‹ Une énigme historiqueChapitre 21 sur 36 · Kahle, op. cit., p · texte numérisé non relu

Kahle, op. cit., p

de l'intérêt que Leibniz y a pris. D’après les Acta Éruditorum (anno 1715, p. 376), Pfaff, que nous connaissons déjà, enregistre une déclaration qu'il avait obtenue de Leibniz après avoir sans doute eu vent de sa correspondance avec Des Bosses et de sa recherche d’une explication favorable au dogme catholique. Or Leibniz (et c’est peut-être ici que nous découvrons la raison pour laquelle il devait en 1716 se jouer, comme nous l'avons vu, de Pfaff) avait déclaré que, à son point de vue — car il appartenait à la confession d'Augsbourg qui admet la Consubstantiation en excluant la Transsubstantion — il n’était nul besoin d'un Vérculum ou d'un troisième terme surajouté à la présence, matérielle du pain, et spirituelle du Christ; ce qui donnait satisfaction aux exigences menaçantes de Pfaff, pour qui l'union sacramentelle est simplement idéale, la conjonction ne s'étendant pas, selon lui, au delà de l'acte du fidèle qui en recevant une chose terrestre participe en même temps à une vérité céleste !. Que Leibniz se soit désintéressé du rôle théologique qu’on pouvait, à tort ou à raison, attribuer au Vinculum, cela n'offre rien de surprenant; et cette fois, nous n’avons aucune difficulté à faire crédit au témoignage qu'il rend à Pfaff de son loyalisme protestant. Mais tout autre est le problème qu'il a en tête dans sa correspondanee avec Des Bosses; et il va devenir nécessaire d'aborder enfin, directement et à fond, ce problème capital. Jusqu'ici en effet nous n'avons cherché qu’à exclure les raisons préalables de doute, de défiance ou de négation : il semble que, sur ce premier point, nous pouvons conclure à

1. Voir l’appendice B qui reproduit ce texte expressif dont il n’a pas été tiré suffisamment parti. Il est à remarquer d’ailleurs que, dans les griefs de Pfaff et dans les réponses de Leibniz, le mot Vinculum n'est pas prononcé, et la théorie à laquelle il sert d’enseigne dans la correspondancg avec Des Bosses n’est pas mise en cause. Leibniz se défend simplement de supposer, pour sa part, un terlium quid superadditum dans l'Eucharistie.

LE & VINCULUM SUBSTANTIALE » 29

l'insu ffisance radicale des critiques élevées contre la sincérité et le sérieux de l'hypothèse leibnizienne. Aucune raison extrinsèque ne saurait donc rendre superflue une étude sans prévention, un examen critique du contenu même de cette théorie toujours si peu connue et si peu comprise.

Qu'on n'objecte pas qu’une dernière raison d'incrédulité tient à ce fait qu'il n'a parlé qu’à Des Bosses de cette invention tardive de sa vieillesse. Car il indique lui-même le motif de ce fait et en énonçant la difficulté en termes purement métaphysiques : ce n’est qu'avec Des Bosses qu'il a eu l’occasion de traiter ce problème!. « Hoc argumentum de Phaenomenis ad realitatem evehendis vel de Substantiis compositis non nisi per occasionem litterarum tuarum tractavi ?. » Est-il donc possible ou vraisemblable que jusqu'à soixante-cinq ans

1. II, 499. — « Vereor ne, quae diversis temporibus hac de re ad te scripsi, non satis bene cohaerant inter se, quoniam scilicet hoc argumentum non nisi per occasionem litterarum tuarum tractavi. » Ep. CXXI. II, 499. Remarquer d'ailleurs les contradictions au sujet de la disparition ou de l’indestructibilité des Vincula, spécialement II, 475, 481, 483. — « Quae inter nos acta sunt de philosophicis rebus non puto communicationi in publicum qualicumque apta esse, divulsa scilicet et non in systema collecta. Tibi ea sapienti scilicet, non quibusvis scripsi. » I], 328. — Et il a souvent indiqué les raisons de cette réserve : «Il n’y a que très peu de personnes à qui j'aye fait part de ce raisonnement » (III, 60). — « Je n’écris pas tant pour paroistre que pour approfondir la vérité, qu’il est souvent inutile et même dommageable de publier par rapport à des profanes qui sont incapables d’en juger, et fort capables de la prendre de travers. » III, 67. — Comme il le dit encore ailleurs, on comprend aisément « quantae sit molis res a captu vulgi et plerumque prae judiciis satis remotas demonstrare liquide et a sinistris hominum imperitorum et saepe malevolorum censuris tutas praestare » (II, 162).

2. Nous verrons d’ailleurs bientôt comment et pourquoi cet énoncé du problème est équivoque et a trompé d'ordinaire les historiens : car Leibniz semble chercher à substantialiser les apparences phénoménales des êtres complexes, alors qu’en réalité il vise une unité vraiment ontologique, dont les données empiriques ou les analyses mélaphysiques elles-mêmes peuvent traduire ou exiger la causalité profonde, mais ne la constituent ou ne la représentent à aucun degré. Voir à ce sujet le chapitre suivant.

Leibniz ait négligé un si grave problème et qu'une si originale solution ait été jusque-là laissée de côté dans tous ses autres écrits? Et puisqu'il l’estimait de si grande importance « tanti momenti », puisqu'il la considérait comme vraiment « sienne », cette hypothèse peut-elle le surprendre comme un débutant qui tâtonne et varie parfois? Oui, malgré le paradoxe qu'il y a à le soutenir. Nous allons voir que jamais Leibniz n'a cessé de réformer, de compléter, de renouveler sa propre pensée. C'est justement de ses inventions les plus personnelles qu’il à toujours différé l'expression publique. Jadis déjà, après avoir cru se satisfaire sur la nature des substances, et se trouver au port, il s'était, selon son aveu, vu rejeté en pleine mer, quand il avait rencontré le problème de la communication de ces substances; car l’idée qu'il était désormais amené à s'en faire ne lui permettait plus les solutions paresseuses de ceux qui n’apercevaient là aucune difficulté métaphysique. Eh bien, de même, il découvrait maintenant un nouveau problème portant non plus sur l’action mutuelle des diverses substances, mais sur leur union profonde, sur leur composition réelle, sur leur organisation vraiment intrinsèque, vraiment « substantielle » elle-même. Que vaut un tel problème? Est-il normal, inévitable, soluble? Que vaut la solution ébauchée par Leibniz?

1. C’est surtout ce qui à trait à la nature des corps, à la notion des substances et à leur communication, qui a été pour Leibniz l’occasion de changements et d’atermoiements : « Ceterum sunt in his omnibus aliqua adhuc profondius discutienda quod lata occasione non omittam » (LI, 172, 1699). Et depuis ce qu'il appelle « l'enfance de sa philosophie » (II, 187, 1699), il n’a cessé d'enrichir sa pensée : « Utinam medita tiones meas metaphysicas de natura substantiae et hinc pendentibus aeque clare exponere possem aut digestas haberem, uti partem dynamices Mathematicam habeo!… Sed facilius mihi ést hactenus respondere objectionibus quam omnia perfecte explicare et demonstrare liquide » (IL, X, 462). — « Sentio quaedam desiderari adhuc, aliqua non recteexponi » (II, 294). — Il ne s’agit pas seulement d'un défaut d’exposilion, mais de difficultés de fond (Cf. II, 97, 162, 187; IV, 116 et 295). « L'autre difficulté est sans comparaison plus grande et j'avoue que je ne m'y satisfais point » A1):

LE € VINCULUM SUBSTANTIALE ) ol

C’est là ce que nous avons maintenant à scruter sans arrièrepensée. Tout ce qui précède était nécessaire pour déblayer le terrain, mais seulement pour le déblayer, pour nous conduire au seuil de la doctrine elle-même que nul, peut-on dire, n’a jusqu'ici pris la peine d'interroger directement et d'explorer en son intime structure. Rien ne reste pour nous dissuader, mais rien n'a encore été dit pour nous dispenser de cette expertise foncière qui seule permettra la sentence arbitrale entre tant d’accusations s’entrechoquant. Théorie, nous dit l’un, qui ne tient pas debout et n’a aucun sens pour un philosophe. — Théorie, nous dit un autre, qui contredit toutes les doctrines les plus certaines et les plus systématiques de Leibniz. — Théorie, déclare un troisième, qui se contredit et se détruit elle-même!. — Est-ce donc si sûr que cela? Nos investigations précédentes nous ont rendus un peu sceptiques sur l’impartialité et la perspicacité des censeurs du Virculum, traité d'expédient insincère et d’échappatoire sophistique. Avons-nous donc à les croire sur parole, quand ils refusent à cette invention l'ombre même de cohérence qui donne au moins une apparence de réalité à ces « fictions ingénieuses » et à ces « jeux d'esprit » où Leibniz déclara se complaire? Et n'y découvrirons-nous pas même beaucoup plus que cela? Nous allons donc enfin entrer dans le vif de la question, après les longues manœuvres d'abordage qui étaient rendues nécessaires par les préjugés accumulés, par les équivoques de la terminologie, par les flottements de Leibniz, par le caractère d’arrière-plan et l’inévitable ésotérisme du problème lui-

même.

4. « Cette théorie se détruit donc elle-même; et nous sommes obligés d’en revenir à la première : il n’y a d'objectif que les monades. L'unité de l'être organique est une unité idéale » (Ch. Secrétan, La Philosophie de Leibniz, p. 54).

Page 1