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La toponymie 143

tient le mot chrétien dans une forme plus rapprochée du latin que celle de la langue roumaine actuelle : crestin, en latin chiistianus. Toutes ces formes et ces mots ont disparu de la langue roumaine. Pour qu'ils restent encore attachés à des éléments géographiques, il faut de toute nécessité que ces noms datent du temps où ils étaient encore vivants dans la bouche du peuple. Plus tard, quoique oubliés par le langage usuel, ils n'en continuèrent pas moins à désigner les éléments géographiques auxquels ils avaient été attachés, suivant la loi particulière aux noms propres, de résister avec bien plus de force aux changements et de conserver avec plus de pureté leur forme originaire.

Citons encore le nom de la chaussée de Trajan, qui passe par la petite Valachie pour entrer en Transylvanie par le passage de la Tour Rouge et que le paysan roumain nomme encore aujourd'hui Calea Traianului ■ , — ainsi que la plaine nommée Keresztes par les Hongrois en Transylvanie, qui porte dans la bouche du peuple roumain le nom de Pratul lui Traian. Comment pourrait-on admettre que ces dénominations se fussent conservées si la population indigène avait disparu? Car la tradition ne s'attache qu'aux objets chers au peuple, et il est évident que la chaussée de Trajan, comme sa plaine, devaient être tout à fait indifférents à des Slaves ou à des Hongrois.

Passons maintenant à d'autres restes de la nomenclature ancienne Les montagnes du pays étaient probablement peu fréquentées du temps de la domination romaine, aussi leurs noms particuliers ne nous ont-ils pas été conservés. On ne trouve dans les auteurs anciens que le nom générique de Karpathes, ou Caucase 2, dont une partie, qu'il est impossible de déterminer, s'appelait Cogaeonum. La conservation du terme générique de Carpathes ne saurait rien prouver, pas plus que celui de lister ou Danubius 3, car, désignant' une longue

1. Jung, Die romanischen Landschaflcn des rœm. Reiches, p. 379, note 2. Duruy, Hist. des Romains, IV, p. 256, note 2 : « On voit encore sur la rive droite de l'Alouta, du Danube aux montagnes, les restes d'une voie romaine que les Valaques appellent : « calea Traianului ». C. de la Berge, Essai sur le règne de Trajan, p. 49 : « L'existence d'une voie romaine traversant la petite Valachie du nord au sud, aboutissant à Gieli (Celeiu), et encore appelée dans le pays : « calea Traianului ».

2. Serait-ce, ainsi que le soutient M. Hasdeu, [st. critica, Bucuresti, 1873, pp. 285- 286, la montagne actuelle nommée Oocan, dans le district de Muscel, en Valachie?

3. M. Hasdeu tire pourtant du nom roumain du Danube, Dunare, un argument en faveur de la continuité des Roumains dans la Dacie. Nous reproduisons en résumé sa démonstration : « Samonicus, écrivain romain, postérieur d'un siècle à Trajan, dit que, dans la langue thrace, « Danubius » signifie « porteur de nuages » (apud

chaîne, qui touchait aux peuples les plus divers, sa transmission à travers les siècles était facile et même nécessaire.

Si les montagnes, peu fréquentées par les anciens, n'ont laissé que peu de noms dans leurs écrits, il en est autrement des rivières. Ils les connaissaient pour les avoir rencontrées très souvent sur leur route et ils les ont quelque Tois mentionnées. Tous ces noms, plus anciens que les Romains, prouvent en premier lieu, ainsi que nous l'avons montré plus haut, la persistance, sous la domination romaine, de la nation dace, à laquelle ils appartenaient primitivement. Comme ces noms existent encore aujourd'hui, après avoir subi des changements de pure forme, il nous faut absolument admettre une continuité non interrompue de la population de la Dacie. Ce fait ne saurait être expliqué à la manière de M. Hunfalvy qui remarque, en passant, que les noms de rivière « ont la vie dure et se transmettent facilement d'un peuple à un autre l. » Ailleurs il ajoute que « les noms même du Pruth et du Sereth étaient inconnus au temps des Romains ; ils ne pouvaient donc être transmis par des colons romains (lesquels, ainsi que nous l'avons vu, n'ont jamais existé dans ces régions), ou par des stations militaires 2. » Le Sereth et le Pruth inconnus du temps des Romains, lorsqu'ils sont mentionnés déjà par Hérodote! Et puis pourquoi les stations militaires et les habitants qui s'y perpétuèrent n'auraient-ils pas transmis les noms de ces rivières, quand le vallum Traiani (dans la Bessarabie) s'étendait justement sur leurs rives? Remarquons-le d'ailleurs : Ce n'est pas seulement les cours d'eau d'une certaine im-

Lydum, Demagistr. rom., III, 3-2). Les Albanais nomment le nuage re, et, dans la même langue, le mot porteur est rendu par dans, dene, d'où le mot roumain ne serait que l'ancien thrace danere. Cette signification ancienne du mot dunare = porteur de nuages, a été conservée même dans une imprécation populaire : « bata-te Dunarea » = que le Danube te batte, te punisse, qui concorde avec l'idée d'un porteur de nuages; d'autre part, le serment le plus sacré chez les Daces était lié à la solennité de boire de l'eau du Danube (Aufidius Modestus, ap. Phylarg. in Virgilii Georg., II), en sorte que le « porteur de nuages » punissait le parjure : « le Danube le battait ». — Le nom du Danube semblerait donc être d'origine albanaise; mais comment veut-on que les Albanais aient donné un nom à ce fleuve lorsqu'ils en sont si éloignés? Ou bien dira-t-on que les Roumains, émigrant au-delà des Balkans sous Aurélien, emportèrent avec eux le nom dace du Danube qu'ils n'oublièrent plus et qu'ils rapportèrent en Dacie après mille ans d'absence? Rœsler est placé en présence de ce dilemme rigoureux : ou bien il doit admettre une pareille plaisanterie, ou il doit concéder que l'empereur Aurélien ne transplanta pas tous les colons romains dans la Moesie. (Istoria critica, I, p. 293).

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