendre mutuellement étaient les suivants : les nobles s'engageaient à défendre les Saxons (peut-être aussi les Szèkles) contre les invasions des Turcs et recevaient en retour la promesse d'être secourus par eux contre les révoltes des « maudits paysans » 2.

M. Teutsch, qui a spécialement étudié cette question de 1' « Union des trois nations » de la Transylvanie 3, expose les choses d'une tout autre manière qu'elles ne ressortent des documents. Il explique le rapprochement des nobles, des Saxons et des Szèkles par les périls auxquels le pays était exposé de la part des Turcs, et ne voit dans la clause concernant les paysans qu'une condition secondaire de leur alliance. La véritable cause de l'alliance, d'après lui, aurait été de défendre la liberté du pays; la révolte des paysans en serait seulement l'occasion \ Le patriote saxon, qui présente sous de si

1. Arcliiv, l. c. p. 83, 1433 : « Arduas causas harum partium tractaluri inter prediclos Nobiles el Saxones et Siculos iïaternam disposuimus unionem. »

2. Arcluv, l. c. p. 85, 1438 :« Nos Lorandus Lepes Vicevaivoda Transalpinus — una cum baronibus et nobilibus neenon Saxonibuset — Siculorum luissemus congregali, inter cetera tractantibus (sic) uti proiervia et rebelliones nefandissùnorum rusticorum contrilione et eradicatione, nec non siculi conlra insultus Turcorum sevissimorum has defensare parles, coram nobis et baronibus universi Nobiles el Saxones inter se ipsos talera fecerant unionem et fraternitatem — quod dum et quando casu contingente prefati Turci has invadsre partes, tune prefati Nobiles in succursum Saxonum accelerare debent — predicli etiam Saxones contra emulos seu inimicos Nobilium, signanter autem ad conterendam nefandissùnorum rusticorum proterviam venire et accelerare debent, ad quod se parles sponte obligarent juramento coram nobis. »

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