ROUMAIN ALBANAIS
Un spre zece Vje rabe djete un vers dix = onze.
Doi spre zece Du mbe djete deux vers dix = douze.
Trei spre zece Tre mbe djete trois vers dix = treize.
Il est évident que si le voisinage de deux peuples peut expliquer les emprunts mutuels qu'ils peuvent se faire dans leur vocabulaire, cette circonstance ne saurait suffire s'il s'agit de comprendre les influences exercées par une langue sur la constitution même de l'autre, sur la modification des flexions, des règles de la grammaire ou de la syntaxe. L'influence est, dans ce dernier cas, bien autrement profonde; elle s'est attaquée à l'essence même de la langue et n'affecte plus seulement sa partie la moins importante, son répertoire de vocables. Or c'est précisément le cas avec l'Albanais. Pour expliquer une pareille influence, le voisinage de deux peuples n'est pas suffisant; il faut qu'il y ait eu mélange, absorption d'une race par une autre.
M. Hunfalvy lui-même, quoiqu'il ne semble pas se rendre bien compte de la profonde différence de ces deux genres d'influence, admet la théorie de M. Tomaschek, lequel, pour expliquer précisément la présence de ces éléments albanais, constitutifs de la langue roumaine, les attribue au mélange de la race latine des conquérants romains avec le peuple thrace des Besses qui habitait, à l'origine, la région des Balkans. M. Hunfalvy qui admet comme nous Pavons dit la théorie de M. Tomaschek observe avec justesse : « Quand un peuple se mêle à un autre, comme les Thraces (et notamment les Besses) avec les colons romains et les vétérans, et perd sa langue, il fait passer dans son nouvel idiome quelques particularités, quelques mots et quelques for-
mes grammaticales de l'ancien » '. N'est-il pas étonnant de trouver à côté d'une pensée si nette et si vraie (laquelle pourtant n'est qu'empruntée) cette autre qui la contredit du tout au tout : « ces analogies des formes grammaticales doivent fortifier la supposition que V Origine commune de la langue roumaine doit être cherchée dans le sud, à proximité de l'Albanais » 2. L'origine commune de la langue roumaine? avec quoi? M. Hunfalvy semble penser à une origine commune du Roumain et de l'Albanais ; il dit, en outre, expressément que cette origine doit être cherchée dans la proximité des Albanais. La proximité pourtant est tout autre chose que la communauté d'origine. D'après M. Hunfalvy, la langue roumaine aurait une origine commune avec l'albanais, se serait développée dans son voisinage et, en même temps, dériverait des Besses romanisés. Quelle logique !
Le voisinage des Albanais ne saurait donc expliquer l'élément thrace (voilà son vrai nom) de la langue roumaine. Les adversaires de la continuité des Roumains dans laDacie se voient forcés eux-mêmes de recourir à une autre explication. Ils admettent que cet élément est dû à un peuple à? origine thrace, comme les Albanais actuels, qui, absorbé par la toute-puissante influence de la romanisation, « fit passer dans sa nouvelle langue quelques particularités propres à l'ancienne ». S'il en est ainsi, pourquoi n'admettrions-nous pas que cet élément thrace de la langue daco-roumaine provient du peuple gete ou clace, que les Romains romanisèrent dans la Dacie trajane? Car il est aujourd'hui universellement reconnu que les Gètes et les Daces étaient de race thrace, tout comme les anciens Besses ou les Albanais d'aujourd'hui. Si l'on admet cette supposition si naturelle, l'élément prétendu albanais de la langue roumaine est complètement expliqué et sans qu'on ait besoin de recourir à l'hypothèse de la formation sud-danubienne de la langue et de la nationalité roumaines.
Quelques considérations philologiques que nous empruntons à M. Hasdeu 3 confirment cette manière de voir.
La langue albanaise possède aussi des éléments latins, quoiqu'ils soient bien moins nombreux que ceux qui se trouvent dans le Roumain; mais ces éléments sont, pour la plupart, autres que ceux du Roumain, par exemple :