Jirecek, Geschichle der Bulgaren, p
dédiée à l'empereur Sévère *. En Moldavie la ville de Suciava rappelle trop bien l'ancienne Sucidava pour que celte ressemblance puisse être attribuée au hasard.
On ne saurait nier que le nombre des villes de nom dace ou romain que l'on retrouve aujourd'hui dans les pays habités par les Roumains ne soit très restreint, surtout si on le compare u celui qui se rencontre dans les autres pays latins. Partout ailleurs, il existe une continuité remarquable dans les dénominations géographiques des endroits habités, tandis que la Dacie en conserve à peine quelques traces.
Ce fait indéniable ne saurait être passé sous silence; il demande sans contredit une explication. Nous verrons pourtant qu'on peut parfaitement la donner sans recourir à l'hypothèse roeslérienne ; que les conditions dans lesquelles les Roumains ont vécu en Dacie pendant la plus grande partie du moyen âge expliquent d'elles-mêmes la disparition de la plupart des villes daco-romaines ; que cette disparition devait avoir lieu, lors même que les Roumains n'eussent point quitté le pays de leurs ancêtres.
On n'a jamais entrepris de caractériser la profonde différence qui sépare l'invasion des barbares dans l'Europe occidentale de celle qui inonda les provinces de l'Orient et en particulier la Dacie. L'Occident fut exposé surtout aux invasions des peuples germaniques; encore ceux-ci n'y arrivaient-ils qu'après avoir assouvi leur férocité primitive sur les provinces orientales qui s'offraient d'abord à leur marche envahissante. En outre la plupart y reçurent le christianisme et c'est seulement après avoir subi de cette façon l'influence de la civilisation romaine qu'ils arrivèrent en Occident. Les peuples de race mongole, tels que les Huns, les Avares, les Hongrois, n'apparurent que bien rarement sur les confins de l'Occident, remplissant toujours d'un puissant effroi non seulement les Romains, mais encore les barbares germains qui s'étaient établis au milieu d'eux.
Les Germains, quoique barbares, étaient capables de se civiliser ; ils firent toujours tous leurs efforts pour être reçus par les Romains au sein de leur empire où la vie était plus douce et plus facile. On ne saurait mettre en doute que cette augmentation continuelle de
1. Ackner et Mùller, l. c, nos 13-16. N° 14 : Imp. Sev. Nous ne comprenons guère pour quels motifs M. Mommsen déclare cette inscription apocryphe. C. I. L. III, p. 12 : « Videtur ficta propter nomen oppidi. » Dans ces derniers temps, on y a trouvé un cimetière romain.
l'élément barbare ne finît par causer la ruine de l'empire romain ; pourtant cette ruine fut plutôt la conséquence indirecte que le résultat immédiat des invasions. Que l'on pense seulement à la manière assez calme dont s'éteignit le vieil empire d'Occident. Enfin observons que peu de temps après l'établissement des barbares dans les provinces occidentales, la vie organisée de l'état y reprend naissance et que, malgré son peu de consistance dans les premiers temps, la société est tout de même soumise à un régime quelconque-
En fut-il de même en Orient? Cette partie de l'Europe romaine fut pendant plus de mille ans (238-12-41) exposée aux invasions et livrée à l'anarchie la plus complète. Les peuples barbares se succédaient sans discontinuer. D'abord ce furent des peuples germains, mais barbares et féroces tels qu'ils sortaient des steppes de la Russie, ensuite l'interminable succession des peuples mongols : Huns, Avares, Bulgares, Hongrois, Petchénègues, Cumans, Tartares, et quelques autres encore de moindre importance. Cette race mongole était un élément absolument rebelle à la civilisation. Sa mission historique, si tant est qu'elle en ait eu jamais une, était de briser, de renverser tout sur son passage. Les peuples mongols détruisaient tout ce qu'ils rencontraient, rien que pour le plaisir de détruire, pareils au tigre qui n'est assouvi de sang que lorsqu'il n'a plus rien à égorger l.
Les chroniques contemporaines de l'invasion des Tartares nous ont laissé des tableaux vraiment effrayants des atrocités commises par les derniers nés de larace mongole, les Tartares. Ces descriptions peuvent parfaitement s'appliquer, croyons-nous, à toutes les invasions mongoles; le portrait des Tartares, tel que l'a tracé l'archidiacre Thomas, ressemble singulièrement à celui des Huns par Ammien Marcellin ; si les ancêtres et les arrière petit-fils se touchent de si près, il ne saurait en être autrement des chaînons intermédiaires 2. Voici quelques
1. Les Hongrois ne doivent la civilisation dont ils jouissent qu'à leur mélange très considérable avec des peuples de race aryenne capables de civilisation, tels que les Slaves et les Roumains. Comparez plus haut ce qui a été dit sur la noblesse roumaine, p. 118.
2. Historia Salonitarum pontificum atque Spalatensium , c. xxxvin, dans Schwandtner, Scriptores rerum hungaricarum : Terrificum valde exhibent faciei aspectum ; brèves habent tibias, sed vasta pectora ; lata est faciès et cutis alba (?); imberbis gêna et naris adunca; brèves oculi spatio longiore disjuncti ; usum panis abhorrent, mundorum et immundorum carnibus indifferenter utuntur et lac concretum cum sanguine potant equino. » Comparez Ammien Marcellin, xxxi, 2.
extraits dos chroniques sur la terrible invasion dos Tartares en 1211 :
a Poursuivis par les Tartares, les hommes tombaient à droite et à gauche comme des feuilles atteintes par le vent glacé ; les cadavres des malheureux couvraient les routes ; le sang coulait à flots et imprégnait le sol de la malheureuse patrie '.
« Les flèches pleuvaient si dru qu'elles projetaient presque de l'ombre sur les combattants, elles volaient dans les airs collées les unes aux autres comme des chenilles ou des sauterelles. 2 »
« C'était un spectacle horrible de voir pendant la nuit une quantité aussi grande de cadavres humains qui gisaient éparpillés comme des pierres ou des morceaux de bois ; pourtant cette abomination devint un moyen de salut pour les jours suivants. Bien des personnes, n'osant prendre la fuite pendant le jour, se barbouillaient du sang des morts et, se cachant parmi les cadavres, trouvaient ainsi, à côté des morts, la conservation de leur existence 3-».
« Bien des corps inanimés gisaient sur les champs et sur les routes, les uns la tête coupée, d'autres déchirés en lambeaux; beaucoup d'autres avaient été brûlés dans les maisons ou les églises où ils avaient cherché à se défendre. Ce spectacle désolant s'offrait aux yeux pendant deux journées entières de marche et toute la terre était couverte de sang et de cadavres qui s'étendaient sur la surface comme des troupeaux sur un champ ou bien encore comme des éclats de pierre dans une carrière 4. »
Et ces tableaux n'en finissent plus. Les témoins oculaires de cette catastrophe ne se fatiguent pas de revenir continuellement sur leurs descriptions qui prennent quelquefois, même dans le jargon barbare du latin hongrois du moyen-âge, un ton presque éloquent.
La population daco-romaine, habituée à la vie calme et paisible de l'empire romain, ne pouvait supporter de pareilles atrocités. Elle dut donc fuir, ainsi que nous l'avons déjà remarqué : les riches, dans d'autres provinces de l'empire moins exposées au choc des barbares ; les pauvres, par conséquent l'immense majorité, dans les abris naturels que leur offraient précisément les montagnes et les forêts de la Dacie. Les villes de cette province restèrent désertes et, comme le flot des barbares ne cessait de monter, la population daco-