Cf. Boutroux, La Monadologie de Leibniz. Notice, p
Mn né tit RE
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tamment en mouvement de faire le point exact de chaque affirmation. Et si, dûment avertis, nous lui accordons cependant crédit dans ses rapports avec Des Bosses et sur une question obscure et délicate entre toutes, ce ne pourra être qu’à bon escient, sans qu’on nous accuse dorénavant de naïve crédulité.
Mais n’en avons-nous pas dit assez déjà sur cette attitude intellectuelle, morale même, de Leibniz pour être dispensé d’un examen préalable à l'étude du Virculum et pour sembler en droit de suivre, sans entrer dans une critique minutieuse et spéciale à cette hypothèse, la sévérité presque unanime des historiens les plus autorisés? Ne devons-nous pas, comme eux et sans plus de cérémonies, nous détourner de cette invention fabuleuse? Leibniz s’est joué de Pfaff, Vir summe Reverende et son coreligionnaire. Combien plus at-il dû s'amuser de la crédulité de Des Bosses, obscur jésuite et de dix-sept ans plus jeune que lui!
Comment en effet admettre que lui-même, déjà plus que sexagénaire, ait pu remettre en question sa doctrine « arrêtée depuis longtemps et de manière à le satisfaire » ? Comment, alors que son siège est fait, accepter l’idée qu'à propos d’une chose qui n’est pas philosophique et à laquelle il ne croit pas, la Transsubstantiation, il dérange tout l'équilibre de son système et nous fasse agréer un conte bleu? Comment, de cette théorie qui paraît contredire ses pensées les plus müûries et les plus closes ou même « se contredire elle-même », n'at-il jamais parlé à d'autres qu'à ce correspondant, à qui d’ailleurs il a demandé le secret de ses confidences vraiment étranges ? N'est-ce point la preuve qu'il a voulu, sinon apaiser des inquiétudes dont on ne trouve nulle part l’aveu, du moins esquiver un débat superflu par une sorte de «galéjade», comme on dirait en Provence? Au fond, Des Bosses n'est qu'un sous-Pfaff, ou plutôt qu'un sur-Pfaff, à qui Leibniz a jeté tous
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ses os, et jusqu'à sa Monadologie, pour échapper en vie à de redoutables exigences; et le Vinculum aurait eu pour seule raison d'être l'espoir de les calmer.
Ce n’est là pourtant que la légende. Mais la plupart des historiens la prennent pour réalité vraie : à l’envi, les plus érudits, les plus pénétrants (sans d’ailleurs s'entendre entre eux dans ce crescendo), déprécient ce malheureux Vinculum et le vouent aux oubliettes. — C'est Erdmann tranchant le débat en deux lignes, et déclarant qu'il s'agit d'une « simple condescendance » sans portée’. C'est Kahle qui, dans une dissertation sur le Vinculum, se montre plus soucieux des motiis de défiance que du sens même de l’hypothèse?. C’est Charles Secrétan qui affirme que « Leïbniz n'a jamais pris au sérieux cette doctrine imaginée, semble-t-il, pour rendre la Monadologie agréable aux partisans de la transsubstantiation * ». D'autres, tels que Hartenstein, Henri Lachelier, admettent que son désir d'entente a pu lui faire un moment dresser cet « échafaudage de secours », — comme dit Kuno Fischer *, — « pour se faire bien venir des théologiens ». Mais ils sont persuadés que cette hypothèse contredit trop évidemment toute la construction primitive pour n'avoir pas été finalement délaissée *. Bref la plupart laissent entendre, s'ils ne le disent pas, ce qu'Albert Lemoine déclare ouvertement : vétille, que cette théologie de la Franssubstantiation dont le
1. « Nur Condescendenz gegen das Katholische Dogma. » Geschichte Le Re ne II, p. 254. Berlin. 2° ps 1870.
Leibnizen’s Vinculum substantiale, p.
La Philosophie de Leibniz, p. 54.
« Eine Hülfsconstruction ». Gesch. der Philos., p. 388.
5. « Notissimum est quam aliena a vera ejus sententia plerisque semper visa sint ea quae hic de Vinculo Substantiali superaddito monadibus nova et satis mirabilia profert.. talia proponens quae nunquam propositurus fuisset, si amici dogmatibus se minus accommodare voluisset.» Hartenstein, pp. 25-27. Cf. encore H. Ritter, loc. cit. — Robert Zimmermann, loc. cit. — Zeller, loc. cit. — Erdmann, loc. cit. — Cf. Windelband, Geschichte der Philosophie, 1892, p. 333 sq.
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nom ne se retrouve même pas ailleurs dans toute l’œuvre de Leibniz! — Bluette, qui le tire d’un mauvais pas et du même coup rassure la foi d’un crédule. Osons le mot : « Echappatoire, digne d’un sophiste'. » Si bien qu'Emile Boutroux luimême, tombant d'accord avec la plupart des interprètes, considérait d'abord cette hypothèse comme une accommodation fictive dont Leibniz ne se soucia qu’au point de vue de son correspondant, sans y voir un problème capable de l'intéresser lui-même et de trouver place dans l’enchaînement de son propre système ?. |
La question ne semble-t-elle pas tranchée? Non pourtant ; trop est trop; la cause serait entendue, si, à force même de déprécier le caractère de Leibniz, on ne nous contraignait à regarder de plus près les motifs de cette prétendue duplicité. Et si nous parvenions à le réhabiliter pour une part, du coup toutes ces appréciations (qui d’ailleurs se contredisent partiellement ou qui supposent des faits et des intentions certainement inexacts) devraient elles-mêmes être jugées et à leur
1. « Vinculum hoc nusquam alias ne nominatim quidem memorari adeo nullo admodum in pretio hoc artificium habet Leibnitius. » (Quid sit materia apud Leibnitium, p. 14.) — « Manifestum est eum hoc artificium solummodo adhibuisse quo securam faceret sacerdotis religionem.… Invitus ad Vinculi substantialis artificium recurrit, jubente non ratione, sed inquieta catholicae fidei religione. » (Ibid., pp. 13,14, 15 et 19.) «… Nihil aliud nisi dignum Sophista effugium » (ibid., p. 15). A la décharge de Lemoine, disons que la critique interne du Vinculum lui paraît pleinement confirmer les raisons extrinsèques alléguées : « Constat Leibnitium secum pugnare et a propria ipsius doctrina discrepans artificium excogitare.» (Ibid., p. 18).
2. « Le Vinculum Substantiale dont parle souvent Leibniz (surtout, il faut le dire, à propos du dogme catholique de la Transsubstantiation) ne saurait être autre chose que la liaison même des monades résultant de l'harmonie préétablie entre leur activité et leur passivité. Quand Leibniz paraît faire du Vinculum Subtantiale une réalité distincte des monades elles-mêmes, c’est là une simple accommodation au dogme catholique ; et il dit nettement qu'il n’est pas plus disposé à admettre cette altération de son système, qu'à admettre le dogme catholique luimême. » La Monadologie, p. 56.
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tour condamnées par l'analyse du caractère de Des Bosses et de ses relations avec Leibniz, par l'étude des démarches toutes philosophiques qui ont introduit dans la discussion l'hypothèse du Vireulum et surtout enfin par la critique intrinsèque et rigoureuse du contenu même d’une telle théorie.
Il. — Pour échapper au danger, au soupçon de partialité, notts avions commencé par pousser au noir le portrait de Leibniz; mais il est temps et il n'est que juste d'éclairer d’un jour plus favorable sa physionomie qui offre de très beaux côtés; d'autant mieux que plusieurs des griefs dont nous l’avons chargé comportent une interprétation telle qu’en effet. céttains défauts sont la rançon ou la condition même d’éminentes qualités. Jusque dans son attitude à l'égard de Pfaff, le souci de la vérité ne nous commande-t-il pas de découvrir, sous le cynisme apparent, un sens plus profond qui en serait la justification vraiment philosophique? Est-ce que, pour s’absoudre d’une plaisanterie qui eût été un peu forte si elle n'avait été qu'une pirouette de sa part, Leibniz n'a pas songé qu’en effet toutes ses explications restaient incomplètes; que ceux qui s’y tiendraient, pour le suivre à la lettre, seraient peut-être aussi incompréhensifs et dangereux que des contradicteurs obtus; que la fécondité de son esprit ne s'était épuisée en aucune de ses thèses; que par le point où ses doctrines se déterminent en des formules, elles restent inadéquates et par là même désavouables; que s'il est bon de controverser avec des hommes comme Bossuet sur le formulaire dogmatique, il est peut-être meilleur encore, à son point de vue personnel, de tenir toujours la porte ouverte à des palinodies qui répondent au besoin, au devoir de réserver
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l'infini développement de l'esprit! ? Et le fruit de cette prestigieuse souplesse, n'est-ce pas toute l'évolution de sa propre pensée qui (depuis ses hésitations d’adolescent sur les « formes substantielles » de l'Ecole?, jusqu'aux dernières heures de sa solitude de septuagénaire) n’a été qu'un renou= vellement progressif de perspectives : si l'on gravit une montagne conique par un chemin en spirale, lès mêmes vues ne réparaissent-elles point sans cesse élargies et changeantes, sans qu'il soit possible d'embrasser à la fois tout l'horizon, à moins d'être parvenu à la fine et unique pointe ? Mais Leïbniz est-il arrivé à ce sommet? At-il même supposé qu'il püt exister ? Et si la pyramide dés mondes possibles a selon lui une cime unique mais sans basé, est-ce que les constructions architectoniques, où se joue l’infatigable virtuosité de l'esprit philosophique %, peuvent atteindre, selon son sentiment, Île système définitif et exclusif? Ou bien le Virewlum ne lui aurait-il pas plu ét répugné à la fois, parce qu'il y entrevoyait la clé de voûte qui ferme tout et clôt les jeux? Si bien que nous aurions découvert en cela la raison même de ses flottements et de ses allures onduleuses.
1. « C'est ma méthode : je n’ay pris parti enfin sur des matières importantes qu'après ÿ avoir pensé ét repensé plus de dix fois, et après avoir encore examiné les raisons des autres... J'ai changé et rechengé sur des nouvelles lumières », 1697, III, 205. « Je ne suis pas de ceux qui sont entêtés et la raison peut toutsur moi », IT, 189. « Je suis des plus dociles », IV, 258, 260, 276; V. 15. « J’on ai esté enfin cofiVainet commie malgré moy après en avoir esté assez éloigné autres fois », 1686, IE, 58:
2. « La plus part dé més sentiments ont ésté enfin arrestés après une délibération de 20 ans ; car j'ay commencé bien jeune à tiéditér; et je n'avais pas encore 15 ans, quand je me promenais des journées éntières
dans un bois pour prendre parti entre Aristote et Démocrite. Et ce n'est que depuis environ 12 ans que jé mé trouve satisfait, 1697 » (IL, 205).
3. On se souvient du sens favorable (p. 2, n. 1} que, sous la plume et dans la pensée de Leibniz, à pris plusieurs fois le mot jeu. L'esprit « joue » pour exercer ses plus hautes, ses plus libres facultés, et en quelque sorté pour imiter la puissance architectonique de Dieu ou en retrouver les secrets desseins.
Toujours est-il que, s'il évite en général de contredire, c’est moins faute de courage intellectuel que recherche des occasions d’assouplir sa propre pensée, en la faisant toute à tous, selon sa maxime qu'une charité universelle est pour le sage simple justice. Aussi est-ce en toute vérité qu'il a pu dire : « Je me plais extrêmement aux objections des personnes habiles et modérées ; car je sens que cela me donne des nouvelles forces comme dans la fable d’Antée terrassé !. » Autant donc il redoute les esprits sectaires ou présomptueux, autant il apprécie ceux de ses correspondants qui lui fournissent des occasions de discuter ses propres hypothèses et de prendre en considération des textes ou des aspects dont il ne s’était pas encore rendu compte?. Jamais, peut-on dire, il n’a publié une de ses thèses personnelles sans d’abord en avoir fait l'expérience sur des amis ou des contradicteurs capables et de comprendre sa pensée, et de la discuter après l’avoir comprise, et au besoin de la garder secrète après l'avoir discutée. De tels correspondants, il déclare qu'il les désire par dessus tout et les harcèle de ses instances urgentes.
Or cet exemplaire du parfait confident, de l’homme ouvert, modéré, érudit, dévoué et discret, il semble que ce soit là tout le vrai portrait du Père Des Bosses; et Leibniz dans sa Théodicée (VI, p. 160 et 347) lui rend ce public hommage : « Le Révérend Père Des Bosses, qui enseigne la théologie dans le collège des Jésuites de Hildesheim, joint une érudition peu commune à une grande pénétration qu'il fait paraître en philosophie et en théologie. » Originaire de Hollande, Des Bosses entra dès l'adolescence dans la Compagnie de Jésus où, comme lindique Hartzheim (Bibliotheca coloniensis, t. I, p. 278), il
1. Des Maizeaux, Recueil de diverses pièces, L. IT, p. 415. Cf. VI. 66.
2, « Objectiones amat plausibiles. » II, 310. — « Discussio non spernenda erit, modo abstineatur utrinque odiosis quae non aedificant, sed destruunt. » II, 327.
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obtint la réputation la meilleure d’un érudit plein de science, de piété, de douceur : « erat indolis supra modum candidae, facilis et perhumanae ». D'ailleurs, Leibniz, qui n’a rien d'Eugène Sue et que les Provinciales mêmes ne semblent pas avoir ému, a répété que la Société de Jésus est vraiment insigne par l'érudition et la modération d’un grand nombre de ses membres. (Il, 591; IV, 346, 349, etc.).
Il n’est donc pas étonnant que, pendant plus de dix ans, Leibniz ait correspondu assidûment avec un homme qui lui témoignait d’ailleurs une respectueuse estime autant qu'une entière franchise, toujours prêt à lui présenter ses propres réflexions, à lui communiquer des nouvelles, à lui prêter des livres, à lui fournir même un secrétaire et un libraire; en sorte que Leibniz atteste sa grande reconnaissance pour maints services rendus‘. Mais le plus grand de ces services, c'est de pouvoir parler librement avec un homme sûr dont les objections, dit-il, sont d'ordinaire pénétrantes : « Objectiones tuae acutae esse solent » (IT, 495). Bien plus, Leibniz approuve et encourage le projet du Père Des Bosses qui entreprend la traduction latine de la Théodicée; puis, à mesure qu'avance ce travail délicat, Leibniz est de plus en plus favorable, ajoute des corrections et des compléments, et déclare finalement que cette traduction est tout à fait selon son vœu ou même qu'elle l'emporte çà et là sur le texte original (IT, 427 et 433). Il s'excuse même de prendre tant d'heures à Des Bosses et le regretterait davantage si cet effort ne contribuait à lui faire pénétrer à fond une doctrine que Leibniz voudrait voir mise en forme didactique par Des Bosses lui-même; et quelle marque plus grande de confiante estime pourrait-il donner? « Vellem va-
4. II, 502-505. Cf. App. G : « Quod mihi (Bossaeo) arbitrium defers in Tua cum Hartsoeckero controversia... » — « Multum prodesse posse ad profundiorem rerum cognitionem per animos dilatandam facile intelligo. » II, 490.
cares mihi redigere totam meam Metaphysicen, in disciplinae
formarm » (II, 499). Dès lors, on s'explique les tenaces explications, les tentatives d’approfondissement, les discussions relatives aux problèmes les plus ardus qui font de cette correspondance la plus étendue, la plus riche peut-être, de toutes celles de Leibniz; d'autant plus que, chose presque unique, ce n’est pas seulement le commerce intellectuel, mais l’attachement cordial qui s’y manifeste. Une vraie amitié confiante a existé visiblement entre ces deux hommes, malgré tant de disproportions et de divergences, qu'ils n’ont d’ailleurs jamais songé à se dissimuler l’un à l’autre. On peut dire que Des Bosses avait un attachement sincère, une sollicitude pieuse, un dévouement respectueusement affectueux ‘ pour Leibniz auquel, après sa mort, il rendit ce témoignage : « Il s’en faut bien que le commerce épistolaire de ce grand homme y soit tout renfermé (dans le recueil de ses lettres qui viennent d'être éditées à Leipzig) : une grande partie se trouvera en son temps dans les archives de Hanovre et ailleurs. Les originaux des lettres qu’il m'a écrites, que je destine pour la Bibliothèque des manuscrits de votre Collège, dcivent être envoyés par une commodité sûre; car il ne faut pas risquer un teltrésor dont le prix croîtra avec le temps ?. »
Comment, dès lors, comprendre la légende qui, sans plus ample examen, fait de Des Bosses une dupe enfantinement crédule de Leibniz ? Comment même un esprit aussi élevé et pénétrant que Charles Secrétan, après avoir déclaré que «les lettres de Leibniz au Père Des Bosses sont riches en solutions sur le sens intime des théories que Leibniz présentait souvent d’une manière plus ou moins populaire » (La philosophie
4. Cf. I, 490, 491, et Cf. App. C : « Alios annos (etiam de meis) plurimos sospes felixque decurre. » — « Orandus Pater luminum, ut quod in te coepit, perficiat. » (II, 309.)
2. Des Bosses venait d'envoyer au Père Tournemine soixante-et-onze lettres de Leibniz (Cf. De Backer, t. VII, p. 128-129).
PV.
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de Leibniz, p. 39), soutient-il un peu plus loin, sans l'ombre d'une preuve : « I y a tout lieu de croire, d’après la eorrespondance où on la trouve, que Leibniz n’a jamais pris au sérieux cette doctrine du Vinculum » (ibid., p. 54)? Nous avions fait tout à l'heure le procès de Leibniz : il serait peutêtre trop facile de faire le procès de ses historiens !, de montrer la légèreté de leurs jugements contradictoires entre eux sur une doctrine qu'ils n’ont pas pris la peine d'examiner en ellemême ou qu'ils n’ont pas su comprendre, victimes qu'ils étaient d'une prévention qui les a dissuadés de faire une enquête sur la façon dont la controverse de Vinculo s'était engagée, poursuivie, terminée. Car du moment où les causes
1. Il serait curieux de noter les « variations » des critiques qui, au pied levé, condamnent d'inspiration le Vinculum en se contredisant les uns les autres et parfois en se contredisant soi-même. S'ils ont reproché à l'hypothèse leibnizienne de se détruire elle-même par ses incohérences, peut-être feraient-ils bien d’ôter d’abord la poutre de leur œil. N'’ont-ils pas à la fois reproché à Leïbniz d’avoir voulu taire son invention et s’en servir ostensiblement pour se rendre favorables les .catholiques en se prévalant de l'accord de sa doctrine avec la Théologie? Tour à tour on parle de la foi inquiète de Des Bosses et de son dogmatisme exigeant, etc. Et le pire c’est que les interprétations ainsi accouplées malgré leur discordance sont les unes et les autres fausses. Du moins justice commence à être rendue. Si naguère encore M. Bertrand Russell reprenait la vieille légende comme une vérité acquise et qui n’a même plus à être discutée (« Thus the Vinculum substantiale is rather the concession of a diplomatist than the creed of a philosopher » — (0p. €., p. 152), en revanche la Sociélé lyonnaise de philosophie a, en janvier 1929, admis, sans protestation d'aucun de ses membres présents, que l'hypothèse du Vinculum intéresse les plus essentielles difficultés de la métaphysique leibnizienne. Enfin, dans sa thèse de doctorat (intitulée : « La notion de substance » et soutenue à Grenoble le 81 maï 1929), M. l'abbé Régis Jolivel a bien voulu écrire : « M. Blondel a pu montrer, d’une manière qui ne laisse aucun doute, que l’adjonction du Vinculum
-substantiale à la notion primitive de la substance selon Leibniz n'a pas
été déterminée principalement par des soucis d'ordre théologique, mais plutôt par des difficultés intrinsèques à la première forme de la Monadologie » (p. 163). Je ne suivrais toutefois pas l’auteur dans toutes les interprétations qu'il donne des textes ni dans le jugement final qu'il porte sur le Vinculum. Mais son témoignage favorable n’en est que plus “expressif. Ê
de défiance ou de discrédit qui résulteraient du caractère des controversistes sont écartées, il ne reste, en dehors de ces raisons personnelles ou subjectives de suspicion, que des arguments objectifs à discuter. Ces arguments peuvent se fonder ou sur les conditions extérieures du débat ou sur la critique interne de la doctrine elle-même. Pour ne rien omettre, et afin de graduer notre examen, considérons d’abord les circonstances topiques du litige. Avant de scruter la signification intrinsèque d'une théorie qui semble si onéreuse, il est bon de nous assurer par tous les moyens possibles qu'il ne s’agit pas d’une sorte de mystification. Prenons donc cette précaution, en examinant la genèse et les péripéties d’une controverse où il importe de savoir comment a surgi l’idée du Vénculum et quelle a été l'attitude exacte des deux personnages en cause, à qui, nous l'avons déjà entrevu, on a d'ordinaire prêté un rôle très différent du leur, un rôle presque contraire à celui qu'ils ont joué réellement. Si cette enquête est favorable, c’est alors que, cessant d’être des témoins du dehors, nous pourrions devenir partie au procès et nous mêler comme acteurs au drame métaphysique où peut-être se trouve engagé à fond l'avenir de la philosophie.
IT. — Parmi toutes les questions qui occupent cette longue et souple correspondance, les plus importantes difficultés concernent une question métaphysique, celle non plus de la nature où de la communication des substances conçues comme des monades, mais de leur organisation, de leur composition, de leur union métaphysique, de leur liaison substantielle. C’est à ce propos que, de même que les géomètres s’aident de figures et les physiciens d'expériences pour établir les vérités générales qu'ils dégagent des exemples particuliers
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et instrüctifs, le mystère eucharistique est allégué pour préciser la thèse d’après laquelle, au delà de tout ce qui est accessible aux sens ou au raisonnement, se constitue une réalité invisible et ontologique qui, sans contredire les données expérimentales, les dépasse dans un ordre transcendant : en sorte que l’unité organique du Christ, présent sous les multiples apparences, forme une unité irréductible à toute division de la matière, à toute analyse même métaphysique des monades. D'où ce problème : au delà des éléments simples que l'analyse métaphysique suppose en tout être complexe, n’y a-t-il pas d’abord et surtout une réalité dominant, unifiant ces éléments eux-mêmes, plus réelle qu'ils ne le sont euxmêmes, capable de subsister même sans eux et échappant par là à la dispersion à laquelle une métaphysique idéaliste expose tous les êtres complexes dont l'unité apparente semble ne pouvoir être que subjective? En d’autres termes, ne faut-il pas poser une thèse radicalement réaliste qui attribue à la substance composante priorité, supériorité sur les éléments subordonnés et en apparence antérieurs au composé luimême ?
Mais sortons des procès de tendance et des arguments généraux pour entrer dans le détail des faits, dans l’enchaînement des dates et dans le vif de la controverse.
À quelle date apparaît pour la première fois l'hypothèse et le nom même du Vinculum ? C'est dans la lettre de Leibniz du 5 février 1712, c'est-à-dire six ans après le début de son commerce épistolaire avec Des Bosses, quand la confiance mutuelle régnait déjà en permettant de varier librement tous les sujets, toutes les objections, toutes les tentatives d'explication (II, 434).
Est-ce la première fois qu'il était question entre les deux correspondants de la transsubstantiation et des difficultés métaphysiques que peut susciter le désir de la rendre « pos-
sible » au regard de l'esprit philosophique ? Pas du tout. Dès le 6 septembre 1709 (II, 388), une paisible étude sur les conditions du mystère eucharistique avait été abordée et close à la satisfaction des deux correspondants qu'on ne peut même appeler des controversistes. Après cette conclusion sereine, quinze lettres sont échangées, sans qu'il soit de nouveau question de l'Eucharistie; et, chose remarquable en notre examen, ce n'est pas à propos de ce mystère que le Virculum surgit dans la pensée de Leibniz.
De plus, chaque fois que dans cette correspondance il est question du sacrement et de la transsubstantiation, ce n'est jamais de la vérité ou du fond de ce dogme, mais de son mode de réalisation qu'il s'agit. Mieux encore, jamais le problème ne porte sur cette possibilité ou cette réalité de la transsubstantiation comme sur l'objet direct de la discussion. Ce n'est toujours qu'un exemple précis dont il est fait usage pour fixer plus aisément le sens très délicat à saisir d’une investigation qui dépasse toutes les apparences sensibles, tous les phénomènes qu'analyse la science, toutes les notions d'une métaphysique trop attachée encore aux données du sens commun et aux analyses de la pensée discursive.
D'ailleurs, Des Bosses déclare n’avoir nul besoin du Vinculum et ilse contente (verbalement) en déclarant que des
® LA , A 4 L4 La « accidents absolus », c'est-à-dire séparables, au sens étymo-
logique du mot, lui suffisent sans recourir, au delà des phénomènes sensibles et des monades métaphysiques, à une tierce réalité telle que serait l'Unio ou le Vineulum que Leibniz lui propose; ce n’est donc pas pour lui faire plaisir, pour s’accommoder à sa foi inquiète ou curieuse, pour répondre à ses instances de philosophe ou de théologien, que Leibniz revient instamment et à maintes reprises vers son hypothèse; et s’il excite Des Bosses à scruter, à discuter, à peser le Vénceulum, 1 semble qu'il s'en sert principalement
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ou même exclusivement pour attirer la réflexion du Jésuite sur une difficulté que celui-ci n'a pas complètement apercue, et réalisée en son esprit, que lui-même voudrait seruter plus à fond et pour laquelle il espère que Des Bosses finira par lui offrir des arguments capables de porter réellement pour ou contre elle. À vrai dire, Leïbniz, avec sa pénétration supérieure et sa plasticité intellectuelle qui lui permettent d'entrer dans l'esprit des autres plus à fond que les autres n'y entrent eux-mêmes, estime avoir vu que, si l'on croit comme Des Bosses et les catholiques à la transsubstantiation, il faut conséquemment aboutir à la doctrine qu'il inserit sous ce nom du Véinculum substantiale; terme inédit, parce que la difficulté profonde à laquelle il répond n'a pas encore été expressément discernée et se trouve encore inédite ellemême. Devant les résistances de Des Bosses qui ne voit pas la nécessité ou même l'utilité de ce Vinculum, Leïbniz fait un nouvel effort pour découvrir une explication de la possibilité de la transsubstantiation ; et, le 26 mai 1716 (II, 520), il esquisse une autre tentative d’élucidation. Kahle a tiré de là un argument contre le Vinculum et contre le caractère sérieux de cette hypothèse qui lui semble flottante! : non, c'est seulement la preuve que le Vinculum, auquel Leibniz revient sur le terrain métaphysique, n’a pas pour lui d'intérêt théologique. S'il y insiste, c'est afin detirer au clair un problème intrinsèquement philosophique dont il a cherché seulement à faire apercevoir à Des Bosses et à mesurer lui-même la nécessité, la profondeur et, pour reprendre un de ses mots, l'urgence.
Ainsi sommes-nous préparés à surmonter une objection, la seule peut-être qui n'ait pas été élevée contre le Vinculum, et la seule cependant qui pourrait spécieusement faire douter