‹ Une énigme historiqueChapitre 89 sur 100 · Procope, II, p · texte numérisé non relu

Procope, II, p

les Slaves qui habitaient la rive gauche du Danube dans l'ancienne Dacie, c'est-à-dire la Moldavie, la Valachie, la Transylvanie et la Hongrie du sud-est, depuis le Pruth jusqu'au confluent de la Save et de la Theïss avec le Danube. Il est hors de doute que ces Slaves bulgares ou Slovènes, ont habité une fois les régions occupées aujourd'hui par les Valaques, les Szèkles et les Saxons » ».

L'assertion de Rœsler est donc d'une fausseté évidente; les Roumains pouvaient parfaitement acquérir l'élément Slovène de leur langue dans la Dacie trajane, puisque ce peuple s'y était établi et que c'est d'ici qu'il s'étendit plus tard dans la péninsule balkanique.

Cet élément Slovène qui commence à pénétrer dans la nationalité roumaine avec l'établissement des Slovènes au milieu d'eux se renforça plus tard d'une manière puissante par la domination, huit fois séculaire, de l'église bulgare ou slovône chez les Roumains, qui rendit forcément cette langue aussi officielle et seule cultivée (v. ch. IV).

Rœsler ne se contente pourtant pas de dissimuler toutes ces preuves irrécusables du contact des Roumains avec les Slovènes au nord du Danube; il veut encore prouver avec plus de force que le peuple roumain n'aurait pu acquérir l'élément slavon de sa langue qu'au sein des Bulgares.

Les Bulgares étaient, à l'origine, un peuple de race finnoise, parent des Magyares et des Turcs. Chose assez extraordinaire, Rœsler s'efforce de prouver que le Roumain a gardé dans son vocabulaire des restes de la langue ancienne des Bulgares 2, et comme de cette dernière il ne subsiste aucun monument, Rœsler a recours aux dialectes finnois et samoyèdes de l'Oural pour prouver que les Roumains possèdent dans leur langue ce qu'il désire tant y trouver, des vestiges de leur établissement au sud du Danube.

Reproduisons quelques-unes de ses étymologies :

Le refrain d'une chanson populaire roumaine : insirâ-te mârgiirite,

1. Schafarik. Slavische Alterthumer, il, p. 159. Voir tout le chapitre : Ueber die Bulgarischen Slaven, pp. 152 et suiv.

2. Rœsler veut découvrir le caractère de l'ancienne langue bulgare et, au lieu de chercher des restes de cette langue dans la langue bulgare actuelle, il s'efforce de les découvrir dans le Roumain. Il dit, p. 253 : « Vielleicht hat die Sprache der heutigen Bulgaren noch Wœrter in sich, die uns auf die Spur brœchten was die allen nicht-slavischen Bulgaren fur ein Volk gewesen. Ich muss es andern uberlassen, das Bulgarische darauf hin zu priilen... ich will mich auf eine kleine linguistische Streife in Romaanischen beschraenken ». Méthode bien extraordinaire. Les restes de l'ancien Bulgare sont douteux dans la langue même qui en dérive directement, et on veut les trouver en Roumain !

est tout ce qu'il y a de plus latin, le verbe imira n'étant que le latin insero et te le pronom tu; mais Rœsler tire ce mot du nom d'une divinité samoyède Sirtje! ' Il en est de même du roumain noean — abîme qu'il dérive du tagwy-samoyède noane = plongeon, probablement parce que les plongeons plongent dans les abîmes! Le roumain calic ~ pauvre, qui n'est autre que le slave kalika - pèlerin, pauvre, estropié, dériverait d'après lui du tag'wy kaaliku dont il ne donne pas même la signification; deal= montagne, qui n'est que le slavon deal = montagne, serai t le jurak-samoyède teal = montagne ; lapatâ = pelle, en vsl. lopata = omoplate, russe lopataz= pelle, omoplate viendrait de l'ostiak-samoyède lap, laba = aviron ; toropi= battre, vsl. trupitî— battre, aurait son origine dans le jurak-samoyède tyrieu = battre, etc., etc. Rœsler affirme que tous ces mots sont des énigmes étymologiques 2, résolues pour la première l'ois à l'aide des dialectes ouraliens, tandis que leur origine était facile à trouver dans les éléments constitutifs du Roumain : le Latin et le Slave.

L'étymologie la plus monstrueuse est celle de curcubeu = arc-enciel. La dérivation la plus naturelle et même la seule possible de ce mot est du latin concurvus. Rœsler pense que cette étymologie serait impossible 3 et il propose la suivante :

Les Samoyôdes nomment l'arc-en-ciel num-banu dans lequel num signifierait le ciel, par suite la divinité. Gomme l'ours est adoré par ce peuple, ils le confondent assez souvent avec la divinité, de sorte que num « pourrait tout aussi bien » servir à désigner cet animal. Gomme l'ours est cher aux Samoyèdes, ils lui donnent toute sorte de noms caressants, tels que « le vieux » = en finnois ukko, aka, aga, d'où le nom de l'arc-en-ciel chez les Finnois ukon kaari. Lorsque les Samoyèdes appellent l'arc-en-ciel num-banu, ce mot ne signifie pas autre chose que : le manteau de l'ours, ou mieux encore : le bord du manteau de l'ours, car pan, ban, signifie dans cette langue bord d'un manteau. Toutes les tribus samoyèdes ont pour l'ours un autre appellatif ; c'est kuerg dans le dialecte karamsim ; chez les Samoyèdes du cours moyen de l'Obi kuerge, kuorga. « On peut donc admettre » que chez ces tribus

!.. Rom. Stud., p. 259 : « Aufgefallen ist mir noch die Sirte-Margarite in einem Volkslied das Murray erzeehlt, und ich finde dass sie durchaus den Vorslellungen von der Sirtje bei den Samoieden enlspricht ». Comme on voit, Rœsler n'entendait pas un mot du roumain; et pourtant il entreprend d'expliquer cette langue.

2. P. 257 : « Zu dem unerklserten calic » ; « Romsen. toropi hat noch keine Etymologie gefunden ».

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